Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Articles récents

La Franc Maçonnerie Ecossaise Du coup d’Etat à l’année terrible

1 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

Le Second Empire a été une période décisive dans l'histoire de la Franc-Maçonnerie française. Dans les dernières années du règne les Loges allaient pour la plupart s'engager, pour longtemps, dans des voies nouvelles. Dans l'esprit de nombreux Frères la défense des libertés — liberté de conscience et libertés politiques —, le culte de la raison et du progrès scientifiques allaient rejeter au second plan la religiosité d'antan, l'attachement aux symboles et aux rites traditionnels. Cette mutation, dont les premiers pro­dromes étaient apparus dès la Restauration, s'accomplit par l'effet de causes multiples, que pour la clarté de l'exposé on analysera tour à tour : politique du pouvoir issu du Coup d'Etat, durcisse­ment de l'attitude de la hiérarchie catholique, progrès dans l'opinion française de la philosophie positiviste.

LA FRANC-MAÇONNERIE ET L'ETAT DE 1851 A 1870

A) L'Empire autoritaire et le Grand Orient.

On se rappelle que sitôt après le Deux Décembre le Grand Orient de France unanime avait offert au prince Lucien Murat, cousin germain de Louis-Napoléon, la Grande Maîtrise vacante

depuis qu'en 1814 il avait hâtivement « démissionné » d'office de cette charge le roi Joseph.

Le Prince Président avait confié l'Intérieur à son fidèle compagnon Victor Fialin, le futur duc de Persigny, qui était Maçon. Dès le 25 mai 1852, dans une circulaire aux Préfets, Fialin s'em­ployait à rassurer les Frères sur les dispositions du pouvoir envers l'Ordre ; il déclarait compter sur son nouveau chef pour ramener à la règle les Loges « égarées », l'autorité publique ne devant intervenir qu'en dernier ressort. Aussitôt Murat lui faisait écho, en rappelant aux Maçons du Grand Orient son devoir « de frapper sévèrement tous ceux qui mettraient en danger par une conduite contraire à nos règlements l'existence de notre Ordre tout entier ». Bref, chaussant les bottes de son oncle, le Prince Président ne demandait qu'à protéger la Maçonnerie, par napo­léonide interposé, pourvu qu'elle se cantonnât dans des activités purement philanthropiques.

Mais on n'était plus en 1804, et Lucien Murat n'était pas Cambacérès.

On a dit quels profonds échos les idéaux humanitaires de la Révolution de février avaient naguère éveillés dans les Loges.

Après le Deux Décembre, nombre de Maçons avaient été proscrits en tant que républicains ; aussi les avances de Persigny furent-elles généralement accueillies avec défiance. Au sein du Grand Orient, le malaise s'aggrava rapidement devant l'autorita­risme et les initiatives souvent discutables du Grand Maître : telles la révocation du chef du secrétariat Hubert, un Frère uni­versellement estimé, ou l'acquisition de l'hôtel de Richelieu, rue Cadet, qui allait pour longtemps obérer les finances. Mais sur­tout Muiat s'était mis en tête de réformer les Constitutions que l'obédience s'était données en 1849. Conformément aux tradi­tions de la Maçonnerie symbolique, celles-ci réunissaient tous les pouvoirs entre les mains du Grand Orient, c'est-à-dire des Vénérables ou Députés des ateliers ; le pouvoir législatif était exercé directement par l'Assemblée générale, l'administration confiée à des chambres créées dans son sein, le pouvoir exécutif délégué au Grand Maître assisté d'un Conseil. Or Murat vint à bout de faire voter par un Convent constituant, en octobre 1854. un article aux termes duquel le Grand Maître devenait « le chef suprême de l'Ordre..., le pouvoir exécutif, administratif et diri­geant ».

Ce devait être une victoire à la Pyrrhus. Déjà de nombreux ateliers, réfractaires à la mainmise du gouvernement sur l'obé­dience, avaient cessé de se réunir ou de cotiser au Grand Orient, et dès avril 1855 le nouveau Conseil du Grand Maître devait en suspendre 74 pour ces motifs. D'autre part, pour accéder au pou­voir suprême, Murat avait dû accepter que le Grand Maître fut désormais élu non plus à vie, mais pour sept ans.

Son septennat devait donc prendre fin le 30 octobre 1861. Le Grand Orient ne comptait plus alors que 175 loges en activité, cent de moins qu'en 1852 ; et l'absolutisme du Grand Maître, son obstination à réduire l'Ordre au rang d'une simple société de secours mutuels, suscitaient une opposition croissante. Un inci­dent étranger à la Franc-Maçonnerie allait mettre le feu aux poudres. Le ter mars 1861, au Sénat, Murat se prononçait ouver­tement en faveur du pouvoir temporel du Pape. C'était son droit ; mais c'était aussi le droit du Grand Orient de se donner un Grand Maître dont les conceptions fussent mieux en harmonie avec celles de ses membres et de l'opinion libérale, généralement acquise à la cause de l'unité italienne : par exemple le prince Jérôme- Napoléon, le populaire Plonplon. Peu avant le convent convoqué pour le 20 mai 1861, le traditionaliste Journal des Initiés du Frère Riche-Gardon préconisait en ces termes la candidature de ce dernier :

« Elire pour Grand Maître le prince Napoléon, qui soutient dans les pouvoirs de l'Etat les principes les plus rapprochés de ceux de notre sainte institution ; ou élire le prince Murat, lequel s'est déclaré itérativement pour un pouvoir qui fait mettre les Francs-Maçons aux galères, partout où son influence peut l'obte­nir : voilà l'alternative. »

Murat n'hésite pas à suspendre aussitôt Riche-Gardon, la loge dont il était le Vénérable, et d'autres Frères coupables de lui préférer un autre candidat. Dès l'ouverture du Convent il apparut qu'il avait fait la quasi-unanimité contre lui, et l'on décida de commencer par élire le futur Grand Maître. Murat suspendit l'Assemblée et fit appel à la police ; les députés passèrent outre, et Jérôme-Napoléon fut élu à une majorité écrasante. Murat osa annuler le vote, et le 23 mai fit reporter l'élection à fin octobre... par arrêté du Préfet de Police ! Le 10 octobre, un nouvel arrêté préfectoral la renvoyait au printemps suivant.

Une délégation alla aussitôt protester auprès de Persigny. Elle fut bien accueillie ; et le 16 une circulaire ministérielle invi­tait les Loges à solliciter du gouvernement leur reconnaissance et une autorisation officielle, les Préfets à les autoriser sans délai et à les protéger, au même titre que les conférences de Saint- Vincent de Paul et d'autres sociétés catholiques.

Murat cependant réussit encore à faire entériner par Persigny la nomination de cinq Grands Conservateurs, chargés par lui d'assurer l'intérim de la Grande Maîtrise après l'expiration de son septennat. Or cette mission revenait statutairement au Conseil du Grand Maître, qui principalement composé de membres élus par le Convent refusa de s'incliner et protesta derechef. Persigny jugea alors à bon droit qu'une telle situation, apparemment issue d'une compétition entre deux princes de la famille impériale, ne pouvait s'éterniser sans scandale. Il y mit fin par une initiative inouïe — mais bien dans la manière de l'Empire autoritaire —, en faisant signer par l'Empereur, le 11 janvier 1862, le décret que voici :

« Article 1 — Le Grand Maître de l'Ordre maçonnique en France, jusqu'ici élu pour trois ans (sic) en vertu des statuts de l'Ordre, est nommé directement par nous pour la même période.

« Article 2. — Son Excellence le maréchal Magnan est nommé Grand Maître du Grand Orient de France. »

Magnan, qui n'était pas Maçon, se vit conférer le jour même les 33 degrés de l'Ecossisme. Deux loges seulement refusèrent de se soumettre à son autorité ; et Riche-Gardon lui-même, tout en publiant une « Manifestation pour réserver les droits sécu­laires de l'initiation maçonnique en présence du décret impérial... », ne voulut voir en celui-ci qu' « une erreur toute de bienveillante sollicitude ». Une fois éliminé l'impopulaire Murat, la mainmise du gouvernement sur un Grand Orient à la vérité amoindri parais­sait donc plus assurée que jamais...

B) Le Rite Ecossais sous l'Empire autoritaire.

D'une telle emprise le Suprême Conseil avait su jusque-là préserver les ateliers de son obédience, en veillant, comme il l'avait toujours fait, à ce qu'ils ne se mêlassent point de politique, et en adoptant quant à lui une attitude réservée, mais courtoise, à l'égard de pouvoir civil : c'est ainsi qu'en 1858, à la suite de l'attentat d'Orsini, il avait adressé au ministre de l'Intérieur 300 F pour l'Asile impérial de Vincennes, et autant pour l'Orphelinat du Prince impérial... Et il ne semble pas qu'en dix ans il eut été amené à prendre d'autres sanctions que la suspension « pour trois lunes », en avril 1855, de la loge écossaise parisienne consti­tuée deux ans plus tôt sous le titre distinctif de Saint Vincent de Paul. Surtout préoccupé de bienfaisance et de questions propre­ment maçonniques — révision du rituel du 18° Degré, réglemen­tation des loges d'adoption — le Rite avait pendant toute cette période étendu — on y reviendra;— ses relations internationales, et poursuivi la croissance régulière amorcée sous le règne de Louis-Philippe : constituant en dix ans seize nouveaux ateliers à Paris, dix-sept en province, trois dans les possessions françaises d'Outre-Mer, et sept en divers pays étrangers. Quand le sage et libéral duc Decazes, Grand Commandeur depuis 1838, s'était éteint en octobre 1860, son Lieutenant l'académicien Viennet, légitimiste et voltairien, lui avait succédé de plein droit, lui-même remplacé par le Frère Guiffrey qui était, selon le Journal des Initiés (3), « le type bien rare du catholique sincèrement libéral », marguillier de sa paroisse et président d'une conférence de Saint-Vincent de Paul... Bref, sous l'Empire autoritaire, l'obédience écossaise avait réussi, en se tenant à distance du pouvoir et de la politique, à vivre en paix et à se développer harmonieusement : c'est ce que Viennet constatait à la fête de la Saint-Jean d'hiver de 1861. Aussi bien le Préfet de Police venait-il de lui confier « que le gouverne­ment avait décidé de laisser aller le Rite Ecossais tant qu'il serait de ce monde, et qu'après cela on aviserait ». Il est vrai que Viennet était alors âgé de quatre-vingt-sept ans... Mais ce solide langue­docien, ancien officier de cavalerie, homme de caractère, n'avait rien perdu de sa combativité ni de son habileté tactique. Il allait lui être donné d'en administrer la preuve, en consolidant défini­tivement l'indépendance du Rite en France.

* * *

On se rappelle que par son décret du 11 janvier 1862 l'Empe­reur se réservait la nomination « du Grand Maître de l'Ordre maçonnique en France », puis nommait le maréchal Magnan Grand Maître « du Grand Orient de France ».

Dès le 1 er février Magnan, s'appuyant sur l'article ter, ordon­nait aux Loges Ecossaises de l'obédience du Suprême Conseil de se réunir à celles du Grand Orient. Viennet répondit aussitôt : « Que l'Empereur explique son décret suivant vos désirs, je me démets à l'instant de mes fonctions... mais tant qu'il restera un Maçon du trente-troisième degré, il deviendra le chef de l'Ordre... En définitive l'autorité publique aura seule le pouvoir d'inter­rompre cette succession. Alors la soumission sera immédiate, car nos statuts nous imposent l'obligation de nous soumettre. »

Les choses en restèrent là pour un temps. Mais au cours d'une audience que Viennet avait sollicitée en sa qualité de directeur de l'Académie française, Napoléon III lui témoigna son désir d'une fusion entre les deux obédiences. Viennet répondit intrépidement que les Constitutions du Rite s'y opposaient, mais que l'Empereur avait le pouvoir d'en prononcer la disso­lution. Sa Majesté « eut la bonté de ne pas agréer ce moyen, en ajoutant qu'elle préférait une fusion. »

Le 30 avril, Magnan adressait par-dessus la tête de l'intrai­table vieillard une circulaire « aux Vénérables et Présidents d'Ateliers de l'ex-Suprême Conseil » (sic), en indiquant que la fusion serait un fait accompli le 8 juin.

Viennet répliqua le 14 mai par une circulaire circonstanciée aux ateliers du Rite, qui fut contresignée par tous les membres du Suprême Conseil. Le 23, Magnan lui communiquait un décret par lequel il prononçait lui-même la dissolution de celui-ci. Le 25, Viennet répondait en ces termes, dont M. Chevallier note à bon droit l'imperatoria brevitas

« Monsieur le Maréchal,

Vous me sommez, pour la troisième fois, de reconnaître votre autorité maçonnique, et cette dernière sommation est accom­pagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du Rite Ecoss.. Anc,.. et Acc... Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel et que je regarde votre arrêté comme non avenu [...]. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous. Si Sa Majesté croit devoir nous dissoudre, je me soumettrai sans protestation ; mais comme aucune loi ne nous oblige d'être Maç.. malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination. »

Dès le lendemain la Grande Loge Centrale du Rite approuvait son attitude et celle du Suprême Conseil. Le Grand Orateur Genevay avait « ajouté quelques chaleureuses paroles en faveur de la Liberté de conscience menacée par les prétentions du maréchal Magnan ». « Cette discussion, observait-il, va plus loin que la Franc-Maçonnerie ! » Et de noter que le Temps, la Presse,. le Siècle, l'Opinion nationale et la Gazette de France avaient mani­festé leur sympathie au Suprême Conseil.

Au sein même du Grand Orient plusieurs trouvaient que le maréchal avait été trop loin, et l'on parla de démission. Au cours de la réunion tenue le 3 juin par le Conseil du Grand Maître, Magnan refusa pourtant de se retirer ; mais il reconnaît l'échec de ses tentatives pour annexer les loges de l'obédience du Suprême Conseil, et aussi celles du Rite de Misraïm, qui lui avait répondu à peu près dans les mêmes termes que Viennet.

C) La libéralisation de l'Empire

Bien meilleur diplomate que Murat, Magnan dès son instal­lation avait su se faire pardonner l'irrégularité de sa désignation en annulant toutes les sanctions prononcées par son prédéces­seur, en protestant de sa volonté d'être « un Grand Maître très constitutionnel..., bienveillant, affectueux pour tous, et, en un mot, un véritable Maçon ». Il devait tenir sa promesse de faire rentrer les Frères du Grand Orient « dans tous leurs droits ».

Dès juin 1862 l' « Assemblée législative » révisait les Consti­tutions autoritaires de 1854 en confiant les pouvoirs d'administration et de contrôle à un Conseil de l'Ordre de 33 membres, tous élus. Magnan avait déclaré que ce serait faire de lui « un Grand Maître fainéant », mais qu'il se soumettrait à la décision de la majorité.

L'année suivant Magnan, autorisé par le Conseil de l'Ordre, demandait la reconnaissance du Grand Orient comme association d'utilité publique. En lui conférant la personnalité civile, cette reconnaissance eût permis à l'obédience de contracter un emprunt qui eût assaini sa situation financière, obérée par l'achat de l'hôtel de la rue Cadet. Le gouvernement ne demandait qu'à l'accorder, jouant ainsi un bon tour à plusieurs oeuvres catho­liques. Mais au dernier moment la demande fut retirée par Magnan à la suite d'un vote hostile du Convent, peu soucieux de sou­mettre l'Ordre à la tutelle légale du gouvernement.

En 1864 enfin le maréchal obtint de l'Empereur qu'il rendît à l'Assemblée du Grand Orient son droit séculaire d'élire le Grand Maître. Le Convent, reconnaissant, le confirme aussitôt dans son office à l'unanimité moins trois voix.

De ce jour le pouvoir impérial, — dont la politique générale prenait alors une orientation plus libérale — cessa pratiquement de s'immiscer dans la vie des loges et des obédiences. C'est d'ailleurs qu'allaient venir les orages.

Source : www.ledifice.net

Lire la suite

"Les Origines de l'implantation du REAA en France"

30 Décembre 2012 , Rédigé par Christian Gras Publié dans #histoire de la FM

Les historiens sont toujours un peu mal à l’aise dans ce genre de réunions, parce qu’on les invite à des commémorations, on les invite à exalter les mythes fondateurs mais le rôle des historiens, c’est du moins comme cela que je l’entends est plutôt d’égratigner les mythes fondateurs. Alors si au passage, j’égratigne, ne m’en veuillez pas, c’est en quelque sorte une partie de mon métier. Ce texte dont nous fêtons le bicentenaire, c’est le texte du concordat, c’est un texte très administratif, ennuyeux à lire. Mais c’est un texte décisif dans la mesure où il va marquer sinon l’introduction du R\E\A\A\en France, ce qui a déjà été évoqué, du moins son implantation quasi définitive mais surtout sa reconnaissance par le Grand Orient de France. Grosso modo c’est un texte qui préfigure l’organisation que nous connaissons c’est à dire les 3 premiers degrés régis par le Grand Orient de France, les autres, jusqu’au 33ème, étant régis par les organismes écossais. L’organisation de tout ceci a été laborieuse, l’enfantement a été véritablement douloureux, laborieux, et si’il n’y avait pas eu les travaux d’André Doré d’une part, et de Pierre Mollier d’autre part, j’aurais été incapable de comprendre l’ensemble de l’opération. A Vrai dire, je crois avoir mis de l’ordre dans la chose, je ne suis pas sûr d’être tout à fait dans la vérité, mais voilà la vérité telle que je crois quelle s’est passée.

Il y a deux étapes dans toute cette affaire. La première est la crise des années 1802 – 1804 et la deuxième est la réconciliation forcée de l’année 1804. Alors commençons par le bouillonnement des années 1802 – 1804. Vous savez tous que la maçonnerie d’ancien régime était une franc maçonnerie nombreuse, très influente, si influente qu’une partie des royalistes, notamment les royalistes émigrés ont soutenu la thèse du complot maçonnique. L’abbé Barruel en tête, est un des grands auteurs qui a écrit sur la question. Pour ces gens là, c’est le complot des francs maçons, le complot maçonnique qui a organisé et déclenché la révolution française. Les historiens ont balayé depuis longtemps ces plaisanteries et d’ailleurs, la tourmente révolutionnaire a quasiment balayé la franc maçonnerie, notre frère nous a expliqué quels ont été les malheurs des écossais de Marseille : des exécutions, des noyades pendant des fuites, des disparitions, etc… donc on voit bien que ces gens là n’avaient pas organisé la révolution, bien au contraire, puisque leur milieu social d’origine est loin d’être jacobin ou sans culotte. Le résultat, c’est qu’en 1796 en France, il n’y a plus que 18 loges au total qui se réunissent à peu près régulièrement et encore, je dis bien à peu près. C’est seulement en fin de siècle quand la politique s’est apaisée, quand on est passé de la révolution à la civilisation puis à quelque chose qui ressemble fort à une contre révolution, c’est seulement en fin de siècle que la franc maçonnerie française se réorganise. D’abord la Grand Loge de Clermont s’est réunifié avec le Grand Orient de France, ensuite pour les hauts grades, chaque loge de quelque importance s’est dotée d’un chapitre qui lui est intimement lié, puisque les membres de la loge et les seuls membres de la loge peuvent être membres du chapitre. Finalement le chapitre, c’est l’atelier supérieur de la loge. On passe de l’un à l’autre de façon régulière, sinon à l’ancienneté au moins à la notoriété et par la cooptation. A Paris existe un Chapitre Général de France qui regroupe, rassemble, essaie de coordonner l’action des différents chapitres.

En 1802, dans cette atmosphère qui semble apaisée ou en cours d’apaisement, le frère Abraham d’une loge parisienne « les Elèves de Minerve », publie un texte qui est une sorte de brûlot très véhément qui commence par les mots : »Israël, Israël, revient au Seigneur ». On l’a compris, dans la pensée d’Abraham, Israël est la franc maçonnerie et le Seigneur, c’est l’écossisme. Alors que dit Abraham ? D’abord il affirme bien haut et bien fort sa fidélité au Grand Orient de France. Il dit tout de même que le Grand Orient de France veut liquider le rite écossais entre guillemets (il faut employer beaucoup de guillemets dans cette affaire). Il veut liquider le rite écossais au moment même où ce rite écossais est en train de renaître grâce à des frères, grâce à un certain nombre de loges qui, dit-il, ont cru étendre leurs lumières sans remonter à la source des connaissances maçonniques, les ont trouvées dans l’écossisme. Qu’est ce que cet écossisme ? Qu’entend il par écossisme ? C’est extrêmement difficile à dire .Il y a une grande confusion au niveau des mots, au niveau des concepts. Evidemment, quand les mots et les concepts sont confus, le résultat est d’une confusion totale. De quoi peut on être surs ? Avant tout, quand ces gens là parlent d’écossisme, il s’agit bien, au départ, des hauts grades, ce sont les hauts grades qui sont concernés. Avec une totale sincérité, ils ont une double conviction profonde.

La première, c’est que la source originelle de la franc maçonnerie vient d’Ecosse. Tout vient d’Ecosse. La deuxième, c’est que par conséquent, il ne faut pas s’éloigner de l’Ecosse, il faut sans cesse revenir à l’Ecosse, à l’écossais, à l’écossisme. Par conséquent, revenons sans cesse au système écossais, au système de la Mère Loge Ecossaise de Marseille dont on vient de parler, autour de 1760 les trois grades bleus, plus quatre grades supérieurs (Maître Parfait, l’Elu, l’Ecossais, le Chevalier d’Orient). Pour la majorité de ces amateurs d’Ecosse, l’essentiel est d’avoir un grade, de porter un titre où figure le mot écossais, Sans trop se préoccuper du contenu. Pierre Mollier dit de façon très plaisante : « tout le monde veut être écossais de ceci ou de cela », ce qui est une formule tout à fait amusante mais très caractéristique. Il a relevé qu’au gré des lieux, au gré des endroits, des loges, il y a au moins 22 loges qui portent dans leur titulature le nom écossais. Il en cite un certain nombre : Petit Ecossais, Ecossais des Trois Points, Ecossais de Clermont, Ecossais Trinitaire, Sublime Ecossais, Grand Ecossais, (il n’y a pas de Moyen Ecossais…) Enfin il y a 22 grades d’écossais dans la nature. Le Grand Orient, sans doute un peu décontenancé par cette attaque d’Abraham, va répondre qu’il a le plus grand respect pour l’écossisme, qu’il est tout à fait prêt à faire les adaptations nécessaires pour que tout le monde se sente bien dans son sein, qu’il est prêt à discuter mais que tout de même, il faut bien mettre un peu d’ordre dans ce qu’il appelle le désordre, le chaos écossais. Rien n’y fait. Ceux que j’appellerai par commodité les écossais d’Abraham pour les distinguer du deuxième groupe qui interviendra ensuite, organisent en août 1802 une assemblée générale dont le prétexte est la remise en activité de la loge Saint Alexandre d’Ecosse. Assemblé Générale, c’est beaucoup dire. Ils ne sont pas plus de 5 ou 6, ils n’arrivent même pas à ouvrir les travaux, ce qui est très gênant et donne une idée de la faiblesse numérique de départ. Très laborieusement, ils vont arriver à entraîner autour d’eux la loge Parisienne du frère Abraham, « les Elèves de Minerve », puis une loge de Douai qui depuis longtemps, avait des contacts fréquents avec « les Elèves de Minerve », qui s’appelle « la Parfaite Union », deux loges parisienne dont notamment « la Réunion des Etrangers ». Ceci n’est pas négligeable car cette loge a une certaine notoriété dans le milieu maçonnique parisien.

Comme la querelle ne s’apaise pas, au contraire, le Grand Orient décide de prendre des sanctions. En réalité, il se rend compte que derrière cet amour immodéré de l’Ecosse, apparaît une menace. Il craint que les amis d’Abraham ne veuillent battre en brèche son autorité sur les hauts grades. Par conséquent il annonce qu’il va déclarer irrégulières les loges qui trempent dans cette affaire. Il frappe d’abord celles qui est le plus en vue : La Réunion des Etrangers et passe ensuite aux Enfants de Minerve. Rien n’y faisant, le Grand Orient va utiliser ce qu’il a toujours considéré comme son arme suprême : le maîtrise des locaux. Quand vous interdisez à quelqu’un de venir dans votre local, vous l’obligez à s’installer ailleurs avec tous les frais et les complications que ceci entraîne. Bref, c’est la bombe atomique du Grand Orient. Les écossais rebelles en sont réduits, pour leurs réunions, à louer la cave d’un restaurant qui se trouve à Paris rue Poissonnière. A ce niveau de la querelle, vous imaginez la disproportion des forces, d’un coté, ceux que j’appellerai plaisamment les écossais de la cave à vin, et de l’autre la grande puissance renaissante qui est le Grand Orient de France. Apparemment, l’issue ne fait aucun doute. A ce moment là deux évènements de sens contraire vont intervenir, qui vont d’abord envenimer puis clore définitivement la querelle. D’une part, il y a l’irruption de ceux que j’appellerai les américains, je m’expliquerai là dessus, qu’il faudrait en fait appeler les anciens d’Amérique, qui viennent renforcer puis supplanter les premiers rebelles. D’autre part, l’intervention de l’autorité impériale qui impose à tout le monde une réconciliation rapide. C’est donc l’année 1804 et l’irruption des américains. Alors, avec les américains ressurgit une querelle qui est celle des anciens et des modernes qui n’est pas dans mon propos. Manifestement elle est la derrière, sous jacente, elle a sérieusement agité le milieu maçonnique français au XVIIIème mais surtout elle a agité énormément les milieux maçonniques anglais et américains. Quand on parle des américains, il ne s’agit évidemment pas d’une sorte d’impérialisme maçonnique des 13 états d’Amérique. Il s’agit en réalité des suites de l’indépendance en 1803 de l’île de Saint Domingue, actuellement Haïti et la République Dominicaine. Saint Domingue était une colonie française et la vie maçonnique y était tout à fait importante, tout à fait intense. Les planteurs et les aristocrates blancs de l’île durent fuir devant la révolte noire. Une partie d’entre eux sont passés soit en Pennsylvanie, soit en Caroline du Sud. Pourquoi si près ? parce qu’ils sont persuadés que les choses vont se tasser et qu’ils pourront retourner dans l’île. Par conséquent, ils ne s’éloignent pas trop dans l’espoir de venir récupérer un jour leurs terres, leurs biens, leurs esclaves. En 1804……

…..Les américains, c’est en quelque sorte les anciens maçons de Saint Domingue. Ils sont relativement nombreux, et comme ils se concentrent à Paris, ils vont pouvoir créer deux loges : La Triple Unité et le Phénix. Le mot de Phénix est très caractéristique. C’est quelque part, un jour, le Saint Domingue de papa renaîtra. Ces américains ont une très grande expérience maçonnique à la fois dans le temps et dans l’espace. Certains d’entre eux ont déjà été initiés en France, avant la révolution. Le plus flamboyant dont on parlera sans cesse est Grasse Tilly. Il a été initié en 1783 alors qu’il avait 19 ans. Ils ont donc le souvenir de la tradition de la vieille maçonnerie de l’ancien régime. A Saint Domingue même, ils ont pratiqué dans les grades bleus, le rite des anciens ou ancien et accepté, directement importé des Etats d’Amérique. Dans les hauts grades, ils ont pratiqué à Saint Domingue le Rite de Perfection avec une vingtaine de grades (ou de degrés). Arrivés aux Etats-Unis d’Amérique, ils ont retrouvé les grades auxquels ils étaient déjà habitués, dans les loges, ils ont retrouvés des gens qui étaient du même groupe social qu’eux, il s’agit bien d’aristocrates, planteurs, propriétaires d’esclaves. La seule différence qui est évidemment importante c’est que eux sont ruinés alors que ceux qui sont aux Etats Unis ont conservé tous leurs biens. C’est la même catégorie sociale, la même forme de penser. Ils n’ont donc aucune peine à s’insérer dans la vie maçonnique américaine et même à y briller. Grasse Tilly, toujours lui, va devenir Grand Maître des Cérémonies de la Grande Loge des Anciens de Caroline du Sud laquelle pratique une maçonnerie à 33 degrés.

De retour en France, ces gens là sont accueilli avec une certaine circonspection par le Grand Orient tout de même un peu étonné par leur rite inconnu, un peu irrité par leurs titres véritablement ronflants et qui estime qu’après tout, il n’a pas de leçon d’écossisme à recevoir de qui que ce soit. C’est là qu’il faut faire intervenir la personnalité de Grasse Tilly. Vous savez que les historiens considèrent en général que le rôle des grands hommes dans l’histoire, tout ceci a été balayé par l’école marxiste il y a bien longtemps, pour les grands mouvements de fond de l’histoire, la personnalité ne joue pas beaucoup. Mais là, il ne s’agit pas d’un grand mouvement de fond mais d’un milieu extrêmement fermé, extrêmement étroit et la personnalité de Grasse Tilly va jouer. Mollier considère qu’il y a une cinquantaine de maçons impliqués dans cette querelle qui fait un bruit énorme et qui ne concerne qu’une cinquantaine de personnes. Cinquante personnes, une personnalité importante, vous voyez donc que Grasse Tilly peut jouer un rôle important. C’est incontestablement le plus flamboyant des américains, ce n’est pas le seul, il serait injuste de l’oublier. Un autre frère qui s’appelait Germain Hacquet, lui aussi revenu de Saint Domingue a eu lui aussi un rôle relativement important dans le sens de la modération et de l’organisation. Grasse Tilly, de grande famille provençale, était le fils de l’Amiral de Grasse, héros de la guerre d’indépendance d’Amérique, à l’égal de Lafayette. A l’époque, l’amiral de Grasse est aussi connu, aussi célèbre et aussi adulé quasiment que Lafayette, c’est un très grand nom de France et il a un formidable réseau de relations qui va lui rendre d’immenses services.

Grasse Tilly est lui un désargenté perpétuel. Pour différentes raisons qui n’ont rien à voir avec ses qualités, il a évidemment perdu dans la guerre d’indépendance de Saint Domingue ses plantations qui lui venaient de son père, comble de malchance, il est arrivé à rassembler tous ses biens (mobiliers, etc, etc…) il les a embarqué, mais un corsaire anglais a attaqué et coulé le bateau. Grasse Tilly est donc complètement ruiné. On dit tout le temps qu’il agit dans le monde maçonnique sous la pression de la nécessité. Une formule élégante pour dire qu’il a de grands besoins d’argent et que la maçonnerie lui rend pas mal de services dans le domaine financier.

Ce qui est tout a fait caractéristique, c’est que chaque fois qu’il s’attribue une charge, il se nomme (lui même en général) ad vitam. Il va pouvoir continuer à bénéficier jusqu’à la fin des avantages de sa charge Il fait mieux, lorsqu’il va lancer son rite, il va émettre des actions, 80 actions de 100 livres, ce qui fait 8 000 livres ce qui représente une somme considérable pour l’époque. Il émet des actions, il les fait souscrire à ses amis, leur promet un intérêt de 5%, et pour le remboursement, le texte porte : « dès que possible », ce qui n’engage à rien. Je ne sais pas s’il a remboursé, je suis un peu sceptique. Vous voyez le personnage avait des problèmes financiers graves. Quoi qu’il en soit, c’est ce Grasse Tilly qui va souder l’alliance entre les écossais d’Abraham dont on vient de parler et les anciens d’Amérique qu’il va représenter. Il rassemble quelques mécontents des organisations maçonniques. Au total, il va regrouper et rassembler un nombre important de loges. Les deux ou trois écossaises du départ, les deux loges américaines, Saint Alexandre d’Ecosse, Saint Jean d’Ecosse, La Parfaite Union, etc… et pour clore la liste, La Saint Napoléon, il faut insister sur les Saints Napoléon, la flagornerie maçonnique de l’époque napoléonienne dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il y a même une loge qui fait partie de l’affaire, c’est la Saint Joséphine. Il s’agit bien de Joséphine de Beauharnais. Lorsqu’on connaît la vie, les mœurs, les habitudes de Joséphine de Beauharnais, ça paraît tout à fait extraordinaire.

Dans une première étape, Grasse Tilly affirme qu’il est Grand Commandeur Ad Vitam d’un Suprême Conseil des Iles du Vent et Sous le Vent qui pratiquerait le R\E\A\A\ à 33 degrés, cette organisation étant sortie de son imagination très fertile. La dessus, il fait mine de ne s’intéresser qu’aux hauts grades et lui même se met à conférer des hauts grades par communication et à tour de bras. Il est en France début juillet, fin juillet il a déjà fait dix sept 33ème. La promotion est rapide, laisse rêveur. Un de ses amis est fait 18ème fin septembre 1804, est fait 32ème début octobre et 33ème fin octobre. Il a besoin de troupes dans ces hauts grades et fabrique donc des 33èmes. Trois mois après son retour en France, le voilà en mesure de fonder une organisation écossaise qu’il appelle la Grande Loge Générale Ecossaise. Il laisse murmurer dans Paris que c’est le frère du 1er Consul, Louis Napoléon Bonaparte qui va devenir Grand Maître et lui se nomme naturellement représentant du Grand Maître évidemment Ad Vitam. Comme il a des relations, il va embarquer dans son affaire, (j’emploie à son égard des termes parfois trop critique, mais je n’ai pas d’autre terme sur la langue) des personnalités éclatantes ; Il a quatre maréchaux d’empire, (Kellermann, Masséna, Lefèvre, Serrurier) il a le Grand Chancelier de l’Ordre de la Légion d’Honneur, des membres du conseil d’état… On se demande comment il est arrivé à faire tout ça en deux mois. Il est arrivé à mettre sur pied une organisation qui menace incontestablement l’autorité du grand Orient sur les hauts grades. Le problème de Grasse Tilly, c’est ce qui lui vaudra ses déboires, c’est qu’il est complètement à contre courant du mouvement politique général. On est en 1804, Napoléon remet de l’ordre dans tout le pays, il sort le Code Civil, il organise le contrôle politique strict et même policier de la nation, il se fait sacrer empereur le 2 décembre, j’insiste sur cette date du 2 décembre, vous verrez ce qui s’ensuit. Napoléon ne s’intéresse pas du tout aux querelles maçonniques, la seule chose qui est, les militaires dans la salle m’excuseront, c’est que c’est un militaire et il n’a envie de voir qu’une seule tête , qu’un seul responsable . Un dirigeant, une organisation, dans le fond, il veut contrôler la maçonnerie, parce que la Maçonnerie est un des pilotis de sa domination sur la France et sur l’Europe. Dans ces conditions là, quand le maréchal Kellermann se rend auprès de l’archichancelier de l’empire Cambacérès et lui présente Grasse Tilly, il lui demande de bien vouloir désigner un Grand Maître pour la nouvelle puissance maçonnique, Cambacérès lui répond que l’empereur désire que les deux puissances maçonniques se rapprochent. Les désirs de Napoléon étant des ordres, il n’y a plus qu’à s’exécuter. Ce qui veut dire que l’équipée de Grasse Tilly s’achève en 3 ou 4 jours, le 2 décembre l’empereur est sacré, le 3 décembre, les représentants de l’organisation de Grasse Tilly et ceux du Grand Orient se réunissent à l’hôtel de Kellermann, ils décident de la réunification. Le 5 décembre, ils désignent des membres de leurs instances dirigeantes pour travailler au texte de réunification. Elles se réunissent séparément et approuvent un texte. Il y a des va et vient. C’est le fameux texte du concordat dont nous fêtons le bicentenaire. Avant de sortir le texte, l’avis de l’empereur a été demandé qui a dit allez voir Cambacérès. Cambacérès est d’accord, le dit à l’empereur, tout le monde étant d’accord, il n’y a plus qu’à officialiser le texte. Dans une certaine mesure, les écossais d’Abraham, les anciens d’Amérique, les gens de Grasse Tilly ont été à Canossa : Ils ont été obligés d’aller signer la réconciliation, le texte du concordat dans les locaux du Grand Orient. Quand on se déplace, on est en position de faiblesse. On y a cependant mis les formes : reçus par les 9 lumières sous la voûte d’acier, maillets battants. On se jure mutuellement : « réunion absolue franche et éternelle dans l’enthousiasme de la joie et de la confiance ». Belle rhétorique maçonnique ! Ils n’ont tout de même pas tout perdu pour la raison suivante : au Grand Orient, on maintient un Grand Chapitre Général au 32ème. Mais ce Chapitre Général est coiffé par un Suprême Conseil au 33ème dont le rôle est de s’occuper des plus hautes connaissances mystiques et d’en régler les travaux. Vous savez qu’on a retrouvé aux Etats Unis récemment et que Mollier a publié dans « Renaissance traditionnelle » le livre d’architecture de ce Suprême Conseil ?

Quant à Grasse Tilly, il devient Grand Commandeur de ce Suprême Conseil avec cette petite différence qu’il n’est plus ad vitam . Il est à terme et au bout de deux ans, il est débarqué. Pour conclure, je dirai que dans une certaine mesure, si je peux me permettre un horrible anachronisme, cette négociation, ce texte de 1804 est en quelque sorte un compromis historique entre le R\E\A\A\ et le Grand Orient de France. Dorénavant, le Grand Orient déclare qu’il ouvrira sa porte et professera tous les rites. Naturellement, il y aura des difficultés d’application. Il y aura des retours en arrière, ruptures suivies de réconciliations suivies de nouvelles ruptures. En tous les cas, on a jeté les bases de l’organisation actuelle : les trois premiers degrés au Grand Orient, les autres aux organismes écossais. J’ajouterai pour finir que cette stabilisation du système permettra l’expansion internationale du R\E\A\A\où Grasse Tilly continue à s’agiter et à agir. En Italie, il y aura un Suprême Conseil du Royaume d’Italie dont la capitale est Milan qui sera dirigé par le prince Eugène Napoléon ; il y aura un Suprême Conseil du Royaume de Naples dirigé par le roi Joachim Napoléon, qui en réalité est Murat, adopté par la famille Bonaparte ; en Espagne, le Suprême Conseil sera dirigé par le roi Joseph Napoléon. L’expansion continue donc dans l’empire Napoléonien. Cette organisation va ensuite continuer à se développer dans les zones d’influence française en Méditerranée aux XIXème et XXème siècles. Voilà ce que j’avais à vous dire sur les origines de notre concordat de 1804.

Lire la suite

Grasse-Tilly

30 Décembre 2012 , Rédigé par Y. H.M. Publié dans #histoire de la FM

Alexandre de {Versailles, 1 765-Paris, 1845) Alexandre François Auguste, comte de Grasse, marquis de Tilly, fils de François Joseph Paul, comte de Grasse, lieutenant général des armées navales, et d'Antoinette Rosalie Accaron, né le 14 février 1765, est initié le 8 janvier 1783, dans la loge Saint-Lazare devenue Le Contra! Social. Il figure au tableau de la loge jusqu'en 1787. Il est à ce moment lieutenant, puis capitaine au régiment d'infanterie du roi. Fin 1789, Grasse-Tilly débarque à Saint-Domingue pour recueillir la succession de son père, décédé en janvier 1788, à savoir une importante plantation.

Le 17 septembre 1792, il épouse Anne Sophie Delahogue, fille d'un notaire alors maître dans l'atelier La Verité, sis au Cap Français. La révolte des Noirs le conduit à quitter l'île le 28 juillet 179:S pour Charleston, non sans avoir perdu ses biens, le brick Le Thomas qui le transporte ayant été pillé.

Dans cette ville, il fait partie des fondateurs de La Candeur (juillet 1796), intégrée en 1798 au sein de la Grande Loge des Maçons Francs et Acceptés de Caroline du Sud sous le nU 12. Sur son tableau du 27 décembre 1798, Crasse-Tilly figure comme vénérable  et « Grand Commandeur du Temple et Prince Maçon ". L'année suivante, en août, il démissionne de La Candeur pour rejoindre l'autre Grande Loge rivale, Ancien York Masons, et fonder La Réunion Française (août 1800). Ce changement d'obédience n'est pas sans rapport avec la « création » du Suprême Conseil de Charleston en mai 1801.

Citoyen américain le 17 juin 1799, mais sans ressources, Crasse-Tilly reprend du service dans l'armée française, à Saint Domingue. Dans l'île il reste au Cap Français jusqu'à la reddition du fort du Picolet qu'il commandait, le 29 novembre 1803. D'après le registre Bideau, il est porté sur « le tableau des membres du Suprême Conseil au 33° établis aux Isles françaises de l'Amérique » le 21 février 1802. Si l'orthographe d'« établis » est exacte, il faut comprendre qu'il s'agit de l'établissement des Grands Inspecteurs Généraux du Suprême Conseil aux Isles et non le Suprême Conseil des Isles des Grands Inspecteurs Généraux.

Prisonnier des Britanniques, il est libéré comme Américain au début de 1804. Il regagne Charleston, puis rentre en France, une décision du 10 juin 1804 le mettant à la disposition du ministre de la Guerre. Il débarque à Bordeaux  le 4 juillet et arrive à Paris à la fin du mois. Il devient vénérable de la loge écossaise parisienne Saint-Napoléon, établit le 22 septembre 1804 le Suprême Conseil, sis à Paris, retrouve son ancienne loge mère réveillée sous le nom de Saint-Alexandre d'Écosse et, à partir d'elle? constitue le 22 octobre 1804 la Grande Loge Générale Écossaise sous l'autorité de Kellermann  et Masséna, et du ministre des Relations extérieures de la République italienne, Mareschalchi, la Grande Maîtrise ad vitam ayant été offerte au prince Louis Bonaparte.

A partir du 1() novembre, la nouvelle obédience commence à délivrer des constitutions et à se poser en rivale du Grand Orient , mais le nouveau régime désigne Cambacérès comme Grand Maître de la Grande Loge Générale Écossaise. Le 10 juin 1806, on oblige donc Grasse-Tilly, alors à Strasbourg, à abandonner sa charge de Souverain Grand Commandeur et, le 1 er juillet 1806, Cambacérès lui Succède. Il est installé le 13 août suivant alors que Grasse-Tilly est en campagne depuis 1804-1805 comme aide de camp du frère Eugène de Beauharnais, vice-roi d'ltalie. Le 5 mars 1805, il constitue le Suprême Conseil d'ltalie, sis à Milan, dont il devient Grand Commandeur, avant de céder le 11 juin cette charge au prince Eugène. En 1806, Grasse-Tilly est muté en Espagne, comme aide de camp de Kellermann ou d'Augereau. Durant l'été de 1809, le Suprême Conseil d'Amérique se reconstitue sous l'autorité de son beaupère, Delahogue. Il est toujours Grand Commandeur ad vitam de l'institution qui passe un accord, flou, avec le Grand Orient. Le 4 juillet 1811? Grasse-Tilly complète la hiérarchie écossaise dans la péninsule Ibérique en créant un Suprême Conseil des Espagnes et des Indes dont il sera Grand Commandeur jusqu'en 1812, date à laquelle il est fait prisonnier par les Britanniques. La chute de l'Empire provoque un sommeil de facto du Suprême Conseil de France.

Le Grand Orient croit alors pouvoir s'approprier la totalité de l'écossisme, d'autant que la majorité des membres de l'ex-Suprême Conseil l'a rejoint. Le 16 août 1814, il charge sept de ses membres de définir les moyens de centraliser tous les rites, mais une fraction du Suprême Conseil, autour du comte Muraire, refuse l'absorption. Le 13 novembre 1814, malgré tout, le Grand Orient proclame la centralisation des rites. Le 96 août 1815, une circulaire signée par cinq dignitaires écossais, dont Jean-Baptiste Pyron, fait connaître la protestation de Muraire mais,
le 12 septembre 1815, le Grand Orient forme « en son sein le Grand Consistoire des Rites », inauguré officiellement le 22 novembre. Sa deuxième section est la seule habilitée à conférer le 33° du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Mais c'est sans compter avec Crasse-Tilly qui, libéré après le premier traité de Paris, occupe ses semaines en vaines démarches et sollicitations auprès du ministre de la Guerre. Après avoir suivi Louis XVIII à Gand lors des Cent-Jours, il retourne en France après Waterloo. Mis en demi solde le 1er janvier 1816 par le licenciement de la garde de la porte du roi il est pensionné jusqu'au 30 septembre 1824. Utilisant le fait qu'il est toujours Grand Commandeur du Suprême Conseil des îles françaises d'Amérique, il déclare cette obédience apte à gérer provisoirement le Rite Écossais Ancien et Accepté en France et, le 21 novembre 1814, constitue un Grand Orient Écossais pour administrer loges et ateliers supérieurs.

Très rapidement, des rivalités entraînent la formation de deux conseils: le Suprême Conseil dit de Pompéi (galerie, 36, rue Neuve-des-Petits-Champs}, resté fidèle à Grasse-Tilly, et le Suprême Conseil dit de Prado {30, place du Palais-de-Justice, dans l'île de la Cité}. Au Conseil dit de Pompéi, la réorganisation de l'obédience est menée par le Lieutenant Grand Commandeur, le général comte César de Fernig et, le 3 septembre 1818, cette obédience décide de supprimer les charges ad vitam, ce qui permet de destituer Grasse-Tilly  de sa charge de Grand Commandeur du Suprême Conseil. Il est remplacé, le 15 septembre 1818, par le comte Decazes .

Après de nombreuses tractations, Pompéi et Prado se réconcilient au printemps 1821, la réunion officielle ayant lieu le 7 mai. Le Suprême Conseil de France est ainsi recréé {ou créé). Une Grande Commanderie, pour gérer les loges bleues est formée le 6 juin 1821 et devient, le 12 juillet 1822, la Grande Loge Centrale. Pour présider la nouvelle obédience réunifiée, Decazes est remplacé par Cyrus de Timbrune-Thiembronne, comte de Valence, et Grasse-Tilly ne fait plus partie du Suprême Conseil. Il prend une retraite civile et maçonnique, et rédige une Notice sur l'amiral-comte François Joseph Paul de Grasse, son père. II meurt en l'hôtel des Invalides, le 10 juin 1845.

Source : http://www.vrijmetselaarsgilde.eu/Maconnieke%20Encyclopedie/Franc-M/fra-g-06.htm

Lire la suite

Cambacéres, archichancelier et franc-maçon.

29 Décembre 2012 , Rédigé par Jacques Declercq Publié dans #histoire de la FM

Je vous propose ici le portrait, vu sous l’angle de la franc-maçonnerie, de Jean-Jacques-Régis Cambacérès, personnage éminemment important dans l’histoire de son époque et pourtant tellement méconnu, voire calomnié par ses détracteurs politiques, carrément inconnu même de certains puisque, lorsqu’en 1999 furent enfin publiés ses « Mémoires inédits », le Salon du Livre de Cabourg invita « Jean-Jacques-Régis de Cambacérès à venir signer son dernier livre ».

L’énumération de ses titres, tant civils que maçonniques, a de quoi donner le tournis.

Jugez-en : jurisconsulte, conseiller à la cour des aides du Languedoc, procureur-syndic du district de Montpellier, président du tribunal criminel de l’Hérault, député à la Convention, président de cette assemblée puis du Conseil des Cinq-Cents, président du Comité de législation puis du Comité de Salut Public, ministre de la Justice, Second Consul, archichancelier de l’Empire, assurant l’intérim lors des absences de Napoléon, président du Conseil des Ministres, du Conseil d’Etat, du Sénat, du Conseil privé, du Conseil du Sceau des titres, membre de l’Institut dans la classe des Sciences morales et politiques, titulaire des plus hautes distinctions européennes et prince français, duc de Parme. Et aussi administrateur d’une vingtaine d’associations, sociétés, clubs dont la Société maternelle de l’Impératrice Marie-Louise. Voilà pour ses fonctions publiques.

A côté de cela, prieur de la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier, Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté, grand maître du Rite Ecossais Philosophique, grand maître des directoires écossais du Rite Ecossais Rectifié, grand maître du rite primitif de Narbonne, et grand maître du rite d’Heredom de Kilwinning.

La tradition historique n’a pourtant, jusqu’il y a peu, retenu de lui que ces caricatures et pamphlets parus en 1814, à la fin de l’Empire, l’alourdissant d’une morgue fastueuse et d’une homosexualité ridiculisée.

Ses frères eux-mêmes l’ont longtemps mal connu. Le grand orateur du Grand Orient, à l’occasion d’une tenue funèbre commémorant le centenaire de son décès, n’hésitait pas à proclamer : « Modéré par caractère, il eut le malheur d’être travaillé par une ambition d’autant moins pardonnable qu’elle s’accordait mal avec son défaut de courage et son goût pour les jouissances qui énervent l’âme et la privent de tout ressort ; sa soif du pouvoir et des richesses fit violence à ses inclinations naturellement douces. La peur, autant que ses vues ambitieuses, dictait presque toujours sa conviction. »

Bien heureusement, Mme Laure Chatel de Brancion a retrouvé et publié, en 1999, ses Mémoires inédits et lui a rendu justice dans une remarquable biographie de quelque 640 pages parue en 2001 sous le titre « Cambacérès, maître d’œuvre de Napoléon », d’où est extraite la majorité des renseignements ayant servi à cette planche.

Vous comprendrez aisément qu’il ne peut être question d’évoquer ici tous les aspects de ce personnage ; aussi me limiterai-je à sa vie maçonnique.

Notre homme naît à Montpellier le 18 octobre 1753, dixième enfant de Jean –Antoine et de Rose Vassal, dans une famille qui avait dû abjurer le protestantisme au siècle précédent.

Son grand-père, Jacques de Cambacérès, conseiller à la Cour des Aides de Montpellier, avait épousé Elisabeth Duvidal, sœur de Jean-Antoine Duvidal, seigneur de Montferrier et Baillarguet, syndic général des Etats du Languedoc, menant grand train tant à Paris qu’en Languedoc. Ce dernier, avec son ami Joseph Bonnier, baron de La Mosson, passe une partie de l’année à Paris et y fréquente le milieu des philosophes des Lumières. Un ami commun leur a présenté Charles Radcliffe, comte Derwentwater, fondateur d’une loge de francs-maçons chez le traiteur anglais Hure, à l’enseigne du « Louis d’Argent ». Tous deux sont reçus francs-maçons et, de retour à Montpellier, y fondent une loge qui recrute financiers et magistrats, et parmi eux, Jacques de Cambacérès, séduit par cette spiritualité humaniste et le côté frondeur d’une société qui s’est fait interdire par le cardinal de Fleury sur ordre de Louis XV. Jacques de Cambacérès mourra en 1752.

L’oncle de Jean-Jacques-Régis, Jean Vassal est également maçon, tout comme, probablement, son père, Jean-Antoine de Cambacérès.

Cette ascendance familiale explique sans doute que, dès avant l’âge de 20 ans, il est initié. En 1772, on le trouve inscrit sur les tableaux de la loge anglaise Saint-Jean du Secret et de l’Harmonie à Montpellier, où il côtoie financiers, magistrats et entrepreneurs.

Son entrée rapide dans l’ordre ne s’explique pas seulement par ses antécédents familiaux. En effet, en 1772, il est en opposition au système en vigueur et refuse d’intégrer la nouvelle magistrature proposée par le gouvernement. Il s’est agrégé à un groupe de magistrats réfractaires dont beaucoup sont maçons. Ses amis l’ont donc engagé à recevoir la Lumière. Par ailleurs, lui-même avait le désir d’échanger des opinions, de confronter des convictions, d’apprendre et de trouver des repères dans une société qui évolue. Par ses contacts avec le médecin et chimiste Chaptal, il pouvait appréhender un monde scientifique qui remettait en cause tant de croyances.

Enfin, l’expérience confessionnelle de sa famille l’incitait à rechercher des nourritures spirituelles alors que son métier le tournait vers le quotidien. Il plonge d’ailleurs à cette époque dans l’étude des diverses religions connues, se penche sur le problème du crime et du châtiment, de l’enfer et de l’au-delà pour conclure : « Il n’y a qu’une grande foi qui puisse faire croire à une autre vie. Et comment avoir de la foi ou une croyance aveugle pour ce qui peut être soumis aux lumières de la raison ? ».

Comme la grande partie de l’élite intellectuelle de l’époque, il professe son mépris pour les usages antiques de l’Eglise, son obscurantisme et son exigence de pouvoir et de richesses ; il adhère à l’humanisme, au dévouement aux autres et aux sentiments de fraternité qu’il exprime par sa participation active dans la confrérie des Pénitents Blancs.

C’est l’époque où l’opposition entre les Frères de l’aristocratie provinciale et ceux de la bourgeoisie parisienne allait conduire à la création du Grand Orient de France par des Frères expulsés de la Grande Loge.

C’est l’époque aussi où Willermoz, à Lyon, prône la réforme mise sur pied en Allemagne, réforme qui prétend aller vers « la révélation d’une véritable connaissance ».

Les errements de la franc-maçonnerie parisienne avaient fait rattacher la loge de Cambacérès à la grande loge de Londres. Astuc, le Vénérable de cette loge veut suivre la réforme allemande et demande des constitutions à la Grande Loge de Dresde en mai 1773. Cette démarche dérange un certain nombre de frères montpelliérains qui préfèrent se rallier au Grand Orient. Cambacérès, qui s’est engagé avec sérieux dans la franc-maçonnerie, ne veut pas rester à l’écart des mouvements internes mais recule cependant devant l’occultisme de Willermoz. On le retrouve donc en 1776 sur les tableaux de la loge L’Ancienne et la Réunion des Elus, reconnue par le Grand Orient.

La Cour des aides, où il siège, a fusionné avec la Cour des comptes et avec les Domaines. La nouvelle Cour ainsi formée ne siégeant que par semestre, Cambacérès peut se permettre d’écrire et de versifier, de préparer sa carrière de magistrat et de jurisconsulte ; dans les années 1780, en adepte du siècle des Lumières, il prononce des remontrances au roi qui veut supprimer certaines attributions de la Cour et il réclame contre « toute disposition qui tendrait à substituer à la marche constante des tribunaux les secousses irrégulières d’une volonté arbitraire ».

Il voyage également beaucoup par tout le royaume, à Paris, Marseille, Bordeaux, siège du directoire de Septimanie du rite écossais rectifié, où il fréquente de nombreuses connaissances tant familiales que maçonniques, nouant par sa participation aux activités maçonniques des relations avec un cercle étendu d’avocats et de financiers. Il mène ainsi une vie à la fois studieuse et mondaine, éclairée par la fenêtre spirituelle de la confrérie des Pénitents Blancs et celle, plus intellectuelle, des loges maçonniques, une vie toute imprégnée d’un fort sentiment de solidarité qu’il conservera malgré son ascension sociale.

Joyeux célibataire, le plaisir des sens ne lui est pas inconnu ; probablement a-t-il rencontré à la loge La Candeur à Paris Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons Dangereuses. Jean écrira un jour : « Il y a peu de femmes qui se livrent par inclination. Il n’en est aucune qui ne soit insensible à l’hommage d’un homme distingué. L’aune de ce sentiment les décide à se livrer. Combien la femme qu’on croyait la plus relevée fait d’étranges révélations à son amant lorsqu’elle s’est abandonnée, etc., etc. »

En 1786, il est député par sa loge auprès du Grand Orient et présente à Roëttiers de Montaleau ses pouvoirs rédigés en termes élogieux par L’Ancienne et la Réunion des Elus : « Lorsque vous connaîtrez toutes les vertus qui le caractérisent, vous nous remercierez de vous avoir adressé un frère aussi distingué, autant rempli de mérites, et que nous nous félicitons tous les jours de posséder parmi nous ».

A Paris, il visite la loge des Neuf Sœurs et fait la connaissance de Condorcet. Il fréquente aussi la loge des Amis Réunis qui « forme une société d’amis à peu près pareille aux clubs d’Angleterre mais qui doit à la maçonnerie, dont l’esprit de corps est la franchise, l’égalité, la bienfaisance et la pratique de toutes les vertus sociales, des liens d’autant plus étroits qu’ils seraient resserrés par une estime réciproque et une connaissance respective les uns des autres qui ne peut manquer d’être la suite du régime républicain d’une loge de francs-maçons ».

Cet atelier a également pour caractéristique d’être peuplé pour l’essentiel de financiers tels le directeur de la compagnie des Indes, celui de la manufacture des Gobelins, le trésorier général de la Marine, des receveurs généraux etc.

On discute beaucoup en ces milieux de la dernière affaire judiciaire, celle des trois roués pour laquelle le président du parlement de Bordeaux, soutenu par les membres des Neuf Sœurs, écrit un mémoire retentissant critiquant la législation criminelle et demandant la révision du procès. Cambacérès prend le parti des rénovateurs à la suite de Condorcet qui apprécie grandement ses compétences juridiques.

Mais bientôt survient 1789 et la suppression des privilèges et donc celle du statut des magistrats de la cour des comptes, aides et finances de Montpellier. Dès l’année suivante, monsieur de Cambacérès abandonne définitivement sa particule. Jamais il ne la reprendra, même pas lorsque les plus grands honneurs seront les siens.

Le système judiciaire ayant été réformé par l’Assemblée Législative, Jean Cambacérès est élu président du tribunal criminel de l’Hérault siégeant à Montpellier ; il est installé dans ses fonctions le 1 janvier 1792. Dans l’exercice de celles-ci, il exprimera son idéal maçonnique. S’il ne se prononce pas publiquement sur l’abolition de la peine de mort, il l’évitera toujours lorsque cela sera en son pouvoir et ne la fera appliquer – mais alors sans hésitation – que si l’ordre public est troublé.

Cette présidence du tribunal criminel le marquera très profondément. Le pouvoir de vie ou de mort qu’il détient l’oblige à une perpétuelle remise en cause. Il écrira que « quand on juge les hommes, il ne faut jamais les séparer des événements » et aussi que « l’âme d’un fameux coupable ne diffère souvent de celle d’un grand homme que par l’objet vers lequel la fatalité l’a déterminé ». Le spectre de Voltaire le hantera pendant toute cette année, aiguillonnant sa quête de vérité.

Bientôt élu député à la Convention, il arrive le 18 août 1792 à Paris.

Il y rencontre très vite Roëttiers de Montaleau, haut dignitaire de Grand orient qu’il connaît depuis longtemps. Celui-ci lui raconte les difficultés dues au combat passionné des opinions politiques au sein des loges. Comment les frères pourraient-ils respecter leurs serments de fraternité maçonnique ? Beaucoup d’entre eux ont émigré derrière les frères du roi, maçons eux-mêmes. Les loges se sont vidées. Le duc d’Orléans, grand maître du Grand Orient, joue son propre jeu. Certains le suivent, espérant qu’il réussira à prendre le pouvoir. Beaucoup se méfient, critiquent. Les soupçons s’installent avec la crainte du lendemain et ralentissent toutes les activités maçonniques dans l’attente de jours meilleurs. La franc-maçonnerie rentre dans l’ombre, sinon en léthargie.

Jean Cambacérès doit donc se rendre à l’évidence : la passion partisane déborde même les convictions spirituelles.

A la Convention, il a de quoi s’inquiéter. « Les tribunaux n’ont été que le support de la tyrannie » proclame Billaud-Varennes, tandis que Danton ajoute : « Remarquez que tous les hommes de loi sont d’une aristocratie révoltante ».

Il devient cependant président du comité de législation, et le jugement du ci-devant roi occupe bientôt tous les esprits. Cambacérès essaiera plusieurs fois d’infléchir la procédure en faveur de l’accusé, en vain.

Appelé à voter, il s’adressera alors à l’assemblée en ces termes : « Citoyens, si Louis eût été conduit devant le tribunal que je présidais, j’aurais ouvert le code pénal, et je l’aurais condamné aux peines établies contre les conspirateurs ; mais ici, j’ai d’autres devoirs à remplir. L’intérêt de la France, l’intérêt des nations ont déterminé la Convention à ne pas renvoyer Louis aux juges ordinaires et à ne point assujettir son procès aux formes prescrites. Pourquoi cette distinction ? C’est qu’il a paru nécessaire de décider de son sort par un grand acte de la justice nationale ; c’est que les considérations politiques ont dû prévaloir sur les règles de l’ordre judiciaire ; c’est qu’on a reconnu qu’il ne fallait pas s’attacher servilement à l’application de la loi, mais chercher la mesure qui paraissait la plus utile au peuple. La mort de Louis ne nous présenterait aucun de ces avantages ; la prolongation de son existence peut au contraire nous servir. Il y aurait de l’imprudence à se dessaisir d’un otage qui doit contenir les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. D’après ces considérations, j’estime que la Convention nationale doit décréter que Louis a encouru les peines établies contre les conspirateurs par le code pénal, qu’elle doit suspendre l’exécution du décret jusqu’à la cessation des hostilités, époque à laquelle il sera définitivement prononcé par la Convention ou par le corps législatif sur le sort de Louis qui demeurera jusqu’alors en état de détention ; et, néanmoins, en cas d’invasion du territoire français par les ennemis de la République, le décret sera mis à exécution. » A la confirmation du vote, il redira que le sien est contre la mort. Par la suite, il votera pour le sursis puis, lorsque les jeux seront faits, il reprendra la parole à la tribune. Tout étant consommé, il y proclamera la nécessité d’apporter des secours humains et spirituels au condamné.

Une autre épreuve attend le F :. Cambacérès : celle d’interroger le F :. Philippe d’Orléans, son ancien grand maître en franc-maçonnerie. Là encore, il essaie de limiter les dégâts et fait à la tribune de la Convention le compte-rendu de l’affaire avec clarté et une extrême prudence. « On m‘a chargé, proclame-t-il, de vous faire un simple récit, et non de vous présenter un projet de décret ». Et de demander qu’aucune décision ne soit prise avant l’audition de Dumouriez.

Je ne peux ici rentrer dans les détails de cette sombre période de laquelle le F :. Cambacérès sortira sans dommages, s’étant cantonné dans son rôle de président du comité de législation. Il se consacre entièrement à cette fonction de législateur et planche sur la rédaction d’un code civil, rédaction qui verra son aboutissement dans le code dit Code Napoléon. Dans ses projets successifs, il insistera sur le respect de l’individu, dégageant alors une théorie de l’autonomie de la volonté : « l’homme n’est pas heureux s’il n’est pas libre dans le choix de ses jouissances ; le bonheur de l’homme consiste bien plus dans sa manière de jouir que dans la jouissance elle-même. Chacun compose son bonheur des éléments de son choix. Les hommes, en réglant entre eux les transactions sociales, s’imposent eux-mêmes des engagements qu’ils forment, étendent, limitent et modifient par un consentement libre. C’est être libre que d’être esclave des lois. »

Après thermidor, à partir de l’automne 1794, Cambacérès est au gouvernement de la France ; il se fait investir de la présidence du comité de Salut Public. Ses qualités, comme ses qualifications en font un incontournable de la direction du pays. C’est ce qui bientôt fera de lui le deuxième consul après le coup d’état de brumaire, puis l’archichancelier de l’empire et maître d’œuvre de Napoléon,ainsi que l’appelle sa biographe Laurence Chatel de Brancion, après le couronnement de Bonaparte.

Mais laissons de côté sa carrière publique et revenons à ce qui nous occupe plus particulièrement, même si l’une et l’autre facettes de sa vie sont étroitement imbriquées, puisque, par exemple, lorsqu’il présente à la tribune, comme responsable de la politique extérieure de la France, le traité de paix signé avec la Toscane, c’est le franc-maçon qui parle ; il établit le fondement des organisations internationales actuelles, en rupture totale avec les mœurs de l’époque : « S’il existait en Europe, proclame-t-il, un droit des nations, des principes reconnus d’indépendance, de liberté de commerce et de navigation, s’il existait un plan contre l’ambition des puissances usurpatrices et une garantie pour la sûreté des états faibles, alors les conditions de la paix seraient facilement dictées et acceptées ; alors, nous n’aurions pas de guerre à soutenir. »

Dans le courant de l’année 1795, derrière sa volonté de protection de l’intimité et de la liberté individuelle, pour lui principes de base, Cambacérès exprime son désir de protéger les premiers pas des loges maçonniques qui renaissent après la tornade de la Terreur. Ces hommes éclairés et modérés doivent pouvoir se réunir chez l’un ou chez l’autre sans être inquiétés car la franc-maçonnerie peut être un ferment d’amélioration du climat politique et, si on lui en laisse le temps, un éducateur de l’opinion. Dans ce même esprit d’éduquer l’opinion, il pousse la Convention à mettre sur pied un ensemble d’écoles spécialisées, comme l’Ecole normale, l’Ecole des langues orientales, l’Ecole polytechnique, les écoles de santé et les écoles centrales, futurs lycées napoléoniens.

Plus tard (1803), il poussera à la création du corps des auditeurs au Conseil d’Etat, officiellement chargés d’aider les ministres et directeurs auprès desquels ils seront placés, utilisant ce temps comme un apprentissage de la fonction publique. Très profondément imprégné de culture maçonnique, qui met en avant la formation par la transmission de l’expérience du maître, il veut ainsi éduquer et préparer de jeunes hommes à la haute administration et au gouvernement. Remarquons d’ailleurs que ces auditeurs, lorsqu’ils seront admis à assister aux réunions du Conseil devront, comme les apprentis en loge, garder le silence.

Le 24 juin 1795, la Grande Loge célèbre son réveil. Celui du Grand Orient interviendra l’année suivante. Cambacérès fréquente la loge du Vrai Zèle. Il rencontre au sein des ateliers des hommes qu’il ne côtoie pas habituellement : les militaires, tels Kellerman ou Masséna, titulaires comme lui de hauts grades maçonniques.

Le 5 mars 1797, il quitte provisoirement la vie politique, n’étant pas réélu au Conseil des Cinq Cents. Amer, il sort de cette arène pour s’installer comme conseiller juridique et financier d’hommes d’affaire célèbres et de banquiers et pour s’intéresser à l’économie politique. Pendant trois années, il exerce cette profession libérale et ce temps sera le plus heureux de sa vie.

Le 24 février 1798, devant la classe des sciences sociales et politiques de l’Institut, à laquelle il appartient, il prononce un discours révélateur sur la science sociale. Il y proclame qu’ « aucune science plus que la science sociale n’a besoin d’être perfectionnée. Cette science est presque à créer. La plupart de ses principes sont encore incertains, indéterminés. De grands génies ont fait de grandes découvertes, mais un esprit d’intolérance a partout repoussé la vérité. (…) Les savants illustres, les artistes célèbres, les philosophes profonds sont comme les héros, les enfants de la liberté. Il n’est de véritable pensée que celle qui est libre, comme il n’est de véritable science que celle qui n’est point fondée sur l’autorité, car la science n’est point une croyance mais une expérience. » Et d’ajouter : « Le cri de la liberté semble sortir de dessous les ruines des empires, et l’Europe ébranlée semble en travail pour enfanter un nouvel ordre des choses. » Il pense à la puissance développée par les réseaux internationaux, non seulement à ceux créés par les financiers, mais aussi et surtout à ces associations d’origine religieuse, comme l’ordre de Malte, ou philosophique, comme la franc-maçonnerie, qui véhiculent des valeurs communes et forment des sociétés qui ignorent les frontières. Déjà il entrevoit le rôle que pourra jouer, que jouera, la franc-maçonnerie dans les années à venir pour assurer ce formidable brassage des cultures européennes provoqué par les conquêtes napoléoniennes.

Avec son ami et frère d’Aigrefeuille, qui, curieusement, a installé à Montpellier l’ancien grand maître de l’ordre de Malte, il assiste le 22 juin 1799 à la cérémonie marquant l’union entre le Grand Orient et la Grande Loge de France. A cette tenue solennelle assistaient 29 officiers des deux obédiences, 3 officiers honoraires, 29 vénérables ou leurs représentants et 28 frères visiteurs.

Le mois suivant, il devient ministre de la Justice. A ce moment, peu d’hommes sont plus à même que lui de maîtriser l’arsenal légal français, si complexe à la fin de la Révolution. Le 12 décembre 1799, Cambacérès devient deuxième consul de la République, second personnage de l’Etat après Bonaparte.

Lorsque viendra, au tournant du siècle, le temps de la désignation des nouveaux préfets, sa double appartenance à la confrérie des Pénitents blancs et à la franc-maçonnerie, son action dans la société des amis de la Constitution, sa carrière à la cour des comptes de Montpellier, dont l’assise était la province entière du Languedoc, toutes ces appartenances lui auront fait rencontrer beaucoup de notables locaux au sein desquels il pourra pêcher des propositions de nominations.

Il apporte aussi un soin tout particulier à la composition des tribunaux criminels et d’appel. Dans ce processus de recrutement des magistrats après la réforme de l’an VIII, la franc-maçonnerie joue-t-elle un rôle ? Le nombre de signatures maçonniques sur les lettres de demande de place et de recommandation oblige à considérer que l’importance qu’il attachait à son appartenance à l’Ordre était de notoriété publique. Pour lui, s’agissant d’hommes appartenant à divers partis politiques mais appréciant des valeurs générales communes, les nominations sous-tendues par la fraternité maçonnique ne pouvaient procurer que de l’apaisement.

Il marquera sa solidarité maçonnique à bien des occasions. Ainsi, fait-il libérer, contre l’avis de Bonaparte, le cousin du futur sénateur de Choiseul-Praslin, Claude de Choiseul-Stainville qui, après avoir émigré à Londres avait été capturé à la suite du naufrage de son navire au large de Calais. Remarquons que les deux Choiseul, maçons de longue date, suivront Cambacérès dans les grades élevés de l’Ordre.

Retourné, on l’a vu, très tôt vers les loges, il y a retrouvé la sociabilité des années pré-révolutionnaires. Pour sauvegarder cette liberté et cette tolérance, et aussi pour éviter une mainmise sur l’éducation, il reste fermement attaché à affirmer l’indépendance du pays vis-à-vis de Rome et rêve d’établir en France l’équivalent de l’Eglise d’Angleterre. Il prêche le rassemblement dans la tolérance et oriente le Premier Consul vers un gallicanisme moderne. Son rôle dans la négociation du Concordat est occulte ; il n’existe qu’à l’état d’influence par des discussions, des notes, des études. Ce descendant de protestants, ce défenseur des communautés juives suggère aussi que des accords soient passés avec les responsables de ces religions pour que chacun ait le droit de pratiquer le culte de son choix ; en contrepartie, ces religions se couleront dans le système politique. En effet, les églises, quelle qu’elles soient, ne peuvent prétendre exercer une action hors du contrôle de l’Etat ; le gouvernement doit rester seul maître à bord.

Si le deuxième Consul dispose comme logement officiel de l’hôtel d’Elbeuf, il conserve néanmoins sa maison du faubourg Saint-Honoré et y fait effectuer des travaux divers dès 1802. Il fait ainsi installer à l’entrée d’un des salons deux colonnes dont les bases et les chapiteaux sont en granit rose d’Egypte, ornées de bronzes dorés, très symboliques de l’entrée d’un temple.

Cela confirmerait qu’il y abrite une loge maçonnique. L’habitude de tenir loge dans des appartements, comme au XVIII ème siècle, s’est perpétuée quelque peu pendant la révolution pour des raisons de sécurité. Pour le second consul, la maison du faubourg est plus discrète que le local officiel du Grand Orient, rue du Four, voire l’hôtel d’Elbeuf face aux Tuileries.

En 1804, lorsque l’Empire se dessine et que l’on discute de la création des dignités princières, le second consul dira : je pars. Il fait preuve d’une froide fermeté, ne craignant pas, comme cinq ans auparavant, de rentrer dans la vie civile et d’y reprendre ses activités au service des milieux d’affaires. Bonaparte, craignant de perdre celui qui fut le maître d’œuvre de l’édifice de l’Etat, lui fera miroiter le rôle de conseiller sincère qu’il pourra continuer à jouer près de lui, et le fait qu’il pourra encore servir son pays.

Alors, Cambacérès, se voyant comme Hiram, l’architecte du Temple tué par les mauvais compagnons, mais dont l’influence revit au travers des frères, acceptera la dignité d’Archichancelier de l’Empire, premier personnage de l’Etat après les frères de l’Empereur. Et peut-être est-ce à ce moment qu’il songera à donner à la franc-maçonnerie une importance nationale.

Mais bientôt, déjà, le Code civil va être publié ; certes, ce sera sous le nom de Code Napoléon, mais c’est bien le frère Cambacérès qui en fut la cheville ouvrière. Par ce code, il a construit l’ordre sur le chaos, suivant la devise du nouveau rite écossais ancien et accepté, « Ordo ab chao », adoptée à peine trois ans auparavant à Charleston. Du chaos révolutionnaire va pouvoir s’élever une société organisée et efficace que symbolise l’abeille, un des deux grands symboles de l’Empire qui, choisie par lui-même, semait les manteaux du Sacre. Il faut être comme les abeilles qui récoltent et organisent, avait dit Bacon.

C'est à ce moment-là qu'il se préoccupe concrètement de la franc-maçonnerie. Les rapports de police ont signalé l'essor très important du nombre des loges depuis le début du Consulat : cent quatorze dont vingt-sept parisiennes en 1802, trois cents en 1804.

Vénérable de la loge Saint-Jean de la Grande Maîtrise, quel rôle joue Cambacérès dans les conflits entre le Grand Orient et les obédiences de rite écossais en 1802-1804 ? Dans ses papiers se retrouvent de nombreux documents relatifs à des projets de traités d'union. Selon son habitude, il fait réaliser méthodiquement un historique de chacune des obédiences, et analyser les conflits. Considérant ceux-ci comme du détail, il veut arriver à un accord permettant à chacun de garder ses pratiques dans une unité d'ensemble harmonieuse. Du fait même du recrutement dans les milieux de hauts fonctionnaires et dans l'armée, leurs rivalités ou désaccords peuvent être facteurs de désunion. L'Empereur aurait envisagé de résoudre le problème en supprimant la franc-maçonnerie, et il fallut les protestations de Kellermann dont l'aide de camp, de Grasse-Tilly, fils du héros de Yorktown, venait d'être élu Premier Souverain Grand Commandeur du rite écossais, et celles de Cambacérès qui fit valoir qu'interdire la maçonnerie la ferait surgir de toutes parts, en coulisses et dans l'opposition, pour arrêter cette décision. Est-ce Cambacérès qui propose que Joseph Bonaparte soit nommé grand maître du Grand Orient et Louis Bonaparte de la Grande Loge Générale Ecossaise qui vient d'être fondée pour fédérer le rite ? On le retrouve alors avec Kellermann parmi les grands dignitaires de ces deux obédiences, et c'est le genre de solution qu'il utilise pour tranquilliser l'Empereur, satisfaire l'ego des princes et conserver discrètement la maîtrise de l'action. De Grasse-Tilly, Masséna, Marescalchi, Valence sont dans la Grande Loge Ecossaise, Murat, Roëttiers de Montaleau, Lacépède, Beurnonville, Choiseul-Stainville au Grand Orient.

Cambacérès organise des tenues dans sa maison de la rue Saint-Honoré, véritable exemple de fusion des opinions, des professions et des milieux sociaux, auxquelles participent Kellermann, Murat, Muraire, Choiseul-Stainville, Isabey. Réunir ces tenues dans sa maison privée n'est pas anodin : cela indique que, malgré le considérable élément politique qui entre dans l'existence même de la franc-maçonnerie sous l'Empire - le simple énoncé des noms des grands dignitaires le prouve -, Cambacérès continue de penser qu'il s'agit d'activités privées, tout en voyant bien sûr l'intérêt de ce réseau comme véhicule d'idées et d'informations. Lors des nominations à la magistrature, on n'hésitait pas à signaler à l'attention de Cambacérès l'appartenance éventuelle du candidat à la franc-maçonnerie, et nul doute qu'il n'ait des tableaux indicatifs des notabilités locales sur lesquels cette qualité apparaît et qu'il envisage de pouvoir y recourir si le besoin s'en fait sentir.

Ainsi, on peut penser que ses liens maçonniques avec le préfet de l’Orne, Victor Lamagdelaine, ne sont pas pour rien dans la protection dont ce dernier bénéficie, et sont peut-être une des raisons de l'achat dans la région par Cambacérès de plusieurs domaines en 1803 et 1804. L'action maçonnique de Lamagdelaine est représentative des souhaits de Cambacérès. Vénérable de la loge La Fidélité, il recrute dans tous les milieux et, dans ce département de tradition royaliste, il transgresse les clivages politiques autour de la spiritualité maçonnique. Il va même plus loin, car, à cette époque particulièrement sensible, il y intègre des Anglo-Saxons.

Se souvenant des raisons de son échec en 1795, et oeuvrant à la constitution de ce qu'on appellerait aujourd'hui un parti politique qui soutienne le régime dont il perçoit la grande fragilité, Cambacérès en voit des éléments dans la franc-maçonnerie dont les idées, issues des Lumières, nourrissent la monarchie éclairée qu'il veut voir dans l'Empire napoléonien. Mais pour être efficaces, les diverses obédiences doivent être organisées et unies, et dirigées avec fiabilité. Il va désormais s'y employer avec la bénédiction de l'Empereur. On ne peut pas ne pas noter que cette décision est prise au moment où l'influence que les deux hommes pensaient pouvoir prendre sur l’Eglise, considérée comme corps politique, au moyen des cardinaux Fesch et Cambacérès, leur paraît peu probable compte tenu du caractère des intéressés.

Depuis l'automne précédent se déroule en France une autre guerre entre les loges, les rites et les hommes de la franc-maçonnerie. Le Grand Orient a modifié unilatéralement le concordat élaboré avec les représentants du rite écossais et les Princes Maçons écossais, en réponse, le dénoncent sous condition suspensive le 6 septembre 1805. Le 9, Kellermann fait savoir au Grand Orient que Joseph Bonaparte et Cambacérès subordonnent leur installation comme grand maître et grand maître adjoint à un accord avec les Ecossais sur le concordat. Les frères savent qu’une absence d’accord sonnerait le désaveu impérial avec toutes ses conséquences. Seize séances de travail aboutissent à un texte qui est finalement approuvé. Désormais, le Grand Orient régit les ateliers écossais du 1er au 18ème degré, le Suprême Conseil les grades supérieurs. Le 13 décembre, Cambacérès est installé en grande pompe, et le 27, il préside la fête de la Saint-Jean d'hiver. Notons qu’il n'y a pas de cérémonie d'installation pour Joseph.

Patronnant l'organisation, Cambacérès va la diriger dans les voies qu'il souhaite, et en particulier il opère tout de suite une manœuvre stratégique pour passer les frontières. Dans le préambule, il a fait déclarer que cet accord est conclu pour faire participer les frères aux travaux en France « et leur procurer un accueil certain et distingué dans tous les temples élevés à la surface du globe... En sorte que tous les maçons s'élèveront sans obstacle aux connaissances sublimes à mesure qu'ils croîtront... Ils jouiront d'une unité de régime propre à assurer l'uniformité des travaux dans les loges et dans les chapitres et à entretenir l'harmonie avec les Orients étrangers, et à propager la Lumière dans les lieux où aucun Orient n'aurait ouvert les travaux de la sagesse. » On ne peut être plus clair.

Les documents qui nous sont parvenus ne permettent pas de douter de la « compétence » maçonnique du grand maître adjoint, bien perçu comme autorité réelle, et de son désir de diriger un ordre unifié, rassemblant toutes les obédiences, y compris les plus ésotériques, telles celles d'Heredom de Killwinning, de la Toison d'or ou des Philadelphes. Dans les années 1806 et 1807, il devient ainsi Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs généraux de la Haute Maçonnerie pour la France, grand maître d'honneur de la Grande Loge provinciale de Heredom, grand maître de la Mère Loge du Rite écossais philosophique, avant de devenir, dans les deux années suivantes, grand maître de l'ordre des Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte, Protecteur du Rite primitif, les Philadelphes de Narbonne, puis grand maître des différents directoires du Rite rectifié. Savamment instruit des historiques et particularités de chaque obédience, il impose son autorité, sans heurt, ayant soin d'assister aux tenues, s'en faisant indiquer le cérémonial et même préciser la batterie à scander. Les notes de musique voisinent dans ses papiers avec les documents en écriture maçonnique, qu'il maîtrise donc ; et les manuels qu'il fait, selon son habitude, relier avec raffinement, s'entassent dans sa bibliothèque. Il n'abandonne aucune de ses prérogatives, bien contraire, nommant les officiers sans hésitation, et opérant même une révision des statuts du Grand Orient afin de conférer au grand maître un rôle véritable rendu nécessaire par ses « délibérations extrêmement tumultueuses ». Il n'a cependant pas usé de cette autorité, sincèrement reconnue et appréciée, pour imposer la tutelle du Grand Orient choisi malgré tout comme centre commun, car il est trop sensible à la spécificité des traditions et pratiques dont lui-même et tout son entourage, d'Aigrefeuille en particulier, sont avertis. La symbolique que véhiculent ces écrits, les filiations revendiquées avec les ordres de chevalerie, et très précisément les Templiers, prennent un ton révélateur au début de ce siècle qui va faire revivre le Moyen Age. L'institution de la Légion d'honneur avait déjà, par certains côtés, rappelé ces ordres et Cambacérès relate à ce sujet dans ses Mémoires que lorsqu'il s'agit de définir une décoration, on évoqua la possibilité de prendre la veste de Malte. Mais s'il est de longue date imprégné de cette mentalité d'ordre hospitalier et bienfaisant, de recherche de la vraie science pour son amélioration personnelle, Cambacérès, essentiellement homme des Lumières, en voit aussi la grande utilité pour le régime, et ne s'en cache pas :

« L'illustre prince qui nous préside connaissait la maçonnerie. Il savait que la première loi des maçons est de respecter tous les liens de société et que toutes les idées libérales sont en honneur parmi eux ; il a jugé que leur demande méritait d'être accueillie. Peut-être même a-t-il pensé qu'il était bon que des hommes de tous les états qui, sur tous les points de l'Empire, occupent leurs loisirs à ces réunions, fussent unis au gouvernement. »

Au-delà de son engagement personnel, trop ancien et régulier pour être suspecté, Cambacérès veut maintenant faire de l'ordre maçonnique un réseau transversal, tissant des liens au-delà des frontières, dépassant les clivages politiques et religieux, visant à installer une mentalité empreinte des Lumières chez les notables qui pourraient dès lors constituer une masse stable en Europe - et même aux Etats-Unis où l'implantation se fait très vite -, masse qui s'opposerait, au nom de ses valeurs communes, à des conflits irraisonnés. Il transfère sur le plan spirituel ce qu'il appelait de ses vœux en 1795, dans son discours sur la science sociale : la paix entre les peuples ne doit pas dépendre de la volonté solitaire d'un homme, car elle disparaît avec lui, et puisque les problèmes actuels du commerce ne permettent pas de tisser des liens économiques conséquents, il faut imprégner les esprits avec l'idéal d'un bonheur commun. Implanter cette même pensée chez la portion la plus éclairée des populations, investie du plus grand pouvoir et exerçant la plus grande influence au niveau européen, permettra l'avènement d'une ère libérale et pacifique. Ce but occulte est assigné à la franc-maçonnerie alors que l'Empereur fait déferler ses armées sur la Prusse, l'« alliée naturelle de la France », dont le roi Frédéric Il aurait été « le chef suprême de la haute maçonnerie sur les deux hémisphères », ainsi que le rappelle de Grasse-Tilly, qui résigne sa propre dignité en France en faveur de Cambacérès, souhaitant que celui-ci lui rende lustre et efficacité. Déjà, Cambacérès entretenait des liens occultes avec le cardinal Caprara, légat du pape, Melzi et Marescalchi, hommes politiques de premier plan, tous dignitaires maçonniques italiens, liens qu'il va pouvoir amplifier : devenu grand chancelier d'honneur du Grand Orient d'Italie, il va organiser une correspondance régulière entre les obédiences française et italienne, et se fait décerner par le Conseil suprême de la franc-maçonnerie italienne, l'autorisation d'inspecter les loges de la péninsule, comme il le fait pour la France. Il souhaite, par cette action parallèle et discrète, élaborer des réseaux tels qu'ils deviennent les colonnes supportant un édifice européen pacifié car partageant les mêmes valeurs. Les tenues sont encore le lieu de relations ouvertes avec des militaires, ce qu'il n'aurait pu obtenir facilement sans encourir une enquête jalouse de Napoléon.

S'il commence par établir des relations directes entre les maçons italiens et français, et poursuivra cette action en Allemagne et en Hollande, le prétexte maçonnique lui permet aussi de recevoir à sa table le grand juge d'Angleterre, et de discuter avec lui des systèmes judiciaires comparés des deux pays. Il est certain que Napoléon connaît ces démarches dans leur principe si ce n'est dans leur détail. Cependant, son éloignement de la capitale à partir des années 1806, alors que ces activités ne sont jamais mentionnées officiellement par Cambacérès, ne lui a probablement pas permis d'en saisir la portée.

Ainsi, au moment où la réponse impériale à la catastrophe de Trafalgar est l'instauration d'un système de fermeture (le Blocus continental), Cambacérès, en patronnant une franc-maçonnerie unifiée, puissante, expansionniste et sans frontières, conforte un système d'ouverture.

C'est avec un de ses frères maçons très chers, Portalis, dont la santé le préoccupe, qu'il examine en ce début de 1806 les problèmes que posent les réclamations contre les Juifs et leurs pratiques. Après la signature du Concordat, la question, compte tenu de ses implications sociales et plus seulement religieuses, avait été reportée. En cet hiver, la presse s'agite. Il parviendra à sauvegarder les acquis de la Convention en faveur des Juifs et à leur donner des circonstances atténuantes en ce qui concerne le « péché d’usure ». Ils s’en souviendront et continueront désormais de faire appel à l’archichancelier dans tous les cas où ils se retrouveront face à l’Etat.

En octobre et novembre 1807, l’archichancelier entreprend de voyager dans diverses régions de la France. A cette occasion, il rencontre de nombreux frères et participe à divers travaux maçonniques.

Ainsi, en Normandie, il félicite le préfet La Magdeleine pour son action au service de l’Etat et pour ses initiatives maçonniques favorisant les relations avec les royalistes de son département, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le souligner ; à Orléans, il visite les loges Jeanne d’Arc et la Parfaite Union. A chacune des étapes de son voyage, une tenue de loge suivie d’un banquet est prévue, lui permettant ainsi d’exercer sa surveillance et de s’enquérir de l’opinion de façon large et réaliste, le recrutement maçonnique étant très divers. Il visite la Concorde à Vienne et salue en Avignon de vieux amis maçons. A Montpellier, il assiste, avec le préfet et les autorités judiciaires, à une tenue commune de la Parfaite Union, des Amis Réunis et de l’Ancienne et la Réunion des Elus. A Toulouse, il participe aux travaux de l’Encyclopédique et, au banquet qui suit, le F :. Picot de la Peyrouse lui offre une médaille antique de Justinien. A Bordeaux, le 25 novembre, une fête maçonnique est organisée pendant laquelle on procède aux travaux « avec un recueillement, une précision et une régularité remarquables ».

En tout cela, l’idée de Cambacérès est toujours la même : au lieu de supprimer – la religion, la franc-maçonnerie, la noblesse -, il faut intégrer et contrôler.

Son rôle prééminent dans la franc-maçonnerie rassemble maintenant autour de lui ce réseau transversal dont j’ai déjà parlé. En 1810, après beaucoup de difficultés, ne réussissant pas à faire respecter des accords entre obédiences, il fédère finement autour de sa personne les divers rites qui existent, puis il réalise l'union avec le Grand Orient : « La réunion de tous les rites au Grand Orient de France est trop essentielle à la dignité et aux intérêts de l'Ordre entier pour n'avoir pas été constamment l'objet des vœux de tout maçon fidèle. Le sérénissime grand maître la veut, il l'a préparée, il l'a en quelque sorte réalisée du moment où la grande maîtrise de tous les rites a été réunie dans sa personne. Les passions et les rivalités doivent se taire, et pour mettre le sceau à cette oeuvre de fraternité, il suffit de poser quelques principes. L'indépendance réciproque de tous les rites, la conservation de tous les droits sont faciles à préserver dans la conservation des ateliers suprêmes de chaque rite avec le gouvernement représentatif des loges. » Suivent les modalités de travail pour monter cet accord. Le préambule se termine par cette phrase bien dans la ligne diplomatique de Cambacérès, lorsqu'il sait que les amours-propres peuvent être froissés : « Ce travail sanctionné par le G.O. opérera la réunion sans traité, sans éclat, et par la seule rénovation des règlements remis en harmonie avec ces bases constitutives, et signées par tous les membres des autorités réunies. »

Cambacérès est attentif à nommer lui-même les officiers - les documents sont nombreux à ce sujet -, et à participer en personne aux festivités de toutes les obédiences, couvert de décorations maçonniques, se faisant assister d'un certain nombre d'autres dignitaires, d'Aigrefeuille bien sûr, mais aussi Muraire, les maréchaux Kellermann ou Sérurier, Lacépède ou Chaptal, suivant toujours sa volonté de concorde. C’est qu’il ne présidait pas un banquet maçonnique avec moins de sérieux qu’il n’en apportait à la présidence du Conseil d’Etat, ce qui, paraît-t-il, faisait bien rire l’Empereur à qui on rapportait la chose, nous raconte Constant, le valet de chambre de Napoléon.

La réunion est effectivement opérée sur cette base libérale qui est proposée, avec un gouvernement représentatif, érigeant une sorte de confédération qui respecte l'originalité des fondements. Que cherche-t-il alors ? Un rôle plus significatif de la maçonnerie nationale, ainsi renforcée, capable d'une représentation à l'étranger, tant dans les pays conquis qu'aux Etats-Unis, en Russie, voire dans les pays en guerre comme l'Angleterre. Ainsi c'est sous l'égide du grand maître Cambacérès que sont initiés à Paris le grand-duc de Wurtemberg, oncle de l'empereur de Russie, le prince héréditaire de Hohenlohe, le frère cadet du duc de Saxe-Weimar, lui-même très lié à de Grasse-Tilly et bien sûr à Goethe. Quant à la réception du prince Askeri Khan, ambassadeur de Perse, elle donne lieu à des échanges et à la demande de création d'un atelier à Ispahan. La franc-maçonnerie représente donc pour l'archichancelier de l'Empire un vecteur de spiritualité et de culture, soutien d'une monarchie européenne, capable de véhiculer des éléments de civilisation commune, celle des Lumières, vers des peuples divers. Le symbole de l'accord en France en 1810 des divers rites se veut représentatif de ce qu'il souhaite en Europe.

On ne peut pas ne pas souligner que cette volonté fédérative renforçant la franc-maçonnerie vient au moment où se disloque le Concordat avec Rome.

En 1812, Cambacérès a peur. Il sait la fragilité de l’Empire. Napoléon va partir pour la Russie et lui laisser la direction du pays sans argent, sans soldats et entouré de ministres techniciens qui n’ont pas d’expérience politique. L’inquiétude et le mécontentement transpirent partout et même la franc-maçonnerie en fait remonter les bruits jusqu’à lui. Le 27 avril, il doit désigner une commission pour enquêter sur des activités antigouvernementales découvertes au sein du chapitre du Père de Famille à Angers et il écrit à Roëttiers de Montaleau pour un problème analogue à Paris. Ce qui n’empêchera pas les loges, sollicitées par leur grand-maître dans un discours rassembleur prononcé à la Saint-Jean d’hiver, d’apporter, à la fin de l’année, après le désastre russe, leur contribution ni d’équiper des cavaliers pour renforcer la Grande Armée. Dans ce discours, il proclamait : « Si l’Etat était en danger, j’appellerais autour de ma personne tous les Enfants de la Veuve, et avec ce bataillon sacré, je prouverais au monde entier que l’Empereur n’a pas de plus fidèles sujets que les maçons français. »

Le 14 avril 1813, dans son hôtel, Cambacérès préside une tenue particulière de sa loge de la Grande Maîtrise. Outre les habituels d'Aigrefeuille, Villevieille et Monvel, le grand maître des cérémonies, Ségur, les sénateurs Clément de Ris et le général de Valence, il accueille ce jour-là Caulaincourt, duc de Vicence, comme apprenti, puis avec dispense de délai, « attendu son départ prochain pour la Grande Armée », comme compagnon. A quoi correspond cette entrée de Caulaincourt dans la maçonnerie à cette date précise ? Est-ce une décision personnelle et sincère de cet homme qui a perdu un frère aimé en Russie, et a servi de confident à l'Empereur dans cette course effrénée qui l'a ramené des bords de la Bérézina ? Ne serait-ce pas plutôt l'accession à une confrérie dont des membres en Prusse, en Autriche, en Russie, en Angleterre même, hommes de pouvoir, lui seront ainsi plus accessibles ?

Mais les événements politiques et militaires se précipitent. Dès la fin de cette année, l’ennemi est aux portes de la France. Pourtant, à la Saint-Jean d’hiver de 1813, sachant qu’il ne serait plus suivi par ses frères, il ne dit rien. Il est persuadé que la monarchie impériale ne peut se maintenir en l’état ; toute l’Europe veut l’effacement de Napoléon et la France, un retour à la paix et à un régime constitutionnel. Il ne dit rien, car il ne veut plus parler en faveur d’un régime qui renie ses valeurs, d’un régime dont lui-même ne veut plus.

L’Empire s’écroule. Les Bourbon, et avec eux un semblant d’Ancien Régime, sont rétablis sur le trône. Cambacérès, en but aux outrances malveillantes et calomniatrices de ceux-là même qui, naguère, étaient à ses pieds en solliciteurs, se retire en son hôtel. Tout avenir politique lui est interdit.

En juin 1814, il fait savoir aux diverses obédiences maçonniques qu’il démissionne de toutes ses charges et dignités « pour des raisons de santé et de voyage » et souhaite ne plus être qu’un simple frère. Le 1er juillet, une députation du Grand Orient essaiera, mais en vain, de le faire revenir sur sa décision.

Après l’épisode des Cent-Jours, la situation du frère Cambacérès est de plus en plus délicate. Une nouvelle terreur s’installe : la Terreur Blanche. Les Ultras veulent sa tête. Bientôt, le gouvernement royal ne peut plus assurer sa sécurité et, quelques jours avant la parution des ordonnances de proscription, prévenu par son frère le duc Decaze, ministre de la police de Louis XVIII et futur Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, Cambacérès sollicite des autorités un passeport pour le Royaume des Pays-Bas, où il compte s’établir pour quelques temps. Le 6 février 1816, il arrive à Bruxelles où une foule de proscrits, parmi lesquels un grand nombre de frères, lui fera visite.

Là il fréquentera occasionnellement l’une ou l’autre loge bruxelloise. Il figurera parmi les frères que Rouyer, un des fondateurs du Suprême Conseil de Belgique, sollicitera pour fonder un nouvel atelier à Bruxelles ; il y refusera tout titre, mais participera aux tenues.

Le 28 mai 1818, le roi Louis XVIII lui confirme son titre de duc et, le 24 juin, sa dignité de grand-croix de la Légion d’Honneur. Le Roi, ainsi, fait amende honorable et l’invite à rentrer en France. Decazes n’y est pas étranger.Pourtant, Cambacérès ne regagnera Paris que le 4 décembre. C’est là que, le 8 mars 1824, il passera à l’Orient Eternel.
Neuf ans plus tôt, alors qu’il était rentré dans la vie privée, il avait écrit ces quelques vers :


« Heureux, trois fois heureux, l’ami de la nature,
Qui, loin du trône et des palais,
De la félicité connaît la source pure,
Et s’y désaltère à longs traits !...
Du vulgaire jaloux méprisant l’insolence,
De l’orgueil ennemi bravant les coups secrets,
S’il détourna la violence,
Protégea la vertu, condamna les forfaits,
Sans remords, il jouit de sa douce existence,
Et trouve dans sa conscience,
Avec le souvenir des heureux qu’il a faits,
L’estime de soi-même et l’éternelle paix. »

Source : http://gen.declercq.free.fr

Lire la suite

Esquisse Historique de la Franc-Maçonnerie en général et de l’Ecossisme en particulier (2)

29 Décembre 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

LES DIFFICULTES D'APPLICATION DU CONCORDAT DE 1804  

La volonté d'aboutir rapidement avait fait réserver les mesures de détail qui devaient être réglées en « assemblée générale des commissaires ». Mais la rédaction définitive allait se révéler labo rieuse. Les Ecossais avaient obtenu des dispositions très avantageuses :  

les chapitres écossais étaient intégrés de plein droit, sauf à faire viser leurs constitutions par un Grand Chapitre général institué auprès du Grand Orient ; les chapitres antérieurement constitués devaient tous adopter leur rit et leur régime. Le Suprême Conseil se voyait accorder le droit de révoquer les officiers du Grand Orient « à lui dénoncés par les loges », de réformer les décisions du Gran0 Chapitre général, etc.  

Mais au sein de la Commission des difficultés s'élevèrent vite, notamment en ce qui concernait le Grand Chapitre général et la possibilité de destituer les Grands Officiers. Un « état » du Grand Orient de France ayant diffusé des dispositions contraires au Concordat, les représentants du Suprême Conseil firent des obser­vations et Roëttiers de Montaleau prit sur lui de faire publier un erratum. Cependant, dès le milieu de Ventôse An XIII (début mars 1804) la Commission renonçait à poursuivre ses travaux.  

Les mêmes problèmes se posaient au sein du Grand Chapitre général et dès le 11 juillet 1804 l'assemblée générale du Grand Orient décidait d'instituer un Directoire des Rites, avec autant de sections que de degrés, ce qui était, une fois de plus, en contra­diction absolue avec le Concordat.  

Des loges écossaises de Paris décident alors de dénoncer le Concordat « si le Grand Orient ne rétablissait pas dans les dix jours les dispositions du Concordat, sauf au surplus à apporter à celles-ci les changements qui paraîtraient nécessaires et n'en détruiraient pas les bases fondamentales ».  

Grâce aux bons offices de Kellermann, une convention en cinq articles fut élaborée, suivant laquelle les attributions étaient équita­blement réparties entre le Grand Orient pour les degrés du 1er au 18e inclus, et le Suprême Conseil du 18e exclu au 33e.  

L'année suivante, de Grasse-Tilly, qui reprenait du service aux armées donnait sa démission de Grand Commandeur pour la France et le Suprême Conseil le remplaçait par Cambacérès, Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, coopté avec de nouveaux mem­bres comme le Sénateur Clément de Ris, le Général de Beurnonville et le comte Muraire, premier Président de la Cour de cassation. En 1811 seront également appelés à leur tour, le maréchal Lefebvre, les généraux Rampon et Rouyer, le sénateur Chasset, le comte de Ségur, l'avocat de Joly et R061-fiers de Montaleau fils.  

Sept membres du Suprême Conseil pour l'Amérique, fondé par de Grasse, sollicitèrent leur admission au Suprême Conseil de France. Par un arrêté pris le 30 janvier 1813, leur demande fut poliment repoussée, leur juridiction se limitant aux Iles. Mais un certain nombre d'entre eux furent cependant admis comme mem­bres honoraires, et les relations entre les deux corps restèrent très fraternelles.  

D'autres rites écossais vont, à leur tour, se réveiller. Camba­cérès accepte la Grande Maîtrise effective de la plupart d'entre eux, consacrant ainsi « en daignant permettre de les protéger, la liberté du culte et des rites maçonniques ».  

Parmi ceux-ci, le rite écossais philosophique, celui de la mère loge du Contrat Social réveillée en 1805 est bientôt fondue avec Saint-Alexandre d'Ecosse. Cette puissance qui comptait une tren­taine de loges à la fin de l'Empire devait disparaître en 1826.  

Cambacérès accepte également la Grande Maîtrise d'honneur des Chapitres français de l'ordre royal d'Ecosse (1806), la Grande Maîtrise effective des Directoires écossais du rit rectifié (1808) et, l'année suivante celle du rite primitif de Narbonne. Ces puissances ne connurent qu'une vie éphémère.  

Lui restaient étrangers pourtant, le rite de Misraïm à 90 degrés (33 + 33 + 11 + 13) et les ordres prétendus Templiers des frères de Chevillon et Fabré-Palaprat.  

LE TOURNANT DES CENT-JOURS ET DE LA RESTAURATION  

La chute de Napoléon ne provoqua au sein de la franc-maçon­nerie aucune perturbation grave. Il y eut bien quelques revirements accompagnés de destruction d'archives, mais pas de raz de marée. Le prince Joseph Napoléon, Grand Maître du Grand Orient, fut rem­placé dans ses fonctions par un Conseil de trois Grands Conserva­teurs, le maréchal Macdonald, duc de Tarente, le général marquis de Beurnonville et le comte de Valence, membre du Suprême Conseil. Roêttiers de Montaleau gardait l'office de représentant dans lequel il avait succédé à son père.  

Le tableau des « Membres actifs et délibérans » du Suprême Conseil du Rite Ecossais ne subit pas de modifications. Il compre­nait :  

1° le Très Puissant Souverain Grand Commandeur Cambacérès, duc
de Parme, archichancelier d'Empire, absent pour cause d'exil ;  

2° le Très Illustre Inspecteur Lieutenant Grand Commandeur Cyrus de Timburne-Thiembronne, comte de Valence, général de divi­sion ;  

3° le Trésorier du Saint-Empire Claude Antoine Thory, propriétaire ;  

4° le Secrétaire du Saint-Empire Jean-Baptiste Julien Pyron, ancien avocat, ancien Intendant des domaines du Comte d'Artois ;  

5° le Grand Maître des Cérémonies Germain Hacquet, ex-notaire et -propriétaire à Saint-Domingue, et 24 Grands Inspecteurs Généraux dont Kellermann, Lacépède, l'abbé d'Alez, Masséna, Beurnonville, Muraire, le maréchal Lefebvre.  

Après Waterloo, les choses allaient changer rapidement. Le Grand Orient avait, dès le 5 mai 1814, proposé la «centralisation des rites en vue de l'unité » au Suprême Conseil.  

Celui-ci, qui préfère envisager une organisation à l'américaine réserve d'abord sa réponse, puis entame des négociations pour éviter le retour des difficultés de l'année 1804-1805. Mais brusque­ment, le Grand Orient, sous la pression, semble-t-il, des frères titu­laires de divers degrés supérieurs français et revendiquant des « équivalences » déclare, à la fin de 1814, « reprendre l'exercice de tous les droits qui lui appartiennent sur tous les rites ». Le Suprême Conseil ayant alors repoussé la demande de «centralisa­tion » le Grand Orient crée, sous la présidence d'un transfuge du Suprême Conseil, le notaire Germain Hacquet, un Suprême Conseil des Rites qui supposait l'intégration des 33 degrés, et non plus des 18 premiers seulement.  

Le coup était rude pour le « Suprême Conseil du 33»degré pour la France », celui qu'avait créé le comte de Grasse-Tilly en 1804 et qui était, depuis 1806, présidé par Cambacérès. Comme un malheur n'arrive jamais seul, ce Suprême Conseil allait, en 1815, se trouver décapité par l'exil de son Grand Commandeur et par la réaction qui suivit les Cent Jours.  

Il y eut alors une éclipse dans l'activité de cet organisme de haut grade et les dirigeants du Grand Orient de France, devenus ardemment bourboniens, triomphèrent et célébrèrent l'unification sous leur houlette. Leurs relations avec le nouveau pouvoir politi­que étaient si bonnes qu'ils obtinrent du Gouvernement la réouver­ture de loges fermées et une circulaire déclarant que « Sa Majesté tolérait les Loges soumises au Grand Orient et ne les considérait pas comme sociétés secrètes. »  

En août 1818 ils répudièrent « toute solidarité entre les actes du Grand Orient et ceux du Suprême Conseil » (Feuillette) .  

Mais le comte de Grasse, Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil qu'il avait fondé, était resté Grand Commandeur en exercice du Suprême Conseil du 33» degré pour les lies françai­ses de l'Amérique au Vent et sous le Vent, exilé à Paris.  

il donna alors une vive impulsion audit Conseil qui devint dès lors le point de ralliement des ateliers écossais de la métropole, réfractaires au Grand Orient, en attendant que le Suprême Conseil de France reprit force et vigueur.  

Entre-temps et pour le plus grand profit de l'Ordre, de Grasse allait, le 8 septembre 1818, renouveler le geste qu'il avait accompli en 1806 en faveur de Cambacérès : il abandonna sa charge de Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Amérique pour permettre l'élec­tion du frère Elie Decazes qui allait être fait duc et devenir, en janvier 1819, ministre de l'Intérieur et en novembre Président du Conseil.  

En dépit des attaques d'une partie de ses collègues hostiles au Suprême Conseil de France, et qui créèrent un troisième Suprême Conseil dit du Prado, du nom de son local, sous la direction du vice- amiral Allemand, de Grasse tint bon, ainsi que Decazes et le Suprême Conseil d'Amérique, désormais dit de Pompéi.  

Ce Suprême Conseil assura alors le relais, et il sera pendant trois ans le point de ralliement des ateliers écossais réfractaires à la domination du Grand Orient.  

Enfin, sortant de son sommeil, le Suprême Conseil de France, Cambacérès auquel il était fidèle étant revenu d'exil mais renonçant à ses fonctions, reprenait ses activités sous la direction du comte de Valence.  

Il admettait dans son sein des membres du Suprême Conseil d'Amérique, dont Decazes, reconnaissait de même la plupart des promotions attribuées par lui comme il en intégrera bientôt les loges. Il enregistrait aussi les démissions des frères Hacquet, Joly et Roêttiers de Montaleau.  

Le 7 mai 1821, il déclara solennellement « réunis à lui tous les Maçons réguliers de Rit Ecossais Ancien Accepté dont il est et demeure le seul chef ». Il complétait son effectif par une série de nominations. Le Suprême Conseil dit d'Amérique cessait d'exis­ter. Son Grand Commandeur prendra, de 1838 à 1860, la direc­tion du rite.  

Pour l'instant, le comte de Valence étant décédé, les fonctions de Grand Commandeur furent dévolues au comte de Ségur, acadé­micien, ex-ambassadeur à Saint-Pétersbourg, écrivain et membre de l'Académie française (février 1822).  

Il choisit comme Lieutenant Grand Commandeur le duc de Choi­seul. Le temple était relevé et avait retrouvé sa couverture.  

Le Concordat dénoncé, le Suprême Conseil décidait en mars 1821 de créer une Loge de la Grande Commanderie. C'était « la pre­mière cellule », celle où tous les Ecossais, ne faisant pas partie du pouvoir directeur, pouvaient se réunir sous son égide et travailler efficacement au développement du Rite ».  

D'autres loges vinrent rapidement se joindre à la cellule cen­trale qu'était la loge de la Grande Commanderie soit par création, soit par intégration :  

n° 2 les Propagateurs de la Tolérance,
n° 3 les Chevaliers bienfaisants de l'Olivier Ecossais qui deviendra les Trinitaires,
n° 4 les Chevaliers de Palestine,
n° 5 les Hospitaliers Français,
n° 6 le Mont Sinaï, toutes à l'Orient de Paris, et n° 7 l'Ecole de la Sagesse à l'Orient de Metz.

 

Et, le 12 juillet 1822, la Grande Commanderie sera érigée en Grande Loge Centrale, divisée en trois sections : la première, celle des degrés symboliques jusqu'au 18e inclus ; la deuxième, celle des degrés supérieurs, depuis le 19' jusqu'au 32e inclus ; la troi­sième était une section administrative. Au-dessus de ces sections planait le Suprême Conseil qui contrôlait ou légalisait les opérations des sections. Son pouvoir était absolu et il l'est demeuré sur toutes les loges écossaises du 1er au 32° degré jusqu'à ce que les loges bleues du Rite Ecossais aient obtenu en 1894 leur autonomie. Il ne l'exerce plus aujourd'hui que sur les loges travaillant du 4e au 32° degré.  

Quand, le mois, suivant, une Fête de l'Ordre rassemble tous les Ecossais réunis en un même corps, c'est un chant d'allégresse et d'espoir qu'entonne le secrétaire du Saint-Empire, l'Illustre Frère comte Muraire, membre de l'assemblée législative et Président honoraire de la Cour de cassation, dont il convient de saluer la mémoire comme celle de l'artisan véritable de la cohésion du Suprême Conseil, en quelque sorte le Roêttiers de Montaleau du Rite Ecossais.  

Voici les paroles prophétiques qu'il prononça à cette occasion :  

« Ce n'est pas seulement la Fête annuelle de l'Ordre qui nous rassemble, c'est la réorganisation et l'inauguration du Suprême Conseil du 33e degré pour la France que nous venons célébrer ; c'est la reprise de ses travaux et de sa correspondance que nous venons annoncer à tout le Rite Ecossais et, par-là, donner à ce Rite une nouvelle impulsion, j'ai presque dit une nouvelle vie, et lui rendre le mouvement et l'activité ; c'est la réunion loyale et touchante qui s'y est opérée et qui, par l'unité qu'elle y établit et l'harmonie qu'elle y ramène, en assure désormais la constante et inaltérable prospérité que nous venons proclamer ».  

On intronise ce jour-là, comme Très Puissant Souverain Grand Commandeur, le Très Illustre frère Général comte de Valence ; on accueille avec transport le duc de Choiseul.  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE  

La suite de cet essai devra beaucoup aux travaux que nous citions en avant-propos. Nos éminents frères Albert Lantoine, Anto­nio Coen et Michel Dumesnil de Gramont ont utilisé des docu­ments dont une partie a disparu depuis et, sauf sur certains points que nous n'éluderons pas, les études plus récentes n'ont pas modi­fié foncièrement leurs conclusions, ce qui n'était pas toujours le cas pour la période antérieure à 1820.  

Les Bourbons, revenus au pouvoir, ne songent guère à inquié­ter une Franc-Maçonnerie qui ne les inquiète pas. Elle leur apparaît toujours sous son aspect véritable de bonnes gens qui se réunis­sent pour échanger des propos sans méchanceté et, dans des « agapes innocentes »,célébrer les joies de la fraternité par des cantiques d'une médiocrité ingénue.  

Quand, dans son réquisitoire contre les Quatre Sergents de La Rochelle, le procureur général fera allusion à la qualité maçonni­que de deux d'entre eux, il refusera — assez dédaigneusement — d'y voir une aggravation de leur culpabilité.  

Pourtant la Franc-Maçonnerie, par la force des choses, va se trouver amenée à seconder l'action profane des libéraux. Il nous faut tenter d'expliquer pourquoi, alors que son influence sur la Révo­lution française est, nous l'avons vu, toute relative, elle participera au mouvement insurrectionnel de 1830.  

L'Empereur Napoléon, par le Concordat avec le Pape, avait paru circonscrire d'une façon humiliante le pouvoir de celui-ci ; en réalité — la France s'en est aperçue jusqu'au vote de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat — le Vatican y avait gagné de n'être plus inquiété dans le domaine même où on le reléguait : le domaine spirituel. Depuis longtemps, toute intrusion dans le temporel lui était inter­dite, malgré ses discrètes et indiscrètes tentatives, et il ne perdait pas grand chose en fait — sinon en prestige — à voir cette inter­diction codifiée. Devenir le chef incontesté de l'Eglise catholique donnait au Pape le droit absolu de régir la spiritualité de ses minis­tres et de ses fidèles. Les parlements, au XVIII' siècle, avaient limité ce droit en en soumettant les manifestations à leur examen critique ou au bon vouloir du monarque. Leur refus d'entériner les bulles contre les francs-maçons en est un exemple typique. Après la signature du Concordat, au contraire, toute la Catholicité retour­nait sous la houlette du Saint-Père et les excommunications ponti­ficales se trouvaient reprendre, pour employer une expression maçonnique, « force et vigueur ». Résultat, abandon des loges par les ecclésiastiques et hostilités des dévots contre les francs- maçons, hostilité entretenue par des racontars de curés sans culture et, déjà, par des feuilles publiques spéculant sur la crédulité de leur clientèle. On sent dans leurs propos, comme un relent des calomnies de l'abbé Barruel.  

La haine de ces apostoliques fait, par réaction, l'objet des dis­cussions maçonniques. Comment en serait-il autrement ? Elle ris­que, en effet, de compromettre l'existence de l'Ordre si les conseil­lers écoutés de Charles X, qui sont à la tête de ce qu'on appelle alors « le parti prêtre »,arrivent à triompher de la sourde irritation des Français auxquels la Charte de 1814, leur rendant l'appellation offen­sante de « sujets », avait confisqué les conquêtes civiques de la Révolution. Aussi est-il indiscutable que si elles ne préparèrent pas la chute du régime dans le mystère de leurs travaux, les loges colla­borèrent de toute leur foi, et par l'activité belliqueuse des frères, à l'explosion de colère qui balaya le trône des Bourbons.  

C'est là un fait capital dans l'histoire de la Franc-Maçonnerie.  

Jusqu'alors, on peut dire qu'elle était simplement demeurée spectatrice des événements. Le fait que certains de ses membres s'étaient trouvés mêlés comme acteurs à ces événements ne cons­titue pas une contradiction, toute liberté d'action et de pensée leur étant, comme de nos jours, constitutionnellement et effectivement laissée. Mais après les Trois Glorieuses, nous la verrons se vanter — pour la première fois — d'avoir aidé à l'instauration d'une ère moins rétrograde. Nous ne disons pas une ère libérale parce que le roi citoyen aura vite fait de décevoir les espérances de ses premiers partisans. La fête qu'elle offre au général La Fayette, à l'Hôtel de Ville de Paris, l'exaltation de ses héros morts pour la « cause sacrée », ses chants et ses discours témoignent nettement de ses soucis politiques. Le Rite Ecossais, certes, participe à la joie géné­rale, puisque c'est son Grand Commandeur, le duc de Choiseul, qui préside la cérémonie en l'honneur du «libérateur des deux mon­des », mais on sent néanmoins qu'il ne voulait pas que cette atti­tude de l'Ordre, bien que justifiée par un sûr instinct de défense, déterminât une orientation contraire à ses principes. La preuve en est que, lorsque des combattants de juillet 1830, francs-maçons, voudront, sous les auspices de La Fayette lui-même, qui accepte d'être leur Vénérable d'honneur, créer une loge nouvelle sous le titre Les Trois Jours, ils échoueront en dépit ou à cause de leur programme d'action.  

On vient d'étudier la brève histoire de cet atelier au titre dou­blement symbolique. Son état-major comprenait les Maçons les plus éminents, outre La Fayette, le député Alexandre de Laborde, le ban­quier Laffitte, Vénérable, le Maire du 4e arrondissement, Ch. Cadet de Gassicourt, le docteur de Laborde, le futur ministre Odilon Bar­rot, et l'explorateur Crampel. Mais lors de son installation, le géné­ral Ch. Jubé, Grand Secrétaire Général du Suprême Conseil, lui retira sa patente, compte tenu du fait qu'avant même l'intégration la loge avait suivi, bannière déployée, le convoi funèbre du général Lamarque et qu'elle prétendait, le jour de son installation même, procéder à l'admission d'un réfugié polonais. L'appel interjeté, sou­tenu mollement ou pas du tout par les fondateurs qui appartenaient au Suprême Conseil fut vain et, en application du règlement, cette loge disparut.  

Louis-Philippe, dont on escomptait la reconnaissante bienveil­lance et qui, espérait-on, placerait ou laisserait placer son fils à la tête de l'Ordre, se montrait du reste déjà sournoisement hostile aux institutions comme aux hommes qui l'avaient porté au pouvoir.  

De son côté, la Franc-Maçonnerie témoignait d'une prudente discrétion et se repliait sur sa véritable tradition.  

Elle venait de sortir de sa tour d'ivoire. Précédent dangereux. A raisonner dans l'absolu, on lui a parfois donné tort. Mais il est des circonstances dans la vie des peuples qui dépassent la volonté des individus et qui prouvent la faillibilité de leurs lois. Tolstoï l'a montré d'une façon prophétique dans La Guerre et la Paix. Et nous l'avons constaté nous-mêmes lorsqu'au moment d'une affaire fameuse, des savants jusqu'alors réputés pour leur dédain des contingences, des écrivains d'un scepticisme presque ostentatoire, voire des Sociétés scientifiques, se mêlèrent au conflit d'ordre idéologique qui divisait le pays en deux camps résolument adver­ses. Le danger de tels gestes est qu'on retrouve difficilement la. sérénité perdue.  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA IIe REPUBLIQUE  

Après la chute de Louis-Philippe, d'autres frères aux tendances politiques « opératives » eurent l'idée de fonder une obédience nouvelle qui, s'appuyant sur les principes de 1848 ne se désintéresserait point de la chose publique. Cet engagement politique, qui commença par une réunion à l'Hôtel de Ville et une manifestation en faveur du Gouvernement Provisoire de la République aboutit d'une part à pro­voquer une harangue de Lamartine, et d'autre part à créer une Grande Loge Nationale de France. Convaincus d'être dans la Vérité maçonnique, et d'accomplir la volonté du Grand Architecte de l'Uni­vers ses fondateurs commencèrent par décréter l'abolition des Hauts Grades et de l'inamovibilité des fonctions.  

Cette obédience comptait au départ sept loges dont cinq trans­fuges du Suprême Conseil, les Trinitaires (n° 3) , les Commandeurs du Mont Liban (16) , les Patriotes (38) , les Invisibles Ecossais (65) , l'Etoile de Bethléem (90) .  

Mais les dissidents restaient encore fidèles aux traditions du rite, ce qui n'arrangeait rien. Ils avaient mis à leur tête le docteur du Planty, maire de Saint-Ouen, et créé une loge La Fraternité à l'Orient de Montmartre.  

Face à ce schisme qui pouvait être inquiétant, l'obédience écos­saise se contenta de parler de manifestations soi-disant maçonni­ques et de prendre au coup par coup des mesures feutrées qui allè­rent pourtant jusqu'à l'exclusion sans éclat de loges ou de frères, pendant qu'on pouvait faire état des « frères restés fidèles à leur serment ».  

De son côté, le Grand Orient ne perdait pas de temps. Dans son convent de 1849, se refusant à faire la part du feu, il jugea néces­saire de définir ses principes et d'affermir sa régularité en précisant une obligation jusque-là restée vague.  

Après rapport, débat et vote, l'Assemblée générale vote un article ter de la Constitution du Grand Orient de France qui précise que « La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. » Malgré un correctif sur la liberté de conscience, cette affirmation dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est dogmatique paraît, avec le temps, assez peu adéquate. Mais elle permettait, alors, d'espérer l'audience d'une clientèle assez large, car elle intéressait un secteur d'opinion hostile au « Roi Citoyen », mais « voltairien ». Ce secteur allait jusqu'aux curés bénisseurs d'arbres de la liberté et on pourrait, rien que d'après Balzac, en faire une étude instructive.  

Pour en revenir à la Grande Loge Nationale, elle provoqua le 30 octobre 1850 l'envoi par le Ministre de l'Intérieur d'une circulaire aux Préfets dans laquelle il dit :  

... L'Administration ne reconnaît une existence régulière qu'aux loges « qui sont placées sous l'obédience du rite français et écossais et du Suprême Conseil.  

Toute société maçonnique qui ne se rattacherait pas directement à l'une ou l'autre de ces deux branches de la franc-maçonnerie, devra être assimilée aux sociétés secrètes ordinaires... »  

Trois mois plus tard, le Préfet de Police de Paris, fonctionnaire de la 2e République, interdisait une obédience qui avait le défaut d'être républicaine et aussi de prétendre « qu'il ne soit rien fait sans qu'on ait à compter sur elle. »  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LE SECOND EMPIRE  

Les deux organisations qui se trouvent ainsi régularisées par un ukase officiel ont-elles tenu à justifier cette confiance en reve­nant à la pure tradition maçonnique ? On est obligé de le croire car enfin — et cette constatation doit bien gêner les anti-maçons qui, au cours de l'histoire, s'obstinent à classer toujours l'Ordre parmi les groupements d'avant-garde — on ne la voit guère se mani­fester lors du Coup d'Etat de décembre 1852. Une adresse du Grand Orient deux mois auparavant le montre même, cette fois encore, impérialiste avant l'Empire.  

Les travaux de cette obédience ne prêtent guère à suspicion. Malheureusement des rivalités d'ordre intérieur et assez vives, au sujet de la Grande Maîtrise que se disputent un moment le prince Murat et Jérôme Napoléon, provoquent l'intervention de Napo­léon Ill. La tactique de l'oncle inspire le neveu. Et alors paraît sa décisions dans I' « Officiel » du 2 janvier 1862 : « Napoléon, vu les articles, etc., etc., considérant, etc., avons décrété et décrétons ce qui suit... S. Exc. le Maréchal Magnan est nommé Grand Maître du Grand Orient de France ». Magnan n'était même pas maçon.  

Le coup est rude ; non pas qu'a priori le maréchal Magnan déplaise, mais le procédé choque. Certes ce n'était pas la première fois que I'Etat imposait son favori, mais en sauvant la Forme ; le vote des frères entérinait. D'ailleurs, souvent l'Ordre lui-même, pour témoigner de son loyalisme, avait demandé au pouvoir de lui désigner un chef. En 1862, c'est la carte forcée, contre laquelle on ne peut rien, sinon se montrer assez souple pour — et c'est ce qui arri­vera — reconquérir le droit d'élection. Et les bulletins alors consa­creront le choix de l'Empereur en maintenant à son poste de Grand Maître le maréchal Magnan.  

Celui-ci, pour ajouter à son prestige et satisfaire à la volonté évidente de l'Empereur, veut obliger le Suprême Conseil à fusion­ner avec le Grand Orient. Ainsi se trouverait justifié ce titre qu'il arbore orgueilleusement, mais inexactement : Grand Maître de l'Or­dre maçonnique en France. Le Rite Ecossais renâcle. En somme c'est son suicide qu'on lui demande. Déjà, depuis sa naissance, les offres les plus tentatrices lui avaient été faites pour une absorption sans douleur.  

Cette fois la situation est grave, car — fait encore unique dans l'histoire de l'Institution — le Pouvoir jette son glaive dans la balance. Résister à la volonté de l'empereur eût été impossible si le Suprême Conseil n'avait eu à sa tête un assez mauvais coucheur, l'écrivain et homme politique Viennet. Il a pour lui le bénéfice de son rang social — il est membre de l'Académie française — et le bénéfice de son grand âge. Il est royaliste. Il a fait partie de cette cohorte de collaborateurs du Constitutionnel que l'on appelait les « Voltairiens de la droite » ou « les hérésiarques de la légitimité » — et il est demeuré fidèle à ses convictions monarchistes. Raison de plus pour le réduire ? Non. Tout gouvernement pactise avec ses adversaires. C'est son intérêt, surtout pour des affaires d'une impor­tance bien secondaire.  

Viennet refuse de se soumettre au désir impératif du maré­chal Magnan ; ses missives témoignent de l'orgueil de son Rite. Magnan insiste, pis, il menace. Viennet va trouver l'empereur. L'em­pereur n'est pas méchant. Il compatit au fond à la révolte sentimen­tale de ce vieillard qui ne veut pas se rendre. On l'imagine calmant l'impatience du maréchal : «Laissons-le tranquille... Il a quatre-vingt- huit ans... Quand il ne sera plus là... ». D'autre part, il sait bien que le Rite Ecossais est peut-être royaliste, mais que son caractère initiatique peu enclin aux aventures, ne le rend guère inquiétant pour le régime. Le Suprême Conseil est surtout préoccupé d'interna­tionalisme, non dans l'acception antipatriotique que des malveillants pourraient donner à ce mot, mais pour un apostolat de fraternité. D'autres Suprêmes Conseils se sont créés dans maintes nations par des statuts précis où sont affirmés la croyance en Dieu et le respect des lois et, par leur confédération, ils aident à l'interpéné­tration des esprits et conséquemment au rapprochement des peu­ples.  

Quand Viennet meurt, après Magnan, l'attention gouvernemen­tale est accaparée par bien d'autres soucis. La Franc-Maçonnerie d'ailleurs ne fait guère parler d'elle ; un de ses membres, le docteur Buchtold-Beaupré, dans son livre Isis ou l'Initiation maçonnique, va même jusqu'à lui reprocher « son abstention ou sa réserve dans les grandes luttes politiques et religieuses du jour ». L'Institution est vraiment fidèle à sa doctrine première qui ne prescrivait aucune foi, mais il n'y a guère d'exemple qu'à cette époque un rite accueil­lît un seul néophyte se proclamant nettement athée. Même, en 1875, au Rite Ecossais (nous anticipons un peu sur les événements mais ce détail trouve ici sa place et son considérable intérêt), la loge des Coeurs Unis refuse un candidat qui n'avait pas voulu reconnaître l'existence du Grand Architecte, « ce qui, disait le rapport envoyé au Pouvoir Central, est contraire à nos Règlements ».  

La Franc-Maçonnerie, sous le Second Empire, y gagne du moins d'être bien vue et à la Cour, et à la Ville. Quand la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui, assez inquiétante par ses menées politiques, refusa la reconnaissance publique qu'on lui avait offerte, le mini­tre, M. de Persigny, opposa officiellement (circulaire du 16 octobre 1861) le bon esprit de la Franc-Maçonnerie à l'attitude méfiante de la Société. Cela devait susciter de la part de Mgr Dupanloup une protestation enflammée. L'influence du maréchal Magnan aidait à cette heureuse réputation.  

En effet, tout système, aussi fâcheux soit-il, ne va pas sans quelques avantages compensateurs : ces grands Maîtres toujours choisis parmi les personnages haut placés non seulement protègent l'Ordre, mais celui-ci profite moralement de leur situation dans le monde profane. Cela ne fut pas seulement au XVllle siècle, mais pen­dant tout le XIXe siècle jusqu'en 1871. Les francs-maçons jouirent jusqu'à l'avènement de la troisième République d'une considération évidente parmi toutes les classes de la société. Ils avaient des enne­mis parmi les catholiques, certes, mais des ennemis qui n'étaient jamais parvenus à les salir dans l'opinion de leurs contemporains. Ils gardaient le prestige d'avoir eu dans leurs rangs des hommes célèbres par leur talent, leurs mérites, et même par leur naissance.  

Lorsque ceux qu'on appelait les libres-penseurs étaient malme­nés par leurs adversaires dans les assemblées représentatives, on évitait de les confondre avec les francs-maçons. Combien cette remarque est révélatrice d'un état d'esprit qui nous étonne aujour­d'hui ! Pour ceux qui la pourraient trouver insuffisamment fondée, nous citerons ce fragment du discours que Sainte-Beuve prononça au Sénat, en 1868, au sujet des « tendances matérialistes de l'ensei­gnement ». Nous le relevons dans le Moniteur Universel du mer­credi 20 mai 1868 :  

« ... Est-ce parce que les esprits faisant partie de cette classe ne sont pas associés, affiliés entre eux, comme cela a lieu pour les sectes et communions religieuses ? Je serais presque tenté de le croire, car du moment qu'il y a un lien d'association comme dans l'Ordre de la Franc-Maçonnerie par exemple, oh ! alors on cesse d'être injurié, répudié, maudit — je ne dis pas dans les chaires sacrées, c'est leur droit — mais dans les assemblées publiques et politiques. Si l'on parlait ici dans le Sénat des francs-maçons comme on y parle habituellement des libres-penseurs, on trouverait assu­rément quelqu'un de haut placé °pour répondre. » (Sourires, les regards se portent sur le général Mellinet qui prend part lui-même à l'hilarité). (Le général Mellinet était alors Grand Maître du Grand Orient, mais à la différence du maréchal Magnan, il était maçon depuis de longues années) .  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA IIIé REPUBLIQUE  

Une grande partie de la Maçonnerie, et notamment certains de ses dirigeants les plus importants, allait changer de cap. Bonapar­tistes sous l'Empire, ils allaient être, sous la Ille République, républi­cains avancés.  

La décennie 1871-1881 fut une nouvelle période tournante. Si, aux témoignages tardifs de Léo Taxil ou de partisans à oeillères, la Commune de Paris fut une oeuvre maçonnique, les contemporains comme Louise Michel, Maxime du Camp ou un des principaux acteurs, le frère Thirifocq, montrent bien qu'il y eut, comme sous la Révolution française, des partisans dans les deux camps. Comme l'obédience écossaise était mieux implantée à Paris que ne l'était le Grand Orient et qu'elle comptait de nombreux fédérés ou sympathi­sants, le frère Malapert, Grand Orateur du Suprême Conseil et son représentant à Paris se borna à inviter les membres de celui-ci à ne pas engager l'Ordre dans son ensemble. Mais le Préfet Babeau ­Laribière, Grand Maître du Grand Orient et plusieurs de ses Grands Officiers stigmatisèrent les partisans de la Commune, même dans leur action comme libres citoyens. Il avait l’excuse d’être un haut fonctionnaire de province et sans doute assez mal informé de l'esprit des Parisiens, ce qui s'explique aisément, étant donné les circonstances dans leur ensemble.  

La République instituée, puis passée aux mains des républi­cains, comment expliquer le revirement qui s'est produit dans l'es­prit d'une certaine élite sociale et, avouons-le, dans l'opinion publi­que, touchant la renommée de la Franc-Maçonnerie ? Elle le doit certainement à la campagne menée par les cléricaux, mais aussi à ses propres fautes. L'avènement de la République porta au pouvoir plusieurs de ses membres qui avaient appris à penser à l'intérieur de ses temples et qui se trouvèrent devoir mettre en pratique le libéralisme de son enseignement.  

Il devient alors de plus en plus difficile à l'Ordre de se tenir à l'écart des événements profanes — et ce d'autant plus que la Répu­blique assez mal assise va encore avoir à se débarrasser de certai­nes erreurs qui nuisent à son épanouissement. On discute la loi Falloux. L'ecclésiastique a encore une influence considérable dans les rouages de l'Etat...  

Le succès grise. Les jeunes francs-maçons voudraient «extério­riser » la Franc-Maçonnerie. Certains d'entre eux, comme Gambetta, Jules Ferry, Brisson, Floquet, Camille Pelletan, Georges Perin, Edouard Lokroy, Wyrouboff, Millet le sculpteur, le docteur Lanne­longue, etc., dont beaucoup, comme les neuf derniers, appartien­nent à des loges écossaises, voudraient pousser le Suprême Conseil à sortir de sa réserve. Ils proposent des innovations dans la consti­tution que désapprouvent les Grands Commandeurs —même des chefs comme Adolphe Crémieux dont le républicanisme n'est pour­tant pas suspect. On voudrait jeter par-dessus bord le Grand Archi­tecte de l'Univers. Le Grand Orient le fait en 1877 en rejetant de sa « Déclaration de principes » la croyance en Dieu et à l'immortalité de l'âme. Pourquoi le Rite Ecossais n'imiterait-il pas un exemple aussi méritoire ? Le Suprême Conseil tergiverse, élude, accorde des concessions qui ne touchent pas au point névralgique du débat, c'est-à-dire à son propre pouvoir dictatorial qui semble aux révolu­tionnaires un anachronisme inadmissible. Et cela dure jusqu'au jour où des loges intransigeantes se séparent de lui — en 1880 — pour fonder une obédience aux tendances nettement politiques : La Grande Loge Symbolique Ecossaise. Douze Loges font ainsi dissi­dence.  

Le Suprême Conseil, cédant à la force des choses, accordera à ses Loges Bleues (du le' au 3e degré) de tels avantages, que la Grande Loge Symbolique Ecossaise ralliera le bercail pour fonder avec les ateliers demeurés fidèles l'organisme qui existe de nos jours sous le titre de Grande Loge de France (1894). En 1905, ces avantages iront même jusqu'à une complète autonomie, de sorte que le Rite se trouve actuellement scindé en deux parties qui cons­tituent néanmoins l'unité écossaise : le Suprême Conseil qui conti­nue d'administrer autocratiquement les ateliers du 4e au 33e degré, et la Grande Loge de France qui est une organisation à forme démo­cratique, sous la juridiction de laquelle travaillent les ateliers du 1" au 36 degré.  

CONCLUSION  

Dans la mesure où ils peuvent être connus et étudiés pour la période plus proche de nous, les grands événements du XXe siècle feront l'objet d'une publication plus complète dans les numéros à venir des Points de Vue Initiatiques. Ce qu'il nous faut retenir en terminant cette esquisse dont nous espérons qu'elle n'est ni trop ardue, ni trop absconde, même pour le moins averti de nos amis, c'est que depuis le Convent auquel furent conviés, par le Suprême Conseil de Suisse, à Lausanne en 1875 tous les Suprêmes Conseils existant alors, le Suprême Conseil de France, puis la Grande Loge de France s'efforcèrent, par d'incessants retours aux sources, d'être les conservateurs éclairés des plus pures traditions de la franc- maçonnerie universelle, sans se laisser influencer ni par les gau­chissements possibles des uns ou des autres, ni par les querelles de doctrine provoquées par les circonstances et les fluctuations d'un moment, l'Ordre Maçonnique se devant, d'une part, de favo­riser dans un véritable humanisme le rôle individuel de chacun de ses membres, d'autre part de rester, quant à lui, sereinement hors du temps et des querelles.  

Cette conception de l'ordre était rigoureusement conforme aux principes de la Franc-Maçonnerie Universelle, tels que la Grande Loge de France devait les formuler en 1966 :  

« La Franc-Maçonnerie est un ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la Fraternité.
Elle constitue une alliance d'hommes libres et de bonnes mœurs, de toutes races, de toutes nationalités et de toutes croyan­ces.
La Franc-Maçonnerie a pour but le perfectionnement moral de l'humanité.
A cet effet, les Francs-Maçons travaillent à l'amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel que sur le plan du bien-être matériel.
Les Francs-Maçons se reconnaissent comme Frères et se doi­vent aide et assistance, même au péril de leur vie. Ils doivent, de même, porter secours à toute personne en danger.
Dans la recherche constante de la vérité et de la justice, les Francs-Maçons n'acceptent aucune entrave et ne s'assignent aucune limite.
Ils respectent la pensée d'autrui et sa libre expression.
Ils recherchent la conciliation des contraires et veulent unir les hommes dans la pratique d'une morale universelle et dans le respect de la personnalité de chacun.
Ils considèrent le travail comme un devoir et un droit.
Les Francs-Maçons doivent respecter les lois et l'autorité légitime du pays dans lequel ils vivent et se réunissent librement.
Ils sont des citoyens éclairés et disciplinés et conforment leur existence aux impératifs de leur conscience.
Dans la pratique de l'Art, ils veillent au respect des règles traditionnelles, us et coutumes de l'Ordre.
Les Francs-Maçons, dans la poursuite commune d'un même idéal, se reconnaissent entre eux par des mots, signes et attouche­ments qu'ils se communiquent traditionnellement en Loge au cours des cérémonies initiatiques.
Ces mots, signes et attouchements, de même que les rites et les symboles font l'objet d'un secret inviolable et ne peuvent être communiqués à quiconque n'a pas qualité pour les connaître.
Chaque Franc-Maçon est libre de faire ou de ne pas faire état de sa qualité, mais il ne peut dévoiler celle d'un Frère.
Les Francs-Maçons s'associent entre eux pour constituer, conformément à la tradition maçonnique, des collectivités autono­mes qui prennent le nom de Loges.
Toute Loge se gouverne conformément aux décisions prises par la majorité des Maîtres-Maçons réunis en Tenue d'Obligation, mais elle ne peut s'écarter des principes généraux de la Franc- Maçonnerie ni des lois de l'Obédience à laquelle elle appartient.
Les Loges se groupent en Grandes Loges, Puissances natio­nales et indépendantes, gardiennes de la Tradition, exerçant juri­diction exclusive et sans partage sur les trois grades de la Franc- Maçonnerie symbolique : Apprenti, Compagnon et Maître-Maçon.
Les Grandes Loges se gouvernent conformément aux prin­cipes traditionnels de l'Ordre Universel, à leurs propres constitu­tions et aux lois qu'elles se sont régulièrement données.
Elles respectent la souveraineté et l'indépendance des autres Puissances maçonniques et s'interdisent toute ingérence dans leurs affaires intérieures.
Elles entretiennent entre elles des relations nécessaires à la cohésion de l'Ordre Universel.
Elles s'abstiennent de délivrer patente à des Loges hors de leur territoire national, sauf dans les pays où il n'existe pas de Puissance Maçonnique régulièrement constituée.
Elles concluent librement des traités et des alliances frater­nelles entre elles, mais ne reconnaissent aucune autorité maçon‑
nique nationale ou internationale supérieure à la leur.
Elles arrêtent souverainement leur réglementation et assurent seules leur administration, leur justice et leur discipline intérieure.
Ainsi est maintenu le caractère universel de l'Ordre Maçonnique dans le respect de la personnalité de chaque corps maçonnique national, dans celui de l'autonomie de chaque loge et dans celui de la liberté individuelle de chaque Frère afin qu'entre tous les Francs- Maçons règnent l'Amour, l'Harmonie et la Concorde. »

     

DECLARATION DE PRINCIPES DE LA GRANDE LOGE DE FRANCE    (5 décembre 1953)  

I. — La Grande Loge de France travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers.  

II. — Conformément aux traditions de l'Ordre, Trois Grandes Lumières sont placées sur l'autel des Loges : l'Equerre, le Compas et un Livre de la Loi sacrée.  

Les obligations des Maçons sont prêtées sur ces trois Lumières.  

III. — La Grande Loge de France proclame son indéfectible fidé­lité et son total dévouement à la Patrie.  

IV. — La Grande Loge de France ni ses Loges ne s'immiscent dans aucune controverse touchant à des questions politiques ou confessionnelles. Pour l'instruction des Frères, des exposés sur ces questions, suivis d'échange de vues, sont autorisés. Toutefois, les débats sur ces sujets ne doivent jamais donner lieu à un vote, ni à l'adoption de résolutions, lesquels seraient susceptibles de contraindre les opinions ou les sentiments de certains Frères.  

V. — En ce qui concerne les principes autres que ceux définis ci-dessus, la Grande Loge de France se réfère aux » Anciens Devoirs »,notamment quant au respect des traditions de la Franc- Maçonnerie et quant à la pratique scrupuleuse et sérieuse du Rituel et du Symbolisme en tant que moyens d'accès au contenu initiatique de l'Ordre.

 

Source : www.ledifice.net

 

Lire la suite

Esquisse Historique de la Franc-Maçonnerie en général et de l’Ecossisme en particulier (1)

29 Décembre 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

INTRODUCTION

Quelques années avant la guerre de 1939-1945, la Grande Loge de France publiait, sous le titre « La Franc-Maçonnerie écossaise » une brochure destinée à la plus large diffusion.

Largement inspiré des travaux du Frère Albert LANTOINE, ce travail était signé par deux autres Maçons éminents, Michel DUMES­NIL de GRAMONT, alors Grand Maître, et Antonio COEN, futur Grand Maître.

Cette brochure avait pour objet « de renseigner brièvement les lecteurs de bonne foi sur les origines, l'histoire, les principes et l'activité réelle d'une institution en butte depuis si longtemps à des calomnies qui, pour être d'une absurdité parfois criante, n'en trou­blaient pas moins beaucoup d'honnêtes gens. »

L'étude solide et claire, aujourd'hui épuisée, comportait trois titres :

La Franc-Maçonnerie au XVIII° siècle,

La Franc-Maçonnerie au XIXe siècle,

La Franc-Maçonnerie et l'heure présente.

Elle fut rééditée en 1952, et complétée par un appendice qui reprenait le discours prononcé le 15 avril 1945 par le Grand Maître Dumesnil de Gramont, parlant, au nom du Comité de Réorganisation de l'Obédience écossaise, devant les Délégués des Ateliers alors reconstitués un à un, après de sérieuses enquêtes.

Un quart de siècle et plus après ce long et beau discours, la Grande Loge de France a le droit et le devoir de procéder à un nou­vel examen de la situation, d'établir un nouveau bilan, de refaire le point.

Elle a chargé de cette tâche sa Commission d'Histoire et de Documentation, créée précisément l'année où paraissait la dernière édition de la brochure de base que nous ont léguée deux de nos Grands Maîtres les plus prestigieux.

Il est possible, maintenant, de bénéficier d'une documentation précieuse, de reculer les limites qui séparent la certitude de l'hypo­thèse, et celle-ci de la fabulation. En d'autres termes, l'ouvrier de bonne foi peut dessiner en traits pleins les grandes lignes de l'his­toire, les compléter par un pointillé plus ou moins serré et même marquer des repères possibles pour orienter les recherches ulté­rieures.

S'il reste toujours des terres inconnues, elles méritent de ten­ter de plus en plus de découvreurs dignes de ce nom, historiens de profession ou amateurs éclairés, pour le plus grand profit intellec­tuel des hommes de bonne volonté.

C'est à eux tous que nous dédions ce nouvel essai inspiré des travaux les plus récents et entrepris en toute bonne foi.

LES ORIGINES DE L'ORDRE MAÇONNIQUE ET SA LONGUE GESTATION

Une date importante dans l'histoire de la Maçonnerie univer­selle : le 24 juin 1717, jour de la Saint-Jean-Baptiste, quatre loges de Londres décidaient de se fédérer en Grande Loge, et élisaient comme Grand Maître un gentilhomme et comme Grands Surveillants un charpentier et un militaire.

L'Ordre maçonnique était donné comme une « très ancienne et très vénérable Confrérie », dont les obligations, règles, etc. (on disait charges, régulations, etc.) devaient être refondues.

Il était, notamment, question des vieilles Constitutions gothi­ques (Old Gothic Constitutions).

Pour Anderson lui-même, chargé, avec quatorze frères érudits, de la rédaction ne varietur des Constitutions à observer par toutes les loges (for the Use of the Lodges), les origines en remontaient à Adam, et, plus précisément, à l'an 4003 avant l'ère chrétienne.

La franc-maçonnerie moderne se reconnaît dans de nombreu­ses sociétés, confréries ou fraternités anciennes, constituées par des constructeurs de métier, groupés très tôt en organisations qui pouvaient compter des frères ouvriers « opératifs » et des frères membres honoraires dits « spéculatifs ». Mais elle revendique au même titre une autre tradition qui remonte à la plus haute antiquité. On peut dire sans risque d'erreur grave que la Franc-Maçonnerie, présentée dans la Constitution de la Grande Loge de France comme

« un ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la Frater­nité », continue à la fois des sociétés de pensée et des sociétés d'action, dont l'histoire est rendue difficile par le secret qui consa­crait, dans un monde souvent hostile, leur cohésion et leur frater­nité, et constituait leur « ressort principal ».

Sans négliger les multiples légendes qui ont pu inspirer à la fois et la pensée et l'action et desquelles l'histoire approfondie se rapproche souvent, nous mentionnerons quelques faits solide­ment établis qui permettent à notre construction de ne pas être un château de cartes.

Le savant Elias Ashmole écrit dans ses mémoires : « le 26 octobre 1646 à 4 heures de relevée, j'ai été créé franc-maçon à Warrington, dans le Lancashire, avec le Colonel Henri Mainwaring de Karincham, dans le Cheshire. »

En remontant dans le temps, et malgré la malencontreuse des­truction par le feu des documents utilisés par Anderson, destruc­tion décidée « pour éviter qu'ils ne tombent entre des mains étran­gères », quelques lueurs apparaissent et jalonnent notre route. Men­tionnons les statuts des associations de tailleurs de pierre réunis à Klagenfurth en 1628 et, antérieurement déjà à Edimbourg (loge de l'église Sainte-Marie) en 1598, à Cologne en 1535, à Londres (?) en 1492 (Polykronikon) , à Ratisbonne (Regensburg) en 1459, en Angleterre vers 1430 (manuscrit Cooke) , en Ecosse vers 1390 (manuscrit Regius) , à York en 1352, à Strasbourg vers 1330.

Nous pouvons retenir aussi des condamnations prononcées, avant celle du pape Clément XII en 1738. En particulier, le Concile d'Avignon en 1326 fulmine l'excommunication contre les confréries qui sont désignées comme implantées dans les provinces, groupant des nobles et des roturiers, se réunissant chaque année, élisant leurs dirigeants, et dont les membres qui se disent « frères » por­tent des décors vestimentaires particuliers, se font des signes de reconnaissance, s'engagent par serment à s'entraider mutuelle­ment, etc.

Après la constitution de la Grande Loge de Londres, qui devient vers 1730 la Grande Loge d'Angleterre, l'ordre maçonnique va se développer dans le monde, couvert par un secret devenu moins opa­que et, chose très importante, avec une relative tolérance de fait, les Old Charges n'ayant pas repris la rédaction traditionnelle qui, d'après le manuscrit Cooke, imposait « d'abord et surtout d'aimer Dieu, la Sainte Eglise et tous les Saints » et, d'après Anderson lui- même, obligeait les maçons à pratiquer la religion du pays où ils travaillaient. Cet assouplissement permettait aux frères anglais d'éviter dans leurs loges ce que nous appellerions une « chasse aux sorcières ». Mais il risquait d'opposer aux frères protestants les tenants des « devoirs » laissés dans l'ombre, et cela surtout après la condamnation pontificale. En effet il se produira en 1753 une divi­sion déchirante entre les « modernes » andersoniens et les « an­ciens » conservateurs, scission qui ne trouvera de dénouement paci­fique qu'à la faveur de la guerre contre Napoléon (1813).

LA FRANC-MAÇONNERIE FRANÇAISE  DANS LA PREMIERE MOITIE DU XVIIIe SIECLE

La première loge française bien connue est le Louis d'Argent qui reçut patente de la Grande Loge de Londres le 3 avril 1732. Elle avait très probablement été fondée en juin 1726 par des officiers irlandais au service du Roi de France et prit plus tard le titre distinctif de Saint Thomas.

Si le comte de Darwentwater, élu le 27 décembre 1736, a été considéré, vers 1910 et depuis, comme le premier Grand Maî­tre de la Grande Loge de France, des documents découverts récem­ment parlent de deux prédécesseurs, le baronnet écossais James Hector Mac Leane, et peut-être, avant celui-ci, le duc Philippe de Wharton qui, après avoir été Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1722-23, vécut à Paris en 1728-1729.

Ce qu'il convient de remarquer, c'est que les obligations fixées à leurs membres par les diverses Grandes Loges étaient sensible­ment les mêmes, sans qu'on puisse déceler la moindre trace de pression dogmatique. Le Grand Maître Mac Leane est connu, par exemple, pour avoir promulgué en France les Constitutions colla­tionnées pour la Grande Loge de Londres par le pasteur Anderson entre 1721 et 1723. Mais celles-ci devaient être rééditées, avec quelques changements, à Londres même.

Le New Book of Constitutions présenté en 1738 par Anderson apporte deux précisions importantes :

— la première, c'est que la Maçonnerie universelle compte alors cinq obédiences indépendantes de Londres et saluées comme telles, à savoir celles d'York, d'Ecosse, d'Irlande, de France et d'Italie ;

— la deuxième, c'est que les obligations portent la nécessité pour le maçon d'être un vrai noachide, rétablissant ainsi un devoir traité en 1723 par prétérition, ce qui permit, nonobstant le titre Concerning God and Religion et le toast rituel God bless the Craft, de parler de liberté absolue de conscience et de sous-entendre la négation de Dieu, ce qui est, pour l'époque du moins, un fâcheux contresens historique.

Quoi qu'il en soit, vingt ans après la maçonnerie londonienne, c'est en 1737 que la maçonnerie parisienne sort vraiment de l'ombre. C'est l'année du célèbre discours de Ramsay, homme de lettres écossais converti par Fénelon, de la présence en loges de divers grands personnages comme le duc de Villeroy, le duc d'Antin, le comte de Tressan, le moment aussi où les rapports de police com­mencèrent à parler de l'Ordre, ainsi que diverses correspondances privées. Le cardinal Fleury modère le zèle de Ramsay. Les premiè­res interdictions sont promulguées, mais appliquées avec plus ou moins de rigueur suivant le rang social. C'est aussi vers ce temps que vont se faire jour des tendances nouvelles, peut-être, comme le pense Lindsay, pour se prémunir contre la condamnation que le pape Clément XII va fulminer en 1738.

NAISSANCE DE L'ECOSSISME

Le grade de Maître Ecossais existait en Angleterre depuis 1730 environ. Il y avait des Scotch Mason's Lodges dès 1733 à Londres, dès 1735 à Bath. Anderson et d'autres avaient souligné le rôle joué

par l'Ecosse dans la « conservation des anciens mystères » et il subsistait une tradition diffuse en Grande-Bretagne.

Ce n'est guère que vers 1740 que le « grade excellent » appa­raît en France. Les « Ordonnances générales » votées par la Grande Loge après l'élection du nouveau Grand Maître le Comte de Cler­mont (27 décembre 1743) , soumettent ces maîtres au niveau de l'égalité commune pour « cimenter l'union et l'harmonie qui doivent régner dans la Franc-Maçonnerie ».

Une loge écossaise existe à Bordeaux en 1745. Une autre est signalée à Paris dans un rapport de police en mars 1746. On les appellera bientôt des « loges rouges », l'épithète de « bleues » étant réservée aux loges symboliques, d'après la couleur de l'écharpe ou du sautoir porté par leurs membres.

Il est possible que cette maçonnerie brillante ait été diffusée, au moins partiellement, par des partisans des Stuarts. C'est cepen­dant à Bordeaux, liée à l'Angleterre par des raisons de « sols et de deniers », qu'elle va se développer. La loge écossaise fon­dée dans cet Orient par Etienne Morin s'érigeant en Mère-loge donne naissance à diverses filles, notamment, le Zef mars 1749, à une loge de Maîtres Ecossais établie au Cap Français dans l'île de Saint-Domingue. La patente qui constitue cette loge utilise des titres et formules qui rappellent d'une part ceux qu'emploie Anderson en 1721 et aussi ceux qui figurent dans les loges de Scots Masters Masons comme celle de Bath. Ajoutons que si les divulgations de Pritchard dans sa Masonry dissected (1730) se limitent à faire allu­sion à la construction du premier temple de Jérusalem par l'archi­tecte Hiram, la maçonnerie écossaise, telle qu'elle apparaît dans le premier ouvrage qui cite comme un quatrième grade celui de Maître Ecossais (1745), rapporte cette maçonnerie nouvelle à la recons­truction du temple par Zorobabel au retour de Babylone. Mais il s'y ramifie très vite une excroissance d'assertions dont Lantoine a réduit à rien l'historicité, mais qui a fourni, en leurs temps et lieu, les matériaux d'une rutilante édification devant laquelle le Rit sera obligé de prendre des mesures de protection.

Ainsi l'écossisme qui était apparu en Angleterre vers 1730 et s'était implanté en France dans la décennie suivante y avait trouvé un terrain éminemment favorable. Il constitua, en partant d'une maçonnerie bleue jugée trop plébéienne ou terre à terre, comme une chevalerie nouvelle, une chevalerie de l'épée. De son côté, dès 1755, la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Paris dite de France, pour employer son titre officiel, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, reconnaît et entérine l'écossisme. Par exemple, elle entretient des relations fraternelles avec la Mère Loge de Bordeaux. Elle l'appellera même, en 1762, la Grande Loge Ecossaise.

Au moment où le fondateur de celle-ci, Etienne Morin, part pour les Iles, la Grande Loge de France le constitue Inspecteur de toutes les Loges d'Amérique sous domination française (27 août 1761) . Cette patente, dont divers documents conservés à la Bibliothèque nationale confirment indubitablement l'existence, émane concur­remment de la Grande Loge de France et d'un Grand Conseil établi auprès d'elle et régentant les « grades éminents ». Notons que ce Grand Conseil est présidé par Chaillon de Jonville, déjà subs­titut général du Grand Maître Comte de Clermont et qui le restera jusqu'à la mort rie celui-ci en 1771. Ce qu'il faut souligner égale­ment, c'est que Morin, tombé en 1762, soit en pleine guerre de Sept Ans, aux mains des Anglais se voit confirmer son pouvoir par le comte Ferrers, Grand Maître de la Grande Loge d'Angleterre ander­sonienne. S'il en était besoin, l'abrogation ses pouvoirs le 17 oc­toble 1766 par la Grande Loge, dont le Collège des Grands Officiers avait été renouvelé dans l'intervalle, en prouverait à elle seule l'existence, dont il est curieux qu'on ait longtemps et souvent cher­ché à la nier.

L'écossisme, dont les grades se sont multipliés au point que le Frère Moêt, secrétaire du comte de Saint-Florentin, n'en possède pas moins de 60, connaît en France une période de stagnation au cours de laquelle il se développe en Allemagne de façon extraor­dinaire sous couleur de « rectification ». C'est alors qu'apparais­sent deux grades terminaux et en quelque sorte parallèles, celui de Kadosch et celui d'Ecossais de Saint-André (1761-1765).

Une Grande Loge Ecossaise apparaît également à Lyon, auréolée d'une Souveraine Loge des Chevaliers de l'Orient et d'un Conseil des Chevaliers de l'Aigle Noir. J.-B. Willermoz en est l'âme.

Sous l'autorité du Substitut général Chaillon de Jonville, la Grande Loge avait connu une période brillante, en dépit d'un conflit de personnes entre Pény, maître de la loge Saint-Martin et Lacorne, maître de la loge de la Trinité et nommé par le comte de Clermont substitut particulier.

Mais d'autres rivalités se firent jour après la mort de Lacorne (1762) et comme d'autre part le comte de Clermont était assez mal en cour pour des raisons politiques, il ne faut pas s'étonner de voir une douzaine de maîtres parisiens exclus de la fraternité et les assemblées interdites par mesure de police au printemps 1767.

Réunis chez le doyen Puisieux à la mort du comte de Clermont (16 juin 1771) , les maîtres de Paris, y compris ceux qui avaient été exclus, cherchent un moyen de redonner à l'Ordre la force et la vigueur perdues. Ils parviennent à faire accepter la Grande Maî­trise au duc de Chartres, futur duc d'Orléans, avec le duc de Mont­morency-Luxembourg comme administrateur général. Mais en 1773 celui-ci irrité de la prépondérance que les Statuts de la Grande Loge de France accordaient aux Maîtres de loge parisiens, érigea en Grande Loge Nationale une Assemblée principalement composée de députés des Loges de province et des Loges militaires, venus à Paris pour assister à l'installation du Grand Maître. Entre le 5 mars et le 24 mai 1773 se tinrent huit séances solennelles qui aboutirent à la constitution, sous le nom de Grand Orient de France, d'une puissance maçonnique solidement structurée, et suf­fisamment garantie par le prestige de ses chefs, aussi bien du duc de Chartres, fait Sérénissime Grand Maître, que du duc de Mont­morency-Luxembourg, son très illustre Administrateur général. Bien qu'on le nommât parfois encore substitut, il ne s'agit plus d'un Grand Maître Adjoint, mais d'un véritable Président de fait, d'au­tant que de nombreux Grands Officiers et Officiers d'Honneur appartenaient à sa propre loge, laquelle portait le titre distinctif et significatif de Saint Jean de Montmorency-Luxembourg.

LA DUALITE DES OBEDIENCES

Le Grand Orient de France se dit « la seule et légitime Grande Loge ». Mais en face de lui la plupart des maîtres de Paris préten­dent se maintenir en Grande Loge de France (ou de Clermont) et contre ce qu'ils appellent un « schisme ». Mais s'ils ont raison en droit, leur position n'est pas matériellement très solide, car on peut leur reprocher d'avoir surtout voulu défendre l'inamovibilité des maîtres de loges ; et d'autre part elle ne l'est pas politiquement beaucoup plus, étant donné la personnalité des dirigeants du Grand Orient. Fait significatif : plusieurs des signataires de la circulaire de protestation, et notamment le Garde des Sceaux Duret, furent incarcérés au Châtelet pendant une dizaine de jours-pour « affaire de franc-maçonnerie », peut-être, comme l'affirme le frère Feuillette, historien du Grand Orient, à la suite d'une lettre de cachet. Le même auteur assure que la création du Grand Orient fut particuliè­rement favorable au développement des doctrines démocratiques. Mais les réfractaires, par la plume du Grand Orateur Gouillard, y voyaient au contraire le « despotisme le mieux caractérisé, tous les pouvoirs résidant en fait dans la seule Chambre d'Administration ». Ils protestaient aussi et contre l'obligation pour les loges consti­tuées de se faire intégrer moyennant paiement d'un droit de 120 livres et contre le « mot du guet » institué pour empêcher les réfractaires d'assister aux réunions des loges intégrées (mot de semestre) .

Il ne semble pas que la dualité des obédiences ait nui au déve­loppement de l'Ordre entre 1773 et 1789. Compte tenu de la santé fragile d'un certain nombre de loges, on peut accorder un certain crédit aux chiffres fournis par diverses sources qui confluent dans l'ensemble. En 1771 le nombre des loges était de 164, soit 71 à Paris, 85 en Province, 5 aux colonies, 1 à l'étranger et 2 ambulantes. A la veille de la Révolution, le Grand Orient accuse le chiffre de 629 : 63 pour Paris, 442 pour la Province, 38 pour les colonies, 69 militai­res et 17 à l'étranger. Quant à la Grande Loge, elle comptait 376 loges, dont 129 à Paris et 247 en province.

La dualité des obédiences ne nuisit pas davantage au dévelop­pement de l'Ecossisme jusqu'à la veille de la Révolution. Ni la Grande Loge de Clermont, ni jusqu'en 1787 le Grand Orient de France ne prétendirent en effet régenter les Hauts Grades. Nombre de loges de l'un et l'autre bord se coiffèrent librement d'un Chapi­tre. Le Grand Orient conclut des Concordats en 1776 avec les Direc­toires Ecossais du Régime rectifié, en 1781 avec la loge parisienne du Contrat social, Mère Loge Ecossaise de France, en reconnais­sant à celle-ci « la faculté d'affilier aux Grades dont elle [était] en possession les Loges régulières de la constitution du Grand Orient ». L'Ordre des Philalèthes de Savalète de Lange, le Rit Pri­mitif de Narbonne du Marquis de Chefdebien, et tant d'autres, purent se développer librement. En 1787 seulement, après que l'Ordre Royal d'Ecosse établi en 1763 à Edimbourg eut patenté un Chapitre à Rouen, le Grand Orient entreprit de régenter les Hauts Grades et institua un Rit français, ou Rit moderne en sept degrés ; mais il ne prit pas alors de mesures de coercition pour l'imposer.

Mais on voit apparaître aussi une tendance très nette à l'action dans le « monde profane », qui ne se traduit guère en France que dans le choix de titres évocateurs comme ceux de Contrat social, de Démocratie, d'Egalité, de Fraternité et de Liberté. C'est en Alle­magne qu'on a pu situer le point de départ d'une « déviation ». Nous dirions plutôt un gauchissement vers une action politique et vers une pensée mystique, qui s'accompagnait, et sans doute par souci d'efficacité, d'un renforcement du secret, l'occulte se superposant à l'occultisme. Mais ni l'Illuminisme de Weishaupt, ni les doctrines de Swedenborg ne prirent racines en France où, en revanche, s'im­plantèrent mieux qu'ailleurs les « loges militaires » et les « loges d'adoption ».

LOGES MILITAIRES

La première loge militaire dont l'existence soit certaine remonte à 1732 et se rencontre en Irlande. En France, cinq Loges régimentaires figurent, dès 1744, au Tableau de la Grande Loge.

Ces loges sont généralement créées à partir d'une patente per­sonnelle et elles portent le plus souvent soit le nom de la « loge mère » de leur fondateur, soit celui de leur unité.

Leur nombre s'accroît très rapidement après la constitution du Grand Orient au point qu'on en rencontre dans ses « états » environ une pour trois unités. Mais il s'en trouve également qui restent indépendantes.

Il arrive, comme à Châteaudun, qu'une loge militaire crée dans sa garnison une loge bourgeoise qui subsiste après le départ des militaires. Mais l'inverse peut également se produire. Et dans certains cas, comme à Carcassonne, il y a fusion entre la loge mili­taire et la loge civile, ce qui est possible dans les cas de recru­tement militaire local.

L'ouvrage récent d'A. Le Bihan donne une liste de 99 loges militaires constituées ou reconstituées par le Grand Orient avant 1789, dont 4 pour Paris, et il en cite 25 qui n'entrèrent pas en rela­tion avec lui, notamment la loge de Beauffremont Dragons dont le vénérable était le capitaine de Varennes et la Militaire de Saint- Jean sous le marquis de Maupeou.

On n'est pas peu surpris de voir se constituer en 1793 même, à l'Orient de la Légion Franche Etrangère, un atelier au titre distinc­tif de Liberté, Egalité, Fraternité, inspiré peut-être des idées que nous allons voir diffusées par des Maçons écossais et véhiculées hors de nos frontières. Mais c'est le premier Empire qui constituera l'Age d'or des loges militaires. Il s'en constitua même, sur les pon­tons anglais, parmi les soldats et marins prisonniers de guerre, comme le futur Grand Commandeur Jean-Pons Viennet.

LOGES D'ADOPTION

La Constitution d'Anderson n'admet pas les femmes dans l'Or­dre maçonnique. Assez vite cependant, celui-ci excite la curiosité féminine, et c'est par une femme, la célèbre Carton, de l'Opéra, que le Lieutenant de Police Hérault put connaître et divulguer en décem­bre 1737 le « Secret des Freys-Maçons ». Des sociétés féminines ou mixtes parfois fort fantaisistes se constituèrent comme l'Ordre de la Félicité, ou ceux de la Mouche à miel, des Fendeurs et des Ten­deuses, des Chevaliers et des Chevalières de l'Ancre ou de la Rose. Il était impossible, au siècle des salons, de résister au courant. Comme il arrive souvent, c'est par des rapports de police qu'au moins depuis 1744 nous trouvons trace des « frimaçonnes », avec des détails assez peu édifiants. A. Lantoine en parle comme de

« jeux innocents ». Certaines loges masculines, comme la Candeur, les Neuf Sœurs, le Contrat social s'agrégèrent sous le nom de

« loges d'adoption » des loges de femmes, avec rituel spécial dont quelques-uns nous sont parvenus. En 1774, le Grand Orient léga­lisait l'institution.

L'essentiel de l'activité de ces loges est constitué par des œu­vres d'assistance. Mais il est vraisemblable qu'au cours des tra­vaux et des divertissements en apparence futiles, des idées comme celles de Rousseau, de Voltaire ou de Beaumarchais faisaient leur chemin, ce que Louis XVI appelait, et en cela il était assez clair­voyant, une « folie intellectuelle ». La reine elle-même semble s'y être intéressée d'assez près.

Mme Helvétius tint le maillet dans la loge Les Neuf Soeurs et, dans les années qui précédèrent la Révolution, la duchesse de Bour­bon doublement sœur du duc d'Orléans, et mère du duc d'Enghien, était Grande Maîtresse de la Maçonnerie d'adoption.

L'ORDRE SOUS LA REVOLUTION

La Franc-Maçonnerie française, divisée d'abord par des ques­tions de personnes, ensuite par l'existence de deux puissances en compétition plus ou moins ouverte, a subi dans son ensemble et dans ses différents membres des épreuves égales et rudes. Si les maçons n'avaient pas eu, au siècle des Lumières, de doctrine com­mune en matière de politique, mais seulement une tendance huma­niste, libérale et jusqu'à un certain point contestataire (cf. par exem­ple le comte de Clermont et le duc d'Orléans), ils se rencontraient, le plus souvent, dans une opposition à peu près constante à la monarchie absolue. Ils ne tarderont pas à se trouver en conflit d'idéologie dès l'ouverture des Etats Généraux. C'est ainsi que le Grand Maître duc d'Orléans soutient le vote par tête et son adminis­trateur général le duc de Montmorency-Luxembourg le vote par ordre.

Même opposition entre les frères « aristocrates » et les frères « sans-culotte ». On en rencontre beaucoup d'exemples. Un grand nombre des émigrés avaient fait partie des loges, tant à Paris qu'en province. D'autres frères étaient d'ardents révolutionnaires.

Comme dans les guerres civiles de Grande-Bretagne, on trouve donc des frères aussi bien dans le camp des montagnards que dans celui des royalistes. Mais le trait le plus commun qu'il soit possi­ble de discerner en eux est le courage civique et le courage tout court. Si l'attitude du Grand Maître sous la Convention lui valut d'être répudié par les Frères dont il s'était désolidarisé, il faut convenir que le danger qui le menaçait était bien susceptible de lui inspirer une résolution désespérée, et que son courage devant la guillotine peut encore lui valoir une sympathie rétrospective.

La mère loge de rite écossais philosophique Le Contrat Social, dont, comme nous l'avons dit, le nom était déjà un programme, dif­fuse dès le début de 1791 plusieurs circulaires dans lesquelles on trouve réunis pour la première fois les mots de liberté, d'égalité et de fraternité qu'elle qualifie de « devoirs civiques », et elle met les Frères en garde contre la violence d'où qu'elle vienne, qui n'a plus rien de maçonnique. Une de ces circulaires fut traduite en alle­mand par le frère Dietrich, maire de Strasbourg, et diffusée par le frère Lemaire, capitaine à l'armée du Rhin, avec l'aide d'autres frè­res appartenant à des loges militaires.

Les travaux des loges subissent évidemment des perturbations graves sous la Convention. Beaucoup d'entre elles pratiquent cepen­dant, comme il est souvent arrivé par la suite dans l'histoire, une Maçonnerie de la pénombre et du silence qui garde le feu sous la cendre. Ainsi à Toulouse où on signale l'initiation « d'une partie de 1'Etat-Major », à Marseille où, dans la loge La Parfaite Sincérité, le frère Joseph Clary présente son futur gendre Joseph Bonaparte et l'ami de celui-ci, Antoine Saliceti, Commissaire aux Armées ; à

Lyon où la plupart des Ecossais de rit rectifié, après avoir pris parti contre l'Eglise romaine, mais aussi contre le clergé constitutionnel, trouvent la mort comme Antoine Willermoz ou doivent s'exiler comme son frère Jean-Baptiste ; à Paris enfin. Ici, l'activité maçon­nique est interdite pour « modérantisme », mais elle se poursuit cependant au sein de la loge des Amis de Sully devenue La Monta­gne, par exemple, mais surtout au Centre des Amis autour du véné­rable Alexandre Roëttiers de Montaleau qui sut maintenir le flam­beau dans les pires circonstances.

LE REVEIL : CONCORDAT DE 1799

Après la Terreur, les deux obédiences françaises regroupent les éléments qui peuvent reprendre quelque activité. Un Concordat est conclu le 21 mai 1799, sanctionné par le Grand Orient le 23 mai et par la Grande Loge le 3 juin. Il prévoit la fusion des deux Obé­diences sous le titre de Grand Orient de France, la suppression de l'inamovibilité, mais la possibilité pour les Vénérables qui en avaient été investis par leur loge de garder leurs fonctions pendant 9 ans encore. Le frère Roëttiers, élu Grand Vénérable et non Grand Maître, appartient à l'Ecossisme comme membre des Philalèthes qui se réunissent à leur tour ainsi que le Chapitre d'Arras resté jusque-là indépendant et le Grand Orient peut déclarer « irrégu­liers » tous les autres corps et se proclamer « seul et unique délé­gué en France de la Grande Loge d'Angleterre ». Il s'agit évidem­ment, de la Grande Loge des « Modernes ». Restaient cependant à l'écart encore le Rite d'Hérédom (H.R.M.) de Kilwinning avec son Grand Chapitre de Rouen et divers Ateliers ou groupes d'Ate­liers dispersés. Mais c'est par le « pont américain » que vont reve­nir des frères séparés qu'on ne reconnaîtra pas sans quelque gêne dans la grande famille.

L'ORGANISATION DU RIT ECOSSAIS EN AMERIQUE ET SON RETOUR EN FRANCE

Le vieil écossisme avait été porté de bonne heure en Amérique et peut-être, si l'on en croit Reghellini et Thory, par des Ecossais eux-mêmes. Il y avait été, par la suite, organisé ou réorganisé par Etienne Morin, porteur d'une patente de la Grande Loge de France et de son Grand Conseil présidé, comme elle en fait, par Chaillon de Jonville. Morin avait reçu d'autre part à Londres où il avait été conduit en captivité pendant la Guerre de Sept Ans, une commission analogue du comte Ferrers, Grand Maître de la Grande Loge d'Angleterre. Resté en relations constantes avec la Grande Loge de France, il visite une quinzaine d'Orients où il délivre des certificats, reçoit et transmet des requêtes et au besoin établit des ateliers. Il fait de même en territoire anglais, comme nous allons le voir. Nous avons déjà vu qu'à la faveur des désordres qui devaient aboutir à une suspension de plusieurs années, la Grande Loge avait relevé Morin de ses prérogatives, confiées à un certain frère Martin, ci- devant huissier rue Quincampoix, qui partait pour les Iles. Mais celui-ci semble s'être borné à créer une loge de la Vérité au Cap Français, loge que la Grande Loge, d'ailleurs, refusa d'abord d'inté­grer. C'est Etienne Morin qui continua d'exercer les fonctions de Député de la Grande Loge et de Grand Inspecteur Général pour l'Amérique. Pendant qu'en France la prolifération des degrés « supérieurs » aboutissait au chaos, il dotait l'Ordre maçonnique d'Amérique d'une organisation de Hauts Grades articulée sur la Maçonnerie bleue par une habile superposition de loges symboli­ques, de loges écossaises ou de perfection, de chapitres de Chevaliers d'Orient et de Conseils de Princes du Royal Secret, grade qui constituait vers 1770 le dernier degré de l'Ordre maçon­nique et qu'on peut assimiler comme tel à celui de Chevalier Kadosch institué en France et inconnu outre-Atlantique.

Mais, en même temps qu'à Paris la Révolution, avait éclaté ici la révolte des esclaves qui avait chassé les colons. Toute trace d'activité de Morin avait cessé sans que nous puissions savoir à la suite de quels événements, mais il avait préparé sa succession et l'avenir de l'Ordre. C'est ainsi que le comte de Grasse, marquis de Tilly, fils de l'Amiral de Yorktown et son beau-père Jean-Baptiste Marie de la Hogue ou Delahogue, propriétaire à Saint-Domingue, avaient tous deux été investis « à tous grades ». Ils trouvèrent refuge en 1796 à Charleston, en Caroline du Sud. D'autre part, en vertu de la patente qu'il tenait du Grand Maître Ferrers, Etienne Morin avait nommé en 1766 le Frère Henry Andrew Francken « Deputy Inspector General pour les possessions anglaises », avec pouvoir d'en constituer d'autres partout où ce serait nécessaire. Francken créait en 1767 une loge de perfection à Albany, dans la colonie de New York et nommait à son tour Inspecteurs Généraux adjoints les Frères Moses M. Hays et Hyman I. Long. A Charleston, celui-ci à son tour conférait ces titres aux Frères de Grasse et Delahogue. D'autres nominations avaient été prononcées dans l'in­tervalle, puisque, dès le 25 juin 1781, huit Inspecteurs Généraux adjoints créés par le jeu des cooptations pouvaient tenir un premier Chapitre Général à Philadelphie en Pennsylvanie.

A l'aube du XIXe siècle, le colonel John Mitchell et Frédéric Dal­cho, autre citoyen de l'Amérique indépendante, jetaient les bases d'un Suprême Conseil des Etats-Unis. Celui-ci, ouvert solennellement le 31 mai 1801, annonçait par circulaire du 4 décembre 1802 « aux Deux-Hémisphères » son existence officielle. C'est ce Suprême Conseil père qui nomma de Grasse-Tilly Grand Commandeur et Delahogue Lieutenant Grand Commandeur pour les Indes occiden­tales françaises. Il y avait, en Caroline du Sud comme en Angle­terre, deux Grandes Loges rivales, la Grande Loge des Anciens Maçons qui suivaient la tradition d'York, et la Grande Loge qui avait adopté la tradition anglaise et se nommait Grande Loge des Francs et Acceptés Maçons. Le Suprême Conseil intitula son rite Ancien Accepté, passant la truelle sur les différends, et on peut remarquer que si l'expression de Maçons anciens et acceptés fait penser sur­tout à cette dernière qualité, la suppression de la conjonction dans rite Ancien Accepté fait porter l'accent sur l'ancienneté, ce qui aura en France une importance certaine. Il s'agira moins de « l'ac­ceptation » des non-opératifs par les manuels que de leur ancien­neté honorable en face d'une obédience qui ne datait que de trente ans : le Grand Orient.

C'était déjà en vertu d'un principe analogue que le frère da Costa ou d'Acosta, fait par Morin (?)Inspecteur Général adjoint et réorganisateur au Cap Français de la loge au titre distinctif La Vérité, était entré en correspondance avec le Grand Maître du Grand Orient de France en vue d'établir des relations tant de la part de cette loge que d'un « Grand Conseil des Hauts Grades ». Il en re­çut une réponse d'attente très fraternelle : mais c'était en 1788...

C'est dans le même esprit que le comte de Grasse, revenu à Saint-Domingue au moment de la campagne du général Leclerc entreprit une démarche analogue en 1802. Mais c'est comme pri­sonnier de guerre et en Jamaïque qu'il fonda en 1803 le Suprême Conseil pour les Iles anglaises de l'Amérique.

REORGANISATION DE L'ECOSSISME EN FRANCE ERECTION DU SUPREME CONSEIL DE FRANCE
CONSTITUTION D'UNE GRANDE LOGE GENERALE ECOSSAISE

Sous le Consulat, le Grand Orient allait changer de politique. Jusque-là, il n'avait prétendu régir que les trois degrés symboliques. Laissant les Ateliers de sa juridiction pratiquer librement les Hauts Grades de leur choix, il traitait avec les Directoires, les Mères Loges Ecossaises, les Chapitres ou autres organismes dits « supérieurs » comme Puissance indépendante, mais d'égal à égal. En 1802, devenu, en quelque sorte, impérialiste avant l'Empire, il considère mainte­nant comme « irréguliers » et bannit de sa correspondance les

« Ateliers qui donneraient asile aux loges (sic) professant des rits étrangers à ceux reconnus par lui ». Cette mesure était peut-être dirigée contre le Rite Egyptien de Misraïm fondé par les frères Michel, Marc et Joseph Bédarride, mais ce ne fut pas précisé et la Loge de la Réunion des Etrangers, ayant protesté contre cette cir­culaire qu'elle considérait comme menaçant les grades écossais, fut rayée de la correspondance du Grand Orient. La réaction partit de la loge Saint-Alexandre d'Ecosse, loge très ancienne puisqu'elle avait été fondée en 1777 par la Grande Loge (de Clermont) sous le titre de Saint-Charles du Triomphe de la Parfaite Harmonie et avait reçu en 1783 du Grand Orient confirmation de sa patente.

Reprenant ses travaux le 22 août 1804 sous le maillet de son ex-Vénérable Louvain de Pescheloche, qui allait tomber au champ d'honneur â Austerlitz, cette loge entendit un exposé de son doyen, l'abbé d'Alès d'Anduze qui déclara : « Napoléon Bonaparte est maçon écossais. Notre rit a donc un droit certain à la protection qui émane du trône. » La loge élut, pour remplacer Pescheloche, Godefroi de la Tour d'Auvergne, considéré comme « digne descen­dant de Godefroi de Bouillon » et prit le titre de Mère Loge Ecos­saise du rite d'Avignon, laissé vacant par le sommeil de sa « sœur aînée », la loge du Contrat Social.

C'est à ce moment que le comte de Grasse revenait à Paris. Il avait été initié au Contrat social et Saint-Alexandre le reçut avec enthousiasme. Dans ce climat écossais, il exposa dans leurs gran­des lignes les structures de l'écossisme américain, conféra le 33e degré à l'abbé d'Anduze et à plusieurs autres Frères et constitua ainsi le Suprême Conseil de France dont il fut fait Grand Comman­deur. C'était le 22 septembre 1804.

La R\M\L\E\ (Respectable Mère Loge Ecossaise) Saint Alexandre d'Ecosse adressa à ce Suprême Conseil une supplique à l'effet d'être considérée comme « le cœur représentatif de la Maçonnerie Ecossaise en France », et avec son accord convia les députés des loges écossaises à ériger à Paris une Grande Loge Ecossaise. Celle-ci appela à sa tête comme Grand Maître le prince Louis Bonaparte et comme l'avait fait le Suprême Conseil de Char­leston, elle apprit la bonne nouvelle au « peuple maçon répandu sur les deux Hémisphères », par circulaire du Zef novembre 1804. L'unité de la franc-maçonnerie française était de nouveau rompue.

Les principaux Grands Officiers de la Grande Loge Générale Ecossaise étaient, avec le Grand Maître ad vitam Prince Louis Bona­parte, connétable d'Empire :

le Représentant du Grand Maître le comte de Grasse-Tilly ; les Grands Administrateurs le maréchal Kellermann,
le maréchal Masséna,
le comte Marescalchi, ministre des Affaires Etrangères du royaume d'Italie ;
les Grands Conservateurs : le général de division de Timburne­Thiembronne, comte de Valence,
le comte de Lacépède, membre de l'Institut, le maréchal Lefebvre ;
les Grands Surveillants le maréchal Sérurier, et l'ancien notaire Germain Hacquet, propriétaire à Saint-Domingue,
le Grand Secrétaire le frère Pyron, etc.

Coup sur coup, la Grande Loge Générale Ecossaise se réunit six fois entre le 27 octobre et le 5 décembre 1804.

Elle put ajouter à son titre celui de « Rit ancien », car elle était, par sa composition, vraiment représentative de « l'ancienne Maçon­nerie », par opposition au Rit moderne du Grand Orient.

Mais, contrairement à l'attente des Ecossais, Napoléon n'allait pas autoriser ce qui lui apparaissait comme un schisme. Il ordonna à la G.L.G.E. de fusionner avec le Grand Orient. Il demandait, en outre, un mémoire détaillé sur la question. Il fallait donc discuter pour établir un modus vivendi.

Les négociations furent conduites, pour le Grand Orient par Roettiers de Montaleau, Challan et Bacon de la Chevalerie, pour la Grande Loge Ecossaise par de Grasse, Kellermann et Pyron. Elles furent menées rapidement entre le 28 novembre et le 3 décembre, elles donnèrent lieu à un « Procès-Verbal d'adoption de l'Acte d'Union entre les deux rites et du Concordat qui y fait suite ». Les deux instances ratifièrent ces documents dans les jours qui suivi­rent et leurs dispositions, présentées à l'Empereur par Kellermanna et Cambacérès, furent acceptées sans changement. La GrandE Loge Générale Ecossaise était absorbée par le Grand Orient.

Lire la suite

Avec la Révolution, la plupart des loges disparaissent

28 Décembre 2012 , Rédigé par x Publié dans #histoire de la FM

Alors que la franc-maçonnerie s’épanouit tout au long du XVIII siècle, touchant de nouvelles classes de la société, la Révolutionva provoquer des frictions parmi les frères bourgeois, aristocrates ou militaires , mettant durement à l’épreuve la « fraternité ».

En 1738, l’ordre a son premier grand maître français , le duc d’ Antin, élu ou simplement choisi, peut-être grâce à l’ appui de Saint-Florentin et du duc de Richelieu . La maçonnerie commence à se diffuser en province , tandis qu’elle conquiert des couches de la petite bourgeoisie parisienne . A la mort du duc d’Antin (1743), Louis de Bourdon -Condé, comte de Clermont , est élu contre le prince de Conti et le maréchal de Saxe. Sa longue grande maîtrise (1743-1771) sera marquée par l’ épanouissement de l’Ordre, mais aussi par de profondes divisions. En 1771, la Grande Loge de France compte quarante et une loges à Paris , cent soixante-neuf en province, onze aux colonies , cinq à l’ étranger plus trente et une loges militaires. En 1771, il n’est guère de ville de quelque importance qui n’ ait ou qui n’ait eu sa loge. Celles-ci se mettant beaucoup plus vite en sommeil au XVIIIe siècle que de nos jours. Il semble que les éléments de diffusion de la maçonnerie aient été les maçons eux-mêmes et, plus particulièrement, ceux qui se déplaçaient beaucoup : militaires, marins, commerçants . L’organisation centrale de la maçonnerie est embryonnaire et le restera encore longtemps. Clermont, très populaire parmi les maçons, confie la gestion de l’ordre à ses « substituts généraux » dont certains, comme le banquier Baur, le « maître à danser » Lacorne et surtout le magistrat Chaillon de Joinville, ne manquent pas de valeur, mais tout simplement d’autorité.

La patrimonialité du premier maillet

Les maîtres de loge parisiens se rendent pratiquement indépendants par la pratique de la patrimonialité du premier maillet, tandis que les grandes loges provinciales font ce qu’elles veulent et, notamment, créent des ateliers sur tout le territoire français . Enfin, avec le développement de l’Ecossisme, il n’y a plus aucune unité rituelle. En 1758, La Grande Loge se scinde : c’est le schisme entre « lacornards » et « anti-lacornards » qui durera. En 1762, Chaillon de Joinville tente vainement de réconcilier les deux factions . Le 4 février 1767, celles-ci se heurtent, et le lieutenant de police Sartines interdit les tenues de la Grande Loge. Celle-ci se réunira plus avant la mort du comte de Clermont le 16 juin 1771. Les « ex-laconards » prennent langue avec le duc de Chartres et proposent son nom pour la grande maîtrise. Il s’ensuit une réconciliation entre les deux factions et le 24 juin, Chartres est élu Grand Maître et le duc de Luxembourg grand administrateur général. Le 27 décembre suivant, une nouvelle Grande Loge est installée. Le 5 avril 1772, le duc de Chartres acceptait la grande maîtrise. Une « commission des statuts » commença alors à fonctionner sous la direction du duc de Luxembourg qui, le 12 février 1773, approuva son travail . Le 5 mars, les délégués des loges de province se réunissent. C’est de cette assemblée qu’est sorti le Grand Orient . Très rapidement, elle se heurte à l’hostilité des maîtres de loge de Paris. Ceux-ci protestent d’abord contre la tenue de la réunion , puis après des injonctions, s’y associent. La situation se durcit lorsque, le 14 juin, sont acceptées les dispositions au terme desquelles « Le Grand Orient de France ne reconnaîtra désormais pour vénérable de loge que le maître élevé à cette dignité par le choix libre des membres de la loge ». Le 26 juin 1773, les statuts de l’ Ordre royal de la franc-maçonnerie en France « sont adoptés ». Au même moment quarante -six maîtres parisiens créent une nouvelle Grande Loge. C’est la Grande Loge nationale (ou Grande Loge de France, ou Grande Loge de Clermont 1773-1799). Il est difficile d’évaluer sa puissance . En 1778, elle annonçait cent vingt-neuf maîtres de loge à Paris, dont vingt-sept absents,et deux cent quarante-sept loges dans la province, les colonies et les loges militaires. Mais en 1789, la Grande Loge ne possède plus qu’une centaine de loges en activité . Elle se met en sommeil dès 1791 pour reprendre ses travaux le 17 octobre 1796. Par la suite, la Grande Loge ressuscitée n’eut plus les hommes capables de l’imposer socialement au Grand Orient de France.

Un Grand Orient très prospère

A l’inverse, de 1773 à la Révolution française , le Grand Orient de France, sous la direction nominale du duc de Chartres, mais de fait du duc de Luxembourg, connaît une ère d’ immense prospérité . A la veille de la Révolution, il possède quelque cinq cents loges et probablement une centaine de milliers de maçons. Tout ce qui compte dans la vie sociale à Versailles , à Paris, en province est ou a été maçon. Sous l’égide du Grand Maître travaillent des loges militaires, des loges d’adoption groupant des dames de très hautes noblesses, comme la duchesse de Bourbon, des loges navales, des loges coloniales. Grâce à une administration relativement solide, le Grand Orient réussit à maintenir un semblant d’autorité sur ce monde maçonnique. Il obtient que chaque loge, de création nouvelle ou ancienne , lui présente ses constitutions qui doivent être renouvelées. Bien entendu , toutes les idéologies ont pu s’y rencontrer . Socialement, 80 % de membres et du tiers état contre 15 % de nobles et 4 % d’ecclésiastiques (chanoines, curés et religieux en proportion inégal). Sauf au niveau épiscopal, il semble que les interdictions pontificales aient peu joué . Les nobles sont essentiellement militaires, non seulement dans les loges militaires, mais même dans les loges « bourgeoises ». Les grands noms ne manquent pas.

Pas de pauvres ni de juifs !

Quant au Tiers, il est dominé par les officiers royaux et les négociants. L’artisanat et la boutique sont très – souvent exclus… Car malgré le principe d’égalité, on cherche à « maçonner » entre gens du même milieu : loges « aristocratiques », négociantes ou « petites bourgeoises ». Les « pauvres » sont éliminés tout comme les comédiens (mais pas les musiciens ), les juifs mais pas les protestants (qui au contraire, jouent souvent un rôle majeur). Le monde littéraire et artistique est important et ne le sera jamais autant. On compte un millier d’auteurs estimables sur les six mille connus. La majorité des francs-maçons est indiscutablement « éclairée » mais on peut citer quelques farouches ennemis de l’ Encyclopédie de Diderot dont Fréron et Lefranc de Pompignan, ainsi le rôle de l’Ordre dans l’ Encyclopédie est-il marginal . La musique est représentée avec Cherubini , méhul, Piccinni, Delayrac. Certaines loges possèdent d’ailleurs de véritables orchestres. Certains historiens affirment que la décadence de l’Ordre aurait commencé dès la veille de la Révolution à la date des réunions des Assemblées de notables et celles des Assemblées provinciales créées par Loménie de Brienne. Ce n’est pas évident, même si ce n’est pas contestable pour quelques régions dont l’ Ile-de-France et peut-être la Provence. Mais une fois la Constituante réunie, et les premières décisions politiques prises, la maçonnerie essaie de montrer à l’égard de la monarchie constitutionnelle le même loyalisme qu’à l’égard de la monarchie absolue , fidèle en cela aux Constitutions d’Anderson . La plupart croie que la maçonnerie n’est nullement en dysharmonie avec l’ordre nouveau, mais ne blâment jamais ceux qui y sont hostiles, « aristocrates » et plus tard « émigrés ». Mais la « cohabitation » devient impossible , et les frères expliqueront a posteriori ces ruptures qui entraînaient souvent la disparition des loges par « circonstances » ou « la différence des opinions politiques ». Disparaissent donc les ateliers « aristocratiques », la plupart des loges militaires, mais également beaucoup de loges bourgeoises. Les frères « entraînés » par les affaires publiques négligent les assemblées. « Nous avons, écrit le 28 mai 1792 un vénérable de Toulon au Grand Orient, des occupations plus urgentes et plus conséquentes que la maçonnerie. » Effectivement, beaucoup de frères, notables de leur ville, sont appelés à la hâte des municipalités, des districts et des départements, ou à la direction des sociétés populaires. D’une façon générale, les loges étaient entrées en sommeil avant le 10 août 1792. Il reste peut-être un dixième de l’ effectif en 1792, mais il et difficile de donner une proportion exacte, car beaucoup d’ateliers ont subsisté sous forme profane ou d’une manière informelle. La situation s’aggrave avec l’ avènement du gouvernement révolutionnaire. Certes, il n’y eut jamais, comme sous le gouvernement de Vichy, d’interdiction générale de l’Ordre. Mais les jacobins lui sont hostiles car ils pensent que, dans une République , il ne doit y avoir d’organisation dont l’activité échappe au contrôle populaire. C’est d’ailleurs ce que reconnaît le Grand Maître, Philippe d’Orléans, Philippe-Egalité, dans sa célèbre lettre du 3 janvier 1793 (rendue publique le 23 février). Les arrêtés d’interdiction sont donc l’œuvre de représentants en mission de districts, de départements ou de sociétés populaires particulièrement zélés. Comme souvent, en pareille circonstance, l’ attitude des frères a beaucoup varié ; certains se sont soumis, attendant des jours meilleurs . A Bordeaux et à Toulouse, certaines loges, formées essentiellement de militaires et de fonctionnaires, continuent à se réunir librement « sous la protection des lois » en pratiquant le « mimétisme révolutionnaire » (changement de titres distinctifs, rubans tricolores dans les décors, tutoiements, adoption du calendrier révolutionnaire, etc.). Aurait ainsi survécu une trentaine de loges, chiffre minimal, car des découvertes de documents sont toujours possibles. Nous savons , d’autre part, qu’il y a eu, ici et là, des tenues informelles qui ont permis, dès la réaction thermidorienne et sous le Directoire, la restauration de l’Ordre. Nous connaissons mal le moment où les instances dirigeantes ont cessé de se réunir. Le redressement rendu très difficile par la dispersion politique des frères, mais aussi par la politique imprécise du Directoire, ne fut pas aisé. Le Grand Orient avait survécu jusqu’à l’été 1794. A la veille de la Révolution, les frères (appartenant essentiellement à la haute noblesse) se divisent : pour ou contre Brienne, pour ou contre Necker. Cette division s’accentue lors des élections à la Constituante. Malgré les efforts du député lyonnais, Milanois, il est impossible de réunir les frères députés en fraternelle. L’attitude politique de ces élus est édifiante de la profonde rupture qui se produisit, pendant la décade révolutionnaire, à l’intérieur du pays. Dans la noblesse où l’épée domine, la rupture s’effectua très vite. Un quart des maçons nobles suit le duc d’Orléans dans son rapprochement avec le Tiers. Par la suite, nous rencontrons ces « sires » à tous les horizons politiques, de la gauche (Beauharnais, Hérault de Sechelles), à la droite (Cazalès) et à l’émigration (Montmorency-Luxembourg, Croÿ). Les représentants du clergé restèrent relativement cohérents jusqu’au vote de la Constitution civile du clergé : la majorité passe dans l’opposition, mais ceux qui deviendront évêques constitutionnels, en sont partisans.

Des maçons de tous horizons politiques

La masse des députés du Tiers fut, dans son ensemble, constitutionnelle. Il y eut quelques partisans de l’Ancien Régime, Faydel, Paccard et surtout Martin Dauch, député de Castelnaudary, le seul député à refuser de prêter le Serment du Jeu de paume. Il y eut également quelques députés en relation avec l’extrême gauche, (Barère, Prieur de la Marne, Merlin de Douai, etc.). D’après les votes, on peut dire qu’une centaine de maçons était favorable à la Révolution, une cinquantaine a eu une attitude effacée, quarante ont été nettement hostiles au mouvement parmi lesquels trente et un émigrèrent. Par la suite, vingt -neuf siégèrent à la Convention, une douzaine dans les conseils du Directoire. Quatre-vingt-un se rallièrent au Consulat et à l’Empire, quinze à la Chambre des Pairs de 1815 dont quatre refusèrent de voter la condamnation du frère maréchal Ney. A l’Assemblée législative (octobre 1791-septembre 1792), il y a des maçons de tous bords politiques : à droite, Pastoret, Lameth, Mathieu Dumas, Beugnot, Jaucourt, Girardin ; à gauche, Couthon, Guadet, Lacombe, Saint-Michel, Romme, Lamarque. Plus difficiles à classer, Aubert Dubayet, Lacépède, Muraire. Sous la Convention (21 septembre 1792-26 octobre 1796), les cent soixante parlementaires se divisèrent. Lors du vote test sur la condamnation du roi le 17 janvier 1793, soixante-dix votèrent la mort, treize le sursis, cinquante-deux d’autres peines. Si on ajoute à ces non-régicides ceux qui ont voté l’amendement du frère Miailhe (le sursis), on arriva à un total de soixante et un, égal, à une unité près, à celui des régicides. Si on tient compte de la distinction classique Montagnards-Girondins-Plaine, une trentaine s’orientèrent nettement vers la Gironde, une cinquantaine vers la Montagne, la grande masse étant « centriste ». Mais ces frères s’engagèrent souvent jusqu’à la mort inclusivement. L’attitude des parlementaires n’a guère de répercussions sur les frères de la base. Il y a toujours eu une maçonnerie de « droite », sinon d’ « extrême droite ». Aux débuts, elle apparaît dans les loges « aristocratiques » jusqu’à leurs dissolutions. A Toulouse, vingt-sept parlementaires furent exécutés sous la Terreur. A Lyon, il y eut centre trente-six victimes de la répression révolutionnaire après la prise de la ville, car les frères avaient été nombreux dans la municipalité girondo-royaliste (Vireu, Savaron, Perprissé, Duluc, Gilibert). Dans l’Ouest, il y eut évidemment émigration, mais surtout participation très active au soulèvement vendéen avec Charrette. La Bourdonnaye, Contades… En tant que « corps », la maçonnerie n’a pas à se féliciter de la Révolution. Le nombre des victimes maçonnes n’a jamais été établi, sauf pour le cas de Lyon qu’il est impossible de généraliser. Les organismes directeurs avaient pratiquement disparu et peu de loges avaient réussi à se maintenir. Le redressement avait commencé mais sous le Directoire l’Ordre était profondément divisé, et cette distinction était, non pas seulement l’ordre idéologique, mais aussi politique. Il y a désormais des ateliers jacobins et des ateliers monarchistes. Par contre, les anciennes distinctions de « rites » et d’ « obédiences » se sont à peu près estompées. Et les légendes apparaissent et se développent. Elles dureront jusqu’en 1940. L’accusation d’avoir été aux sources de la Révolution se mêle d’autres idées. La « lato-mophagie » (littéralement « bouffeur de maçons ») est parfaitement contemporaine à l’Ordre et on en trouve les premières traces en Angleterre au XVIIIe siècle… Il n’y a évidemment jamais eu l’ombre d’une preuve de l’existence d’un complot contre l’Eglise et contre l’Etat et a fortiori que ce complot ait eu une origine maçonnique. Sous l’influence de l’abbé Barruel, prends corps une violente campagne antimaçonnique visant à faire de la Révolution française, puis des révolutions subséquentes – indépendance sud-américaine, risorgimento , développement du nationalisme hongrois et tchèque, puis plus tard russe – une œuvre maçonnique. Il semble que cette idée ait connu un immense succès dans les milieux aristocratiques et particulièrement au sein du clergé à qui il fournissait une réponse facile aux questions posées. Aux accusations de Barruel, les loges répondirent par une négation à peu près totale. Mais le polémiste le plus efficace fut l’ex constituant grenoblois, Jean-Jacques Mounier, bien placé pour parler de ces problèmes, puisqu’il avait joué dans les prémices de la Révolution, un rôle capital. Mounier n’est pas isolé. Les frères prennent la plume nient toute relation entre maçonnerie et jacobisme. Mais le mythe survit et prospérera. Sous l’Empire, tout le monde se tait, et la police, tout autant que les préfets, défendent la maçonnerie contre les attaques du clergé. En revanche, la Restauration est marquée par une forte reprise de la polémique antimaçonnique. Dès 1815, est publié Le nouveau judaïsme ou la franc-maçonnerie dévoilée, œuvre d’un auteur anonyme qui reprend les aveux de Cagliostro. Celui-ci avait interprété le fameux « LDP » (liberté de passer) du grade de chevalier d’Orient par Lilium destrus pedibus (« Foule les lys aux pieds ») est affirmé que le but essentiel de l’Ordre était de détruire la monarchie. Plus grave, dès 1820, apparaissent les idées de « satanisme », la maçonnerie « synagogue de Satan » et, ponctuellement, on voit des « ultras » s’adressant à la justice ou à la Chambre des pairs pour obtenir l’interdiction de l’Ordre.

Un rôle très discret

Malgré cette attitude hostile du pouvoir, la maçonnerie n’a jamais cessé de renier la Révolution. C’est en 1848 que les choses vont changer, par la grâce d’un profane de génie, Alphonse de Lamartine qui, le 10 mars, fait sienne l’affirmation parfaitement inexacte de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » avait « de tous temps » été celle de l’Ordre. Lamartine lui donnera toute sa résonance. Désormais, la devise qui était déjà celle de la République (de la seconde, pas de la première) va devenir celle de la franc-maçonnerie française. Il y a un évident contraste entre le rôle très discret, sinon nul, de la maçonnerie pendant la Révolution et la légende qui l’entoure. Il va sans dire qu’il ne saurait être question de nier l’influence de certains maçons sur les événements, même si la maçonnerie n’y a pas joué un rôle de premier plan. Le Vendéen d’Autichamp eut-il été différent s’il eut été profane ? Le rôle de Couthon au Comité du salut public aurait-il été le même s’il n’avait appartenu à l’atelier tarbais ? Question que nous sommes en droit de nous poser, même s’il est historiquement au moins, impossible de répondre.

source : http://www.chroniqueshistoire.fr/index_fichiers/les_loges_disparaissent_avec_la_Revolution.htm

Lire la suite

Les Bourbons Francs-Maçons

28 Décembre 2012 , Rédigé par X Publié dans #Anti-Maçonnisme

"M. Aulard a reçu de M. Louis Amiable l’intéressante lettre qu’on va lire:

Aix-en-Provence, le 25 septembre 1895,
"Monsieur et cher confrère,
"Notre confrère M. Monin a publié sous ce titre, dans la Revue Bleue du 25 mai dernier, une intéressante étude dont il avait donné lecture, le 3 mars précédent, à la séance annuelle de la Société de l’histoire de la Révolution. En ayant eu un peu tardivement connaissance, j’ai vu qu’il y avait lieu de corroborer et de rectifier le travail de notre érudit confrère, en sa partie principale, d’après certains documents manuscrits qu’il ne lui avait pas été possible de consulter et d’après des documents imprimés qui sont peu connus. J’ai dû attendre l’occasion d’un récent voyage à Paris pour vérifier sur place mes notes antérieures et pour obtenir l’autorisation de faire usage des renseignements puisés à la source manuscrite. Je suis maintenant en mesure d’éclairer d’une clarté plus vive le curieux point d’histoire étudié par M. Monin ; et je crois devoir en faire profiter l’organe de notre Société.
"Ce point d’histoire est la participation de Louis XVI et de ses deux frères, qui régnèrent plus tard sous les noms de Louis XVIII et de Charles X, à une loge maçonnique qui est dénommée dans le travail de M. Monin la loge des TROIS FRERES A L’ORIENT DE LA COUR. Notre confrère se base sur le passage suivant d’un discours prononcé dans une "pompe funèbre célébrée par le Grand-Orient de France, le 25 novembre 1824, à la mémoire de Louis XVIII, roi de France, protecteur de la Maçonnerie" :
"La reconnaissance ne nous permet plus de cacher ce mystère. Une loge fut créée en 1775 parmi les gardes-du-corps à Versailles, sous le titre distinctif des TROIS-FRERES A L’ORIENT DE LA COUR ; et l’on a déjà pénétré l’allégorie légère qui couvre ce glorieux patronage. Forcée plus tard, hélas ! de renoncer à ce nombre ternaire si chéri, elle reprit ses travaux sous un autre titre. Elle existe encore dans cet orient, pleine de vigueur et de force, et fière de ce précieux souvenir. "Ce témoignage est véridique ; mais il n’est que d’une exactitude approximative, l’orateur de 1824 ayant parlé d’après des souvenirs, non d’après des documents.
"En 1775, Louis XVI régnait depuis un an, ayant succédé le 10 mai 1771 à son grand-père Louis XV, et avait le sage Turgot pour un de ses principaux ministres. Il était âgé de vingt ans, étant né le 23 août 1754.
"En 1775, le Grand-Orient de France existait depuis deux ans, s’étant substitué à la Grande Loge de France, en 1773, par une révolution dont le duc de Montmorency-Luxembourg avait pris l’initiative et qui avait marqué une ère de régénération pour la franc-maçonnerie française. Le Grand-Orient avait pour chef nominal et décoratif, sous le titre de grand-Maître, un prince de la famille royale, alors âgé de vingt-six ans, Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, duc de Chartres, qui devint un peu plus tard duc d’Orléans, à la mort de son père et qui mourut sur l’échafaud, en 1793, portant le nom de Philippe-Egalité. Il est permis de croire que les trois augustes frères furent incités par l’exemple et les exhortations de leur cousin à se faire agréger à l’association maçonnique, qui pouvait déjà compter parmi ses adeptes deux têtes couronnées, Frédéric II, roi de Prusse, et l’empereur François, père de la reine Marie-Antoinette.
"Le 17 août 1775, le Grand-Orient, en sa chambre des Provinces, était saisi d’une demande en constitution par une loge qui venait de se former à l’O
de Versailles et qui se dénommait : L Royale et Militaire des TROIS-FRERES-UNIS. Le rapport sur cette demande fut confié au F
Lamarque ; et l’affaire fut renvoyée à une prochaine assemblée pour y être statuée.
"Le 7 septembre, la constitution fut accordée, sur le
rapport du F
Lamarque. Seulement la qualification de "royale" fut écartée comme trop significative ; mais, d’autre part, la désignation de Versailles fut remplacée par celle de "la Cour". Le nouvel atelier fut donc constitué, pour prendre rang du 1er août précédent, sous le titre distinctif de L.MILITAIRE-DES-TROIS-FRERES-UNIS, A L’O
DE LA COUR. Telles sont les constatations consignées dans le registre des procès verbaux de la chambre des Provinces, qui est conservé aux archives du Grand-Orient.
"La l
oge ainsi constituée et dénommée figure sur des documents imprimés que l’on peut qualifier d’officiels et qui forment toute une série de 1776 à 1789.
"On la trouve d’abord sur un "Tableau alphabétique des loges constituées ou reconstituées par le Grand-Orient de France", en vingt-huit pages grand in-4°, réuni en un recueil factice avec les actes de la fondation du Grand-Orient et de son fonctionnement avant 1777, sous le titre de "Circulaire du G
O", dont il existe un exemplaire à la Bibliothèque de la ville de Paris jointe au musée Carnavalet. La Cour y est placée entre Compiègne et le Croisic. Ce premier tableau lui donne pour vénérable le F Minette de Saint-Martin, exempt des gardes-du-corps de Monsieur, pour député au G O l’abbé Le Clerc, et indique l’adresse chez le F
Simonet, commis du bureau de la Guerre.
"A partir de 1777, sous le titre d’Etat du Grand-Orient de France, fut imprimé un recueil périodique de format in-8°, qui devait paraître en fascicules trimestriels et former un tome pour cha
que année. La publication ne fut régulière qu’en 1777 et en 1778. Six fascicules imprimés en 1779, 1780 et 1781 forment un troisième tome. Ces trois premiers volumes existent dans diverses bibliothèques, notamment à celle du Grand-Orient et à la Bibliothèque nationale. Deux autres tomes sont rarissimes, peut-être introuvables dans leur intégralité. Le quatrième comporte des fascicules parus en 1783 et 1784. Le cinquième en comporte de 1785 et 1786, peut-être même de postérieurs. De ces deux derniers volumes je ne connais que trois fascicules, qu’une heureuse occasion a mis entre mes mains : la première et la seconde partie du tome quatrième, la quatrième partie du tome cinquième. Ce recueil fournit cinq tableaux des loges, savoir celui de 1777 (t. II, 2è partie) ; celui de 1779 (t. III, 3è partie) ; celui de 1781 (t. III, 6è partie) ; celui de 1783 (t. IV, 2è partie), celui de 1786 (t. V, 4è partie). La MILITAIRE DES-TROIS-FRERES-UNIS se retrouve dans ces cinq tableaux.
Dans ceux de 1777-1783, l’Orient de La Cour est classé à la lettre L : ainsi, à celui de 1783, il figure après Joigny, entre La Charité-sur-Loire et La Fère. Il est à remarquer, sur ce dernier tableau, que la désignation de la Cour y est devenue simplement équivalente de Versailles ; car elle sert pour deux autres loges nouvellement constituées dans cette ville, le PATRIOTISME, qui date de 1780, et la CONCORDE, qui est de 1782. Le vénérable n’est plus un militaire en 1777, c’est le F
Schmidt, commis de la Marine ; en 1783, le F Chauvet, commi
s de la Guerre. Quant au député, nous apprenons que l’abbé Le Clerc, resté investi de ce mandat, n’est pas un ecclésiastique quelconque, mais bien un dignitaire ayant l’attache de la curie romaine, en dépit des bulles de Clément XII et de Benoît XIV qui avaient excommunié les francs-maçons. C’est l’abbé Le Clerc de Saint-Etraint, protonotaire apostolique, commandeur de l’ordre du Christ de Portugal, demeurant à Paris, rue des Jeûneurs.
En 1786, la MILITAIRE DES-TROIS-FRERES-UNIS est mise hors pair et placée en relief, tandis que le PATRIOTISME et la CONCORDE restent classées comme il vient d’être dit. Elle figure en tête des loges des corps militaires, comme investie d’une dignité particulière, avant celles des Gardes du Roi, des Mousquetaires et de la Gendarmerie de France. Le vénérable est toujours un civil, le F
Chauvet ; mais l’abbé Le Clerc de Saint-Etraint est remplacé, comme député, par le F de Castel, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, maréchal des logis des gardes-du-corps de
Monsieur, frère de Roi, rue des Ecouffes, au Marais.
Vers cette époque, le Grand-Orient, pour raisons d’économie et de commodité, a cessé l’impression des tableaux des loges en format in-8°, et l’a reprise dans le format in-32 : ce sont les petits volumes annuels du Calendrier du G
O
", continués aujourd’hui sous le nom d’annuaires. Sa bibliothèque possède les calendriers de 1785, 1787, 1788 et 1789, où la MILITAIRE-DES-TROIS-FRERES-UNIS est placée comme au tableau de 1786.
Voilà donc dix documents impr
imés, officiels, qui confirment et accentuent l’importance spéciale et unique de la loge dont il est ici question.

M. Monin aurait pu rapprocher du témoignage de 1821 un fait bien connu de tous ceux qui se sont occupés de l’histoire de la Révolution et popularisé naguère par un tableau de J.-P. Laurens, la Voûte d’acier. Reportons-nous au 17 juillet 1789, troisième jour après la prise de la Bastille.
Louis XVI vient à Paris pour se réconcilier avec les Parisiens. A la barrière du Point-du-Jour, le maire Bailly, qui est franc-maçon, lui a présenté les clefs de sa capitale. Le carrosse du roi est précédé par le franc-maçon La Fayette, commandant en chef de la garde nationale, dont le moindre signe est obéi de tous. Arrivé à l’Hôtel-de-Ville, le roi y entre en passant sous la voûte symbolique formée par des francs-maçons qui croisent leurs épées au-dessus de sa tête.
Prenons les trois histoires de la Révolution française qui ont eu jusqu’à présent le plus grand nombre de lecteurs. Thiers (2è édition, 1828, t.I, p. 109) mentionne simplement cet accueil comme un signe d’honneur. Michelet, (édition de 1879, t. I, p. 211) y voit "un honneur bizarre emprunté aux usages maçonniques, qui semblait à double sens, et qui pouvait faire croire que le roi passait sous les Fourches Caudines". Louis Blanc (édition de 1878, t. III, p. 208) insiste davantage, et apprécie mieux :

En passant devant le Pont Neuf, le roi dut être doucement rassuré par la vue des bouquets de fleurs que les femmes du peuple avaient placés à l’embouchure et à la lumière de chaque canon, idée char-mante qui d’une menace de guerre faisait un symbole d’amour ; mais à la place de Grève, il eut à contempler une cérémonie étrange. La plupart des révolutionnaires, nous l’avons dit, étaient affiliés aux 4 sociétés secrètes de la franc-maçonnerie. Or, quand un frère étranger se présente en visiteur dans une loge, s’il est revêtu des hauts grades, les membres de la loge se rangent sur son passage, et joignant leurs épées au-dessus de sa tête, ils forment ce qu’on appelle la voûte d’acier. Cet Honneur singulier fut rendu à Louis XVI au moment où il mit pied à terre pour monter les degrés de l’Hôtel-de-Ville. D’un pas ferme, il s’avança sous le berceau des lames croisées, et au bruit des applaudissements, il entra dans la grande salle.

"La cérémonie ne parut pas étrange à Louis XVI, pour qui elle avait déjà été pratiquée en loge. Il fut, cette fois encore, honoré en franc-maçon par des francs-maçons. Depuis assez longtemps déjà, l’importance historique de la L MILITAIRE-DES-TROIS-FRERES-UNIS, bien qu’ignorée du grand public et manquant encore d’une démonstration complète, n’avait pas échappé aux érudits en franc maçonnerie. Elle a été signalée, il y a trente ans, dans une Histoire du Grand Orient de France (sans nom d’auteurs, Rennes et Paris, 1865, 1 vol. in-12, p. 71) par un homme qui a appartenu à l’état-major du Grand Orient, le F Jouaust, alors avocat à Rennes, mort, il y a peu d’années, juge au tribunal civil de Nantes. Cet auteur, comme l’a fait ensuite M. Monin, s’est basé uniquement sur le discours solennellement prononcé en 1821. Mais il a évité l’erreur commise par notre confrère, en ce qui touche la loge qui, sous la Restauration, semblait continuer celle fondée à l’Orient de la Cour en 1775. Cette loge ne peut pas avoir été la TRINITE, qui fut constituée à l’Orient de Paris, le 3 décembre 1783, pour prendre rang du 25 septembre précédent, et qui figure sur les tableaux alphabétiques en même temps que la MILITAIRE. Ce fut probablement la loge des SOUTIENS DE LA COURONNE, constituée le 25 septembre 1814, avec l’agrément du roi, parmi les gardes du corps de la compagnie de Raguse.
"En 1869, dans une communication insérée au Bulletin du Grand Orient de France (25è année, p. 76-79), un autre franc-maçon éminent, le F
Poulle, après avoir évoqué le souvenir de la voûte d’acier pratiquée le 17 juillet 1789 et avoir cité le passage du livre de Jouaust, fit connaître un document tout à fait probant qui venait d’être mis en sa possession, c’est-à-dire un diplôme en date du 19è jour du 12è mois de l’an de la vraie lumière 5780 (19 février 1781), délivré par le Grand Orient, au nom d’un F Jacques François F..., garde du-corps du roi, en qualité de "maître et membre de la loge SAINT-JEAN, régulièrement constituée à l’Orient de La Cour, sous le titre distinctif de la MILITAIRE-DES-TROIS-FRERES-UNIS". Ce diplôme avait été donné au F Poulle par le petit-fils du titulaire. M. Monin doit être remercié pour avoir appelé l’attention de nombreux lecteurs sur un sujet jusque là peu connu. Il n’est pas indifférent qu’on sache que les trois derniers rois de France (Louis P
hilippe ayant été roi des Français), ont participé à cette association maçonnique qui a préparé la Révolution française.
Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments les plus dévoués et bien sympathiques.
LOUIS AMIABLE.
"M. H. Monin, à qui nous avons communiqué la lettre de M. Amiable, nous a répondu qu’il n’avait jamais cru avoir épuisé la question des Bourbons francs-maçons. Il est heureux que sa communication ait provoqué les recherches de M. Amiable, et que ces recherches aient abouti sur plusieurs points à des résultats plus précis que ceux qu’il avait pu lui-même obtenir.

Fin de la monographie de Louis Amiable 
 

Source : http://novusordoseclorum.discutforum.com/t7064-les-bourbons-franc-macons-revolution-francaise

 

Lire la suite

Irlande à jamais !

27 Décembre 2012 , Rédigé par Amelia Pond

irish-flag-cd51f.jpgPour certains, cette francisation de l’expression anglicisée « Erin go Bragh » ne veut absolument rien dire, mise à part, peut-être, une déclaration de guerre, ou encore une obscure citation de cet Irlandais fou, qui combattit auprès de William Wallace, dans le film « Braveheart ».

Mais il n’en est rien !

Erin go Bragh est l’anglicisation d’une expression venant de l’irlandais ancien, afin d’exprimer clairement, sans ambigüité, son allégeance sans faille envers l’Irlande, la Verte, l’impénitente, que même l’envahisseur, de Londres d’aujourd’hui ou de Stockholm de jadis, n’a jamais réussit à faire fléchir.

On naît Irlandais. On meurt Irlandais !

L’expression, qui est aussi la devise de la République d’Irlande, provient de l’expression irlandaise Éire go Bràch. Cette dernière est un extrait d’une phrase couramment utilisée, jadis, en proverbe par ceux et celles parlant l’Irlandais, langue officielle de la République (à ne pas confondre avec l’anglais, qui n’est considérée que comme une langue de communication accessoire). Go bhfanad in Éirinn go bràch, que l’on peut librement traduire par « Puis-je à jamais demeurer en Irlande ».

Mais qui ne voudrait pas ?

À l’instant, je vous épargne l’analyse linguistique, afin de vous expliquer toute la subtilité de l’utilisation de « bràch » dans ce contexte particulier, n’étant point moi-même un linguiste. Sachez, toutefois, que l’expression emphase sur le concept d’éternité. Donc, il ne faut nullement dire cette phrase à la légère. Ce sont de lourds mots, avec des conséquences.

L’expression, avant de devenir la devise officielle des Enfants d’Érin, fut utilisée dès les années 1780, afin de déclarer son identité irlandaise, ainsi que sa fierté irlandaise à la face du reste du monde, en opposition au régime britannique qui avait cours. Ce n’est qu’en 1847 que l’expression en irlandais passa à l’anglais, et fut ainsi popularisée sur une grande échelle, par les immigrants/déportés irlandais, particulièrement ceux et celles ayant trouvé refuge aux usa.

Il est à noter que dans le Nord de l’Irlande, toujours sur le joug de Londres, l’expression revêt également un sentiment de rébellion et défiance, mais surtout de rejet de l’autorité de Londres en terres irlandaises.

Dire « Erin go Bragh », c’est affirmé son désir de voir la fin de l’occupation militaire britannique de l’Irlande, que cela soit le Nord (province d’Ulster) ou le Sud (la République.

Mais une devise n’est rien, sans un drapeau, des couleurs, pour lesquels se battre.

Vert,

Blanc,

Orange.

Le Tricolore irlandais. Simple. Beau. Majestueux.

Avant d’être le drapeau officiel de la République d’Irlande en 1937, le Tricolore était celui d’un mouvement de libération nationale, particulièrement celui de la Young Ireland. Ce groupe de révolutionnaires visait la fin du lien britannique en Irlande, afin que cette dernière puisse pleinement s’épanouir dans l’indépendance. Le Tricolore fut d’ailleurs offert à Thomas Meagher, fondateur de la Young Ireland, par une groupe de femmes françaises, sympathisantes à la cause irlandaise, en 1848.

L’origine du Tricolore demeure quelque peu nébuleuse. Certains prétendent que le design s’inspire du tricolore terre-neuvien, en raison de la similarité des couleurs et du fait que le père de Meagher était de Terre-Neuve. D’autres prétendent que c’est le tricolore français, qui en est l’inspiration unique, particulièrement en raison de la connotation révolutionnaire qui s’y rattache. N’oublions pas qu’en 1848, plus d’une Nations connaissait son printemps. La révolution était à l’ordre du jour, et sur les lèvres de tous les peuples opprimés.

Le Tricolore ne sera que sporadiquement utilisé de 1848 à 1916, afin de représenter la doctrine de la Young Ireland, et du mouvement de libération qu’elle chapotait. Ce n’est qu’en 1916, lors du Soulèvement de la Pâques (Easter Rising), une révolte populaire visant le renversement de la gouverne britannique en Irlande par les armes, que le Tricolore fut adopté par tous, afin de représenter le mouvement républicain moderne irlandais.

Lors de la Guerre d’Indépendance, le Tricolore fut adopté par la République Irlandais (formé d’un gouvernement provisoire et clandestin) dès 1919. À la fin de celle-ci, lors de l’établissement de l’Irish Free State, partiellement souverain, ce dernier opta pour le Tricolore, voulant rallier les derniers opposants républicains, contre la partition de l’Île en 1921-22. Et lors de la création de la République d’Irlande, par l’établissement d’une Constitution irlandaise, en 1937, le Tricolore devint officiellement le drapeau de tous les Irlandais, tant en Irlande qu’en exile.

« The national flag is the tricolor of green, white and orange. » (art. 7)
Mais que signifient les couleurs qui forment le Tricolore, me demanderiez-vous ? Je réponds à la question d’une simple réponse : ce sont l’Irlande passée, présente, et future, réunies en un seul tissu…

Le Vert représente la tradition républicaine irlandaise, ainsi que la tradition gaélique de l’Irlande.

L’Orange représente l’orangisme nord-irlandais, qui tire ses principes de la seule Bataille de la Boyne de 1690, durant laquelle Guillaume d’Orange, un protestant, écrasa les troupes du roi d’Angleterre, Jacques II, un catholique. Depuis, chaque 12 juillet, les Orangistes de l’Ulster ne cessent de nous rappeler cette seule victoire de la civilisation wasp sur l’Irlande gaélique.

Le Blanc représente la réconciliation de toutes ces traditions, pour une paix durable.

Le Tricolore est donc un symbole d’inclusion, ainsi qu’un message d’espoir de réunification des deux Irlandes, que Londres s’est amusée à diviser.

Érin go Bragh !

Source : http://www.clixer.net/~lesechos/spip.php?article315

Lire la suite

LNF : charte de la Maçonnerie Traditionnelle libre

27 Décembre 2012 , Rédigé par LNF Publié dans #histoire de la FM


Nous, Maçons Traditionnels Libres, déclarons nous soumettre aux règles, définitions et principes suivants et nous engager à les respecter en toutes circonstances.

Article I

La Franc-Maçonnerie est de nature spirituelle, religieuse et traditionnelle. Elle a pour but la transformation initiatique de ses membres par la méditation de la Loi d’Amour de l’Evangile de Saint Jean et la pratique rigoureuse des usages, des rites et des cérémonies maçonniques. Cette transformation doit, et ne saurait s’opérer effectivement que dans un climat de tolé-rance, de modestie, de modération, de discrétion, de loyauté absolue, de calme et de courtoisie.

Article II

C’est pourquoi la Franc-Maçonnerie doit bannir avec une extrême rigueur de ses Loges, sous peine de manquer à sa mission fondamentale tout ce qui est contraire à ces définitions. Elle doit notamment se refuser à toute activité dans le domaine confessionnel, politique, social, économique et financier, ce qui est une source abondante de mésentente et de conflits entre ses membres. Les Loges s’interdiront tout exposé et tout travail sur ces sujets et leurs membres s’abstiendront de toute conversation de ce genre lors des réunions maçonniques quelles qu’elles soient.
Les Maçons se doivent également d’observer une grande décence dans leurs propos et de s’abstenir de tout excès susceptible de modifier et d’altérer leur comportement.

Article III

L’entraide a toujours été une des grandes règles de la Franc-Maçonnerie. Elle exige cependant d’être exercée avec beaucoup de discernement. Elle doit notamment se limiter aux ser-vices qui allègent les difficultés réelles que rencontrent les uns et les autres au cours de leur existence et ne jamais devenir une sorte d’association matérielle ou de complicité pour le profit.
Ainsi, sous la réserve de la discrétion qui est une des grandes lois de la Franc-Maçonnerie, l’entraide qui intervient entre les Maçons peut à tout instant être connue de tous, en particulier des Officiers des Loges et des dirigeants fédéraux, sans que personne ait à en rougir ni à formuler de réserves.
On s’abstiendra en outre de demander un service à un Maçon qui n’est pas vraiment en mesure de le rendre et l’on s’interdira de même de rendre un service s’il sort de sa compé-tence réelle ou s’il comporte, un risque, si faible soit-il, pour sa propre situation.
On se souviendra toujours que l’exercice imprudent et erroné de l’entraide est une autre des grandes causes des conflits qui peuvent surgir dans les Loges et mettre en danger le tra-vail initiatique qui doit seul s’y accomplir.

Article IV

La bienfaisance est aussi un des buts les plus anciens de la Franc-Maçonnerie. Elle se dis-tingue de l’entraide en ne se limitant pas aux membres de l’Ordre. Elle est pratiquée soit par les Loges, soit individuellement par leurs membres.
Cette bienfaisance s’exerce matériellement grâce aux fonds recueillis par le tronc qui cir-cule pour cet objet dans les assemblées. Le don qui est fait dans cette circonstance est un acte essentiel qui doit être proportionné aux ressources de chacun. C’est pourquoi les membres des Loges se feront une règle d’adresser leur obole chaque fois que les circonstances les empêcheront d’assister aux assemblées. Ils n’omettront jamais non plus de déposer leur obole lorsqu’ils sont dans l’obligation de se retirer avant la clôture des travaux.
Les maçons constatent qu'en l'état actuel des sociétés humaines, la détresse, la misère, la souffrance, les malheurs du monde, et l'inégalité en tous domaines ne cessent de s'aggraver alors que la vocation essentielle, primordiale et fondamentale de l'homme devait laisser es-pérer le contraire.
Or l'authentique bienfaisance se révèle à nous dans la totalité de son ampleur. L'humain peut s'éveiller, s'accomplir et commencer de réaliser son destin en compensant et dépassant les aléas issus de la société, de la nature, de la culture et de l'égoïsme multiforme.
La vérité de la bienfaisance est là : au secours de toutes les souffrances, au service de la dignité morale et matérielle des êtres en témoignant par la pensée, la parole et l'action d'un autre ordre humain spirituel dont l'amour de Dieu, de l'humanité et de la création est la prio-rité absolue, la valeur suprême.

Article V

Parmi les dangers qui menacent la vie initiatique des Loges, la recherche des honneurs et les rivalités qui en résultent doit certainement être considérée à l’égal des plus graves. La hiérarchie qui est une des structures naturelles de la Franc-Maçonnerie peut en effet tenter des Maçons plus soucieux d’apparence que de réalité, plus désireux d’exercer une autorité illusoire que d’assumer pleinement des charges et des responsabilités.
Il faut reconnaître par ailleurs que la place importante que prennent nécessairement des Maçons compétents, actifs et dévoués est un autre péril, car ces derniers habituent les membres des Loges à la facilité et leur succession devient d’année en année plus difficile.
C’est pourquoi les Maçons Traditionnels Libres estiment que le changement de Vénérable chaque année dans les Loges est une pratique à recommander vivement. Il est également souhaitable que le futur Vénérable ait occupé les différents postes des filières propres à chaque rite.
Les aptitudes de tous peuvent ainsi apparaître clairement et les listes des Officiers à élire chaque année ne doivent être établies que dans le seul intérêt de la Loge et du rite, et jamais dans un esprit de complaisance ou de concession à une vanité trop humaine. Il n’y a d’ailleurs pas d’exemple qu’un Frère désireux de servir la Maçonnerie, ne puisse y parvenir pleinement dans la limite de ses capacités.

Article VI

Les Loges sont dirigées de façon collégiale par les Maîtres Maçons réunis en Conférence de Maîtres, limitée aux seuls membres actifs. La plus large unanimité est toujours recherchée. Les Apprentis et les Compagnons ne sont jamais associés ou mêlés aux décisions à prendre ni aux discussions qu’elles suscitent.

Article VII

Les initiations et les affiliations ne sont décidées qu’à l’unanimité, ce qui signifie que chaque membre d’une Loge dispose d’un droit d’opposition pour des motifs sérieux et légitimes. On ne doit pas permettre en effet qu’une Loge soit troublée par l’admission d’un nouveau membre contre le gré d’un membre plus ancien. Si la répétition ou le nombre de ces oppositions crée une crise au sein d’une Loge, une issue possible est la création d’une nou-velle Loge, ce que tous doivent faciliter dans un climat de conciliation.
Ces initiations et ces affiliations devront être précédées de la plus large publicité maçon-nique permise par les circonstances, ces actes importants devant être accomplis au su de tous en toute clarté et loyauté.
D’une façon plus générale, on ne perdra pas de vue que l’association maçonnique étant fondée sur la libre cooptation et la coexistence paisible et harmonieuse, aucune règle supé-rieure à celles-ci ne saurait imposer à des membres, séparés momentanément ou durablement par des antipathies ou des incompatibilités, de continuer à se fréquenter dans la même Loge. Cette situation, profondément regrettable certes, mais qui se rencontre malheureusement parfois, compromet en effet tout travail initiatique et toute évolution heureuse des uns et des autres. On devra dans ce cas s’efforcer de parvenir d’un commun accord à des essaimages ou à des changements d’appartenance ce qui, en supprimant dans l’immédiat des causes de frictions, sera aussi un moyen sûr de rétablir dans l’avenir des relations plus normales et plus satisfaisantes.

Article VIII

Les augmentations de salaire sont de la même façon décidées à l’unanimité. Les candidats subissent un examen sérieux sur leur instruction maçonnique. Leur conduite doit être, à tous égards, irréprochable. Seule la Loge mère a qualité pour accorder ces augmentations de sa-laire, au besoin par délégation.

Article IX

Les Maçons Traditionnels Libres constatent que le pluralisme des rites est désormais une réalité maçonnique qui doit être admise. Ils affirment qu’à travers ce pluralisme des rites une recherche initiatique méthodique et prudente doit permettre de retrouver l’essence traditionnelle de la Maçonnerie. Les rites ne s’excluent pas, ils se complètent. Ils doivent cependant conserver tous leur plus grande pureté ainsi que leurs traditions et usages propres. Un Maçon peut pratiquer plusieurs rites mais il faut dans ce cas qu’il s’abstienne soigneusement de les mêler par ignorance ou par un désir irréfléchi de bien faire.

Les Maçons Traditionnels Libres font choix à ce jour de trois rites :
- Le Rite Français Traditionnel (Rite Moderne Français Rétabli, issu de la Grande Loge de 1717).
- Le Rite Ecossais Rectifié (issu en 1778 et 1782 de la Stricte Observance).
- Le Rite Anglais Style « Emulation » (issu en Angleterre de l’Union de 1813).


Ils estiment que la réunion de ces trois systèmes, égaux en intérêt et en valeur initiatique, a de fortes chances de rassembler la quasi totalité de la tradition maçonnique et que tous les autres systèmes sont composés des mêmes éléments, parfois avec moins de cohérence.
Chacun de ces trois rites comporte un ou plusieurs grades complémentaires qui sont confé-rés dans des organismes nettement distincts des Loges symboliques et de leur fédération.

Chaque rite doit être pratiqué dans le respect absolu des textes et définitions fondamentaux à savoir :
- Pour le Rite Français Traditionnel (Rite Moderne Français Rétabli), les sché-mas directeurs reconstitués selon les textes français des XVIIe et XIXe siècles et les vieux documents anglais et écossais sur les rituels et les instructions par de-mandes et réponses, dont le plus ancien actuellement connu remonte à 1696.
- Pour le Régime (ou Rite) Ecossais Rectifié, les textes définitifs rédigés à Lyon de 1785 à 1787 sous la direction de Jean-Baptiste Willermoz et selon les schémas adoptés au Convent de Wilhelmsbad (1782).
- Pour le Style « Emulation », les textes actuellement en usage dans la Loge de Perfectionnement Emulation.

Enfin les Maçons Traditionnels Libres portent tout leur intérêt à la Maçonnerie opérative d’avant 1717 ainsi qu’aux systèmes opératifs qui auraient survécu jusqu’à nos jours et se réservent soit de les pratiquer soit d’y puiser les enseignements nécessaires à une meilleure compréhension de leurs rites.
Ils adoptent les armes accordées en 1472 à la Compagnie des Maçons de Londres et sa plus ancienne devise : « God is our Guide », « Dieu est notre guide », qui doit s’entendre dans tous les sens mais aussi et surtout au sens opératif, en se souvenant que l’Eternel sur le Sinaï guida Moïse en lui donnant tous les plans du Tabernacle, qui devait lui-même être le modèle du Temple élevé à Jérusalem sous les ordres du Roi Salomon, avec l’aide du Roi Hiram de Tyr et le précieux concours d’Hiram Abif.

Cette charte a été adoptée à l’unanimité en tenue de Loge Nationale le 26 Janvier 1969.

Source Loge Nationale Française : http://www.logenationalefrancaise.fr/principes/la-charte-maconnerie-traditionelle-libre

Lire la suite