Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Articles récents

Les élucubrations d'un vieux Maître Apprenti (extrait)

5 Janvier 2013 , Rédigé par Frère Jacques Publié dans #Humeur

(* élucubrations: s'emploie surtout au pluriel et Ironiquement. Élaboration progressive, œuvre ou théorie résultant de recherches longues et patientes.)  Je me présente: Frère JACQUES, nom prédestiné! Pensez donc, le Frère Jacques. Bien que connaissant la chanson, rassurez-vous, mon intention n'est nullement de vous endormir.

Je ne vais pas parler d'alchimie, ni de magie, pas même de géométrie. Je ne suis possesseur d'aucun secret, pas même celui de transformer du plomb en or. Dans mon temple intérieur, il n'y a pas d'Athanor, je n'ai pas trouvé non plus dans ma cave de grimoire poussiéreux révélant le secret de la longévité. Non, rien de tout cela.

Par contre, je vous le dis simplement, l'orateur à qui vous faites la faveur de prêter attention ce soir est (n'ayons pas peur des mots) un génial inventeur. Eh oui! Après bien des années d'observations, j'ai mis au point un appareil à mesurer la fraternité que j'ai appelé pompeusement le FRATERNOMÈTRE. Comment se présente-t-il ?

Le module est de forme pyramidale. La base est de couleur bleue, le sommet rouge. Sur le côté gauche (côté cœur) une première graduation bleue de 1 à 3, puis une deuxième rouge de 3 à 33. On peut améliorer le système pour certaines obédiences en allant jusque 99. Une cotation de 1 à 10 à l'intérieur de chaque degré permet de noter la fraternité à chaque niveau. Il y a bien une graduation au-dessous de zéro, couleur noire, mais je ne peux croire que l'appareil puisse servir à ce niveau dans le cadre de notre philosophie.

Comment réagit l'instrument vous demandez-vous? Systématiquement en fonction des diverses catégories de frères et de sœurs œuvrant au sein de nos ordres. Il suffit de se trouver à proximité du FRATERNOMÈTRE Qui réagit selon la couleur des auras. Mon invention n'étant pas encore brevetée, vous comprendrez ma discrétion et ma réticence à vous en dire davantage. Toutefois, mes observations m'ont permis de dresser une nomenclature, qui n'est d'ailleurs pas exhaustive, ayant fait réagir mon invention.

Bien sûr si par hasard au cours de cette énumération certains frères croyaient reconnaître un des nôtres, il ne s'agirait que d'une coïncidence, les Frères présents sur ces colonnes ne pouvant être concernés. Mais sait-on jamais? Un visiteur inconnu? De toute façon, on a toujours une possibilité d'essayer de se corriger. A chaque catégorie, je me suis permis de consulter le FRATERNOMÈTRE. Je vous ferai part de la citation ... Cet appareil qui va révolutionner les obédiences ne peut se tromper.

Si vous le permettez, je vais donc les citer : Classifications et notations qui évidement n'engagent que moi.

Les AMBITIEUX: Dès leur arrivée dans notre ordre, ils rêvent de brûler les étapes, ils se voient "vénérable" au bout de quelques mois et veulent par tous les moyens occuper un poste en vue, n'hésitant pas le cas échéant à dresser les Frères les uns contre les autres pour arriver à leurs fins. Ils sont atteint d'une grave maladie: la "cordonnite" et ont des décors chamarrés d'or. Ils ne pensent pas un seul instant que le passage d'un degré à un autre est une borne kilométrique indiquant l'amplitude de la fraternité sur l'autoroute qui mène à l'initiation. Je survolerai le cas de frères qui, dans la vie profane, ont atteint leur niveau d'incompétence. Ils ont vaguement conscience qu'ils ne sont rien mais voudraient tant avoir de l'importance que cela devient pour eux obsessionnel et les métamorphose (à fortiori si on leur confie une fonction) en petit tyranneaux, au mieux adjudants de quartier, n'ayant rien à voir avec nos règles de fraternité. Ceux-là en vérité peuvent être, à la rigueur dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 3

Les ORGUEILLEUX: Sous des prétextes les plus futiles, ils prennent la parole et ne la redonnent plus, pour faire étalage de leur science, de leur situation matérielle ou professionnelle, etc... Ils n'ont en aucun cas laissé leurs métaux à la porte du temple. Ils ignorent le mot "égalité" et cultivent le narcissisme à grande dose. Bienheureux si l'on échappe à une contre-conférence n'ayant pas forcément rapport avec le sujet évoqué par le frère au banc d'éloquence. Certains de ces Frères me font penser à ces vieux chevaux courant à Auteuil à qui on a mis les œillères afin qu'ils ne se rendent pas compte de ce qui se passe autour d'eux. L'humour, ils ne connaissent pas : pensez donc, ils sont chargés de refaire le monde ... On ne plaisante pas avec les gourous!! Ceux-là en vérité sont des Frères dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 3

Les PAONS : Dignitaires, cousins des deux précédentes espèces, ils se distinguent par leur ton péremptoire. Inutile de leur demander qui ils sont, ils vous le diront à la première occasion. Ils connaissent tout, ce sont des puits de science, du moins, ils le croient. Je suis allé au zoo, c'est vrai qu'ils sont beaux ces paons lorsqu'ils font la roue. Sont-ils intelligents? Pas forcément. Il en est de même de ces faux spiritualistes qui sillonnent nos ateliers. Si par malheur vous vous hasardez à faire une objection, rapide rappel à l'ordre: "Je suis Maître depuis 1925". Il est 18°,33°,90°, que sais-je? Ils connaissent Alphonse, Jules, Paul ou Untel. A les entendre, il est évident que si le Grand Maître a pris telle décision, c'est sur leur conseil et les voilà partis dans des discussions filandreuses, tellement filandreuses qu'ils ont parfois du mal à suivre eux-mêmes le fil de leurs idées. On se demande ce qu'ils font dans les Loges bleues qui ne sont pour eux que de la roupie de sansonnets, peuplées de jeunes galopins ayant tout à apprendre. Ils ont le verbe haut, emphatique. Rien ne peut leur faire plus plaisir que si vous les écoutez béats d'admiration devant tant de connaissances. El1e est bien loin la cérémonie d'initiation. Ceux-là en vérité sont moyennement des Frères dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 5

Les DOGMATIQUES : Ces Frères font de la Franc-maçonnerie une religion. Ils assistent aux tenues 8 jours sur 7, ne peuvent comprendre que les autres Frères aient des obligations professionnelles ou familiales! Au nom de la tolérance, ils sont les plus intolérants qui soient. Ils se retrouvent souvent, du fait qu'ils ont négligé leur travail, à pointer au bureau de chômage le plus proche, quand ce n'est pas dans le pire des cas devant un juge, car leurs compagnes, lassées de jouer les Pénélopes ont demandé le divorce. En vérité, ces Frères là sont  Dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 2

Les FAINÉANTS: (Ils se disent débrouillards). Contrairement à d'autres, ils  ne veulent occuper aucun poste, ne faire aucune enquête et ne participer à aucuns travaux. Ce sont, selon notre langage imagé, des "plantes vertes" ou des potiches. Ils n'ont pas conscience que si tous les Frères avaient le même comportement, on pourrait mettre l'atelier en sommeil. Trop de Frères viennent épisodiquement quand ça leur chante ou que cela ne les dérange pas trop. On n'est pas Maçon 3 heures par mois, mais chaque heure du jour. A tous les Frères arrivés au grade de Maître qui pensent avoir atteint leur bâton de maréchal, je leur dis qu'ils se trompent lourdement, c'est le contraire: que c'est là, à ce moment précis que tout commence. Ceux-là, en vérité, peuvent être  aussi dangereux.                        

 FRATERNOMÈTRE : 3

Les PEUREUX : Ils laissent leur voiture à 1 Km du temple, ne veulent figurer sur aucun annuaire, sur aucune convocation. Ils craignent jour et nuit d'être découverts, à croire qu'ils ont attrapé une maladie honteuse. Ils ne mettront pas l’autocollant sur le pare-brise de leur voiture, c'est trop risqué! Lorsqu'ils se rendent à une tenue, ils surveillent le rétroviseur pour voir s'ils ne sont pas suivis. Tout juste s'ils n'achètent pas des chaussures à semelle de crêpe pour qu'on ne les entende pas se diriger vers le temple. Ils ont la peur chronique de perdre leur place si on apprend qu'ils sont Francs-Maçons. Rassurez-vous, plusieurs années s'écoulent, ils sont toujours en place ! Ils seront les premiers à nous trahir, voire à nous dénoncer en période troublée. De toute façon, ils nous quitteront. Ceux-là en vérité sont des Frères très dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 1

Les LUNETTES ROSES : Contrairement à la catégorie que je viens d'évoquer, ces Frères sont prolixes. Ils sont atteints de "maçonnite". Je m'explique: ils voient des Maçons partout: le curé, le cantonnier, le vidangeur, le Ministre, ils sont tous Maçons. D'ailleurs, ils tiennent leurs renseignements de sources sûres: "on lui a dit!!!" A la télévision, du perchiste au reporter, ils voient des Maçons partout: celui-ci à une pochette triangulaire, l'autre a un point sur la cravate, le troisième met les pieds en équerre. Ce ne sont que des Maçons ! A croire qu'ils sont tous venus d'Amérique pour faire souche en France. Si on leur prouve le contraire, ils ne sont pas décontenancés pour autant: "Alors, c'est un Maçon sans tablier", comme si cela pouvait exister! A quoi sert l'apprentissage, le chemin parcouru vers l'initiation? Hélas, si certains pensent qu'il y a des Maçons sans tablier, force est de constater que derrière certains tabliers, il n'y a malheureusement pas que des maçons. Ceux-là en vérité ne sont pas forcément dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 1

Les INDISCRETS: Cette catégorie est redoutable. Ce sont des bavards impénitents, ils ne peuvent garder aucun secret, et sont de véritables moulins à paroles, au bout de quelques minutes d'entretien, ils ont énuméré une cinquantaine de noms, n'importe où, n'importe quand à n'importe qui. Ils se promènent avec des insignes gros comme des phares de voiture. Ils vous aperçoivent, même accompagnés, ils vous sautent au cou pour vous embrasser. Ils vous téléphonent et égrènent des "mon Frère" à n'en plus finir sans se soucier s'ils ne vous portent pas préjudice. Ils vous envoient du courrier à votre travail sans se préoccuper si le courrier est ouvert par vous ou pas. A la période des vacances, ils vont gentiment vous envoyer une carte sans enveloppe mais vous assurent de leurs pensées les plus fraternelles et les plus maçonniques.  Si après cela votre entourage ignore que vous êtes Maçons, ce ne sera pas de leur faute, mais ce ne sera pas pour autant qu'ils vous retrouveront le cas échéant une autre place si vous perdez votre emploi. Ceux-là en vérité sont extrêmement dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 1

Les POLITICIENS: ils viennent en Loge tester leur pourcentage électoral et le nombre de voix à recueillir éventuellement dans l'assistance. Ils se fâchent parfois avec les Frères qui ne partagent pas leurs idées. Assidus en période électorale, ils retombent ensuite dans une douce torpeur pour ne se souvenir de vous qu'au bon moment. C’est tout juste s'ils ne collent pas leurs affiches dans les parvis. Élus, ils redeviendront rares, car très pris par leurs charges (c'est eux qui le disent !). Déboutés, ils accuseront la société, la franc-maçonnerie en particulier, de n'avoir rien compris et de ne pas avoir été le tremplin espéré. En vérité, ces Frères-là peuvent être dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 4

Les MÉCHANTS: Ceux-ci n'écoutent une planche, une conférence, que pour coincer l'orateur. Quand ils ont trouvé la faille, ils n'écoutent plus. Ils vont commencer par vous féliciter et pan! pan! pan! ... ils tirent à boulets rouges sur ce malheureux conférencier.

Ce sont des distributeurs automatiques de boules noires. Ces Sherlock Holmes en herbe décèlent tout de suite d'énormes défauts au pauvre profane qui passe sous le bandeau (il est vrai que pour le présentateur, son filleul est toujours la perle rare) mais tout de même où est la tolérance dans tout cela ? Ils ont oublié qu'un atelier les a accueillis en toute fraternité et peut-être beaucoup d'indulgence. Une autre sous-catégorie dans cette classification : ceux qui passent leur temps à tout critiquer, à leurs yeux, rien n'est bien: l'exécution du rituel, la tenue vestimentaire, la longueur des réunions, le choix et le lieu des agapes, etc ... A les entendre, seuls les amis qu'ils ont présentés sont intelligents, les autres .... bof !!! Le plus beau cadeau qu'on puisse leur faire serait un miroir. Mais je doute qu'ils veuillent bien s'en servir, et pourtant, ça leur rendrait le plus grand service. On ne peut pas dire que' la mansuétude soit leur qualité essentielle, et ce sont souvent eux les artisans de la sclérose de certains ateliers. Ceux-là en vérité sont des Frères dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 2

Les OBÉDIENTIELS : J'aurai pu vous parler d'un Ordre où il y a obligation, pour entrer, de croire en un Dieu révélé. "Interdiction de visiter les mécréants ... Interdiction de ceci... Interdiction de cela ... Souscription obligatoire pour ceci ... Paiement pour cela ... etc ... etc ... " Étant un homme libre, j'ai pu retrouver ma plénitude et ma tranquillité, ouf !.., en me libérant de ce carcan intolérant. Parlons plutôt des Obédiences qui nous concernent, dites "libérales". Pour les Obédientiels, seule leur Obédience est bonne, les autres ne sont que de vagues sous-produits ou ersatz. A les entendre, ils appartiennent à la race élue. Pourtant, toutes ont leur raison d'exister. Que de temps gagné si l'on savait éviter ces querelles de clocher. Ne serait-il pas plus sage et raisonnable de ne point s'abaisser à des jalousies vaines et stupides, et d'œuvrer pour tout ce qui peut nous rassembler, nous grandir. Je parle en connaissance de cause, les ayant presque toutes pratiquées. Il me reste encore la grande Loge Féminine, mais je ne suis pas certain qu'elles m'accepteraient. Je reconnais pourtant que MISRAÏM est la Rolls de la spiritualité. Vous voyez, moi aussi je me laisse entraîner. Mais, pour justifier mes "voyages", ne dit-on pas qu'une petite grenouille au fond d'un puits ne voit qu'un petit coin de ciel? Ceux-là, en vérité, ne sont pas dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 6

Les DRAGUEURS: Ils sévissent dans les Obédiences mixtes ou féminines (du moins j'ose l'espérer, mais sait-on jamais !...) Ils ne viennent pas au Tenues pour pratiquer le Rituel ou écouter une planche, pour eux, c'est un problème mineur. Non, ils viennent pour la CHOSE : la philosophie ? Non, je le répète, pour la chose. Comme dirait Nougaro, pour eux, le problème qui se pose: séparer 50 Kg de chair rose de 50 grammes de nylon.

L'œil de velours, l'attitude avantageuse, ils repèrent leur proie en attendant de les accoster en chambre humide. Leur nombre d'or à eux, c'est 90 (vous l'avez compris, c'est le tour de poitrine). Il n'y a pas plus dévoués qu'eux pour raccompagner une Sœur ... Toutefois, et heureusement pour la Maçonnerie, ils oublient que nos sœurs n'ont pas les mêmes objectifs et viennent, elles, pour une fraternité sans arrière pensée.  En vérité, ces Frères ne sont pas forcément dangereux. Allez, la chair est faible !

FRATERNOMÈTRE : 6

Les AGAPEUX : Parfois doublés d'éthylisme prononcé, ces Francs-Maçons de comptoir sont indéracinables du bar. Si vous ne prenez pas avec eux quelques verres, vous êtes classés mauvais Maçon. Ils ont des haleines de cow-boy endurcis, parfois du mal à s'exprimer, et offrent un spectacle lamentable aux Frères sur les colonnes. Mais ne boudons pas notre plaisir, je vous avoue que j'ai une certaine admiration pour leur capacité d'ingurgitations ...

Les colonnes J. et B. représentent pour eux une marque de whisky (publicité non payée).  La Franc-maçonnerie n'est pour eux que prétextes à ripailles ou foirail, ce sont des professionnels des agapes. Ce sont souvent ces frères qui s'élèvent contre le montant des capitations, alors qu'ils dépensent le double en boissons. En vérité, ces Frères-là sont dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 5

Les FANTAISISTES: Parole d'honneur vous pouvez compter sur eux, ils seront toujours présents à vos côtés. La main sur le cœur, ils vous remercient de les avoir accueillis, parole, ils n'auront qu'un atelier. Après cette confession de foi, ils courent s'inscrire dans plusieurs loges, voire plusieurs obédiences. Vous ne les revoyez plus pendant deux mois puis ils reviennent décontractés, étonnés que l'on puisse leur rappeler leurs engagements. A ce propos, je suis toujours béat d'admiration devant les Frères qui ont tellement d'occupations le soir à 19 h 30, et ce, justement le jour de leur tenue, d'autant plus qu'en principe, celle-ci se déroule toujours à une date régulière. D'ailleurs s'ils ne sont pas présents (ce qui a leurs yeux n'est pas forcément indispensable), c'est que dans le monde profane, eux, ils œuvrent, ils sont efficaces, et bien voyons !!! C'est pourquoi je leur suggère de trouver une obédience qui initie par correspondance ... Ces infidèles, ou amnésiques, sont en vérité des Frères dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 2

Les MYSTÉRIEUX: Ils parlent à voix basse ... qu'aux seuls maîtres, naturellement. Ce sont de grands initiés et probablement détenteurs des secrets du GRAAL (mais chut ! Ne le dites surtout pas !), secrets que vous pourrez peut-être, un jour indéterminé, être amenés à comprendre. Mais, est ce bien sûr? Car eux, "les Maîtres", appartiennent à une Élite et vous ne représentez que de vulgaires parias. Je me demande s'ils ont bien compris le sens de l'initiation? En tout cas, on ne peut dire qu'ils œuvrent pour une grande cohésion. En vérité, ces Frères là peuvent être dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 4

Les RÉGLEMENTEUX: Ceux-ci brandissent le règlement en toutes occasions: Article 18, article 44, article 158, page tant. Ils paralysent l’atelier. Ils ne se rendent pas compte qu'ils créent un mauvais climat. Un règlement au sein d'une assemblée fraternelle ne devrait être consulté qu'à la dernière extrémité, en cas de litige problématique, le bon sens devant prendre le pas en toute occasion. Peut-être serait-il bon de leur rappeler qu'ils ne sont pas au centre des impôts ou dans un tribunal quelconque. Notre excellent frère CLEMENCEAU n'a-t-il pas dit que l'interprétation d'un règlement ne dispensait pas d'être intelligent. En vérité, ces Frères sont des Frères dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 3

Les INGRATS: Ils viennent vous contacter pleins de sollicitude et de modestie. "Mon Frère, pourrais-tu me faire obtenir dans le monde profane un travail, une intervention, une accession à un autre poste, l'obtention d'un appartement, tu serais le meilleur des frères". Tout cela évidemment demande du temps, un engagement personnel, et n'est pas forcément garanti de réussite. Si vous échouez, vous vous exposez à leurs vindictes. Si vous réussissez, ils vous dresseront des couronnes et vous assureront de reconnaissance et amitié éternelle qui, dans le meilleur des cas, se limiteront à six mois. Après, ils ne vous connaîtront plus et même au jour de l'an, sans être outre mesure protocolaire, oublieront de vous présenter leurs bons vœux. Soyez heureux si, à votre insu, ils ne disent pas du mal de vous. Il est vrai que RÂMA YANA dit: "Les sages prescrivent des punitions pour les meurtriers, les voleurs, les ivrognes et autres pécheurs, mais aucune expiation ne peut effacer la faute de ceux qui ont commis le crime d'ingratitude". Ceux-là en vérité sont des Frères ... peut-être pas dangereux, mais sûrement pas généreux!

FRATERNOMÈTRE : 1

Les RUMEURISTES : Ah, les rumeuristes ! ... ils vous attirent dans un coin discret, avec des airs de conspirateurs. En général, cela commence ainsi: "Surtout, tu me promets de ne pas répéter, ... c'est sous le maillet... je vais te confier un secret."  Là, je vais prendre un exemple complètement bidon, mais qui somme toute n'est pas toujours éloigné de la réalité: "J'ai vu un Frère embrasser l'épouse d'un Grand Officier, il la serrait de près " ... Ils vous disent ça avec un air entendu qui en dit long ... et c'est parti. 4 ou 5 intermédiaires et au bout de la chaîne la rumeur s'est amplifiée : "Sa femme le trompe, ils ont des amants, des enfants clandestins, ils se battent ... si, si, ils sont criblés de dettes, ils sont ruinés ... " Que sais-je encore! Démesure, mensonge, méchanceté, bêtise: tel est le résultat de ces rumeurs à coup sûr jamais positives.  "Je vais te confier un secret... Ne le répète pas ... sous le maillet. .. "STOP, ARRÊTEZ, de grâce, ARRÊTEZ! Je ne veux plus vous écouter. Si vous avez des informations ou des renseignements, adressez-vous aux intéressés. Ayez le courage de combattre ces fléaux, hélas trop fréquents dans nos obédiences, afin de clore définitivement la bouche à ces gens qui n'ont pas lieu d'exister dans nos Loges. Ces inconscients et irresponsables pourraient vous faire condamner à mort à votre insu. En vérité, ces gens-là sont extrêmement dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 0

Les SANS GÊNE: En toute fraternité, ils viennent chez vous sans avertir, à n'importe quelle heure, avec une préférence marquée pour les heures des repas. Ils ne repartent plus, ou avec beaucoup de mal ... Quelle présence ! Ils vous "bouffent" littéralement les neurones, on pourrait les assimiler à certaines petites bêtes qui s'accrochent obstinément, ce sont de véritables enzymes gloutons. Heureux s'ils ne fouillent pas dans le buffet, la bibliothèque, etc ... (si, si, cela existe, je l'ai vu), ignorant que le fait d'être Frère ou Sœur n'est pas incompatible avec une bonne éducation. Ils tutoient votre compagne sans attendre l'accord de celle-ci. (Elle est leur belle-sœur !) Ils sont étonnés que vous ne puissiez leur prêter de l'argent, comme si cela était normal. Allons, voyons ! Au cas où cela est possible et que vous acceptiez, ils vous rembourseront (ça arrive ...) quand ils le pourront, en auront le temps, sans se soucier qu'ils puissent vous mettre en difficulté (moi d'abord, les autres ensuite). En vérité, ces Frères sont des gens dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 0

Les AFFAIRISTES : Ah les affairistes ! Quel mal ont-ils pu faire à la franc Maçonnerie! Pour eux le sigle F\M\ représente le Fric Maximum. Leurs activités sont beaucoup plus intenses sur les parvis, les fraternelles, qu'à l'intérieur de nos temples. Quand vous pensez que des pseudo-Frères inscrits au G.I.T.E. n'ont pas mis les pieds dans des ateliers depuis de nombreuses années, on croit rêver ... si, si, vérifiez! D'autres, sous couvert de fraternité, vous comptent le prix fort, ne soignent pas forcément l'accueil ni la qualité de leur produit (une plaisanterie, peu fraternelle je vous l'accorde, circulait dans nos obédiences : on reconnaissait l'endroit où les Frères avaient déjeuné au nombre de boutons qu'ils avaient sur la figure). Ils sont en quête d'adresses, de numéros de téléphone et se renseignent sur les activités professionnelles des Frères et des Sœurs. Ils ne demandent pas le nom de l'Atelier; mais la profession. Leur mot de passe : "Donne-moi ton premier chiffre, je te donnerai le second". La franc-maçonnerie est devenue leur second métier, sinon le premier. La spiritualité, ils s'en moquent comme de leur première chemise, leur fraternité se borne aux bénéfices réalisés. C'est pourquoi il est toujours recommandé de s'adresser au Vénérable maître pour toutes les sollicitations, quelles qu'elles soient. Cela ne veut surtout pas dire qu'il ne faut pas nous entraider, bien au contraire, mais il y a la manière. En vérité, ces frères sont des gens extrêmement dangereux.

FRATERNOMÈTRE : 0

Je m'arrête dans mon énumération. Bien sûr j'en oublie (volontairement ou non). En cherchant, on trouverait certainement d'autres personnages types, mais n'avons-nous pas dit le principal ?

Commentaire : chacun pourra mettre des noms derrière ces classifications ! J’avoue que ça me démange ! Notre Frère a oublié, les COCUS ! , ceux qui sont restés fidèles à des Frères qui n'en valaient pas la peine . En ce moment il y en a pas mal et j'en fait partie.

 

Lire la suite

Spiritualité et tolérance

5 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #Planches

La Tradition de la Grande Loge de France fête le solstice d'hiver et Saint Jean l'Evangéliste comme d'ailleurs elle célèbre le solstice d'été et Saint Jean Baptiste.

A cette occasion de la Saint Jean d'hiver, je présenterai quelques réflexions sur l'Evangile de Jean et plus précisément sur les cinq premiers versets de son Prologue.

Il s'agit là d'éclairer et de donner sens à la référence à la Bible que fait la Maçonnerie traditionnelle française. Tout d'abord l'Evangile de Jean. Ce quatrième Evangile, quatrième Evangile car il n'a pas pu par l'originalité de sa parole et l'intériorité de son discours pren­dre place dans l'ensemble des Synoptiques. Cet Evangile a nourri les traditions ésotériques, qu'elles soient sérieuses ou qu'elles soient plus farfelues, au sens que Malraux conférait à ce terme en faisant signe au Gargantua de Rabelais. Il faut aussi dire qu'il s'agit de l'Evangile de Lumière, de l'Evangile d'Amour. Aussi ce texte constitue-t-il un des éléments fondamentaux de la Tradition occi­dentale. Cependant d'autres textes bibliques sont l'objet d'une lec­ture privilégiée en Maçonnerie et plus particulièrement à la Grande Loge de France. La Génèse, certes, mais aussi et peut-être surtout le Livre des Rois avec le récit de la construction du Temple de Salomon. Sans doute en passant de l'hébreu au grec, de la Thora à l'Evangile des tournants culturels s'accomplissent. Mais si certains s'efforcent de déceler dans ces tournants des ruptures voire des bri­sures, le Maçon y entend bien plutôt l'écho d'une parole d'unité mais non d'uniformité. Une parole de création, une parole poétique au sens où la poésie est création, une parole qui dit et porte à la pré­sence les multiples visages du sensible en leur harmonie. Aussi écoutons-nous ces paroles poétiques comme celles de la création spirituelle, comme celles de l'esprit comme vertu de création, vertu qui fonde en nous notre humanité et que, plus qu'un autre, le Maçon s'est donné la tâche de développer et de faire rayonner.

Cette création, cette construction que nous faisons nôtre est tout aussi spirituelle que matérielle. Elle est celle tout autant du Temple de pierres que celle d'une Jérusalem céleste. S'il est vrai qu'à l'écoute des textes bibliques on ne peut entendre tout à fait la même chose dans l'Hébreu de la Genèse qui dit "au commencement Dieu créa la Terre et le Ciel", et dans le grec de Jean qui dit "au com­mencement était le Verbe", il n'y a pas pour autant de discordance mais bien plutôt une symphonie de deux paroles. Certes les proces­sus de création décrits dans la Genèse et dans les autres livres de la Thora sont empruntés à des techniques : aux techniques du potier, aux techniques du sculpteur, au point que les Proverbes font dire à la Sagesse qu'elle est auprès de Dieu comme Architecte.

Nous pouvons ainsi y dételer l'éloge du travail opératif qui donne forme et esprit à une matière. L'introduction par Jean du grec "Logos" renouvelle et modifie quelque peu la conception de la créa­tion. Le modèle n'est plus technicien mais verbal. C'est la parole qui, immédiatement, dès son énonciation inscrit dans le réel ce qu'elle nomme. Le mot crée le réel. Nous y sentons l'influence du rationalisme et de l'idéalisme grecs. La Franc-Maçonnerie initiati­que, symbolique et traditionnelle telle du moins qu'elle se pratique à la Grande Loge de France se plaît à faire résonner ensemble ces deux paroles, ces deux paroles de création afin d'affirmer sa voca­tion créatrice, sa vocation tant opérative que spéculative : vocation spéculative au sens où la vraie spéculation ou la vraie connaissance est une opération de l'esprit et aussi au sens où toute opération manuelle est la manifestation d'une spéculation de l'âme. Aussi la Franc-Maçonnerie est-elle l'exercice de la raison et de l'esprit pour construire les hommes, pierres d'un Temple qui n'est point fait de pierres mortes mais d'un Temple aux pierres vives pour reprendre une fois encore une expression de Rabelais.

C'est pour cela que la Grande Loge de France se définit elle-même dès le premier chapitre de ses Constitutions comme un Ordre initiatique, traditionnel et universel, fondé sur la Fraternité. constitue une alliance d'hommes libres et de bonnes meurs„ de toutes races, de toutes nationalités et de toutes croyances. La Franc-Maçonnerie a donc pour but le perfectionnement de l'huma­nité. A cet effet les Francs-Maçons travaillent à l'amélioration constante de la condition humaine tant sur le plan spirituel et intel­lectuel que sur le plan du bien-être matériel.

Il s'agit là d'un double pari. D'un pari sur le sens et d'un pari sur l'homme. Un pari sur le sens est un pari sur la transcendance qui donne sens aux mots, aux actes et aux choses. Aussi si les Francs- Maçons pratiquent des rites, c'est pour manifester concrètement dans leurs paroles, actes et comportements que contrairement à la routine et à l'habitude profanes, ils cherchent à faire signe verres le sens. C'est pourquoi la Grande Loge de France travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers. Le Grand Architecte de l'Univers est pour nous un symbole librement interprétable qui ne serait être renfermé ou réduit dans une définition, que ce soit Dieu, l'Huma­nité ou toute autre tentative de définition qui affirme la transcen­dance sans pour autant en exclure aucune.

Ce premier pari sur le sens et la transcendance en appelle un second sur la dignité et la liberté de l'homme. L'initiation ou plus prosaï­quement et plus approximativement la libre recherche, le penser libre, qui ne serait se confondre avec la simple libre pensée avec ses connotations restrictives d'aujourd'hui, implique un sujet libre et digne qui choisit librement et dignement de s'engager dans la 'voie de la recherche sur le chemin de la pensée dans une quête initiati­que. Aussi parce qu'elle est un Ordre symbolique et traditionnel, la Grande Loge de France ne peut qu'être entièrement et intimement attachée aux Droits de l'Homme. Elle refuse ainsi toute pseudo philosophie et toute idéologie de l'exclusion puisqu'elle se dé: finit comme un centre d'union des hommes en leur diversité.

Mais revenons quelques instants encore à la référence qui est faite à la Bible, du moins au sein de la Grande Loge de France. La Bible y est désignée comme le Livre de la Loi Sacrée. Le Livre qui à la fois fait signe vers la transcendance et appelle à une libre interprétation de son texte. La Bible, Thora et Nouveau Testament, Livre des Rois ou Evangiles, n'a donc pas dans les Loges le sens du livre de la révélation, même s'il y a des Maçons qui en leur conscience et en leur foi, le reçoivent aussi comme tel. Elle est Volume de la Loi Sacrée. Par l'ouverture de ce Volume on rappelle qu'il ne serait y avoir de progrès sur le chemin de la connaissance sans progrès dans le champ de l'éthique. Si précédemment le pari sur le sens et l'invo­cation au Grand Architecte de l'Univers fondait le pari sur la liberté et la dignité de l'homme, il faut maintenant dire que le pari sur l'homme, sur sa dignité, sur sa liberté fonde en retour la possi­bilité d'un pari sur le sens. C'est bien parce que l'homme est capable de rompre avec la sphère de la volonté de puissance pour celle de l'amour et de la fraternité qu'il peut parier sur le sens et la transcendance. L'une des originalités de la démarche maçonnique c'est que l'exigence éthique précède et conditionne l'ouverture à la connaissance. Ainsi la Bible à la Grande Loge de France comme Volume de la Loi Sacrée est Livre de la Tolérance ; celui au sein duquel Bayle puisait des exemples pour défendre la liberté de conscience ; celui que Spinoza lisait et soumettait à la critique his­torique et à l'exégèse rationnelle pour y trouver argument de la nécessaire liberté de penser. Ainsi la Franc-Maçonnerie telle que la conçoit la Grande Loge de France s'engage sur ce double pari, sur ce pari sur le sens et ce pari sur l'homme : elle invoque le Grand Architecte de l'Univers et affirme en même temps la dignité, la liberté et les droits de l'homme.

Elle assure ainsi le passage pour chaque homme à la libre recherche sans jamais nier les enracinements personnels, culturels ou religieux de chacun de ses membres. Elle assure la liberté de pensée qui est plus que la simple liberté de conscience. La liberté de conscience est tolérance négative, celle qui tolère l'erreur supposée chez l'autre qui ne fait qu'accepter son errance. La liberté de pensée est une tolérance positive, celle qui transforme l'errance en quête, qui affirme la nécessité de la pluralité des chemins de cette quête afin que règne la fraternité entre les hommes.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

Fondements initiatiques de la Tolérance

5 Janvier 2013 , Rédigé par Jean-Paul Ricker Publié dans #Planches

 Le poète est mort !
Il n'y a pas de bel âge pour mourir, mais enfin... il avait cent ans !
Il était assis là tranquillement sur un banc, et il avait l'air plutôt content, à contempler les arbres du jardin public et écouter les oiseaux.
Il pensait en lui-même : « J'ai cent ans et j'suis bien content J'suis assis sur un banc Et je regarde mes contemporains... »
Mais comme le jardin public était, à cette heure-là, vide de promeneurs et de passants, il ajouta, désabusé : « C'est dire si j'contemple rien ». Apparemment, le poète mourût content, mais les choses n'étaient pas si simples dans sa tête de poète.A défaut d'avoir pu entrer à l'Académie, il accéda directement au para­dis. Le paradis était un peu comme il l'avait imaginé et lui rappelait le petit square où, enfant, il jouait avec ses copains, à ce détail près que tous les bancs étaient occupés par des vieillards. Il choisit une place libre, et s'assit à côté du philosophe. Le philosophe, lui, était académicien. Mais il était mort bien longtemps auparavant. Il avait trois cents ans. Il commencèrent à bavarder. L'époque était bien choisie pour cette conversation, au moment où se fête, en France et partout dans le monde, le bi-centenaire de la Révolution française. Le philosophe n'avait pas connu la révolution. Il était mort 10 ans avant. Mais tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il y avait puissamment contribué par ses écrits et ses engagements, tout au long du siècle. Ses écrits et ses engagements allaient d'ailleurs de paire : c'était un philo­sophe « engagé », comme on le dit des chanteurs, engagé par ses mots, engagé par ses actions. Les mots et les actions du philosophe avaient servi son long combat contre l'intolérance. Tout au long de sa vie, il n'eût de cesse de lutter con­tre l'intolérance, religieuse principalement, et de tenter, parfois avec suc­cès, de réhabiliter ceux qui en furent victimes. La révolution connût bien entendu ses excès, et fût un modèle d'intolé­rance, mais comme le disait Lalande, dans un discours maçonnique pro­noncé dans sa Loge, celle-là même qui quelques années auparavant avait accueilli notre philosophe en son sein : «Le malheur de notre condition est d'aller au-delà du terme ; ce sont les lois du mouvement qui nous entraînent ; et nous devons oublier les excès qui sont dans la nature » Le philosophe pouvait donc légitimement se satisfaire d'une révolution qui, en prenant pour devise les mots de « Liberté Egalité Fraternité» et en proclamant que «tous les hommes naissent libres et égaux en droit » avaient définitivement tordu le cou à l'intolérance. Ce n'était pas tellement l'avis du poète qui était plutôt du genre à penser que les Bastilles étaient encore à prendre. Ils avaient l'éternité pour en débattre.

Tolérance religieuse, civile, philosophique

A l'origine, le concept de tolérance est strictement religieux. A l'origine, c'est cependant fort tard, puisque le terme, même si on le trouve chez Montaigne, est inusité avant le XVIIème siècle, et c'est au XVII lème, qu'on en débat surtout. De même bien sûr son contraire l'intolérance et les adjectifs qui s'y rap­portent, à l'un comme à l'autre. On conçoit que sans dogme religieux il n'y ait pas lieu d'être tolérant ou intolérant. Or, les dogmes religieux ne naissent pas avec les Eglises. Ils naissent plus tard, beaucoup plus tard. Au fur et à mesure de la montée des dogmes, les concepts de tolérance et d'intolérance se génèrent spontanément. Simultanément, le mot tolérance est utilisé, plus communément cette fois dans deux domaines bien particu­liers. Le premier est le domaine monétaire. La tolérance, c'est la petite diffé­rence de poids de métal précieux, admise pour qu'une pièce de monnaie conserve sa valeur. Le second est le domaine médical. La tolérance, c'est la limite de l'accep­tation par l'organisme d'un médicament. On le voit : la tolérance, c'est affaire de petite dose. Point trop n'en faut ! Si on tolère un trop grand écart par rapport au poids d'or ou d'argent fixé pour donner sa valeur à une pièce, celle-ci n'en a plus aucune. Ecart en moins, cela va de soi. Si l'on administre une potion en ne veillant point au respect de la dose, on risque, par effet pervers, la mort du patient au lieu de sa guérison. Ecart en plus, bien entendu. Ecart en plus ou en moins, l'essentiel est de savoir garder la mesure. Au demeurant, la juste attitude est le strict respect de la norme, et tout écart est mal considéré : néfaste, préjudiciable et dangereux. En matière religieuse, tolérance est rendu synonyme d'indulgence. Les doc­teurs de la loi se contraignent à accepter, bon gré mal gré, quelques écarts d'interprétation par rapport aux dogmes de l'Eglise. Bossuet parle de «condescendance, touchant certains points qui ne sont pas regardés comme essentiels ». Les limites sont fixées. Là encore, la tolérance religieuse s'administre à petites doses puisque les Eglises ont le pouvoir de fixer le dogme, d'en autoriser l'interprétation dans le cadre qu'elles déterminent elles-mêmes, et, par voie de consé­quence, de qualifier d'hérétiques tous ceux qui dépasseront la limite. Dans l'affaire de la monnaie ou des médicaments, il faut un instrument de mesure : c'est la balance. De même les Eglises se doteront de la leur : les tribunaux écclésiastiques, dont la tâche sera de distinguer le pêcheur, cou­pable du grand écart, du paroissien, qui sait se cantonner dans les bonnes limites. Ainsi la tolérance justifie paradoxalement l'inquisition. Merci, mon Dieu ! Aux XVIIème et XVIIIème siècles, l'importance du débat religieux et ses énormes conséquences politiques, alimenteront en permanence le débat sur la tolérance. Catholique, doit-on ou non tolérer la réforme ? Protestant, doit-on ou non accepter la dissidence ? Le monde religieux se divise donc en deux parties, elles-mêmes subdivisées en deux autres parties, et ainsi de suite, selon le critère de l'acceptation ou du refus de la différence de pensée, à l'intérieur de normes très étroites. Cette pagaille nécessite que d'importants moyens soient mis en oeuvre, par les Eglises et les Etats, pour que les sanctions soient appliquées à grande échelle : législations restrictives, massacres organisés, guerres de religion. Ainsi, la tolérance justifie, paradoxalement les persécutions. Bayle et Bossuet seront, chacun dans leur camp, les deux grands anima­teurs de ce débat religieux. Bayle, en préconisant la plus grande liberté de conscience, Bossuet, en fixant les limites de cette liberté, ont l'un et l'autre utilisé et discuté le concept de tolérance civile. Si leurs opinions sont non seulement divergentes mais opposées, ils s'accordent au moins sur une définition commune de la tolérance civile, qui est la permission accordée de pratiquer d'autres cultes que le culte permis par l'Etat. La tolérance est octroyée par une autorité, non plus religieuse exclusive­ment, mais civile, le pouvoir d'Etat, qui, en fixant la norme, s'autorise à condamner ceux qui la transgressent. Pour défendre les principes de Liberté auxquels ils adhéraient, et, au minimum, pour protéger des vies humaines menacées, les philosophes du siècle des Lumières élargiront le concept à celui de tolérance philosophique. C'est, pour eux, l'admission du principe qui oblige à ne pas persécuter ceux qui pensent différemment en matière religieuse. La religion reste au coeur du débat, mais la tolérance n'est plus considérée seulement sous l'oeil du pouvoir qui légifère. La tolérance se conçoit désormais comme l'acceptation de la liberté de pensée. La tolérance devient alors une idée révolutionnaire. La tolérance n'est plus affaire de petite dose, mais un principe absolu, global, total, le corollaire des droits fondamentaux qui s'attachent à la personne humaine. Et quelques années plus tard, Mirabeau pourra dire : «Je ne viens pas prêcher la tolérance ; la liberté la plus illimitée de religion est, à mes yeux, un droit si sacré, que le mot tolérance qui voudrait l'exprimer me paraît, en quelque sorte, tyrannique lui-même, puisque l'autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer ». Notre vieux philosophe avait appartenu au siècle des Lumières et, l'intolé­rance, il en avait été la victime. Mais jamais il n'avait baissé les bras, considérant : « Un jour tout sera bien, voilà notre espérance, Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion » Cette maxime, d'un raisonnable optimisme, l'avait constamment accom­pagné et lui avait donné quelque courage lorsque la tournure des événe­ments lui paraissait défavorable. Et puis notre philosophe croyait résolument en l'avenir de l'homme, même s'il se doutait bien que les choses iraient lentement. Il expliqua au poète, qui l'écoutait d'un air dubitatif : «Il y aura toujours des barbares et des fourbes qui fomenteront l'into­lérance, mais ils ne l'avoueront pas, et c'est avoir gagné beaucoup». Ce n'était pas l'avis du poète peu prompt à se réjouir d'une si petite vic­toire. Il voyait bien lui que la barbarie, individuelle ou collective, sponta­née ou organisée, avait le plus souvent triomphé sur la tolérance. Elle avait même été érigée en doctrines politiques ou religieuses. A l'optimisme du philosophe, il opposait son désespoir :  « Mort l'enfant qui vivait en moi, qui voyait en ce monde-là un jardin, une rivière
et des hommes plutôt frères, Le jardin est une jungle les hommes sont devenus dingues ».

Tolérance politique et tolérance morale

La montée des intégrismes, en Orient comme en Occident, a réactualisé le caractère religieux du débat sur la tolérance. Il n'empêche que, depuis la Révolution, le concept a perdu sa spécificité religieuse, au profit d'une acception beaucoup plus large, beaucoup plus globale, beaucoup plus politique. Le champ de la tolérance recouvre le domaine des opinions, en général, ce que Diderot avait pressenti en écrivant : «il y a dans les choses de goût, ainsi que dans les choses religieuses, une espèce d'intolérance que je blâme ». Comme le dit la sagesse populaire : «les goûts et les couleurs, ça ne se dis­cute pas », proverbe qui exprime bien l'idée que chacun a droit à son opi­nion et que toute opinion est respectable, et même tellement respectable qu'elle n'a pas besoin d'être discutée. Du coup, la tolérance est devenu un concept essentiellement politique. La tolérance politique est l'acceptation du pluralisme dans la conduite des affaires de l'Etat. Elle suppose et implique la démocratie et la laïcité. Elle s'oppose au totalitarisme et aux extrémismes. La tolérance étant politi­que, pleinement et totalement politique. Elle est donc au coeur de tous les débats avec ses partisans et ses adversaires. Ses adversaires la condamnent et la caricaturent. Ils la condamnent essentiellement au motif que la tolérance favorise la genèse et l'expression des pluralismes et en conséquence détruit la cohé­sion politique et sociale de la nation. Ils la caricaturent en associant systématiquement la tolérance à la fai­blesse de comportement, ou, pour parler comme nos hommes politiques, au laxisme, mot qui en remplace un autre, moins usité, le tolérantisme. C'est Beaumarchais, qui, avec humour, fait dire à l'un de ses personna­ges, aussi réactionnaire qu'odieux :«Qu'a-t-il produit (ce siècle) pour qu'on le loue ? Des sottises de toutes espèces : la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les drames ». Au laxisme des partisans de la tolérance, les tenants de la fermeté oppo­sent ces valeurs, d'autant plus sûres qu'immuables, que sont l'ordre, la fermeté, l'intransigeance. Chacune de ces valeurs s'exprime naturelle­ment par rapport à des situations et des conduites pré-établies : l'ordre sera celui du système en place, ou système de référence, la fermeté quali­fiera la manière de conduire les affaires de la cité, l'intransigeance concer­nera la façon de réprimer les écarts, toutes situations et conduites émi­nemment politiques, au sens large du terme. Les partisans de la tolérance rétorquent plutôt en termes de morale. Car la justification de leur pensée réside d'abord dans une conception et une appréciation positive de l'homme. La tolérance morale c'est une façon de concevoir les rapports entre les hommes, sur la base d'un respect absolu des consciences, des idées, des caractères et des personnalités. Elle est indissociable non seulement de la foi en l'homme et en ses qualités, mais aussi de l'idée de sa constante per­fectibilité. Les tolérants ne peuvent pas répondre à leurs adversaires sur le plan idéo­logique ou politique. Il serait en effet paradoxal qu'il existât une idéologie Situer la tolérance sur le plan de la morale permet à ses partisans l'expres­sion de leurs idées propres comme celle des idées d'autrui. Pourvu qu'autrui montre, au minimum, quelque disposition à rendre la pareille. Ce qui règle, espérons-le une fois pour toutes, le grotesque débat sur les limites à la tolérance : «peut-on tolérer l'intolérable ? ». S'il s'agissait d'un débat idéologique, nous ergoterions sans fin sur le tolé­rable et l'intolérable en politique. Mais puisqu'il s'agit de morale, et qu'il ne s'agit que de cela, le débat est réglé d'avance. L'intolérance est définitivement intolérable. Nous nous en tenons bien entendu à l'interprétation présente du concept de tolérance, qui s'attache à son sens propre, que nous avons tenté de définir par rapport aux contextes historiques et philosophiques de l'épo­que où le problème de la tolérance fut posé avec acuité. Il existe bien entendu une série de sens figurés qui touchent à tous les domaines du comportement. Par exemple, mon patron fait preuve d'une certaine tolérance dans l'application des horaires de bureau. Qu'il ait rai­son ou non, nous pourrions en débattre longuement, nous ne le faisons pas, car d'une part cela nous arrange l'un et l'autre et que d'autre part le choix est le sien plus que le mien. Ce n'est pas là où se situe le débat fondamental : en matière de comporte­ment humain, et de morale, nous sommes en tout état de cause lui et moi d'accord, sur le fait que l'intolérance est intolérable. Encore qu'il ne soit pas toujours facile de discerner si tel comportement humain relève, ou non, de l'intolérance. Et les actes, même les plus barba­res, se parent souvent des plumes de la morale, en particulier dans les actes de barbarie collective et organisée. Et notre poète était fort troublé. Comme il l'avait été, tout au long de sa vie. Tantôt il avouait au philosophe avec émotion :  « Je ne suis qu'un militant du parti des oiseaux, des baleines, des enfants, de la terre et de l'eau ». Tantôt sa révolte l'emportait, et il se prenait non seulement à haïr la société, mais à en faire l'unique objet de sa vindicte : « J'ai chanté dix fois, cent fois j'ai hurlé pendant des mois, j'ai crié sur tous les toits...
...mais moi, on ne m'aura pas je tirerai le premier et j'oserai au bon endroit ».Tantôt, c'était le désespoir : « Dans ma guitare, y'a plus rien , plus un mot, plus un refrain ». Le philosophe, par définition et par fonction, était infiniment plus sage. Il expliqua au poète : «Tu parles du bon et du mauvais, du juste et de l'injuste : il me paraît que tout ce qui nous fait plaisir sans faire tort à personne est très bon et très juste; que tout ce qui fait tort aux hommes, sans nous faire de plai­sir est abominable; et que ce qui nous fait plaisir en faisant du tort aux autres est... très dangereux pour nous-mêmes et très mauvais pour autrui». A défaut d'avoir la moindre valeur sur le plan des conséquences idéologi­ques que l'on devrait en tirer, ce discours a un mérite particulier : il trace en effet le cadre d'un code de conduite très simple mais très efficace, pour régir les rapports entre les êtres humains. Il fixe précisément les limites entre le tolérable et l'intolérable. Il ramène la tolérance à ce qu'elle est : une affaire personnelle de morale individuelle.

La tolérance est une vertu

Curieuse et paradoxale déviation : les maisons où officient les dames de petites vertus sont les maisons de tolérance. Cette plaisante distorsion de langage n'est pas innocente. La preuve : elle a permis un bon mot «La tolérance, il y a des maisons fai­tes pour ça », non moins innocent, ce qui en explique la célébrité. La vertu est toujours un peu ridicule. Il est vrai que n'est pas vertueux qui peut, ni même qui veut, et que l'on n'est jamais vertueux naturellement si facilement. Alors, tant qu'à faire, autant marquer son impuissance à y accéder ou sa pensée à le devenir, en la tournant en ridicule. Il faut admettre aussi que la vertu a souvent servi de prétexte à de mauvais agissements : un régime politique prétendument vertueux, avait confié à ses fonctionnaires, le travail de briser la vie de familles juives, au nom de la patrie. Bien entendu, il avait substitué à la devise «Liberté, Egalité, Fraternité» celle de « Travail, Famille, Patrie» trois mots qu'il s'est employé méthodiquement à vider de toute substance. Il n'est pas facile, dans ces conditions, de distinguer les bonnes et les vraies vertus, les fausses et les mauvaises, et d'échapper au ridicule con­temporain qui méprise ou dédaigne l'homme vertueux. Mais revenons à notre propos sur la tolérance. La tolérance, disions-nous est une vertu. Qu'est-ce que cela signifie ? Pour bien le comprendre, distinguons la vertu, de la qualité et du don.

La qualité d'abord

Par qualité, il faut entendre toute caractéristique fondamentale. La défi­nition philosophique du mot qualité, à l'origine, explique qu'il s'agit bien des caractéristiques qui définissent un corps et sans lesquelles il ne pour­rait ni exister, ni être conçu. Cette définition s'applique à l'homme. Corneille, dans Polyeucte écrit : « Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités... ». C'est pourquoi d'ailleurs les nobles exclusivement étaient appelés gens de qualité, de par leur naissance et leur sang, ce qui permet à Molière de répondre :
« Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris ». La qualité est innée. Elle peut s'enrichir ou se détériorer, mais elle est acquise à la naissance.

Le don ensuite :

Le don aussi est inné. Mais, et la nuance est importante par rapport à la qualité, le don se détériore à coup sûr s'il n'est pas cultivé. Sans travail, le don n'est rien, ne vaut rien, ne sert à rien. Le don, inné certes, a besoin d'être exploité : au don s'ajoute alors le talent c'est-à-dire la maîtrise du savoir faire et seul son enrichissement par le talent permet au don de s'exprimer.

La vertu enfin :

La vertu est pure acquisition. Elle n'est jamais innée. Elle est pur travail, moral, intellectuel, culturel, travail sur soi-même.  Rien d'inné dans la vertu. C'est d'ailleurs ce qui rend la vertu si humaine, si spécifiquement humaine.

Résumons : La qualité est innée. Le don est inné, mais s'exploite par les connaissances acquises ou à acquérir. La vertu est pur acquis. Chacun d'entre-nous, à un moment instantané de son existence est une mosaïque - de qualités innées, - de dons innés, plus ou moins exploités par un savoir-faire acquis à force d'un travail plus ou moins approfondi, - de vertus, purement acquises. J'illustre ma pensée en comparant l'incomparable : l'homme et l'animal. C'est facilité d'exposé, je le reconnais, mais Mozart me pardonnera de le comparer à ma petite chatte. Mozart me flatte plus souvent les oreilles que je ne caresse celles de mon animal favori, je puis donc me permettre cette irrévérence. Mozart, c'est incontestable, avait des dons, révélés alors qu'il était si jeune, que l'on doit bien les considérer comme innés. Il avait aussi des qualités, lesquelles sûrement, lui ont permis d'exploiter ces dons. Mozart avait aussi des vertus dont je ne saurais dire s'il les a acquises en devenant franc-maçon ou s'il est devenu franc-maçon parce qu'ils les avaient précé­demment acquises. Mais peu importe. Disons que Mozart était doué, généralement doué, qu'il avait le goût du travail, et qu'il était tolérant. Ma petite chatte, elle aussi a des qualités et des dons. Elle a le don de la chasse et des qualités d'agilité qui lui permettent d'exploiter ce don, ce qui est dramatique pour les rongeurs de mon jardin. Elle n'est pas vertueuse pour autant. Elle n'a aucun sens de la tolérance et elle agresse systématiquement toute espèce d'animal rampant, marchant ou volant, et sans considération de poids et de taille, qui pénétrerait acci­dentellement son territoire. Elle n'est tolérante qu'à mon égard : il est vrai que je la nourris. Ma chatte n'appartient pas à l'espèce humaine. Ses qualités et ses dons relèvent de sa nature et de son instinct. Je l'aime comme cela. J'aime aussi Mozart pour ses qualités et ses dons. Où plutôt, j'aime sa musique pour ces raisons-là et j'aime le musicien, l'homme, pour ses ver­tus. Je ne l'aimerais pas s'il avait été un personnage ignoble, et sans doute dans ce cas, je n'écouterais pas sa musique. Et voilà pourquoi je dis que la vertu est humaine, spécifiquement humaine. Le vieux philosophe avait beaucoup de mal à expliquer cela au poète, autant que j'ai du mal à vous l'expliquer moi-même. Lui aussi, il utilisa une comparaison entre l'homme et l'animal : «Je pense que (l'homme) est un animal à deux pieds qui a la faculté de raisonner, de parler et de rire et qui se sert de ses mains beaucoup plus habilement que le singe... (il a) une mémoire infiniment supérieure, beaucoup plus d'idées et... une langue qui forme incomparablement plus de sons que la langue des bêtes». C'est bien pourquoi il faisait confiance à l'homme, capable de dépasser sa nature, de développer ses meilleurs instincts, de réfréner et de combattre les plus vils. Et à ce compte, la société finira bien par évoluer et les hom­mes, un jour qu'il espérait proche, vivront libres et égaux., dans un monde plus tolérant. La colère du poète était à son comble. Il hurla à en réveiller les âmes paisi­bles qui arpentaient les allées du jardin paradisiaque. « Qui a écrit que les homes
naissaient libres et égaux ? Libres, mais dans le troupeau, Egaux, devant le bourreau ». Il était tellement fâché qu'il en devenait vulgaire, ce qui n'est pas recom­mandé pour un poète. « Passent les jours et les semaines, Y a que le décor qui évolue, la mentalité est la même, tous des tocards, tous des faux-culs ». Le philosophe était peiné. Grâce au recul conféré par deux siècles de plus, il avait pris de la hauteur : il avait pu mesurer le formidable progrès éco­nomique, social, culturel que les hommes avaient accompli. Et pourtant, il n'était pas franchement choqué car il savait bien que les hommes avaient mal partagé le progrès. Dans le fond, il comprenait le poète. Mais sa foi en l'homme était iné­branlable. Puisque le progrès, même insuffisant et mal réparti, était obser­vable, il était toujours possible d'en espérer davantage. Il décida donc d'y croire encore et se résolut d'être pour toujours :  « Amant de tous les arts et de tout grand génie, Implacable ennemi du alomniateur,
Du fanatique absurde et du vil délateur ». Il s'arma de courage pour tenter d'entraîner le poète sur cette voie. Nous avons vu que la tolérance, vertu spécifiquement humaine, n'est ni instinctive ni naturelle. L'esprit de tolérance s'acquiert, se cultive, se développe. N'entrons pas dans le débat sur la nature de l'homme, puisqu'il ne con­cerne pas la tolérance. Mais interrogeons-nous plutôt sur la façon dont cet esprit est susceptible de germer dans le coeur des hommes, puis com­ment il peut s'y développer. Le petit de l'homme a de grands yeux : il les ouvre le jour et transmet à son cerveau, quotidiennement des milliers d'informations contradictoi­res. Les unes pèsent lourd, les autres ne lui laisseront qu'un souvenir fugace, certaines ne vivront que le temps d'une seconde, et quelques-unes tisse­ront l'écheveau de ses souvenirs. La nuit, le petit ferme les yeux. Son cerveau va décanter les informations du jour. Certaines, comme dans un ordinateur, seront immédiatement restituables, dès le réveil du lendemain. D'autres viendront enrichir un inconscient et un subconscient dont les socles se sont constitués, dit-on, dans la période pré-natale. Tout ceci est tellement complexe, que le petit va devoir trier, c'est-à-dire penser. Aucune des informations reçues n'étant objectives, sa pensée ne sera pas objective. Voilà que l'enfant est sujet pensant certes, mais sujet. Et heureusement puisque sa subjectivité est sa personnalité. Sujet unique et personnalisé, voilà notre enfant, trop tôt devenu homme, qui prend conscience que son existence est dépendante de celle d'autres sujets, non moins uniques et non moins personnalisés. Mais comme il est au centre de sa perception du monde, il ne peut pas faire autrement que de penser qu'il est le centre du monde, objet d'amour et de haine convergents vers sa personne, de même qu'il dirige comme une arme défensive ou agressive, son amour et sa haine vers autrui. C'est ainsi que les hommes, à la fois sujets et objets, communiquent entre eux. Je n'ai pas la prétention d'expliquer l'homme à travers ce raccourci méan­dreux. Ce n'est qu'une petite fable entre vous et moi, elle a pour objet d'exprimer très rapidement que les rapports humains sont infiniment complexes et qu'ils dépassent notre capacité à les appréhender. Cette démarche a un nom : elle s'appelle l'initiation. Cette démarche est la façon unique de développer en soi l'esprit de tolé­rance.  et c'est pourquoi devenir tolérant demande beaucoup de travail, en tout cas infiniment plus qu'il n'en faut pour passer le baccalauréat. Et c'est d'autant plus difficile qu'on ne trouve pas de maître es tolérance suscepti­ble de nous l'enseigner comme on m'a appris avec plus ou moins de talent, et avec plus ou moins de succès, les mathématiques ou la philoso­phie. Certes, vous en rencontrerez parfois qui vous feront la leçon : c'est qu'ils se sont octroyés eux-mêmes un diplôme qui a d'autant plus de valeur à leurs yeux qu'ils furent le propre examinateur de leurs multiples talents, et que ce jour-là ils se sont montrés très sévères, aussi sévères qu'on peut l'être lorsque l'examiné, c'est-à-dire la même personne, fait preuve d'une compétence et d'un savoir exceptionnels. Ces «gens de qualité », au sens où Molière ironisait, méritent le nom dont on les affuble : ce sont les pédants. Non, en matière de tolérance, l'apprentissage se fait seul. Il n'y a pas de maître ni d'élève, mais un homme seul, face à son miroir, et suffisamment courageux pour être tantôt l'un tantôt l'autre, et savoir au bon moment et à tout bout de champ inverser les rôles. La manœuvre a un but. Elle vise à ce que, de l'autre côté du miroir, appa­raisse non pas le reflet de soi-même, mais l'envers, qui révèle la face cachée. Elle aspire à faire prendre conscience que si l'homme est un bloc lisse ou fissuré selon les caractères, il n'est pas identique à l'extérieur, comme à l'intérieur, et que sa présentation homogène et cohérente, n'est qu'un masque qui recouvre ses contradictions. Elle amène à reconnaître, comme éléments fondamentaux de sa personna­lité, ce que les comportements quotidiens et habituels ont coutume d'occulter. Elle fait comprendre qu'on est à la fois l'un et l'autre, et démontre ainsi qu'autrui est semblable à soi-même, et que les différences entre les hommes sont infiniment moins importantes que ce qui les unit. Elle fait découvrir que nous nous différençons uniquement par l'assem­blage varié de composants identiques et donc que si nous ne sommes pas jumeaux, à coup sûr nous sommes frères. Cette démarche est celle dont procède la Grande Loge de France, maillon de la Franc-Maçonnerie Universelle, qui dès ses origines, c'est-à-dire, pour s'en tenir à la Franc-Maçonnerie moderne et à sa date de naissance officielle, en 1723, proclame dans ses Constitutions : «Un maçon est obligé d'obéir à la Loi morale... Mais, quoique dans les temps anciens les maçons fussent tenus dans chaque pays d'être de la Reli­gion, quelle qu'elle fut, de ce Pays ou de cette Nation, néanmoins il est maintenant considéré plus expédient de les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres opi­nions ; c'est-à-dire, d'être Hommes de bien et loyaux, ou Hommes d'Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Con­fessions qui aident à les distinguer ; par suite de quoi la Maçonnerie devient le Centre d'union, et le moyen de nouer une Amitié sincère entre des personnes qui n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères ». La Franc-Maçonnerie n'ayant pas le monopole de l'initiation, sa nécessité n'est pas prouvée. Mais accordons-nous au moins sur ce mérite qu'on peut lui reconnaître, que lui reconnaissent en tous cas ses membres, celui de se proposer de les aider, collectivement, à la démarche individuelle. Car l'initiation est par essence individuelle. Les arts romanesques, de la littérature au cinéma en passant par le théâ­tre, en fournissent maints exemples. Le processus est toujours identique, Déstabilisation : mort profane,
Renaissance : vie nouvelle, Reconstruction : progressive, par épreuves et paliers successifs. Les événements dramatiques du vécu quotidien, sont, lorsqu'ils survien­nent, suffisamment douloureux pour provoquer un processus, toujours cruel. Le seul mérite de la Franc-Maçonnerie est de proposer une version pacifi­que, permanente et collective, de cette initiation individuelle. En 1723, notre philosophe n'avait pas trente ans. Il avait déjà cependant plusieurs écrits à son actif, essentiellement des pamphlets qui l'avaient fait mal voir du côté de la bonne société et l'avaient même contraint à séjourner à l'étranger plutôt qu'à Paris. Il fut d'autant plus séduit par les idées maçonniques, qu'il en professait d'identiques, Il ne devint pas franc-maçon pour autant, malgré qu'il ait été sollicité par ses amis philosophes qui, très nombreux, fréquentaient les loges. Il fut initié beaucoup plus tard. Mais il avait été de tout temps un bon compagnon de route. Aussi n'hésita-t-il pas à en parler au poète qui lui n'en voyait pas réelle­ment la nécessité. Lui-même en avait entendu parler, et avait même le souvenir vague d'un copain franc-maçon, dont les idées ne lui avaient pas paru véritablement révolutionnaires. Et puis le poète en avait marre des idées, qui ne sont jamais que des mots. Il avait tant vécu avec les mots que les mots commençaient à le fatiguer. « Fatigué, fatigué, fatigué d'espérer et fatigué de croire à ces idées brandies comme des étendards et pour lesquelles tant d'hommes ont connu l'abattoir ». Mais le philosophe n'était pas enclin à baisser les bras. Il se prenait d'ami­tié pour le poète, et voulait s'efforcer de le convaincre. Et il lui expliqua le problème et la solution : «Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce que nous enseignons; mais certainement, il n'y a aucun avantage à persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis et à nous en faire haïr, il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance ». Le philosophe voulut réconcilier le poète avec les idées généreuses, en lui faisant remarquer : «Nos histoires, nos discours, nos sermons, nos ouvrages de morale, nos catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui, ce devoir sacré de tolérance». Le poète résolut alors de s'endormir pour ne pas en écouter davantage. Il tourna le dos au philosophe en soupirant :  « J'crois plus à grand'chose Il est temps que j'me repose J'ai plus d'amour, plus de plaisir, plus de haine, plus de désirs ». Le philosophe en fut très malheureux. Il eût envie d'une promenade solitaire, lorsque soudain il se rappela que les membres de sa loge, «Les Neuf Sœurs », où il avait été finalement ini­tié et in extremis en 1778, se réunissaient ce soir là. Il décida de participer. N'imaginons pas que les francs-maçons puissent se targuer de détenir le monopole de la tolérance et qu'ils aient la prétention de l'enseigner à qui­conque frapperait à la porte du Temple. Les discours peuvent bien tenter de le faire, mais la Franc-Maçonnerie ne propose pas de discours. Elle offre à qui veut bien en saisir l'opportunité, une méthode qualifiée d'ini­tiatique, car, à l'instar de l'explication qui a précédé, elle tend un miroir dans lequel chacun de ses membres part à la recherche de sa propre image et, en définitive, y découvre autrui. Ce miroir, c'est la loge maçonnique, l'assemblée des frères, dans un lieu clos, temple sacralisé c'est-à-dire reconstitué dans un contexte universel. Le temple, c'est un lieu à la fois réel et symbolique. Réel, il est lieu de la réflexion et du travail des Frères. Symbolique, il représente l'univers cos­mique, le monde dans ses dimensions infiniment grandes et infiniment petites, macrocosmiques et microcosmiques. De ce fait, à l'intérieur du Temple, les frères ne sont plus les mêmes hom­mes que ceux que l'on croise dans le monde. Chacun d'entre eux apparaît aux autres comme une parcelle de l'humanité, et chaque mot, chaque phrase, chaque discours est reçu non pas comme un message médiatique habituel, mais comme un message messianique, enrichi d'universalisme. Ce mot que tu dis, cette phrase que tu construis, ce discours que tu pro­nonces, c'est ton expression et en même temps une part de la mienne, c'est ta pensée, comme c'est celle de millions d'hommes et de femmes qui, à travers le temps et l'espace, à un moment ou à un autre, dans des lieux identiques ou différents, se sont prononcés de la même façon que toi. Alors, je reçois tes mots, tes phrases, tes discours différemment et à mon tour je te parle différemment. Je t'écoute comme je te parle, je te perçois comme un autre moi-même, je me sens ton frère. Ce processus, qui se renouvelle à chaque réunion des frères en loge, a quelque chose de magique, il l'est en effet par la magie du rituel, rigou­reusement respecté dans les loges de la Grande Loge de France. Le rituel, c'est un moyen, à caractère mécanique et théâtral, qui vise à créer une rupture entre le monde profane, celui où la passion l'emporte sur la raison, la folie sur la sagesse, la haine sur l'amour, et le monde sacré où s'inversent les flux et les courants. Comme si le fleuve remontait son cours pour retourner à sa source et n'être plus qu'eau pure. Purs, nous ne le sommes jamais totalement, et le philosophe ne préten­drait pas l'être plus que le poète. Mais au moins nous essayons de nous abreuver auprès de nos frères disposés à nous donner à boire en parta­geant leur eau. Alors se développe en chacun de nous le sens d'autrui et du rapport privi­légié qui nous unit à lui. De ce fait la morale vacille : elle ne peut plus sui­vre la ligne de la verticale où le dogme circule du haut vers le bas, mais elle devient ruban horizontal, support flexible et évolutif par lequel ,'échan­gent les idées et transitent les comportements. La tolérance n'est plus alors ni ridicule ni visible. Car on comprend qu'elle est le ciment obligatoire des hommes qui oeuvrent pour le progrès de l'humanité. Notre philosophe l'avait bien mesuré : dans la société de l'Ancien Régime où l'intégrisme oligarchique freinait toute évolution progressiste, le Mou­vement des Lumières, en parfaite symbiose d'idées avec la Franc- Maçonnerie moderne dont les premiers pas ont accompagné ceux du siè­cle et qui a grandi avec lui, ont posé les bases de la société démocratique moderne. En 1789, la Révolution française a pulvérisé les institutions. Elle a suscité les espoirs les plus fous, en même temps que ses excès ont provoqué les plus cruelles désillusions. Mais elle continue de porter son message essen­tiel : les mots de « Liberté, Egalité, Fraternité» qu'elle a chipés à la Franc- Maçonnerie, ou peut-être est-ce l'inverse, grave problème qui divise les historiens, mais dont se moquent éperduement tous ceux qui, étant grave­ment privés du pouvoir de les écrire sur les pages de leurs cahiers et de les graver sur les murs de leurs édifices, pleurent en y rêvant. Ceux-là sont bien plus nombreux que nous et l'espoir est bien mince que leur nombre se réduise : c'est l'inverse qui nous menace. C'est la raison pour laquelle nous continuons à oeuvrer dans nos Temples, poursuivant notre utopie raisonnable, sans l'ombre d'un doute sur les objectifs que nous assigne notre Constitution : alliance d'hommes libres, acceptés en notre sein sans conditions de classe, de race, de religion, nous avons pour but le perfec­tionnement de l'humanité et travaillons à cet effet à l'amélioration cons­tante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel. Nous n'acceptons aucune entrave et ne nous assignons aucune limite dans notre recherche de la vérité et de la justice, dans le respect de la pensée d'autrui et de sa libre expression. Nous croyons que les hommes finiront bien par s'unir dans la pratique d'une morale universelle et dans le respect de la personnalité de chacun. Chaque pas franchi nous réjouit le coeur, chaque recul nous horrifie. Finalement chacun d'entre nous est, tantôt le philosophe, tantôt le poète. Mais peut-on être l'un sans l'autre ? Ne sommes-nous pas condamnés à ce perpétuel débat, tant il est ardu de progresser sur le chemin de la tolérance ? Et une soirée de plus, en loge maçonnique, ne suffira certes pas à changer le monde. C'est bien ce que pensait le philosophe qui quittait ses frères après une excellente soirée qui s'était achevée, comme à l'accoutumée, par de frater­nelles agapes, qu'il avait arrosées un peu trop copieusement. Finalement, il choisit de retourner aux côtés du poète endormi, pour y finir sa nuit. Il dormit mal. Lorsqu'au matin il se réveilla, il remarqua une lueur d'amusement dans le regard du poète qui l'observait avec une ten­dre attention. Le philosophe se sentit prêt à quelque concession. Il dit tristement : «J'ai été sensiblement affligé de ton état, et je te jure qu'il n'a pas peu contribué à me persuader que le meilleur des mondes possibles ne vaut pas grand-chose». Mais le poète, d'humeur nettement plus gaillarde ce matin-là, ne l'enten­dait pas de cette oreille et il rétorqua aussi sec : «Il faut aimer la vie et l'aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants».
Le philosophe en fut rassuré. Enfin ils semblaient l'un et l'autre d'accord. Mais le poète, comme s'il avait deviné la pensée du philosophe poursui­vit : «Comment veux-tu que j'sois d'accord Avec toi
J'ai d'jà du mal à être d'accord Avec moi». Ce fut sa conclusion, ce sera donc la mienne. Nous quitterons là, le philosophe et le poète, qui ont bien involontaire­ment figuré dans ce scénario artificiel, mais cependant entièrement dialo­gué avec des phrases qu'ils ont l'un et l'autre écrites. Le philosophe était François-Marie Arouet, dit Voltaire. Ses dialogues sont extraits des textes suivants :
Poème sur le désastre de Lisbonne
Dictionnaire philosophique
Entretien d'un sauvage et d'un bachelier
Sixième discours en vers sur l'homme
Traité sur la tolérance
Epître à Horace
Voltaire est né il y a 295 ans. J'ai arrondi à 300. Dans le rôle du poète : Renaud Séchan, plus connu comme chanteur sous le nom de Renaud. Si je lui ai donné 100 ans, c'est qu'il s'est attribué lui- même cet âge dans sa chanson « Cent ans », dont provient le premier extrait. Les autres extraits proviennent des chansons suivantes :
Morts les enfants
Déserteur
Société tu m'auras pas
J'ai la vie qui m'pique les yeux
Triviale poursuite
Hexagone Mistral gagnant
Socialiste
Je les remercie l'un et l'autre.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

Naissance de la Maçonnerie spéculative : la Bible, la tolérance

4 Janvier 2013 , Rédigé par Michel BARAT Publié dans #Planches

Comme André Glucksmann le souligne dès l'ouverture de son der­nier livre consacré à René Descartes, l'homme du doute est aussi celui qui, comme militaire, assiste à la bataille de la Montagne Blanche où les troupes impériales de Ferdinand II écrasent celles de l'électeur du Palatinat, roi de Bohème, Frédéric V. Sans doute s'agit-il là d'un événement capital dans l'histoire des nations euro­péennes mais il s'agit aussi d'un événement symbolique de l'histoire de la pensée. Frédéric V, homme de tolérance et de culture, gardait en son esprit et essayait, tant faire se peut, de réaliser l'idéal éras­mien du mouvement évangélique, continuateur de l'esprit et de la tradition antique, pour qui "l'amour de la sagesse est aussi sagesse de l'amour". Ainsi s'était-il entouré des membres de sociétés occul­tistes s'efforçant de concilier en pratique le progrès des sciences et le progrès moral dans la tolérance et l'amour fraternel. Commenius adepte de la secte des Frères Moraves illustre cette tendance. Peut- être s'agit-il là de l'expression la plus noble de l'utopie mais, quoi qu'il en soit, la bataille de la Montagne Blanche met fin à ce rêve dans les faits. L'ère de la déception et du doute s'ouvre : l'amour de la sagesse divorce d'avec la sagesse de l'amour. Pourtant la maçonnerie spéculative naissante au XVIIIe siècle prolongeant la modification déjà apportée à la maçonnerie ancienne par la maçon­nerie acceptée veut renouveler ce pari sur l'accord de la raison et du coeur : c'est ainsi que dans les Loges se retrouvent tout autant des rationalistes rigoureux, fidèles à l'esprit de l'Encyclopédie que des "illuminés" (terme alors nullement péjoratif) annonciateurs du romantisme tel qu'il se développera en Allemagne. Or ces Frères font référencé à un Volume de la Loi Sacrée qui se trouve être la Bible. Cela demande réflexion car le rationalisme des uns et le mysticisme des autres en faisaient l'objet de la colère des institu­tions religieuses, d'autant plus que se retrouvaient dans le même lieu des protestants latitudinaires et des catholiques libéraux.

Il apparaît alors nécessaire de réfléchir sur la présence de la Bible comme Volume de la Loi sacrée dans le cadre de la double spécifi­cité maçonnique qu'est la quête du sacré et l'affirmation de la tolé­rance. Peut-être faut-il inscrire l'originalité de la démarche maçon­nique à partir de l'exigence spirituelle de la recherche toujours renouvelée d'une vérité qui fait sens, mais sans jamais l'atteindre possessivement ; en un mot, il s'agit d'une quête du sacré et d'une exigence éthique de la tolérance comme fondement de la dignité et de la liberté du sujet humain. Or, au XVIIIe siècle, la question sur la Bible s'inscrit non pas dans la pure perspective religieuse mais comme l'aboutissement d'un affrontement idéologique entre parti­sans d'une dogmatique fermée et partisans de la tolérance entendue non seulement comme liberté de conscience mais encore comme liberté de penser. Ici, il faut apporter une précision : la liberté de conscience ouvre la possibilité d'adhérer ou non selon son libre arbitre à telle ou telle religion. La liberté de conscience, au sens strict du terme, s'inscrit donc dans la sphère de la question de la liberté religieuse. La liberté de penser, plus large encore, confère à l'homme la possibilité d'user de sa raison pour pousser sa recherche du vrai jusqu'où il le peut sans rencontrer aucune entrave, fût elle religieuse. Ainsi du XVIIe siècle au XVIIIe siècle les défenseurs de la liberté de conscience comme Bayle et ceux de la liberté de penser comme Spinoza s'inspirent soit de références bibliques soit de la critique scriptuaire naissante pour affirmer non seulement le droit à la liberté de conscience et de penser mais encore la nécessité de cette liberté pour le progrès de l'homme. L'originalité de la maçonnerie spéculative consiste précisément à affirmer cette double nécessité mais dans le cadre d'une quête spirituelle.

Aussi il semble permis d'interpréter la présence de la Bible en tant que Volume de la Loi Sacrée comme le symbole de la double exi­gence initiatique et tolérante qui détermine la pratique de la Maçonnerie spéculative telle qu'elle se dégage de la Maçonnerie opérative par l'intermédiaire de la Maçonnerie acceptée. Ainsi se pose la question du serment pris sur la Bible, Volume de la Loi Sacrée indépendamment de la référence au Grand Architecte de l'Univers. En cela le Grand Architecte de l'Univers et Bible consti­tuent des références fondamentales de la pratique maçonnique mais ils n'entretiennent pas entre eux la même relation que Dieu et les Saintes Ecritures entretiennent entre eux dans le cadre des pen­sées religieuses. Il apparaît que c'est là un des points qui génèrent la suspicion des églises intégristes sur la Maçonnerie, hier comme aujourd'hui.

Cette absence de liaison organique entre le Grand Architecte et la Bible peut se montrer par le simple fait que le Grand Orient de 1787 à 1878 travaillait bien à la gloire du Grand Architecte, sans pour autant demander au néophyte de prêter serment sur la Bible. En poussant l'analyse, il faut comprendre les Constitutions d'Anderson comme l'oeuvre d'un pasteur latitudinaire cherchant à dépasser les querelles religieuses et à rencontrer dans une libre quête de la vérité les catholiques libéraux. Ce processus semble s'élargir dans l'his­toire tant de la Maçonnerie que de la pensée par le passage de la liberté de conscience à la liberté de penser. Nous nous proposons d'examiner comment à sa naissance la Maçonnerie spéculative s'inscrit dans le combat pour la liberté de conscience puis de pen­ser, et cela dans la sphère spirituelle et non pas dans celle de la pure religion ou inversement dans celle de la pure philosophie : ce qui veut dire que la quête libre du sacré par le Maçon ne le conduit pas plus vers le Dieu des Religions que vers celui des philosophes, par le simple fait que cette quête demeure constamment ouverte et que son questionnement se renouvelle constamment, sans pour autant lui interdire loin de là une interprétation religieuse ou philosophi­que.

Pour ce faire il faut d'abord indiquer qu'elles étaient les positions des adversaires de la liberté de conscience et la manière dont ils s'inspiraient de la Bible comme le font tout autant leurs partisans. Encore faut-il ici bien définir ce qu'est la liberté de conscience dans cette perspective, il ne s'agit pas de la simple liberté de conscience privée, mais de la liberté de conscience civile. Des penseurs catholi­ques à l'image de Bossuet pour qui "la foi sert de science au chré­tien" affirme non seulement le droit mais le devoir du Prince à imposer sa religion à son peuple : la raison en est que la souverai­neté n'est point ici populaire mais divine, et qu'il ne saurait y avoir d'autre raison que la raison de Dieu se faisant raison d'Etat, que le logos divin. C'est une pensée où aucune autonomie n'est laissée à la raison humaine, où toute philosophie ne peut être qu'ancillia theo­logiae. Ainsi, en 1685, dans un texte intitulé "Conformité de l'Eglise de France pour ramener les protestants avec celle de l'Eglise d'Afrique pour ramener les donatistes de l'Eglise catholi­que", Goibaud-Dubois interprète-t-il tant l'histoire de l'Ancien Testament que celle du Nouveau et plus particulièrement les textes pauliniens comme une légitimation du point de vue augustinien pour qui "Felix necessitas quae ad meliora compelli" 1°). La démarche maçonnique affirme l'inverse, il ne saurait y avoir de contrainte heureuse et même plus la démarche qui conduit vers une meilleure saisie du sacré ne peut être que le choix volontaire d'un libre arbitre. L'interprétation dogmatique s'inspire bien de la Bible : elle commente l'histoire de Paul contraint par Dieu à se convertir sur le chemin de Damas ou rappelle encore des formules comme celle des Nombres 16-45 : "Il a dompté par des châtiments très sévères la rébellion de son peuple". Face à la liberté de conscience revendi­quée, une certaine partie des Eglises réaffirme le compellere intrare d'Augustin en en faisant parfois un compellere remanere (2).

S'inspirer ainsi de la Bible c'est interdire toute autre lecture de ce Livre que celle du recueil de la Parole révélée. Est ici révélée la dif­férence entre une Bible, uniquement et totalement Livre de la Parole révélée et une Bible Volume de la Loi Sacrée qui appelle une interprétation de la raison humaine selon le libre arbitre d'un sujet doué d'une volonté autonome. Tel était d'ailleurs l'enjeu qui oppo­sait à l'époque, les savants historiens et philosophes qui s'adon­naient à la critique biblique, les philosophes plus tard de la Lumière aux partisans du littéralisme et du dogmatisme stricts : la critique savante, en effet, suppose pour le moins, le libre usage de la raison.

Face à cette position le philosophe français, Bayle, défenseur de la liberté de conscience argumente pour montrer que l'engagement religieux dans une direction non orthodoxe ne peut être réduit à un péché contre l'esprit. La position intolérante consistait à affirmer selon Paul (Galates V) que l'erreur et l'errance en religion venaient du trouble de l'esprit par la chair. Ainsi Bayle affirme : "l'adhésion à la fausseté qu'on croit être vérité n'est pas avoir de la fausseté". Apparaît tin droit à l'erreur, un droit à l'errance qui définit bien la conception de la liberté de conscience. Aussi faut-il s'adonner, dit Bayle, à une lecture allégorique et métaphorique des propos de la Bible. De plus la Bible est aussi livre d'histoire ce qui entraîne le droit et le .devoir d'user de la raison critique pour démêler le mes­sage sacré de la transmission historique : David persécute ses enne­mis en roi guerrier et non en roi prophète. Ainsi avec Bayle nous arrivons à la conclusion que "le persécuté peut ne rien valoir mais que le persécuteur est toujours injuste". Cependant il ne s'agit encore que d'une liberté de conscience et nullement d'une liberté de penser : la première est une liberté négative du droit à l'erreur donc à l'errance, la seconde est une liberté positive du droit à la recher­che et à la quête. C'est précisément cette libre recherche du sacré qui constitue l'originalité de la pensée maçonnique transformant ainsi l'errance libre fondée sur le droit à l'erreur en une libre quête fondée sur le droit à penser. Ce passage sera accompli par l'affir­mation de la liberté de philosopher de Spinoza et par l'oeuvre des philosophes de la Lumière tel que Locke.

Dans le Traité Theologico Politicus dès 1670, Spinoza s'était efforcé de montrer non seulement le bien fondé de la tolérance civile mais sa nécessité en vue de l'affirmation de la libertas philo­sophandi. Sa lecture de la Bible, jugée blasphématoire par certains, s'articule en deux points essentiels à partir d'une étude critique phi­lologique et historique : le peuple d'Israël a été élu par Dieu parce qu'il avait atteint un certain développement et non pas le peuple d'Israël connut la victoire par l'élection divine et par sa fidélité à Dieu, de plus, loin d'autoriser la contrainte l'histoire du peuple juif enseigne la liberté car il a contracté avec Dieu par une alliance libre. Mais le Traité va plus loin : "Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mais souvent réduits à une extrémité telle qu'ils ne savent plus que résoudre, et condamnés par leur désir sans mesure des biens incertains de fortune, à flotter presque sans répit entre l'espérance et la crainte, ils ont très naturellement l'âme encline à la plus extrême crédulité". Seul donc le libre usage de la raison c'est- à-dire la pensée libre leur permet une liberté de philosopher qui les met sur la route de ce qui est vrai en leur donnant la maîtrise de leurs désirs et en combattant leur crédulité au nom de la connais­sance. Aussi Spinoza résumera-t-il dans le chapitre vingtième : "Nous avons montré :

1°/ qu'il est impossible d'enlever aux hommmes la liberté de dire ce qu'ils pensent ;

2°/ que cette liberté peut-être reconnue à l'individu sans danger pour l'autorité du souverain et que l'individu peut la conserver sans danger pour ce droit, s'il n'en tire point licence de changer quoi que ce soit aux droits de l'Etat ou de ne rien entreprendre contre les lois établies ;

3°/ que l'individu peut posséder cette liberté sans danger pour la paix de l'Etat et qu'elle n'engendre pas d'inconvénients dont la réduction soit aisée ;

4°/ que la jouissance de cette liberté donnée à l'individu est sans danger pour la piété ;

5°/-que les lois établies sur les matières d'ordre spéculatif sont du tour inutiles ;

6°/ nous avons montré enfin que non seulement cette liberté peut être accordée sans que la paix de l'Etat, la piété et le droit du souve­rain soient menacés mais que, pour leur conservation, elle doit l'être."

Je vous engage fermement à comparer ces conclusions de Spinoza avec celles des titres I et II des Constitutions d'Anderson concer­nant Dieu et la Religion et du Magistrat civil et subordonné. Nous ne pourrons qu'y reconnaître le même esprit, avec plus de prudence certes, l'esprit non seulement de la liberté de conscience mais encore celui de la liberté de penser. Cet esprit est celui de Locke dont la Lettre sur la Tolérance et le traité Du Caractère raisonnable du Christianisme tel qu'il est proposé par les Ecritures et conclut à une quasi religion naturelle et à l'affirmation morale, condition de la spéculation libre : "Faites aux autres tout ce que vous voulez qui vous fût fait à vous-même", formule morale que nous reprenons dans un de nos rituels. Ainsi la Bible est posée comme Volume de la Loi Sacrée c'est-à-dire comme livre où la conscience éthique se retrouve, se ressource et non comme livre de la parole révélée sans pour autant interdire, loin de là, sa lecture comme parole révélée. Nous touchons ici le point essentiel de la pensée maçonnique spécu­lative qui quitte en continuité la tradition opérative du métier juré des anciennes obligations pour affirmer que la libre disposition de notre raison à la découverte du sacré n'est possible que par un engagement éthique dont nous prenons le serment, en tant qu'homme "libre et de bonnes mœurs" sur le Volume de la Loi sacrée, source du Droit qui donc ne saurait se réduire à une consti­tution puisque cette constitution doit fonder sa légitimité dans une source sacrée fondant à la fois la dignité du sujet en quête et le sens de cette quête et encore moins dans un livre blanc qui ne saurait affirmer la liberté de penser et d'interpréter puisqu'il n'y aurait là rien à interpréter. Nous retrouvons ici l'un des principes que Spi­noza dégage de sa lecture de la Bible : "le culte de Dieu et l'obéis­sance à Dieu consistent en la seule justice et charité." Par la libre philosophie et par la libre quête du sacré qui se veut une forme supérieure de la foi, le sage est sur la voie de la connaissance des principes et peut agir pour le bien de l'humanité par une spécula­tion libre et éclairée.

En resituant historiquement par rapport au mouvement général de la pensée la naissance de la Franc-Maçonnerie spéculative, nous nous apercevons qu'elle transforme la tradition du métier juré des anciennes obligations de la maçonnerie opérative liée à la construc­tion de l'édifice matérielle s'enracinant, comme le montrent les dif­férents textes à notre disposition, dans une perspective chrétienne et catholique en une quête spéculative fondée à la fois sur la recher­che d'une transcendance faisant sens et sur la liberté de penser, signe de la dignité du sujet humain pour autant qu'il travaille à la recherche de ce sens. Certes, ce mouvement était déjà amorcé par la maçonnerie acceptée mais il devient irréversible avec la maçonnerie andersonienne et la maçonnerie purement spéculative. L'avenir de cette tradition reprise au XVIIIe siècle semble avoir voulu s'inscrire dans deux directions : la première insistant sur la quête de la trans­cendance, l'autre sur la liberté de penser. La première aurait donc tendance à retourner à un symbolisme strict par delà les Constitu­tions d'Anderson et faisant signe aux Anciennes Obligations, l'autre mettant entre parenthèses la Bible se tourne vers le seul humanisme voire vers une désacralisation. Il semble à mes yeux que ces deux tendances, habituellement signalées par les études maçon­niques telles que celles de Ligou, en fait atrophient l'authentique démarche maçonnique qui, en particulier à la Grande Loge de France, se définit comme la prise volontaire d'un engagement moral et éthique sur les Trois Grandes Lumières, dont le Volume de la Loi Sacrée qui ne saurait être ici que la Bible, pour une recher­che transformant l'errance de l'homme en une quête. Il s'agit d'un double pari sur le sens transcendant et sur la liberté de penser. Ainsi à mes yeux la tradition de la Grande Loge, parfois baptisée du terme maladroit de troisième voie, constitue la continuation de la tradition maçonnique la plus pure si on veut admettre qu'une tradition est en soi évolutive puisqu'elle s'inscrit et parcourt l'his­toire.

1°) Heureuse nécessité qui contraint au meilleur.
2°) Forcer à entrer - forcer à rester.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

La Tolérance Manifestation de l’équilibre et de l’harmonie

4 Janvier 2013 , Rédigé par P\ C\ Publié dans #Planches

 TOLERANCE : Nom, féminin
Fait de tolérer quelque choses ; ce qui est tolérer, l’excédent de bagage est une tolérance sur certaines lignes aériennes,
.Tolérance grammaticale : possibilité de ne pas appliquer strictement une règle dans certains cas.
Maison de tolérance, de prostitution.

Attitude qui consiste à accepter des idées et des comportements qui ne sont pas les siens, même s’ils paraissent erronés, excessif ; largeur d’esprit en matière religieuse (surtout), philosophique, etc.… Faculté d’un organisme de supporter sans troubles morbides une substance (médicament) ou un traitement.
C’est ainsi que la tolérance est définie par le dictionnaire.

S’il est un sujet sur lequel les ressources bibliographiques ne manquent pas c’est bien celui de la tolérance, les philosophes du siècle des Lumières ont été plus que prolixes et diversifiés sur le thème, plutôt que d alourdir cette planche et de la rendre intolérable pour les auditeurs attentifs et passionnés que vous êtes, je me contenterai d’indiquer, en annexe, mes références livresques ce qui permettra à chacun un travail de recherche plus approfondi. Il me semble plus intéressant de vous livrer mes réflexions pêle-mêle, sans docte discours.

Pour moi, l’homme est tolérant, sur ses actes, ses principes, ses idées.
Là ou le bas blesse, c’est que l’homme, dans son désir de perfection voudrait qu’autrui soie comme lui, qu’autrui adopte les mêmes comportements, agisse de la même façon, pense les mêmes choses, se vêtisse à l’identique etc.…

Seulement chaque être est unique, à partir de ce moment, l’homme doit faire l’effort pour s’adapter, accepter l’autre tel qu’il est avec ses défauts, ses qualités, ses spécificités, son

Identité, accepter l’autre tel qu il est, quelque soit sa langue, sa couleur de peau, son handicap visible ou invisible… sa culture … etc.…

Pour se faire, l’homme doit effectuer un travail sur lui-même et trouver un modus vivendi acceptable.

Pourquoi acceptable parce que je crois que chaque être humain à des limites et des seuils de tolérance.

La liberté de chacun s’arrête au moment où elle nuit à un autre. Pour l’autre ce moment là devient son seuil d’intolérance.

Peut-on ? Doit-on tout tolérer ? Je ne le pense pas ! Il est des raisonnements, des pratiques, des actes qui ne peuvent être accepter, parce qu’ils sont négatifs, néfastes. Toute la question est de savoir à partir de quels moments ils peuvent être considérés comme tel ?

Il est évident que le racisme, le fascisme, les extrêmes, la peine de mort, l’esclavagisme sont intolérables…

Etre tolérant c’est trouver l’équilibre, le juste milieu.

L’équilibre est la situation où les forces en présence sont égales, de telle sorte qu aucunes ne surpasse l’autre.

Cet état du système permet toutes les évolutions, dont l’équilibre stable, l’équilibre instable sont en quelque sorte deux extrêmes.

Je ne peux m’empêcher de penser au funambule sur son fil, sans cesse à rechercher son équilibre.
L’équilibre peut sembler a priori être opposé au mouvement, mais dans les situations réelles il n y a généralement pas d’équilibre sans mouvement.

On retrouve cette association de l’équilibre dan la tradition orientale

Il est le principe du YI-KING dont le grand livre est dédié à l’étude de cette « succession de situation », d’équilibre en équilibre, au service de la transformation d l’énergie dans la durée, de cycles en cycle.

GALILEE, dans la pensée scientifique occidentale, énonce que le mouvement c’est comme l’immobilité.

Tout comme NEWTON , avec la « méthode des première et dernière raisons » se garde bien de séparer philosophie et mécanique

Dans la bible, par l’incarnation du Christ, pour avancer dans notre monde, il faut un équilibre – bien et mal -, - plus et moins - . Mais il faut aussi un point de départ, notre état actuel, et un but.

Les religions ont créées leurs règles, en fonction de leurs concepts qui au moment de la création, je me plait à le penser, étaient réfléchies et sûrement bien adaptées à l’époque. Très vite, les acteurs devant faire respecter ces règles, ont voulu les adapter… et… ont déviés… le besoin de pouvoirs… les intérêts… la politique… les ont faits dériver vers les persécutions, l’inquisition, les guerres de religion… les intégrismes. Il est effrayant de remarquer que pour 80% des conflits et des guerres, le motif principal en est la religion ou l’idéologie.

Si l’homme, en tant que personne est normalement intolérant, le groupe multiplie de façons impressionnantes et irraisonnées l’intolérance.

En Franc-Maçonnerie, le symbole du pavé mosaïque et l’équerre nous remémorent cette notion d’équilibre. L’équerre marie harmonieusement le plan verticale et le plan horizontal,

Réalisant ainsi la synthèse entre deux dimensions ayant souvent des difficultés à se rencontrer. Le Maître Secret porte un tablier de couleur blanche et à bordure noire.
L opposition du blanc et du noir symbolise aussi le conflit perpétuel existant dans l’univers des choses et dans l’âme de tout homme, entre la Lumière et l’Ombre, le bien et le mal, la vérité et l’erreur.

La vie, au fur et à mesure de nos recherches et expériences nous permet d’acquérir l’équilibre et de définir et nous concentrer vers notre but, L’équilibre et le but donne un équilibre dynamique. En quelque sorte une harmonie.

Le mot Harmonie renvoie généralement aux simultanéités sonore dans la musique. Ce terme peut cependant recevoir plusieurs autres sens, en relation ou non avec la musique et les sons. Il est dérivé du grec armonia, signifiant « arrangement », « ajustement », et désignant plus précisément la manière d’accorder la lyre.

Dans son acception la plus courante, relative aux simultanéités dans la musique, l’harmonie a suscité une abondante littérature, depuis Platon et Aristote, jusqu’à Hindemith ou Messiaen. Cependant même dans ce domaine précis, le terme peut revêtir différentes significations.

Dans ces homonymie, l’harmonie des sphères est une théorie ésotérique d’origine pythagoricienne mêlant musique et astronomie
En linguistique l’harmonie vocalique est une modification phonétique concernant les voyelles d’un même mot ou syntagme.
Dans la mythologie grecque, Harmonie est l’épouse de Cadmos et la reine de Thèbes
En astronomie, Harmonie est un astéroïde.

En composition picturale, en peinture, l’harmonie des couleurs est l’ensembles des théories sur l’assemblage de couleur pour la création d’une œuvre quelle que soit la technique.

Pour nous Francs Maçons, la colonne d’harmonie, nous permet justement, par les choix judicieux du Maître qui la dirige, d’entrer justement en symbiose avec la parole qui vient d’être énoncée dans une planche ou nous préparer au passage du monde profane au Sacré.

Si nous reprenons le premier chapitre des Constitutions d’Anderson de 1723, nous y lisons que le Franc-maçon doit se soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière… quelles que soient les dénominations ou croyance qui puissent les distinguer.

En d’autres termes, dès le départ, la Franc-maçonnerie spéculative accepte la pluralité légitime des confessions.
Pour se faire, on comprend la nécessité de la tolérance, qui fait de la Franc-maçonnerie un véritable centre d’union entre les hommes.
Dans sa quête de vérité, le Franc-maçon sait qu’il ne pourra jamais atteindre la vérité absolue. La vérité ne peut être perçue dans son intégralité. La quête du Franc-maçon écossais, fondée sur la foi en un Principe Créateur et sur la raison, ne peut s’appuyer que sur le demi-jour de la probabilité ?
Selon l’expression de LOCKE dans son essai sur l’entendement humain. C’est pour cette raison qu’il doit pratiquer la tolérance, mais une tolérance bien comprise. Nous devons faire preuve d’humilité face à notre ignorance mutuelles, et donc de ne pas rejeter les autres comme des êtres obstinés, têtus, ou pervers parce qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas abandonner leurs opinions pour embrasser les nôtres. La tolérance est tout le contraire du sectarisme et de l’intégrisme, qui est la négation de la liberté de conscience ?

Il faut savoir que « conscience » est pris dans son terme étymologique de « connaissance » à laquelle on parvient par un acte qui consiste à séparer le vrai du faux, le contingent de l’essentiel. Elle repose sur la connaissance intime des êtres et des choses à commencer par la connaissance de soi.

Ce que je viens d’énoncer est l’idéal, une telle attitude positive n’est pas à la portée de tous les hommes, ni même, hélas de tous les francs-maçons. Pourtant, en tant que loge de St. Jean, ce but, n’est pas insurmontable, lisons attentivement le IV eme évangile et appliquons le dans la vie de tous les jours. Au chapitre 14 – verset 2 : Jean cite une parole de Jésus aux Apôtres « Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père »
N’est ce pas un message de tolérance ? C’est la tradition dans sa forme ésotérique : elle est unique, mais, elle a suivi diverses voies spirituelles – L’Inde sublime le Sacrifice – Le Bouddhisme célèbre la Charité – Le Judaïsme et l’Islam prônent l’unité – - Le Taoïsme et le Zen glorifient la simplicité – Le Christianisme exalte l’Amour.

L’étude de ces différentes religions, nous montre que la Franc-maçonnerie du Rite Ecossais Ancien et Accepté, qui est un des derniers dépositaires de la tradition, reprend sous une forme syncrétique toutes ces approches pour en faire un système initiatique universel. La tolérance y est inhérente, la recherche de l’harmonie et de l’équilibre permanente.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

Retour en France du système écossais sous la forme du Rite Écossais Ancien et Accepté (1802-1821)

3 Janvier 2013 , Rédigé par SCPLF Publié dans #histoire de la FM

Auguste de Grasse-Tilly débarque à Bordeaux avec sa famille le 29 juin 1804. Ils rejoindront Paris dans les jours qui suivent et de Grasse-Tilly, dans l’attente de son affectation dans l’armée, va s’efforcer d’implanter les nouveaux degrés au sein des loges écossaises.

Le Suprême Conseil du 33ème degré en France est créé le 20 octobre 1804. Auguste de Grasse-Tilly en est le Souverain Grand Commandeur. Les loges écossaises parisiennes (La Parfaite Union, La Réunion des Etrangers, Les Elèves de Minerve, Le Cercle Oriental des Philadelphes, Saint Alexandre d’Écosse) qui sont en conflit sérieux avec le Grand Orient de France saisissent l’occasion pour réagir ; les vénérable et officiers de ces loges se réunissent le 22 octobre 1804 dans le local de la loge Saint-Alexandre d’Écosse et constituent une « Grande Loge Générale Écossaise du Rit ancien et accepté ». Le Prince Louis Bonaparte est investi de la dignité de Grand Maître et de Grasse devient son député. Le comité général qui est constitué considère « qu’il est important que le Rit écossais d’Heredom soit rigoureusement et scrupuleusement conservé dans tous les ateliers, les grades du Régime écossais étant les seuls connus dans les orients étrangers et ceux au moyen desquels les francs-maçons de tout l’univers peuvent correspondre et fraterniser, ceux du Rite moderne n’étant admis en aucun pays ».

Mais dans un souci d’apaisement, des tractations s’instaurent entre la Grande Loge Écossaise et le Grand Orient en vue de préparer un projet d’union.

Le 27 novembre, Joseph Bonaparte devient Grand Maître du Grand Orient de France, son frère cadet Louis Bonaparte est Grand-Maître adjoint et le 1er décembre,… Napoléon est sacré Napoléon 1er, empereur des Français par le Pape Pie VII.

Le 3 décembre, les commissaires du Grand Orient de France et de la Grande Loge Générale Écossaise, réunis chez le maréchal Kellermann, entérinent et signent un « Acte d’Union et Concordat » qui unit les deux obédiences, et définit un nouvel Ordre maçonnique destiné à administrer de manière cohérente les différents degrés, allant du 1er au 33e, des deux obédiences. Dans les jours qui suivent, la Grande Loge Générale Écossaise (regroupant une douzaine d’ateliers) sera amenée, naturellement, à proclamer la cessation de ses activités tandis que le Grand Orient de France tiendra son Assemblée générale en vue d’examiner et entériner le projet d’organisation commun du Grand Orient et des loges et chapitres du Rit ancien et accepté.
L’Acte d’union ou Concordat qui « réunit désormais dans un seul foyer toutes les lumières maçonniques et tous les rites » sera signé par les dignitaires des deux obédiences.

Dans les premiers mois de 1805, les relations se tendent entre Auguste de Grasse Tilly et Alexandre Louis de Roëttier de Montaleau, tous deux représentants du Grand Maître du Grand Orient de France. Le 21 juillet le Grand Orient de France informe ses loges de la création d’un Grand Directoire des Rites, entraînant une certaine émotion au sein du Suprême Conseil, car non prévu par le Concordat de 1804. Les maçons écossais, réagissent comme on pouvait s’y attendre et envisagent d’abord dans le cadre d’une réunion constituée en Grand Consistoire le 6 septembre, que face à ce qu’ils considèrent comme une rupture du Concordat il y a lieu de rétablir la Grande Loge Générale Écossaise. On se contentera en définitive, lors d’une réunion tenue le 19 septembre, placée sous la présidence du maréchal Kellermann, avec la participation de Grasse Tilly et de Roëttiers de Montaleau, de modifier le Concordat en reconnaissant que « l’établissement du Directoire est reconnu utile, sauf les modifications suivantes qui ont été arrêtées :
- le Grand Directoire Général du Rite est composé de représentants des rits au nombre de trois ou cinq pour chaque Rit,
- chaque Rite forme une section particulière,
- toutes les questions ou affaires dogmatiques soumises au Grand Orient seront renvoyées par lui à la section du Rit que l’affaire concerne, etc ».

Auguste de Grasse Tilly, en poste à Strasbourg depuis le 23 novembre 1804, mais en réalité toujours à Paris, est affecté en Italie qu’il rejoint en août 1806 et se démet de ses fonctions de Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33° degré en France. C’est le prince archichancelier de l’Empire Jean-Jacques Régis de Cambacérès, futur duc de Parme et pair de France qui le remplace. Dans cette période, l’action de de Grasse a permis l’installation à Milan, le 5 mars 1806, du Suprême Conseil du 33° degré dans le Royaume d’Italie, dont il est membre honoraire et dont le prince Eugène de Beauharnais, vice roi d’Italie en devient Grand Commandeur.
On fait état pour la première fois du Rite écossais ancien et accepté dans des textes de réorganisation interne du Suprême Conseil du 33° degré en France élaborés le 27 novembre 1806.
Jean-Jacques Régis de Cambacérès, est nommé Grand Maître du Rite Écossais philosophique (15) le 4 mars 1807.
En 1809, de Grasse contribue à la création à Naples d’un Suprême Conseil des Deux-Siciles. Le 4 juillet 1811, il participe à la création du Suprême Conseil des Espagnes dont il est membre honoraire. A la même époque, à Paris, 14 des 91 loges du Grand Orient sont de rite écossais.
Le 13 juin 1814, de Grasse Tilly rentre à Paris.
Le 26 août 1815, le Suprême Conseil du 33° degré pour la France annonce par circulaire « qu’il vient de consacrer définitivement l’indépendance du Rite Écossais ancien et accepté, par l’arrêté qu’il a pris dans sa séance du 18 de ce mois » précisant notamment qu’il n’y a pas lieu à la « centralisation des rites proposé par le Grand Orient de France ».
Le 1er avril 1817, de Grasse accorde des constitutions pour la création d’un Suprême Conseil du Royaume des Pays-Bas à Bruxelles, qui fusionnera le 6 décembre 1817 avec celui installé le 16 mars 1817 par le général Rouyer au nom du Suprême Conseil de France.

Le 3 septembre 1818, le Suprême Conseil adopte et promulgue les Statuts Généraux de la Maçonnerie du Rite Écossais ancien et accepté. Quelques jours plus tard, le 15 septembre, il nomme, sur proposition du comte de Grasse, le T.Ill.F. Comte Decazes, pair de France, ministre secrétaire d’État, T.P.S.Grand Commandeur pro-tempore.

Le 1er janvier 1821, après deux années de sommeil, sinon de l’Écossisme, au moins du Suprême Conseil, ce dernier adresse à ses ateliers une circulaire débutant ainsi (16) : « Les travaux du Suprême Conseil, longtemps suspendus par l’effet de circonstances impérieuses, vont enfin reprendre force et vigueur ». En cette année 1821, s’opère une véritable réorganisation du Rite, aux plans organisationnel (le Comte de Valence est nommé Grand Commandeur et le Comte de Ségur Lieutenant Grand Commandeur), administratif et financier. Le 24 juin sont organisées d’imposantes cérémonies : inauguration du Suprême Conseil complété à 21 membres, intronisation du nouveau Grand Commandeur, installation des nouveaux officiers du Suprême Conseil, installation de la Loge de la Grande Commanderie, célébration de la Fête de l’Ordre de la Saint Jean d’été.

Source : http://www.scplf-reaa.org/Historique/18021821RetourenFranceduREAA.aspx

Lire la suite

Les origines écossaises de la FrancMaçonnerie

3 Janvier 2013 , Rédigé par D\ S\ Publié dans #Planches

Les questions historiques simples appellent souvent des réponses complexes, et à l’évidence appellent parfois des réponses dépourvues de certitude absolue. La difficulté à répondre peut être causée par la façon de définir les termes de la question, les documents disponibles, souvent fragmentaires ou contradictoires, et des problèmes de parti-pris, car l’historien totalement objectif n’existe pas. Je suis, par exemple, écossais, de culture protestante, j’appartiens à la classe moyenne et je ne suis pas Franc-Maçon. L’ensemble affecte inévitablement mon approche des questions historiques telles que celle qui nous occupe ce soir : le lieu et la période d’origine de la Franc-Maçonnerie.

Mes recherches sur ce sujet ont débuté presque par erreur. En effectuant des recherches sur un tout autre sujet, je découvris des preuves de l’existence de Francs-Maçons au début du 17ème siècle en Ecosse et que beaucoup de preuves existantes avaient été négligées par les historiens universitaires. Mes recherches sur ces documents m’ont conduit à la conclusion que la Franc-Maçonnerie commence en Ecosse.

Mon hypothèse de travail quant aux composantes essentielles de la Franc-Maçonnerie était la suivante :

  • l’existence d’institutions bénévoles ou de clubs, appelés Loges, ayant des activités rituelles et conviviales,
  • le postulat que, même si les Loges s’autogouvernaient, elles appartenaient toutes à un mouvement plus vaste, aux pratiques et croyances partagées,
  • la fondation de la structure des Loges et du rituel sur les traditions et mythes des maçons opératifs médiévaux,
  • la revendication pour le métier de maçon de la première place parmi tous les métiers, parce que l’architecture était la reine des Arts et était basée sur des principes mathématiques ou scientifiques,
  • l’enseignement de la morale, au moyen d’un rituel basé sur les pratiques opératives, illustrées par un symbolisme utilisant leurs outils de travail,
  • la possession de « secrets ».

La Franc-Maçonnerie d’Ecosse au 17ème siècle

Je prétends que le mouvement qui apparut dans l’Ecosse du 17ème siècle correspond à tous ces critères. La grande époque de la Franc-Maçonnerie était sans doute encore à venir, au 18ème siècle, où elle est identifiée aux Lumières, mais ce mouvement naquît à partir d’une période antérieure de grandes réalisations culturelles, la Renaissance.

Dans la mesure où on peut dire que la Franc-Maçonnerie, qui devait syncrétiser la culture de nombreuses époques, eut un fondateur, ce fut William Schaw. Schaw était Maître des Travaux du Roi d’Ecosse, Jacques VI, et cherchait, en tant que représentant de la couronne, à placer tous les maçons opératifs d’Ecosse sous son contrôle. Il s’intitulait Surveillant Général des Maçons et fut le premier Maître des Travaux à s’attribuer le titre d’« Architecte du Roi », répandant ainsi sur les maçons une partie de la gloire qui au cours de la Renaissance s’était associée à l’architecture, envisagée comme la Reine des Sciences, ainsi que le plus grand triomphe des mathématiques appliquées au monde. Et les mathématiques étaient de plus en plus perçues comme une clé pour comprendre le monde.

A l’évidence, Schaw croyait que les maçons étaient —ou devaient être— non pas de simples artisans, mais des hommes ayant un rôle dans le progrès des mathématiques. De plus, il croyait que cette importance devait être reconnue au moyen de leur organisation et du rituel. Nous avons là, je pense, deux points significatifs. Schaw appartenait à la génération qui suivit l’apport du Protestantisme en Ecosse par la Réforme. Et Schaw lui-même était catholique (romain) fidèle à une religion interdite, et n’échappa à la persécution que grâce à l’attitude relativement tolérante de la Cour, qui l’employait. Les maçons avec lesquels Schaw travaillait étaient presque tous Protestants, mais cependant, il se peut que, comme d’autres artisans, ils aient ressenti une perte en raison de la Réforme. Auparavant, leurs guildes de métiers remplissaient d’importantes fonctions rituelles et cérémonielles. Elles avaient leurs Saints patrons, leurs processions publiques lors des fêtes de leurs Saints et leurs autels dans les églises. Les guildes étaient en partie des fraternités religieuses.

Tout cela disparut avec la Réforme. Les guildes ne furent plus concernés que par les problèmes pratiques d’organisation des règles de travail des maçons et la supervision de leur formation. Je suggère que Schaw souhaitait restaurer une partie de cette vie rituelle perdue aux maçons, au moyen des loges qu’il patronnait mais qu’il eut soin de dire clairement que la religion n’était pas impliquée, car cela eût été inacceptable dans l’Ecosse Protestante. La fierté et les mythologies des maçons médiévaux pouvaient être ressuscitées et adaptées et les Saints patrons laïcisés furent repoussés à l’arrière-plan. Les rituels et les symboles étaient voués à la morale plutôt qu’au culte, et le statut était fourni par la référence aux mathématiques et à l’architecture.

Les documents sont fragmentaires, mais Schaw établit un système de loges maçonniques en Ecosse, parallèle aux guildes officielles. En 1598 et 1599, il édicta pour elles deux ensembles de règlements, les « Statuts Schaw » régissant essentiellement la vie professionnelle des maçons, mais indiquant clairement qu’en devenant membres des loges, il y avait beaucoup à mémoriser et à garder secret. Afin de faciliter cela, on devait utiliser « l’art de la mémoire ». Il s’agissait d’un technique mnémonique dérivée de la Grèce antique et particulièrement appropriée aux maçons car elle était basée sur la création d’une construction imaginaire, au sein de laquelle on se déplaçait mentalement, en utilisant ses différentes parties comme rappels des idées ou des faits qu’elle contenait. La Renaissance était fascinée par l’Art de la mémoire, et on lui prêtait des pouvoirs quasi magiques. C’était donc pour Schaw une valeur intellectuelle significative à intégrer aux nouvelles loges rituelles qu’il créait.

Exactement au même moment que les Statuts Schaw, les premières archives écrites de loges commencent à apparaître, les plus anciennes étant de 1599. Elles révèlent un système à deux grades, apprenti et compagnon (appelé alternativement maître). Ce n’est qu’un siècle plus tard que le troisième grade apparaît (à nouveau en Ecosse) au moyen d’une séparation de compagnon et maître en deux grades distincts.

Dès le milieu du 17ème siècle, des hommes n’appartenant pas aux loges connaissent leur existence, ainsi que l’existence de leurs secrets, mystère connu sous le nom de « Mot de Maçon ». Dès la fin du siècle, nous savons ce qu’étaient certains secrets, car certains membres des loges commencent à les coucher par écrit, nous fournissant des « catéchismes maçonniques » qui soulignent les rituels d’initiations. Dès 1710, nous connaissons 25 loges en Ecosse, et les procès-verbaux d’un certain nombre d’entre elles ont survécu. En Ecosse, la Franc-Maçonnerie est, semble-t-il, bien établie. Il est vrai qu’après la mort de W. Schaw en 1602, l’organisation centrale s’est perdue, mais les loges se considèrent nettement comme étant liées les unes aux autres, et ayant un but commun.

En Angleterre, par contre, il n’existe aucune trace d’un mouvement maçonnique avant 1700. Il existe quelques références à l’initiation, mais la meilleure interprétation de celles-ci est de dire que quelques anglais commencent à être informés de l’existence de la Franc-Maçonnerie écossaise et en font l’expérience plutôt que d’affirmer qu’une Franc-Maçonnerie anglaise existe déjà.

Appartenance
Cependant, j’ai laissé de côté un aspect essentiel pour les origines de la Franc-Maçonnerie, et certains diraient que cela oriente la démonstration à l’avantage de l’Ecosse.
Qui étaient les membres des premières loges écossaises ? Très majoritairement, des maçons de métier, des travailleurs et leurs employeurs. Certains historiens en ont déduit que cela signifie que les loges écossaises étaient de simples organisations de métier. Ils avaient des idées et des pratiques grossières qui allaient être incorporées à la véritable Franc-Maçonnerie, mais celle-ci n’aurait fait son apparition qu’avec la création de loges fondées par des gentlemen, dominées par des gentlemen. Cet argument, me semble-t-il, fait de la Franc-Maçonnerie une affaire de classe sociale. Les premières loges anglaises du 18ème siècle copièrent les noms de leurs officiers, les noms de leurs grades, et leurs rituels sur les loges écossaises… Mais seule la pratique de ces rituels par des gentlemen les transformeraient en « Franc-Maçonnerie » !

Non seulement cet argument « Franc-Maçonnerie = snobisme » est étrange pour une organisation qui défend un idéal d’égalité, mais il peut être démonté par des preuves écossaises. Dès les années 1640, les loges écossaises recrutaient des membres qui n’étaient pas des opératifs. Certains étaient artisans d’autres corps de métier, mais il y avait aussi des « gentlemen », soldats, négociants et nobles. Et dès les années 1690, des loges commencent à être fondées en Ecosse par des « gentlemen » et dont les membres sont, pour la plupart, des « gentlemen ».

La Franc-Maçonnerie, me semble-t-il, a évolué en Ecosse, à partir du métier de maçon. Puis, remarquablement vite, elle est devenue à la mode dans l’Angleterre du 18ème siècle, et l’initiative de l’évolution ultérieure était désormais anglaise. L’Ecosse avait apporté sa contribution. En Angleterre, la Franc-Maçonnerie fut, dès ses débuts, un mouvement destiné aux élites sociales, sans lien aucun avec les maçons de métier.

Les origines différentes des Maçonneries anglaise et écossaise sont toujours visibles aujourd’hui. En Angleterre, la maçonnerie est toujours l’affaire des élites, hommes d’affaires et professions libérales, aristocratie. En Ecosse, ces élites sont présentes, et souvent importantes, mais il existe aussi de nombreuses loges dont les membres sont principalement des travailleurs. La Franc-Maçonnerie d’Ecosse s’est développée à partir d’organisations de travailleurs, et continue de les inclure. La Franc-Maçonnerie d’Angleterre fut importée toute faite d’Ecosse par des « gentlemen » pour leur usage propre, et ils n’avaient aucun lien avec les opératifs, ni une quelconque intention d’entrer en contact avec des gens aussi humbles.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

Le bon samaritin : un texte d'actualité

2 Janvier 2013 , Rédigé par Evangile selon St Luc Publié dans #spiritualité

"Un docteur de la loi se leva et dit à Jésus, pour l'éprouver : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la loi ? Qu'y lis-tu ? Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même. Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela et tu vivras. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Jésus reprit la parole et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même".

Lire la suite

La Franc-Maçonnerie Ecossaise de l'année terrible à la grande guerre

2 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

L'insurrection de Paris avait conduit les Francs-Maçons, pour la première fois dans l'histoire, à intervenir dans le cours des événements, au nom de l'idéal humanitaire et pacifique de l'Ordre, en s'interposant entre le Gouvernement et la Commune pour tenter d'arrêter l'effusion du sang.

L'Année terrible ne devait cependant ni interrompre, ni préci­piter l'évolution interne que connaissait, depuis un demi-siècle, la Maçonnerie en France. Si attachée que celle-ci demeurât à ses traditions, le progrès dans son sein des idées libérales, puis des conceptions positivistes qui se répandaient dans la société fran­çaise avait été grandement favorisé par les condamnations pontifi­cales répétées qui avaient peu à peu dissuadé les catholiques conservateurs de demander à entrer dans les Loges. Le point de non-retour avait été atteint en 1865, quand Pie IX, sur de faux rapports de sa nonciature à Paris, avait violemment reproché à l'archevêque Mgr Darboy d'avoir présidé aux obsèques du Maré­chal Magnan, Grand Maître du Grand Orient, et avait dénoncé la Maçonnerie comme une secte diabolique d'impiété, de vice et de subversion.

Or le règne de ce Pontife, le plus long de l'histoire ne devait prendre fin qu'en 1878. Lorsqu'il s'acheva, l'Eglise catholique avait pris en France, pour un demi-siècle, figure d'inspiratrice d'un » ordre moral » réactionnaire, clérical et étouffant. La Franc- Maçonnerie était devenue, par contre-coup, le parti de la Répu­blique et le champion de la laïcité. Elle allait le demeurer pendant toute la durée de la Ille République. Mais l'obédience écossaise n'en devait pas moins connaître une évolution différente de celle du Grand Orient de France.

LE CONVENT DES SUPREMES CONSEILS A LAUSANNE (1875)

On se rappelle que dès 1802, sitôt organisé en une hiérar­chie de 33 degrés par le Suprême Conseil des Etats-Unis séant à Charleston, le Rite Ecossais Ancien et Accepté avait affirmé sa vocation universelle dans une Circulaire aux Maçons des deux hémisphères. Ses grandes Constitutions donnaient pouvoir à tout Inspecteur Général du 33e degré d'établir un Suprême Conseil en tout pays où il n'y en avait pas encore un, accordant par avance à ce Collège indépendance et souveraineté sur les Hauts grades dans toute l'étendue de sa juridiction. C'est en application de ces principes que l'infatigable Comte de Grasse-Lilly, membre dès 1802 du Suprême Conseil des Etats-Unis, avait successive­ment établi ceux des Iles françaises d'Amérique au Cap Français (1802), des Indes Occidentales anglaises à Kingston (Jamaïque) en 1803, de France (1804), d'Italie (1805), d'Espagne (1811) et des Pays-Bas (1817).

Doyen des Suprêmes Conseils de l'Ancien Monde, celui de France avait saisi toute occasion d'établir des relations fraternelles avec ses homologues des autres pays. Dès le 23 février 1834 il avait conclu, à Paris, un traité d'alliance avec le Suprême Conseil de Belgique et des Pays-Bas, celui du Brésil, et le Suprême Conseil Uni de l'Hémisphère Occidental (dont l'irrégularité avait dû lui échapper). Par la suite, au fil des années, il avait noué ou renoué avec le Suprême Conseil d'Ecosse (1846), le Directoire Suprême helvétique romand (1848), les Suprêmes Conseils de Charleston et du Mexique (1861), de Lima (1863), de Smyrne (1865), d'Angleterre, d'Irlande, des Antilles espagnoles, de Palerme (1868) ; cependant que les deux Suprêmes Conseils réguliers des Etats-Unis, juridiction Sud à Charleston, juridiction Nord à Boston, rompaient avec le Grand Orient de France qui avait reconnu un troisième Suprême Conseil américain érigé en Louisiane au mépris des Grandes Constitutions du Rite.

C'est alors que le Suprême Conseil de France lança l'idée de réunir pour la première fois dans l'histoire, un Convent uni­versel des Suprêmes Conseils, afin de resserrer l'unité du Rite Ancien et Accepté et de réviser les Grandes Constitutions, tom­bées en désuétude sur plusieurs points.

Cette suggestion recueillit un large assentiment. Le Suprême Conseil de Charleston proposa d'abord qu'on se réunit à Washing­ton, et celui de Lima, à Paris. Puis l'un et l'autre s'en remirent au Suprême Conseil de France pour le choix du lieu et l'envoi des invitations ; le Suprême Conseil pour la Suisse, récemment issu du Directoire helvétique romand, accepta de donner l'hospitalité au Convent, et les travaux purent être ouverts le 6 septembre 1875, à Lausanne, par son Grand Commandeur Jules Besançon.

Le Convent tint onze séances, du 6 au 22 septembre 1875. Sur vingt-deux Suprêmes Conseils alors régulièrement établis, onze y furent représentés : ceux d'Angleterre, de Belgique et des Pays-Bas, de Colon-Cuba, d'Ecosse, de France, de Grèce, de Hongrie, d'Italie (Turin), du Pérou, du Portugal et de Suisse. En outre le Chili avait adhéré par avance aux décisions qui seraient prises ; l'Argentine, la Colombie, avaient approuvé la conférence, mais n'avaient pu envoyer de délégués. Enfin ceux qu'avait désignés le Grand Commandeur Albert Pike, du Suprême Conseil de Char­leston, ne purent malheureusement arriver en temps utile.

Le Convent accomplit une oeuvre considérable. Il mit à jour les Grandes Constitutions de 1786, élabora une Déclaration de Principes, un Traité d'alliance et de confédération, adopta le Tuileur du Rite écossais en vigueur en France depuis 1821, en laissant à chaque Suprême Conseil toute latitude pour adapter les rituels et la formule des serments aux besoins de sa juridiction. Enfin, dans son ultime séance, il adopta à l'unanimité, sur la proposition d'Adolphe Crémieux, un Manifeste qui exprimait avec mesure et dignité la réaction de l'Ecossisme aux attaques des ennemis de l'Ordre, au premier rang desquels la hiérarchie catholique. En voici le préambule, suivi de la Déclaration de principes :

Manifeste du Convent de Lausanne

Depuis trop longtemps, et dans ces derniers temps surtout, la Maçonnerie a été l'objet des plus injurieuses attaques.

Au moment où le Convent, après l'examen le plus attentif des anciennes Constitutions du Rite écossais ancien et accepté, conser­vant avec un religieux respect les sages dispositions qui le protè­gent et le perpétuent, délivre la Maçonnerie de vaines entraves et veut la pénétrer de plus en plus du souffle de liberté qui anime notre époque ; au moment où, sur des bases inébranlables, il sanc­tionne une intime alliance entre les Maçons du monde entier, le Convent ne peut se séparer sans répondre par une éclatante mani­festation à de déplorables calomnies et à d'énergiques anathèmes.

Avant tout, aux hommes qui, pour les présenter à la Franc- Maçonnerie, veulent connaître ses principes, elle les proclame par la déclaration suivante, qui est son programme officiel et dont les expressions ont été arrêtées par le Convent.

Déclaration de principes

La Franc-Maçonnerie proclame, comme elle a proclamé dès son origine, l'existence d'un principe créateur, sous le nom de Grand Architecte de l'Univers.

Elle n'impose aucune limite à la recherche de la vérité, et c'est pour garantir à tous cette liberté qu'elle exige de tous la tolérance.

La Franc-Maçonnerie est donc ouverte aux hommes de toute nationalité, de toute race, de toute croyance.

Elle interdit dans les ateliers toute discussion politique et religieuse ; elle accueille tout profane, quelles que soient ses opinions en politique et en religion, dont elle n'a pas à se préoccu­per, pourvu qu'il soit libre et de bonnes mœurs.

La Franc-Maçonnerie a pour but de lutter contre l'ignorance sous toutes ses formes ; c'est une école mutuelle dont le pro­gramme se résume ainsi : obéir aux Lois de son pays, vivre selon l'honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche au bonheur de l'humanité et poursuivre son émancipation pacifique et progressive.

La suite du Manifeste commentait cette Déclaration, également adoptée à l'unanimité au cours de la dernière séance.

LE GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS

ET LE RITE ECOSSAIS UNIVERSEL (1875-1877)

Cependant le Frère Mackersy, délégué du Suprême Conseil d'Ecosse et mandataire de celui de Grèce, avait dû quitter Lausanne dès le 9, et d'Edimbourg il avait écrit au Convent qu'il ne pouvait approuver la Déclaration de principes dans le texte rédigé en Commission. Il estimait que les termes de « Force Supérieure » et de « Principe créateur », retenus pour définir le Grand Architecte de l'Univers, n'affirmaient pas assez nettement la croyance en un Dieu personnel.

Le Suprême Conseil d'Angleterre mit les choses au point par une circulaire adressée le 26 mai 1876 aux ateliers de sa juri­diction, et signée de ses deux représentants à Lausanne. « Si le délégué écossais était resté jusqu'à la fin de la Conférence, écrivaient ceux-ci, il n'aurait pas osé émettre la déclaration insou­tenable que le Congrès n'avait pas exprimé sa croyance en un Dieu personnel. » Et d'observer que le Manifeste final, dans le commentaire qu'il donnait de la Déclaration de principes, désignait le Grand Architecte sous le nom du Créateur Suprême.

L'année suivante les représentants des Suprêmes Conseils des Etats-Unis (juridiction Sud), d'Ecosse, de Grèce, d'Irlande et d'Amérique Centrale, réunis à Edimbourg, demandèrent que l'inter­prétation donnée par le Suprême Conseil d'Angleterre fût reconnue par l'ensemble des participants au Convent de Lausanne. Et ceux- ci acceptèrent de s'y rallier, à l'invitation du Suprême Conseil de Suisse, chargé de l'exécution des décisions du Convent (1).

L'unité du Rite Ecossais Ancien et Accepté était donc préser­vée, sur la base de la Déclaration de Lausanne, dont on doit estimer, avec Naudon, qu'elle définit valablement l'idéal et les objectifs de l'Ordre maçonnique, tels que ce Rite les conçoit. Cependant le Traité d'alliance et de confédération demeura lettre morte, faute d'avoir été ratifié par l'ensemble des Suprêmes Conseils. Certains de ceux-ci n'avaient pas non plus adopté les modifications appor­tées par le Convent aux Grandes Constitutions, bien que la plupart d'entre elles ne fissent que consacrer une pratique devenue géné­rale. Mais si la répugnance traditionnelle des Anglo-Saxons à se lier par des textes précis n'a pas permis au Rite de se doter des structures juridiques prévues, l'initiative d'Adolphe Crémieux, les travaux du Convent de Lausanne, l'esprit de tolérance et d'unani­mité fraternelles qui l'avait animé n'en ont pas moins porté des fruits durables. Les Suprêmes Conseils du monde entier sont, sauf accidents, restés unis, et comme il avait été décidé ont tenu périodiquement des Conférences universelles pour confronter leurs vues et émettre des recommandations, dans le respect de la sou­veraineté de chacun d'eux.

LE GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS ET LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE

Après comme avant la tenue du Convent de Lausanne, une vive effervescence continuait de régner en France au sein de nombreuses Loges de l'un et de l'autre obédience ; et la situation politique n'était pas faite pour la calmer.

En 1873 la décision de vouer la France au Sacré-cœur avait institué une sorte de dévotion d'Etat, et fait naître par contre-coup un fort courant anticlérical. Le deuxième cabinet de Broglie, à dominante monarchiste, entreprenait de faire régner un « ordre moral », et en 1874 donnait ordre à la police de surveiller les Loges. L'année suivante le Frère Peyrat, ami de Gambetta, lançait la formule : « le cléricalisme, voilà l'ennemi... » En 1877 six loges de Toulon étaient fermées par arrêté préfectoral. Le 16 mai de Broglie renvoyait son ministre de l'Instruction publique Jules Simon, membre du Suprême Conseil, un républicain modéré, qui avait pris position contre les congrégations enseignantes. Le 22 mai il dissol­vait la Chambre, et la hiérarchie catholique ne craignait pas de prendre ouvertement parti dans les élections. Gambetta affirmait que la lutte était désormais « entre les agents de la théocratie romaine alliée avec la droite conservatrice et réactionnaire », et les fils de 1789... Enfin les électeurs allaient définitivement fonder la République en envoyant à l'assemblée, contre 199 conservateurs, 315 députés républicains, parmi lesquels de nombreux Frères.

C'est dans ce climat politique d'emprise cléricale et de me­naces contre l'Ordre qu'il convient de situer l'évolution interne de celui-ci au cours de cette période.

A) Le Rite Ecossais

On a relaté qu'à la veille de la guerre de 1870, après de vifs incidents, une Commission chargée par la Grande Loge Cen­trale de réviser les Règlements, et présidée par Henri Brisson, avait contre l'avis de ce dernier décidé de maintenir les dispositions statutaires touchant la glorification du Grand Architecte de l'Uni­vers.

Le 2 décembre 1873 le Suprême Conseil, « considérant que, comme témoignage de la communauté des sentiments qui unissent tous les Maçons, il convient d'affirmer la devise Maçonnique :

« Liberté, Egalité, Fraternité », rendait un décret prescrivant pour tous les documents de l'obédience un nouvel en-tête ainsi conçu :

A LA GLOIRE DU GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS,
Au nom et sous les auspices du S.C. pour la France et ses dépendances,
(Nom de l'atelier et son n°)
LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE

Les Frères Henri Brisson et Charles Floquet protestèrent au nom des Loges les Elus d'Hiram, la Justice, l'Harmonie, les Hospi­taliers de Saint-Ouen et la Mutualité contre ce Décret, en tant qu'il maintenait l'obligation de la formule : A la Gloire du Grand Archi­tecte de l'Univers. Seule, selon eux, sa suppression pouvait appor­ter pleine et entière satisfaction à toutes les aspirations, « sans en appeler à aucune conception métaphysique ou théologique c'est-à-dire sans opposer à la Liberté réelle de conscience l'idée d'aucun principe philosophique ou religieux capable de soulever des discussions et de semer la division au sein des ateliers. »

Mais le 3 mars 1874 le Suprême Conseil, à l'unanimité,

« considérant que la reconnaissance du G.A.D.L.'U. est consa­crée par les Constitutions qui régissent le Rite Ecossais et for­ment la clef de voûte de la Maçonnerie Ecossaise, considérant que cette formule se trouve en tête de tous les actes échangés entre les Suprêmes Conseils confédérés comme sur les Diplômes, Brefs et Patentes délivrés aux Maçons de tous grades ; qu'il n'y a donc là aucune innovation attentatoire à la liberté de conscience des Maçons qui ont accepté cette formule du jour où ils sont librement entrés dans la Grande Famille », décidait qu'il n'y avait pas lieu de modifier son décret.

Quelques semaines plus tard il mettait en sommeil trois des ateliers protestataires, qui ne s'y étaient point conformés, auto­risait les deux autres à suspendre leurs travaux pour six mois, et indiquait qu' « en proclamant un principe philosophique reconnu de tout temps comme la base de la Maçonnerie tout entière, [il avait] laissé toute latitude à l'indépendance morale et à la libre pensée de tous les Maçons... »

Le ter mai 1874, en Grande Loge Centrale, le Grand Orateur Malapert constatait : « Nos Loges sont bouleversées en ce moment par le vent de la discorde ». Mais le Suprême Conseil avait ouvert la voie dans laquelle allait le suivre le Convent de Lausanne, en conciliant autant qu'il le pouvait deux principes fonda­mentaux de la Maçonnerie : la reconnaissance du Grand Archi­tecte de l'Univers, le respect de la Liberté de conscience.

B) Le Grand Orient de France

Le Suprême Conseil, s'il avait toujours refusé de reconnaître le droit que s'était arrogé le Grand Orient, depuis 1815, de prati­quer les Hauts Grades de l'Ecossisme, entretenait néanmoins des relations fraternelles avec la plus ancienne et la plus importante des obédiences françaises, dont le Conseil de l'Ordre était alors présidé par le Frère de Saint-Jean.

Cette belle harmonie allait d'abord être troublée par le Convent de Lausanne, qui n'avait naturellement pas reconnu le Grand Orient comme puissance maçonnique écossaise. Il avait décidé pourtant, à la demande de la délégation française, que « chaque Suprême Conseil pourrait continuer à entretenir des relations amicales avec des corps maçonniques non reconnus, mais établis avant le Convent. »

Mais c'est la décision historique prise en 1877, dans le climat politique qu'on a décrit, par le Convent du Grand Orient de France, qui allait conduire de nombreuses puissances maçonniques à rompre toutes relations avec cette obédience.

Son Convent de 1865 avait, on l'a noté adopté des Statuts aux termes desquels la Franc-Maçonnerie « a pour principe : l'exis­tence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine, regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme, et n'exclut personne pour ses croyances. »

Celui de 1867 avait maintenu, à une très large majorité, l'ar­ticle des Statuts qui imposait la formule : A la gloire du Grand Architecte de l'Univers.

Mais au Convent de 1875 la loge de Villefranche-sur-Saône dépose un voeu n° IX tendant à supprimer, à l'article ter des Sta­tuts, l'affirmation de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Rejeté par le Conseil de l'Ordre, ce voeu fut pris en considé­ration par le Convent de 1876 et renvoyé à l'étude des loges. En septembre 1877 enfin, malgré l'opposition du Président Saint-Jean, il fut adopté par le Convent sur le rapport du pasteur Desmons, un protestant libéral, Vénérable de la loge de Saint-Geniès dans le Gard (4). Desmons n'avait pas manqué de faire état des aver­tissements de ceux qui craignaient que l'adoption du voeu n'isolât le Grand Orient dans la Maçonnerie universelle. Mais, se référant aux précédents créés par la Grande Loge de Buenos Aires, celle de Hongrie et le Grand Orient d'Italie, il jugeait — bien à tort — ces craintes chimériques. « Laissons aux théologiens, concluait-il, le soin de discuter les dogmes. Laissons aux Eglises autoritaires le soin de formuler leur syllabus. — Mais que la Maçonnerie reste ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une institution ouverte à tous les progrès, à toutes les idées morales et élevées, à toutes les aspi­rations larges et libérales... ». — Finalement le Convent adopta pour l'article ler des Statuts la rédaction suivante :

« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthro­pique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et l'exercice de la bienfaisance.

Elle a pour principe la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

La Maçonnerie n'exclut personne pour ses croyances.

Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

L'avant-dernier alinéa avait été ajouté au texte de la commis­sion à la demande du Dr de Saint-Jean.

Le vote du Convent de 1877 provoqua peu de réactions dans les ateliers du Grand Orient de France. Mais en l'espace de quel­ques mois les Grandes Loges et les Suprêmes Conseils d'Irlande et de Grande-Bretagne décidèrent de cesser toutes relations et toute correspondance avec lui et avec tous ses membres. Jamais ils ne devaient revenir sur cette décision, qui devait au contraire être imitée par nombre d'autres obédiences étrangères.

Le Suprême Conseil de France, fidèle au Grand Architecte de l'Univers, conservait au contraire ses relations internationales. Mais il allait devoir faire face à la rébellion d'une notable partie de ses ateliers symboliques.

LA CRISE INTERNE DU RITE ECOSSAIS EN FRANCE, DE 1877 A 1896

Les Grandes Constitutions dites de 1786 autorisaient chaque Suprême Conseil à déléguer son autorité sur les ateliers écossais du 1» au 17e degré, tout en proclamant son droit « imprescriptible » de les régir directement. En fait, dans les pays anglo-saxons, les Suprêmes Conseils s'étaient toujours bornés à gouverner les « additionnai degrees ». Ils les conféraient à des Maîtres Maçons relevant des Grandes Loges symboliques établies, qui n'étaient pas de Rite écossais.

En France il y avait, depuis le XVIlle siècle, des loges bleues pratiquant ce Rite. Proscrites en 1802 par le Grand Orient, elles avaient en 1804 érigé face à lui une Grande Loge symbolique écossaise, au moment même où le comte de Grasse fondait le Suprême Conseil de France. Mais par la volonté de l'Empereur elles avaient dû réintégrer le Grand Orient, auquel le Suprême Conseil avait de surcroît délégué la collation des Hauts Grades jusqu'au 18e degré. Seule donc la mainmise opérée en 1815 par le Grand Orient sur l'ensemble du Rite, dans une conjoncture politique qui ne permettait pas de rétablir une Grande Loge symbo­lique écossaise, avait conduit les loges bleues rebelles à cette mainmise à se placer sous l'autorité du Suprême Conseil d'Amé­rique, puis en 1821 sous celle du Suprême Conseil de France.

Elles s'en étaient fort bien accommodées jusque dans les années 1860, où certaines d'entre elles commencèrent, on l'a vu, à trouver pesante la tutelle d'un Suprême Conseil attaché à pros­crire toute politisation des ateliers, et à maintenir l'invocation au Grand Architecte de l'Univers.

A partir de 1877 leur impatience fut exacerbée par le vote du Convent du Grand Orient, et aussi par la décision prise au même moment par les Suprêmes Conseils du groupe d'Edimbourg de s'interdire, quant à eux, de créer ou de gouverner des loges sym­boliques, ou bleues.

C'est justement ce qu'avait demandé, dès 1875, la loge l'Union des peuples : Aux Suprêmes Conseils l'administration des Hauts Grades, aux Grandes Loges le gouvernement des Ateliers Symbo­liques. Ce mot d'ordre fut repris en 1879 dans une circulaire lancée à tous les ateliers par La Justice, ce qui valut à celle-ci d'être mise en sommeil, aux signataires (parmi lesquels le frère Gustave Mesureur), d'être suspendus de leurs droits.

Rien n'y fit, et le 12 février 1880 une Grande Loge symbolique écossaise, érigée par douze loges dissidentes, faisait connaître à toute la fraternité sa création, « dernier acte de la lutte engagée depuis des années par les loges écossaises contre l'autorité despo­tique (sic) du Suprême Conseil. »

La Grande Loge symbolique écossaise allait déployer une grande activité pendant seize ans, au terme desquels elle était composée de trente-six loges. Au jugement d'Albert Lantoine (5), elle comptait des hommes d'une foi sincère, donc agissante, pour qui la Franc-Maçonnerie avait une mission profane de défense de la République et de lutte contre le cléricalisme. Elle avait naturel­lement abandonné toute référence au Grand Architecte ; et cette obédience « écossaise » ressemblait beaucoup au Grand Orient de ce temps, à cela près que n'admettant pas de Hauts grades elle ne se composait, elle, que de loges bleues... Elle se sentait néan­moins « gardienne solitaire et responsable d'une tradition sécu­laire », ce qui la conduisit à rejeter de son sein la loge Les Libres Penseurs du Pecq, qui voulait initier une femme, et à nouer des relations fraternelles avec diverses obédiences étrangères, avec le Grand Orient de France, et même, pour finir, avec le Suprême Conseil, moins despotique apparemment qu'on ne l'avait affirmé naguère...

Fermement attaché aux traditions fondamentales de l'Ordre, soucieux de garder le contact avec l'Ecossisme universel, ce dernier n'était en effet nullement rétrograde. A la Saint-Jean d'hiver de 1877, son Grand Orateur Malapert avait, par exemple, prononcé un discours significatif :

« J'entrevois, disait-il, une amélioration très considérable, qui s'accomplit peu à peu.

Autrefois les entretiens des Frères étaient ou des causeries légères, assaisonnées d'un esprit bienveillant, ou des discours sur des idées générales. Les vers, les dissertations purement litté­raires ont leur charme, personne ne vous conseillera d'y renoncer. J'en dirai tout autant des discours sur les principes ou vérités fondamentales. Il est bon, surtout à l'heure des initiations, que nous affirmions nos croyances. Mais ces discours ont leurs conclu­sions forcées. Quand ils reviennent trop souvent, l'intelligence des auditeurs, qui connaît d'avance où l'on veut en venir, aspire au moment où l'orateur aura terminé.

Je constate donc avec satisfaction que des Frères ont spécialisé leurs études, et fait dans leurs Ateliers des conférences fort instructives sur des sujets divers (6)... »

Et de conclure :

« Unissons-nous pour dresser les temples de l'instruction, de l'industrie et des Beaux-Arts. »

Ainsi, voilà tout juste cent ans, le Suprême Conseil encou­rageait les ateliers de son obédience à former enfin cette société de pensée qu'avaient rêvée les premiers dirigeants de la Grande Loge de Londres, (si proches de la Royal Society), et clairement définie le chevalier Ramsay. C'était, par un retour aux sources, donner le feu vert à une évolution, féconde autant qu'irrésistible, des loges écossaises de France.

Avec le même souci de répondre aux aspirations nouvelles des frères sans rompre avec la règle et les traditions de l'Ordre, le Suprême Conseil jugea en 1894 le moment venu d'émanciper les loges bleues, qui lui étaient demeurées fidèles. Par un décret du 7 novembre, il délégua ses pouvoirs sur les trois premiers degré à une Grande Loge de France, qui serait constituée par la fédération de ces loges. Il ne se réservait que la prérogative de délivrer — à la gloire du Grand Architecte de l'Univers ! — les patentes constitutives des nouveaux ateliers qu'il plairait à la Fédération de s'intégrer.

La Grande Loge de France fut effectivement constituée le 23 février 1895 par l'Assemblée des députés de toutes les loges de l'obédience, qui élut séance tenante un Conseil fédéral de neuf membres. Elle engagea aussitôt des pourparlers avec la Grande Loge symbolique écossaise, qui le 10 août 1896 décidait de mettre fin à la dissidence en fusionnant avec la Grande Loge de France.

Le 24 juillet 1904 enfin, le Suprême Conseil devait par un nouveau Décret rompre le dernier lien par lequel la Grande Loge lui demeurait encore administrativement subordonnée, en renon­çant à délivrer les patentes constitutives des nouvelles Loges. La Grande Loge de France était ainsi définitivement constituée com­me puissance symbolique écossaise indépendante et souveraine.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

La Franc-Maçonnerie Écossaise 1864-1871

2 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

La Franc-Maçonnerie sous l’Empire Libéral

L'Empire autoritaire avait voulu protéger et favoriser la Ma­çonnerie française, mais en l'asservissant, ce qui avait entraîné une stagnation de l'Ordre. Sous l'Empire libéral, celui-ci va con­naître au contraire un intense bouillonnement d'idées et une vita­lité accrue, cependant qu'une vive tension va naître et se déve­lopper dans ses rapports avec l'Eglise catholique.

1. L'unité italienne et le raidissement du Saint-Siège contre l'Ordre.

C'est l'époque en effet où se propage rapidement dans les milieux cultivés de France, l'influence du positivisme scientiste, dont le héraut est Emile Littré ; l'époque aussi où les progrès de l'unité italienne entretiennent dans la Rome des papes une véri­table psychose obsidionale, portant au paroxysme l'hostilité de Pie IX envers un Ordre dont la branche italienne, avec Garibaldi, joue un rôle de premier plan dans le Risorgimento. En 1864, le Syllabus dénonce les « erreurs modernes » avec une intransi­geance nouvelle. Après la convention conclue en septembre de la même année, entre l'Empire français et le jeune Royaume d'Italie, Rome ne tardera pas à diriger ses foudres contre la Maçonnerie française. Alors s'ouvre dans l'histoire de celle-ci une période marquée par une vive lutte d'idées. Cette lutte se poursuivra au sein du Grand-Orient jusqu'au Couvent de 1877, qui apportera à la Constitution de l'obédience une modification lourde de consé­quences. Elle se prolongera dans les Loges relevant du Suprême Conseil Ecossais jusqu'en 1894, date de leur émancipation par l'érection de l'actuelle Grande Loge de France.

Déjà certes, sous l'Empire autoritaire, il y avait bien eu quel­ques escarmouches entre l'Eglise de France et certaines loges. A Caen, le 31 mai 1856, le prêtre qui célébrait les funérailles d'un Maçon, s'étant aperçu que des assistants portaient des branches d'acacia, avait exigé qu'ils se retirent, cet emblème étant celui « d'une société secrète et antireligieuse ». L'année suivante l'évê­que de l'île Maurice avait refusé la sépulture religieuse à plusieurs frères, mais le Grand-Orient avait pu faire célébrer à Notre-Dame de Paris, une cérémonie de réparation. En 1861, la circulaire de Persigny, si favorable à l'Ordre, avait excité la colère de quelques évêques, notamment de celui de Nîmes, auquel un frère de Mar­seille avait répondu en publiant une lettre qui s'achevait par cette évangélique invocation : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

Mais tout cela n'allait pas bien loin. Et dans le même temps le Suprême Conseil de France s'était, en 1860, donné pour Lieute­nant Grand Commandeur le frère Guiffrey père, salué par le Jour­nal des Initiés comme « le type bien rare du vrai catholique sin­cèrement libéral ». Trois ans plus tard, il avait admis dans son sein Georges Guiffrey fils, marguillier de la paroisse Saint-Eugène et président d'une section de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, entré dans l'Ordre avec la pleine approbation de l'archevêque de Paris, Monseigneur Affre.

C'est le successeur de cet infortuné prélat, mortellement blessé sur les barricades de juin 48 en tentant de séparer les combattants, c'est Monseigneur Darboy, qui avant d'être lui-même pris comme otage et fusillé sous la Commune devait, en 1865, subir le premier contre-coup de la colère de Pie IX contre les Francs-Maçons.

Le Maréchal Magnan, triomphalement réélu Grand-Maître du Grand-Orient au Convent de 1864, était mort à la veille de celui de 1865, le 29 mai. Ses funérailles avaient été célébrées à Saint-

Louis des Invalides sous la présidence de Monseigneur Darboy, qui avait donné l'absoute. La nonciature n'aimait pas l'archevêque, qui était homme de caractère et d'un esprit fort libéral. Elle fit rapport au Vatican, en prétendant qu'on avait exposé les insignes maçonniques du défunt sur le catafalque, entouré de frères pareil­lement décorés. Il est fort probable qu'il n'en était rien, et les lettres échangées par la suite entre le curé de Saint-Louis et l'ar­chevêque (1) prouvent en tout cas que ni l'un ni l'autre n'avait rien vu de tel. Par un bref du 26 octobre 1865, Pie IX n'en reproche pas moins à ce dernier d'avoir causé « par sa présence et sa coo­pération, l'étonnement et la douleur profonde qu'en ont ressentis avec raison tous les vrais catholiques... Les sectes d'impiété (ajou­tait-il), diverses de nom, liées pourtant entre elles par la compli­cité néfaste des plus cruels desseins, enflammées de la plus noire des haines contre notre sainte religion et le Saint-Siège aposto­lique, s'efforcent tant par des écrits pestilentiels distribués au loin et dans tous les sens que par des manœuvres perverses et toutes sortes d'artifices diaboliques, de corrompre partout les mœurs et l'esprit, de détruire toute idée d'honnêteté, de vérité et de justice, de répandre en tous lieux des opinions monstrueuses, de couver et de propager des vices abominables et des scéléra­tesses inouïes ; d'ébranler l'Empire de toute autorité légitime, de renverser, si cela était possible, l'Eglise catholique et toute so­ciété civile, et de chasser Dieu lui-même du ciel... » !

La passion avec laquelle est écrit ce morceau de rhétorique — commente à bon droit M. Pierre Chevallier — étonne aujour­d'hui le lecteur qui se veut libre de tout préjugé. Sans doute faut-il la mettre sur le compte de l'angoisse provoquée à Rome par la perte imminente du pouvoir temporel. Mais elle témoigne aussi d'une méconnaissance totale de l'esprit qui animait alors la grande majorité des Maçons français.

La même incompréhension et la même violence éclatent dans l'allocution consistoriale Multiplices inter machinationes du 25 sep­tembre 1865 où, dénonçant « la synagogue de Satan », Pie IX met le pouvoir civil en garde contre « ces loups dont le Christ Notre Seigneur a prédit qu'ils viendraient, couverts de peaux de brebis, pour dévorer le troupeau » ! A quoi les Francs-Maçons lyonnais répondent, dès le 5 octobre, par une lettre « Au Souverain Pontife de la religion Catholique, Apostolique et Romaine », que critiquera l'évêque de Montpellier... La voici :

« Très Saint-Père,

« Les Francs-Maçons, ennemis des manifestations bruyantes, étaient calmes et presque ignorés, quand une agression inouïe est venue les atteindre. La violence réussit mal dans notre pays. Votre allocution du 25 septembre nous vaudra simplement l'estime et la bienveillance de ceux qui ne nous connaissaient pas encore.

Et malgré vos anathèmes, pas un des nôtres ne désertera l’œuvre de justice et de paix à laquelle il a librement associé sa vie. »

Les frères de Lyon ont vu juste. L'outrance de l'attaque dis­pose favorablement l'opinion publique envers un Ordre que le pouvoir, de son côté, voit toujours d'un aussi bon oeil. Les évê­ques concordataires de France, soucieux de rester en bons termes avec l'autorité civile, paraissent eux-mêmes plutôt gênés par une condamnation à laquelle une vingtaine d'entre eux, tout au plus, feront écho, non sans provoquer de nouvelles protestations des Loges. L'émotion de celles-ci sera portée à son comble par une brochure retentissante intitulée Les Francs-Maçons, que publie en 1867 un prélat de la maison de Sa Sainteté, Monseigneur de Ségur. Proche parent du défunt Grand Commandeur du Suprême Conseil écossais, l'auteur de ce triste pamphlet n'hésite cependant pas à solliciter les textes, ni à se faire l'écho des calomnies les plus invraisemblables. Il donne ainsi le ton à la basse propagande anti­maçonnique qui sévira en France jusqu'à la Libération de 1944.

2. L'évolution des esprits et des statuts dans les obédiences.

Ces attaques multipliées eurent pour premier effet d'élargir rapidement l'audience, jusque-là fort restreinte, de ceux qu'au sein de l'Ordre on appelait maintenant les novateurs.

Ils avaient pour organe Le Monde maçonnique, dirigé par un membre du Rite Ecossais, le frère Favre. Un de leurs principaux chefs de file était un vénérable du Grand-Orient, le biterrois Massol, un ancien Saint-Simonien animé d'un idéalisme intransigeant. Massol défendait ardemment une conception démocratique de l'Or- dre fondée sur le respect de la personne humaine et sur « une mo­rale indépendante qui n'ait rien à demander à aucune théologie, à aucune métaphysique ».

Les partisans d'une Maçonnerie déiste et spiritualiste s'expri­maient dans le Journal des Initiés, du frère Riche-Gardon, membre du Grand-Orient, non moins attaché que Massol à défendre les « li­bertés naturelles » des Loges, notamment leur liberté d'expression, contre les tendances centralisatrices de l'obédience.

A — LE GRAND-ORIENT

Le Convent de 1864, avant de procéder à l'élection de Magnan, avait décidé que celui de 1865 aurait à réviser la Constitution. L'ar­ticle 1 er donna lieu, tout au long de l'année, à une ardente bataille. Le Monde maçonnique, soutenu par la Chaîne d'Union, que publiait à Londres le frère Hubert, avait proposé d'emblée une rédaction tota­lement agnostique : « La Maçonnerie a pour objet l'inviolabilité de la personne humaine, fondement de la morale universelle résumée dans la formule : Liberté, Egalité, Fraternité ». Le projet présenté au Convent par le Conseil de l'Ordre maintenait, à la demande ex­presse de Magnan, qu' « elle a pour principes : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine ». Le texte finale­ment adopté par le Convent, en l'absence de Grand-Maître, fut le suivant :

« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthro­pique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et l'exercice de la bienfaisance.

Elle a pour principe : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine.

Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.

Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

Comme l'ont souligné à l'envi Jean Baylot et M. Pierre Che­vallier, il y avait dans ce texte de compromis une certaine am biguïté, voire une contradiction entre le deuxième et le troisième alinéas. Certes, il était conforme à la plus pure tradition ander­sonienne, sinon à la doctrine romaine du temps, de « regarder la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme ». Mais le Grand-Orient pouvait-il à la fois affirmer comme il le fai­sait depuis 1849, que la Franc-Maçonnerie « a pour principes l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme », et décider de « n'exclure personne pour ses croyances », fussent-elles incompa­tibles avec les principes ainsi proclamés ? En fait, les novateurs furent loin de considérer comme un succès l'adoption du nouveau texte, qui ne souleva guère de remous dans la Franc-Maçonnerie universelle.

Aussi bien, le vote une fois acquis, le Convent élirait-il à la Grande-Maîtrise un vieux Maçon, le Général Mellinet, dont le pre­mier soin fut de rappeler par circulaire aux ateliers, qu'aux ter­mes de l'article 24 des Statuts, leurs planches devraient toujours être intitulées de cette formule : « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers. » Au nom et sous les auspices du Grand-Orient de France.

Le frère Massol, également candidat, n'avait obtenu que trente voix sur deux cents votants environ. Les novateurs étaient tou­jours minoritaires. Cependant, la suppression des Hauts-Grades, qu'ils avaient aussi demandée, ne fut repoussée que par trois voix de majorité.

La minorité novatrice ne se découragea donc pas, et comme on l'a dit, ses efforts pour laïciser le Grand-Orient allaient être puissamment secondés par les attaques déclenchées par Rome contre l'Ordre au lendemain même du Convent de 1865. A celui de 1867, les « tolérants absolus », comme on les appelait main­tenant, proposèrent la suppression de l'article des Statuts qui prescrivait l'invocation traditionnelle au Grand Architecte de l'Uni­vers ; mais « Initiés » et « Modérés » s'unirent pour repousser cette proposition par cent quatre-vingts voix contre soixante-sept, et les candidats des « novateurs » ne furent pas élus au Conseil de l'Ordre, ce qui amena Massol, qui en était membre, à donner sa démission.

La guerre d'usure continua aux Convents de 1868 et de 1869. Celui-ci fut dominé par la question de l' « Anti-Concile » qu'il était envisagé de réunir à Naples le 8 décembre, jour où devait s'ouvrir le Concile du Vatican. La proposition d'y participer ne fut rejetée que par cent quatre-vingts voix contre cent vingt-quatre. L'année suivante, le libéral Grand-Maître Mellinet, donnait sa démission et était remplacé, à la veille de la guerre franco-allemande, par un homme politique assez marqué à gauche, l'avocat charentais Babaud-Laribière, qui avait annoncé son intention... de faire sup­primer la Grande-Maîtrise.

B — LE RITE ECOSSAIS

Cependant, qu'à l'inverse du Grand-Orient, le Rite de Mis­raïm décidait en 1868 que « la croyance en Dieu et en l'immor­talité de l'âme étant la base fondamentale de notre institution, tout profane qui ne professe point cette croyance ne peut en faire partie », une effervescence comparable à celle qui régnait rue Cadet, gagnait les Loges placées sous l'obédience du Suprême Conseil de France. Aussi bien, sous la Grande-Maîtrise de Melli­net, les rapports s'étaient-ils grandement améliorés entre les deux puissances, et pour la première fois depuis la rupture de 1815, le Grand Commandeur écossais avait été invité à assister à la fête solsticale du Grand-Orient, le 15 juin 1867 ; la politesse avait été rendue, et une députation du Conseil de l'Ordre avait été cha­leureusement accueillie, le jour de la Saint-Jean d'hiver, à la fête solsticiale du Suprême Conseil.

On a rappelé naguère ici-même (2) comment après la création par le Grand-Orient de France, en 1815, d'un Suprême Conseil des Rites, la proclamation par le Suprême Conseil de France de l'in­dépendance du Rite Ecossais, et son entrée en sommeil pour six ans, les Loges symboliques de ce Rite qui refusaient de s'in­cliner devant le coup de force du Grand-Orient, ne pouvant sous la Terreur blanche ériger, comme en 1804, une Grande Loge sym­bolique écossaise, avaient été amenées à se placer sous l'obé­dience du Suprême Conseil d'Amérique repris en main par le comte de Grasse. Le Conseil ayant été absorbé par le Suprême Conseil de France réveillé en 1821, depuis ce temps les Loges bleues du Rite Ancien et Accepté étaient donc directement sou­mises à l'autorité du Suprême Conseil du 33e degré de ce Rite.

Cette situation singulière avait été fort bien acceptée pen­dant un demi-siècle, le prestige et le libéralisme des dirigeants aidant. C'est un membre du Grand-Orient, Riche-Gardon, qui le constatait encore en 1863: « Le Suprême Conseil est un pouvoir aristocratique, mais il laisse ses Loges jouir de leurs libertés na­turelles. » Il n'en avait pas moins toujours veillé à ce qu'en soient bannies toutes discussions politiques et religieuses. Or, sous l'Em­pire libéral, nombre de frères commençaient à trouver gênante cette règle fondamentale de l'Ordre, et pesante la tutelle même du Suprême Conseil.

De plus, le Rite était alors régi par les Règlements généraux promulgués le 1 er juin 1846, dont l'article ter était ainsi conçu :

« L'Ordre maçonnique se partage en différents Rites recon­nus et approuvés, qui, bien que divers, sont tous sortis de la mê­me source et tendent au même but.

Adoration du G... A.. de l'Un.., Philosophie, Morale, Bien­veillance envers les hommes, voilà tout ce qu'un vrai Maçon doit étudier sans cesse et s'efforcer constamment de pratiquer. »

Ici comme au Grand-Orient, la référence au Grand Architecte de l'Univers allait bientôt être contestée par les « novateurs », ainsi que la hiérarchie des Hauts-Grades.

Si, à défaut d'avoir pu consulter pour cette période les livres d'architecture du Suprême Conseil et de la Grande Loge centrale, on se réfère au Mémorandum imprimé qui donne le résumé de leurs travaux, il apparaît que les hostilités commencèrent dans le premier semestre de 1868.

Le 12 juin, le Suprême Conseil, toujours présidé par Viennet, prononce la radiation de quatre Loges parisiennes qui avaient en­freint la règle fondamentale ci-dessus rappelée : l'Alliance, la Ruche écossaise, le Héros de l'Humanité et l'Alliance fraternelle. Le 27, la Grande Loge centrale est envahie par des « visiteurs » protestataires, et le Lieutenant Commandeur Allegri doit suspen­dre la réunion. Là-dessus Viennet meurt le 10 juillet, Allegri lui succède aussitôt, et choisit pour Lieutenant « celui qui par son caractère, sa haute position, sa science, son dévouement maçon­nique a si bien conquis toutes les sympathies » : il s'agit d'Adolphe Crémieux, ancien membre du gouvernement provisoire en 1848, et qui bientôt, ministre de la Justice dans le gouvernement de la Défense Nationale, attachera son nom au décret de 1870 qui confé­rera la nationalité française aux Juifs d'Algérie.

En août, cependant qu'on prépare la révision des Règlements généraux de 1846, Crémieux demande « l'effacement complet des faits graves qui ont jeté le trouble au sein du Rite Ecossais, l'oubli des injures prodiguées au Suprême Conseil, et la rentrée des Loges et des Maçons exclus ». Sa proposition est adoptée, et le Grand Commandeur Allegri adresse à tous les ateliers une circu­laire d' « oubli général ».

Mais bientôt se produisent de la part de divers Maçons de nouvelles attaques « incessantes et déplorables » contre le Su­prême Conseil. Le 5 mars 1869, Allegri rappelle à tous les ateliers que la Maçonnerie « a surtout pour règle dans l'Ecossisme la glo­rification du Grand Architecte de l'Univers », puis démissionne de sa charge, ainsi que Crémieux et le Grand Orateur Genevay. Le 8 mars, le Suprême Conseil accepte toutes les démissions, décide que dorénavant — comme jusqu'à la nomination du duc Decazes — tous les Offices seront pourvus par la voix de l'élec­tion, et élit aussitôt Crémieux Grand Commandeur à l'unanimité. Il lui adjoint comme Lieutenant, le baron Taylor, le philanthrope bien connu, et réélit Genevay Grand Orateur. Crémieux publie une Déclaration où il constate que bien des dissidents espèrent de lui « un sage développement dans les règlements de l'Ordre », mais rappelle que « l'obéissance au devoir n'est jamais un escla­vage quand on a signé un contrat ». Il conclut par un appel à l'union, suivi de ces mots : « Fraternité, Liberté, Egalité, Cha­rité ».

Le nouveau Grand Commandeur n'était pas au bout de ses peines. Mais l'estime dont il jouissait, son zèle inlassable pour l'Ordre, son caractère ferme et souple à la fois allaient lui per­mettre et de rétablir, non sans mal, l'union dans sa juridiction, et d'assurer à celle-ci une place de premier plan dans l'Ecossisme universel.

En juin 1869, ayant pris connaissance des travaux des com­missions chargées de préparer la révision des Règlements géné­raux de 1846, Crémieux soumettait au Suprême Conseil un projet de rédaction qui fut mis au point le 7 juillet. Le 2e alinéa de l'ar­ticle ler, dont on a lu le texte plus haut, était remplacé par ces lignes :

« Il — l'Ordre maçonnique — se fonde sur le principe de la liberté religieuse, sur les règles de la plus pure morale, sur les doctrines les plus élevées de la philosophie. Il proclame le senti­ment de la dignité humaine, c'est-à-dire de l'égalité entre tous les hommes, qui se doivent appui mutuel. Il a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

Ce texte n'affirmait rien qui fût contraire à la tradition ma­çonnique, mais pas plus que dans les Constitutions d'Anderson, le Grand Architecte de l'Univers n'y était nommé. Communiqué le 15 juillet à la grande Loge Centrale, il y fut l'objet d'une dis­cussion fort orageuse. Le Grand Commandeur « affecté par cette opposition aussi vive qu'inattendue... renvoya le projet à l'examen ultérieur d'une Commission à prendre dans les trois Sec­tions » (3).

En décembre de nouvelles péripéties conduisirent le Grand Commandeur et le Grand Orateur Genevay à donner à nouveau leur démission. Mais le 29 décembre la Grande Loge Centrale chargeait les Présidents des trois Sections d'inviter Crémieux à reprendre la sienne, ce qu'il fit. Le 29 janvier 1870, réunie sous sa présidence, la Grande Loge Centrale confiait le travail de révision à une commission de 9 membres, qui se donna pour président le futur président de la Chambre des députés, le frère Henri Bris­son. La Commission tint dix réunions de mars à juin 1870. Elle dis­cuta essentiellement du maintien — ou de la suppression — de la glorification du Grand Architecte de l'Univers, des Hauts Grades, et de la Commission administrative du Suprême Conseil. La majorité se prononça pour le maintien des dispositions sta­tuaires concernant ces trois points, avec les modifications pro­posées par le Grand Conmmandeur. Ces décisions de conséquence, prises contre l'avis du président Brisson, amenèrent celui-ci à se décharger du rapport, qui fut confié à un membre de la majorité, le frère Bagary (4).

Là-dessus, le 15 juillet, éclata la guerre franco-allemande, et les choses restèrent en l'état.

Les Francs-Maçons, la guerre Franco Allemande et la Commune

Cependant que les hostilités, puis l'envahissement d'une gran­de partie du territoire allait mettre en veilleuse l'activité maçon­nique, les événements politiques consécutifs au désastre de Sedan mirent bientôt en vedette de nombreux frères des deux principaux Rites.

Sous l'Empire finissant, en effet, il y avait dans la majeure partie des loges des frères engagés dans l'action politique, mem­bres pour la plupart de l'opposition libérale ou républicaine. Cer­tains, comme Désiré Bancel, Jules Simon, Gambetta, étaient en­trés au Corps législatif aux élections de 1869. Les noms de plu­sieurs d'entre eux, ceux de Garnier-Pagès et du Grand Comman­deur Adolphe Crémieux, avaient figuré au bas du Manifeste de la gauche lors du plébiscite du 8 mai 1870. On n'est donc pas sur­pris de les retrouver, le 3 septembre, parmi les signataires de la proposition de Jules Favre réclamant la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie. Ces Libéraux n'en sont pas moins des hommes d'ordre, et le lendemain 4 septembre, quand le Palais-Bourbon sera envahi par la foule parisienne aux cris de « Vive la République », on entendra Crémieux et Gambetta demander en vain qu'on res­pecte la Liberté du Corps législatif. Aux Tuileries, le général Mel­linet, qui commande la garde, protège la fuite de l'Impératrice. A l'Hôtel de Ville le futur frère Jules Favre salue par un discours l'avènement de la République. Les membres du Gouvernement pro­visoire sont presque tous Maçons — tel Crémieux, Arago, Eugène Pelletan, Garnier-Pagès, Ernest Picard, Rochefort et Jules Simon — ou futurs Maçons comme Jules Ferry ; mais ils en remettent la présidence à un catholique breton, le général Trochu, gouverneur militaire de Paris. La plupart seront écartés du pouvoir après l'ar­mistice, l'élection de l'Assemblée des « ruraux » et la constitu­tion du gouvernement de M. Thiers, qui gardera cependant, outre Jules Favre, Ernest Picard et Jules Simon.

Le 18 mars, c'est l'insurrection de Paris. La capitale n'avait pas accepté la capitulation du 28 janvier, et l'appel au peuple lancé ce jour-là par les délégués des arrondissements portait les signa­tures des frères Lucipia, futur Président du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, Benoît Maton et Jules Vallès, membre du Rite Ecos­sais. Le 8 février, Paris avait voté à gauche, envoyant à l'Assem­blée, avec Jules Favre, les frères Gambetta, Félix Pyat et... Gari­baldi, ancien Grand Commandeur Grand-Maître du Suprême Conseil Grand-Orient d'Italie séant à Palerme.

Maintenant c'est la Commune, et l'on va voir, comme toujours en ces périodes troublées, les frères opter politiquement suivant leur conscience et leurs convictions personnelles, en l'absence de toutes consignes des autorités maçonniques. Mais l'on verra aussi — fait exceptionnel dans notre histoire — de nombreux Maçons parisiens s'assembler spontanément, lancer des appels à la popu­lation, multiplier démarches et manifestations pour tenter d'arrê­ter l'effusion du sang entre Français.

Le clivage politique entre les frères se dessina quand le ter mars, à Bordeaux, l'Assemblée se prononça pour l'acceptation des conditions très dures du traité de paix. Parmi les 107 oppo­sants républicains figuraient les Maçons Emmanuel Arago, Louis Blanc, Benoît Malon, Félix Pyat, Gambetta, Rochefort, Arthur Ranc... Les cinq derniers nommés quittèrent l'Assemblée, Félix Pyat ex­pliquant ainsi sa décision à la tribune : « L'Assemblée est dissoute de droit par son vote ; je n'y rentrerai plus tant que votre parri­cide ne sera pas annulé. »

Le 26 mars sont élus les 90 membres de la Commune. Une quinzaine d'entre eux sont Maçons, parmi lesquels on retrouve Félix Pyat et Benoît Malon, et aussi les frères Tirard, Jourde, Beslay, Léo Meillet, Eudes, Jules Vallès, Ranvier, Gustave Mourens. Quand la Commune prend séance le frère Charles Beslay, doyen d'âge, définit ainsi son programme :

C'est par la liberté complète de la Commune que la Répu­blique va s'installer chez nous. Paix et Travail ! Voilà notre avenir, voilà la certitude de notre revanche et de notre régénération so­ciale. A la Commune tout ce qui est local, aux départements, tout ce qui est régional, au gouvernement tout ce qui est national... »

Un nouveau clivage se produit entre révolutionnaires et mo­dérés quand Jules Vallès demande que les députés membres de la Commune choisissent entre elle et l'Assemblée. Le frère Tirard choisit alors Versailles, les autres restent à Paris...

Et rien n'illustre mieux la parfaite neutralité politique de la Maçonnerie écossaise que la diversité des options de nos mem­bres, en tant que citoyens, au cours de cette crise.

Le Grand Commandeur Adolphe Crémieux, alors âgé de 76 ans, est dans sa propriété de Nîmes. Au nom du Suprême Conseil le Grand Orateur Malapert, avocat à Paris, a précisé par lettre aux frères et à la presse que les chefs du Rite ne donnaient aucune consigne à ses membres. Et tandis que Jules Simon reste au gou­vernement, et Henri Brisson à Versailles, les frères Elie May, Goupil, Eudes, Jules Vallès, Raspail, se voient confier par la Com­mune des fonctions importantes. Les trois derniers nommés sont membres de la Loge écossaise parisienne de la Justice, comme Arthur Ranc, qui adopte une position intermédiaire entre le parti de l'Ordre et la Révolution, comme le futur président du Conseil Charles Floquet, qui revient de Versailles à Paris et s'active à la tête des conciliateurs...

Aussi bien les frères les plus engagés dans l'action ne per­dent-ils pas de vue les principes d'humanité et de solidarité de leur Ordre. Au lendemain de l'insurrection du 18 mars Léo Meillet, membre de la Commune, sauve la vie au général Chanzy, prison­nier du Comité central. Il cache chez lui le député maçon de l'Aisne Edmond Turquet, qui lui rendra la pareille après l'entrée à Paris des Versaillais. A ce moment Jourde et Vallès protesteront — en vain — contre l'exécution des otages de la Commune.

L'intervention des Francs-Maçons parisiens entre la Commune et Versailles a été racontée maintes fois, avec plus ou moins d'exactitude. M. Pierre Chevallier a récemment fait à ce sujet une excellente mise au point (5) que nous allons suivre de très près.

Il a établi que l'initiative en fut prise par un atelier du Grand- Orient de France, la Loge française Les Disciples du Progrès, qui dès le 7 avril 1871, sous la présidence de son Vénérable Sauge, décidait « de tenter une démarche de conciliation auprès de la Commune, pour arrêter l'effusion du sang qui coule », et convo­quait tous les Vénérables du Rite à se réunir le lendemain au Grand-Orient pour en délibérer.

De cette réunion de Vénérables du 8 avril sortit le texte d'un Manifeste de la Franc-Maçonnerie dont les signataires, s'adressant à la fois au gouvernement et aux membres de l'Assemblée d'une part, aux membres de la Commune d'autre part, leur disait :

« Nous ne venons pas vous dicter un programme, nous nous en rapportons à votre sagesse ; nous vous disons simplement : Arrêtez l'effusion de ce sang précieux qui coule des deux côtés, et posez les bases d'une paix définitive qui soit l'aurore d'un ave­nir nouveau. »

Ce manifeste d'une inspiration généreuse et purement huma­nitaire était signé, à titre personnel, par les frères Montanier et Bécourt, membres du Conseil de l'Ordre, et treize Vénérables du Grand-Orient. Il fut unanimement approuvé le lendemain au cours d'une assemblée où étaient représentées la plupart des Loges parisiennes de cette obédience. On décida de faire remettre par délégués le Manifeste au gouvernement de Versailles et à la Com­mune de Paris, de l'afficher à quatre mille exemplaires, et de de­mander aux Loges des départements d'y adhérer.

Les jours suivants les réunions de Maçons se succédèrent rue Cadet. De nombreuses Loges du Rite Ecossais y sont main­tenant représentées et adhèrent au Manifeste, ainsi que la plupart des membres du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, son président Saint-Jean en tête.

Le 19 avril, lecture est donnée du rapport rédigé par Montanier au retour de la délégation qu'il a conduite à Versailles, et qui a été reçue le 11 par le frère ministre Jules Simon. L'entretien a porté notamment sur les franchises communales, la loi municipale ré­cemment votée par l'Assemblée de Versailles ayant dressé contre elle non seulement la Commune, mais la grande majorité des pari­siens. La délégation n'a rien obtenu. Un frère propose alors « qu'un programme politique, tracé par la Franc-Maçonnerie, soit nommé à l'appréciation des belligérants ». Montanier demande aussitôt si l'Ordre doit, oui ou non, faire de la politique, en faisant « pres­sentir la division des Francs-Maçons si l'on sort de la règle fonda­mentale ». Finalement, sans trancher la question, l'assemblée una­nime décide qu'une nouvelle délégation sera envoyée à Versailles.

Les membres en sont choisis le samedi 22 au matin. L'assem­blée accepte que l'accompagnent deux délégués de la Chambre syndicale du commerce. Le frère May, membre de la Commune et futur membre du Suprême Conseil écossais, propose « de nous rendre en corps, décorés, au-devant de la délégation, à son retour de Versailles pour apprendre la réponse du gouvernement » mais le président Saugé écarte cette première suggestion d'une mani­festation publique, qui sera reprise avec succès quelques jours plus tard.

M. Thiers reçut la délégation immédiatement « avec une poli­tesse froide à laquelle notre impartialité nous commande de ren­dre hommage », écriront les frères dans leur compte-rendu. Sur la demande d'un armistice pour permettre l'évacuation des popu­lations de Neuilly, des Ternes et de Sablonville, Thiers fut inflexi­ble, mais consentit à une suspension d'armes dont le général Ladmirault règlerait la durée. Sur l'épineux problème des fran­chises municipales, il se refusa catégoriquement tout amendement à la loi votée par l'Assemblée. Il reprocha ensuite aux « cent cin­quante mille neutres », c'est-à-dire aux Maçons « de n'avoir pas aidé le gouvernement à comprimer par la force ce qu'il appelle l'insurrection parisienne ». Comment aurions-nous pu, répondirent les frères, prendre les armes contre des citoyens ? Mais « donnez- nous seulement une bonne parole, laissez-nous l'assurance qu'il nous sera permis de nous concilier sur le terrain des franchises municipales, et nous nous efforcerons d'être les instruments de la pacification ». N'ayant pu obtenir cette bonne parole, les délé­gués demandèrent à Thiers s'il était donc résolu à sacrifier Paris. La réponse fut : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. » Il promit seule­ment que tous les combattants qui poseraient les armes auraient la vie sauve.

Cette prise de position rigide allait influencer de façon déci­sive sur le comportement des frères qui s'étaient engagés dans l'ceuvre de la conciliation.

Une assemblée avait été convoquée pour le 24 au siège du Suprême Conseil, 35, rue Jean-Jacques-Rousseau, mais la salle dite de la Redoute apparut bientôt trop exiguë. A l'instigation de May, les frères se transportèrent au théâtre du Châtelet « en ordre, décorés et bannières en tête ». Le frère Hamel présenta le rapport de la délégation. La réponse du chef de l'exécutif annonçant le bombardement de Paris provoqua « un cri unanime de réproba­tion et d'indignation ». Le frère Ranvier, membre de la Commune, déclara : « Ce ne sont plus des supplications qu'il faut employer, mais faire un appel aux armes et marcher résolument sur Ver­sailles pour en finir. » Mais la plupart des frères entendaient rester sur le terrain des moyens maçonniques, demander en tout cas l'avis des Loges de province. Un membre de la délégation, le frère Baumann, proposa « l'intervention de la Franc-Maçonnerie qui se poserait entre les belligérants, tous les frères décorés et bannières déployées ». Finalement, l'on vota une résolution pro­testant contre le refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, et déclarant que, « pour ob­tenir les franchises, [les Francs-Maçons] emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir ».

Le texte improvisé paraissait assigner pour objectif à l'action entreprise non plus la cessation d'une lutte fratricide, mais la réforme de la récente loi municipale. C'était évidemment parce qu'à l'audition du rapport de Hamel il était apparu que le texte de cette loi était l'obstacle majeur à la conciliation. La résolution ne s'en écartait pas moins de la règle maçonnique, ce qui amena très vite Montanier, Hamel, Baumann et d'autres à se retirer du mouvement.

Le 26 avril une nouvelle assemblée générale se tint au Châ­telet. Elle était toujours présidée par Saugé, mais l'office d'ora­teur était tenu par Charles Floquet, et les travaux furent ouverts au Rite Ecossais. La séance fut dominée par l'éloquente interven­tion d'un autre membre de ce Rite, le frère Thirifocq, ancien Véné­rable de la Jérusalem écossaise, qui au sein des commissions chargées de préparer la réunion des Règlements de son obédience avait ardemment défendu la cause du Grand Architecte de l'Univers. « Peignant le rôle de Paris dans la civilisation universelle, il sou­tient que l'existence de la Liberté dans le monde dépendra du succès que l'idée libérale obtiendra dans la lutte actuelle. Paris (s'écrie-t-il) est à l'égard du monde ce que le monde maçonnique est à l'égard du monde profane. L'un et l'autre projettent la lu­mière ; supprimez-les, et les ténèbres se feront... Nous avons le moyen d'empêcher un crime pareil : c'est de défendre la Com­mune par tous les moyens possibles. » Et de conclure : « Il faut dire à Versailles qui si dans les quanrante-huit heures on n'a pas pris une résolution tendant à la pacification, on plantera les dra­peaux maçonniques sur les remparts, et que si un seul est troué par un boulet ou par une balle, nous courrons tous aux armes pour venger cette profanation. »

Appelé comme Orateur à se prononcer sur cette proposition, Floquet rappelle que, député de Paris, il a donné sa démission lors du premier bombardement, ne voulant pas continuer à faire partie d'une assemblée « qui fait brûler la ville qu'il représente ». Mais si, à ses yeux, les aspirations de Paris sont légitimes, il se prononce contre le recours aux armes, et il persiste à suivre la voie de la conciliation. Prendre les armes est un acte politique, et il est inutile de faire le jeu des Prussiens.

Entre les attitudes préconisées, en leur âme et conscience, par les deux Ecossais, l'assemblée est déchirée. Le président Saugé demande qu'elle se prononce à propos des bannières à planter sur les remparts, et Floquet propose une résolution ainsi conçue : « L'assemblée des Francs-Maçons réunie au Châtelet, émet le vœu que les Loges veuillent bien porter leurs bannières sur les remparts comme signe de protestation... » Mais le tumulte devient général, et Saugé doit clore les travaux.

Après la clôture, cependant, un frère propose une réunion générale pour le dimanche suivant, dans la cour du Louvre. Il est acclamé, et une délégation se rend aussitôt à l'Hôtel de Ville, bannière en tête, pour faire part de ce projet de manifestation publique. Les membres de la Commune descendent dans la cour pour la recevoir. Jules Vallès remercie les députés, remet son écharpe rouge à Thirifocq ; on l'attache à la bannière, et une délé­gation de la Commune reconduit les frères rue Cadet.

Le 28 se tient une dernière réunion des Vénérables du Grand- Orient. Sur la proposition de Montanier, elle décide à la faible ma­jorité de huit voix contre six de faire placarder dans la nuit, dans la cour du Louvre, des affiches pour contremander la manifesta­tion publique et la sortie des bannières. Le lendemain 29, au ma­tin, le Conseil de l'Ordre désavoue à son tour la manifestation et les assemblées du Châtelet, par une note remise à la presse.

Mais les dés sont jetés. La veille, la Commune a fait porter rue Cadet une décision ainsi conçue :

« TT\ CC\ FF\,

La Commune de Paris a l'honneur de vous faire part que demain samedi, la Commune en Corps ira vous prendre au Louvre pour la réception officielle à l'Hôtel de Ville.

Toutes les dispositions sont prises pour que la réception soit à hauteur de votre mission. »

Aussi bien soixante-seize Loges des départements ont-elles, entre temps, donné leur adhésion au Manifeste.

Le 29 avril donc, dès huit heures du matin, s'assemblent dans la cour du Louvre d'importantes délégations de la plupart des Loges de Paris et de la banlieue, avec leurs bannières. A dix heures et demie, arrivent cinq membres de la Commune désignés par le sort, parmi lesquels Félix Pyat, Jean-Baptiste Clément, l'auteur du Temps des Cerises, et celui de l'internationale, Eugène Pottier. Musique en tête, le cortège se rend à l'Hôtel de Ville. Du haut de l'escalier d'honneur Félix Pyat harangue ses frères, disant :

« Aux hommes de Versailles, vous allez tendre une main désarmée, mais pour un moment — et nous, les mandataires du peuple et les défenseurs de ses droits, nous les élus du vote, nous voulons nous joindre à vous tous, les élus de l'épreuve, dans cet acte fraternel. »

Léo Meillet leur remet « un beau drapeau rouge frangé d'or », le drapeau de la Commune, pour qu'ils le placent « au-devant de leurs bannières et devant les balles homicides de Versailles ». C'est le Vénérable Thirifocq « vieillard à la barbe blanche », qui le prend en main « gage d'union indissoluble entre la Franc- Maçonnerie, non seulement de Paris, mais du monde entier et la Commune ».

Le cortège se met en marche aux accents de la Marseillaise. Il est fort de « cinq ou six mille hommes graves et recueillis », appartenant pour la plupart à l'élite de la population ouvrière. Il se rend d'abord en pélerinage à la Bastille, puis se dirige en bon ordre vers le pont de Neuilly par les boulevards et le Faubourg Saint-Honoré. La foule étonnée l'acclame aux cris de « Vive la Commune », mais surtout de « Vive la République ».

A l'arrivée des délégués en vue des lignes versaillaises, le tir s'arrêta. Au pont de Neuilly, Thirifocq et deux autres frères furent conduits auprès du commandant du secteur, le général Montaudon, qui était lui-même Franc-Maçon. Celui-ci leur déclara qu'il avait pris sur lui d'ordonner un cessez-le-feu, mais qu'il ne

IT. pouvait accorder une bien longue trève sans l'accord du gouver­nement. Les frères Thirifocq et Fabreguette se rendirent alors à Versailles auprès de M. Thiers, tandis que les porte-bannières passaient la nuit auprès de leurs étendards, plantés de cent mè­tres en cent mètres aux portes de Paris.

Le dimanche 30 avril, à six heures du matin, Thirifocq et Fabreguette revenaient de Versailles, n'ayant rien obtenu. Le feu reprit entre les deux camps en fin de journée, et plusieurs des bannières restées sur les remparts furent trouées par les balles.

Le ter mai, dans le Cri du peuple, Jules Vallès publiait sous le titre Les Maçons aux remparts un article où il appréciait en ces termes l'ultime tentative d'une partie des frères parisiens pour mettre fin à l'effusion du sang :

« En sortant de ses ateliers mystiques pour porter sur la place publique son étendard de paix, qui défie la force, en affir­mant en plein soleil les idées dont elle gardait les symboles dans l'ombre depuis des siècles, la Franc-Maçonnerie a réuni au nom de la Fraternité la bourgeoisie laborieuse et le prolétariat héroï­que... Merci à elle. Elle a bien mérité de la République et de la Révolution. »

Le même jour, cependant, le Grand Orateur du Suprême Conseil Malapert protestait — à bon droit — dans une lettre aux journaux que le Rite écossais ne pouvait être engagé par « toutes résolutions arrêtées en dehors de la Grande Loge centrale ».

Le Grand-Orient alla beaucoup plus loin. Dès le 29 mai, au lendemain de la sanglante victoire de Versailles, une circulaire du Conseil de l'Ordre condamnait « absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de Francs-Maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de le constater, n'appartenaient pas à l'obédience du Grand-Orient ». (Cette dernière allégation est pour le moins invraisemblable.) Le ter août enfin, le Grand-Maître Babaud­Laribière, que la République avait nommé Préfet de la Charente, écrivait à son tour aux ateliers du Grand-Orient

« La Franc-Maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l'univers, en couvrant Paris de sang et de ruines ; et si quelques hommes indignes du nom de Maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand-Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés... »

Cent ans plus tard, le 24 avril 1971, plus de trois mille Francs- Maçons parisiens du Grand-Orient de France n'en devaient pas moins — le recul de l'histoire aidant — défiler silencieusement devant le Mur des Fédérés, en présence des dignitaires de l'obé­dience. Et le soir, rue Cadet, leur Grand-Maître Jacques Mitterrand honorait dans une cérémonie anniversaire la Commune de Paris, et saluait ses morts.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite