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Hauts Grades

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Retour en France du système écossais sous la forme du Rite Écossais Ancien et Accepté (1802-1821)

3 Janvier 2013 , Rédigé par SCPLF Publié dans #histoire de la FM

Auguste de Grasse-Tilly débarque à Bordeaux avec sa famille le 29 juin 1804. Ils rejoindront Paris dans les jours qui suivent et de Grasse-Tilly, dans l’attente de son affectation dans l’armée, va s’efforcer d’implanter les nouveaux degrés au sein des loges écossaises.

Le Suprême Conseil du 33ème degré en France est créé le 20 octobre 1804. Auguste de Grasse-Tilly en est le Souverain Grand Commandeur. Les loges écossaises parisiennes (La Parfaite Union, La Réunion des Etrangers, Les Elèves de Minerve, Le Cercle Oriental des Philadelphes, Saint Alexandre d’Écosse) qui sont en conflit sérieux avec le Grand Orient de France saisissent l’occasion pour réagir ; les vénérable et officiers de ces loges se réunissent le 22 octobre 1804 dans le local de la loge Saint-Alexandre d’Écosse et constituent une « Grande Loge Générale Écossaise du Rit ancien et accepté ». Le Prince Louis Bonaparte est investi de la dignité de Grand Maître et de Grasse devient son député. Le comité général qui est constitué considère « qu’il est important que le Rit écossais d’Heredom soit rigoureusement et scrupuleusement conservé dans tous les ateliers, les grades du Régime écossais étant les seuls connus dans les orients étrangers et ceux au moyen desquels les francs-maçons de tout l’univers peuvent correspondre et fraterniser, ceux du Rite moderne n’étant admis en aucun pays ».

Mais dans un souci d’apaisement, des tractations s’instaurent entre la Grande Loge Écossaise et le Grand Orient en vue de préparer un projet d’union.

Le 27 novembre, Joseph Bonaparte devient Grand Maître du Grand Orient de France, son frère cadet Louis Bonaparte est Grand-Maître adjoint et le 1er décembre,… Napoléon est sacré Napoléon 1er, empereur des Français par le Pape Pie VII.

Le 3 décembre, les commissaires du Grand Orient de France et de la Grande Loge Générale Écossaise, réunis chez le maréchal Kellermann, entérinent et signent un « Acte d’Union et Concordat » qui unit les deux obédiences, et définit un nouvel Ordre maçonnique destiné à administrer de manière cohérente les différents degrés, allant du 1er au 33e, des deux obédiences. Dans les jours qui suivent, la Grande Loge Générale Écossaise (regroupant une douzaine d’ateliers) sera amenée, naturellement, à proclamer la cessation de ses activités tandis que le Grand Orient de France tiendra son Assemblée générale en vue d’examiner et entériner le projet d’organisation commun du Grand Orient et des loges et chapitres du Rit ancien et accepté.
L’Acte d’union ou Concordat qui « réunit désormais dans un seul foyer toutes les lumières maçonniques et tous les rites » sera signé par les dignitaires des deux obédiences.

Dans les premiers mois de 1805, les relations se tendent entre Auguste de Grasse Tilly et Alexandre Louis de Roëttier de Montaleau, tous deux représentants du Grand Maître du Grand Orient de France. Le 21 juillet le Grand Orient de France informe ses loges de la création d’un Grand Directoire des Rites, entraînant une certaine émotion au sein du Suprême Conseil, car non prévu par le Concordat de 1804. Les maçons écossais, réagissent comme on pouvait s’y attendre et envisagent d’abord dans le cadre d’une réunion constituée en Grand Consistoire le 6 septembre, que face à ce qu’ils considèrent comme une rupture du Concordat il y a lieu de rétablir la Grande Loge Générale Écossaise. On se contentera en définitive, lors d’une réunion tenue le 19 septembre, placée sous la présidence du maréchal Kellermann, avec la participation de Grasse Tilly et de Roëttiers de Montaleau, de modifier le Concordat en reconnaissant que « l’établissement du Directoire est reconnu utile, sauf les modifications suivantes qui ont été arrêtées :
- le Grand Directoire Général du Rite est composé de représentants des rits au nombre de trois ou cinq pour chaque Rit,
- chaque Rite forme une section particulière,
- toutes les questions ou affaires dogmatiques soumises au Grand Orient seront renvoyées par lui à la section du Rit que l’affaire concerne, etc ».

Auguste de Grasse Tilly, en poste à Strasbourg depuis le 23 novembre 1804, mais en réalité toujours à Paris, est affecté en Italie qu’il rejoint en août 1806 et se démet de ses fonctions de Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33° degré en France. C’est le prince archichancelier de l’Empire Jean-Jacques Régis de Cambacérès, futur duc de Parme et pair de France qui le remplace. Dans cette période, l’action de de Grasse a permis l’installation à Milan, le 5 mars 1806, du Suprême Conseil du 33° degré dans le Royaume d’Italie, dont il est membre honoraire et dont le prince Eugène de Beauharnais, vice roi d’Italie en devient Grand Commandeur.
On fait état pour la première fois du Rite écossais ancien et accepté dans des textes de réorganisation interne du Suprême Conseil du 33° degré en France élaborés le 27 novembre 1806.
Jean-Jacques Régis de Cambacérès, est nommé Grand Maître du Rite Écossais philosophique (15) le 4 mars 1807.
En 1809, de Grasse contribue à la création à Naples d’un Suprême Conseil des Deux-Siciles. Le 4 juillet 1811, il participe à la création du Suprême Conseil des Espagnes dont il est membre honoraire. A la même époque, à Paris, 14 des 91 loges du Grand Orient sont de rite écossais.
Le 13 juin 1814, de Grasse Tilly rentre à Paris.
Le 26 août 1815, le Suprême Conseil du 33° degré pour la France annonce par circulaire « qu’il vient de consacrer définitivement l’indépendance du Rite Écossais ancien et accepté, par l’arrêté qu’il a pris dans sa séance du 18 de ce mois » précisant notamment qu’il n’y a pas lieu à la « centralisation des rites proposé par le Grand Orient de France ».
Le 1er avril 1817, de Grasse accorde des constitutions pour la création d’un Suprême Conseil du Royaume des Pays-Bas à Bruxelles, qui fusionnera le 6 décembre 1817 avec celui installé le 16 mars 1817 par le général Rouyer au nom du Suprême Conseil de France.

Le 3 septembre 1818, le Suprême Conseil adopte et promulgue les Statuts Généraux de la Maçonnerie du Rite Écossais ancien et accepté. Quelques jours plus tard, le 15 septembre, il nomme, sur proposition du comte de Grasse, le T.Ill.F. Comte Decazes, pair de France, ministre secrétaire d’État, T.P.S.Grand Commandeur pro-tempore.

Le 1er janvier 1821, après deux années de sommeil, sinon de l’Écossisme, au moins du Suprême Conseil, ce dernier adresse à ses ateliers une circulaire débutant ainsi (16) : « Les travaux du Suprême Conseil, longtemps suspendus par l’effet de circonstances impérieuses, vont enfin reprendre force et vigueur ». En cette année 1821, s’opère une véritable réorganisation du Rite, aux plans organisationnel (le Comte de Valence est nommé Grand Commandeur et le Comte de Ségur Lieutenant Grand Commandeur), administratif et financier. Le 24 juin sont organisées d’imposantes cérémonies : inauguration du Suprême Conseil complété à 21 membres, intronisation du nouveau Grand Commandeur, installation des nouveaux officiers du Suprême Conseil, installation de la Loge de la Grande Commanderie, célébration de la Fête de l’Ordre de la Saint Jean d’été.

Source : http://www.scplf-reaa.org/Historique/18021821RetourenFranceduREAA.aspx

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Les origines écossaises de la FrancMaçonnerie

3 Janvier 2013 , Rédigé par D\ S\ Publié dans #Planches

Les questions historiques simples appellent souvent des réponses complexes, et à l’évidence appellent parfois des réponses dépourvues de certitude absolue. La difficulté à répondre peut être causée par la façon de définir les termes de la question, les documents disponibles, souvent fragmentaires ou contradictoires, et des problèmes de parti-pris, car l’historien totalement objectif n’existe pas. Je suis, par exemple, écossais, de culture protestante, j’appartiens à la classe moyenne et je ne suis pas Franc-Maçon. L’ensemble affecte inévitablement mon approche des questions historiques telles que celle qui nous occupe ce soir : le lieu et la période d’origine de la Franc-Maçonnerie.

Mes recherches sur ce sujet ont débuté presque par erreur. En effectuant des recherches sur un tout autre sujet, je découvris des preuves de l’existence de Francs-Maçons au début du 17ème siècle en Ecosse et que beaucoup de preuves existantes avaient été négligées par les historiens universitaires. Mes recherches sur ces documents m’ont conduit à la conclusion que la Franc-Maçonnerie commence en Ecosse.

Mon hypothèse de travail quant aux composantes essentielles de la Franc-Maçonnerie était la suivante :

  • l’existence d’institutions bénévoles ou de clubs, appelés Loges, ayant des activités rituelles et conviviales,
  • le postulat que, même si les Loges s’autogouvernaient, elles appartenaient toutes à un mouvement plus vaste, aux pratiques et croyances partagées,
  • la fondation de la structure des Loges et du rituel sur les traditions et mythes des maçons opératifs médiévaux,
  • la revendication pour le métier de maçon de la première place parmi tous les métiers, parce que l’architecture était la reine des Arts et était basée sur des principes mathématiques ou scientifiques,
  • l’enseignement de la morale, au moyen d’un rituel basé sur les pratiques opératives, illustrées par un symbolisme utilisant leurs outils de travail,
  • la possession de « secrets ».

La Franc-Maçonnerie d’Ecosse au 17ème siècle

Je prétends que le mouvement qui apparut dans l’Ecosse du 17ème siècle correspond à tous ces critères. La grande époque de la Franc-Maçonnerie était sans doute encore à venir, au 18ème siècle, où elle est identifiée aux Lumières, mais ce mouvement naquît à partir d’une période antérieure de grandes réalisations culturelles, la Renaissance.

Dans la mesure où on peut dire que la Franc-Maçonnerie, qui devait syncrétiser la culture de nombreuses époques, eut un fondateur, ce fut William Schaw. Schaw était Maître des Travaux du Roi d’Ecosse, Jacques VI, et cherchait, en tant que représentant de la couronne, à placer tous les maçons opératifs d’Ecosse sous son contrôle. Il s’intitulait Surveillant Général des Maçons et fut le premier Maître des Travaux à s’attribuer le titre d’« Architecte du Roi », répandant ainsi sur les maçons une partie de la gloire qui au cours de la Renaissance s’était associée à l’architecture, envisagée comme la Reine des Sciences, ainsi que le plus grand triomphe des mathématiques appliquées au monde. Et les mathématiques étaient de plus en plus perçues comme une clé pour comprendre le monde.

A l’évidence, Schaw croyait que les maçons étaient —ou devaient être— non pas de simples artisans, mais des hommes ayant un rôle dans le progrès des mathématiques. De plus, il croyait que cette importance devait être reconnue au moyen de leur organisation et du rituel. Nous avons là, je pense, deux points significatifs. Schaw appartenait à la génération qui suivit l’apport du Protestantisme en Ecosse par la Réforme. Et Schaw lui-même était catholique (romain) fidèle à une religion interdite, et n’échappa à la persécution que grâce à l’attitude relativement tolérante de la Cour, qui l’employait. Les maçons avec lesquels Schaw travaillait étaient presque tous Protestants, mais cependant, il se peut que, comme d’autres artisans, ils aient ressenti une perte en raison de la Réforme. Auparavant, leurs guildes de métiers remplissaient d’importantes fonctions rituelles et cérémonielles. Elles avaient leurs Saints patrons, leurs processions publiques lors des fêtes de leurs Saints et leurs autels dans les églises. Les guildes étaient en partie des fraternités religieuses.

Tout cela disparut avec la Réforme. Les guildes ne furent plus concernés que par les problèmes pratiques d’organisation des règles de travail des maçons et la supervision de leur formation. Je suggère que Schaw souhaitait restaurer une partie de cette vie rituelle perdue aux maçons, au moyen des loges qu’il patronnait mais qu’il eut soin de dire clairement que la religion n’était pas impliquée, car cela eût été inacceptable dans l’Ecosse Protestante. La fierté et les mythologies des maçons médiévaux pouvaient être ressuscitées et adaptées et les Saints patrons laïcisés furent repoussés à l’arrière-plan. Les rituels et les symboles étaient voués à la morale plutôt qu’au culte, et le statut était fourni par la référence aux mathématiques et à l’architecture.

Les documents sont fragmentaires, mais Schaw établit un système de loges maçonniques en Ecosse, parallèle aux guildes officielles. En 1598 et 1599, il édicta pour elles deux ensembles de règlements, les « Statuts Schaw » régissant essentiellement la vie professionnelle des maçons, mais indiquant clairement qu’en devenant membres des loges, il y avait beaucoup à mémoriser et à garder secret. Afin de faciliter cela, on devait utiliser « l’art de la mémoire ». Il s’agissait d’un technique mnémonique dérivée de la Grèce antique et particulièrement appropriée aux maçons car elle était basée sur la création d’une construction imaginaire, au sein de laquelle on se déplaçait mentalement, en utilisant ses différentes parties comme rappels des idées ou des faits qu’elle contenait. La Renaissance était fascinée par l’Art de la mémoire, et on lui prêtait des pouvoirs quasi magiques. C’était donc pour Schaw une valeur intellectuelle significative à intégrer aux nouvelles loges rituelles qu’il créait.

Exactement au même moment que les Statuts Schaw, les premières archives écrites de loges commencent à apparaître, les plus anciennes étant de 1599. Elles révèlent un système à deux grades, apprenti et compagnon (appelé alternativement maître). Ce n’est qu’un siècle plus tard que le troisième grade apparaît (à nouveau en Ecosse) au moyen d’une séparation de compagnon et maître en deux grades distincts.

Dès le milieu du 17ème siècle, des hommes n’appartenant pas aux loges connaissent leur existence, ainsi que l’existence de leurs secrets, mystère connu sous le nom de « Mot de Maçon ». Dès la fin du siècle, nous savons ce qu’étaient certains secrets, car certains membres des loges commencent à les coucher par écrit, nous fournissant des « catéchismes maçonniques » qui soulignent les rituels d’initiations. Dès 1710, nous connaissons 25 loges en Ecosse, et les procès-verbaux d’un certain nombre d’entre elles ont survécu. En Ecosse, la Franc-Maçonnerie est, semble-t-il, bien établie. Il est vrai qu’après la mort de W. Schaw en 1602, l’organisation centrale s’est perdue, mais les loges se considèrent nettement comme étant liées les unes aux autres, et ayant un but commun.

En Angleterre, par contre, il n’existe aucune trace d’un mouvement maçonnique avant 1700. Il existe quelques références à l’initiation, mais la meilleure interprétation de celles-ci est de dire que quelques anglais commencent à être informés de l’existence de la Franc-Maçonnerie écossaise et en font l’expérience plutôt que d’affirmer qu’une Franc-Maçonnerie anglaise existe déjà.

Appartenance
Cependant, j’ai laissé de côté un aspect essentiel pour les origines de la Franc-Maçonnerie, et certains diraient que cela oriente la démonstration à l’avantage de l’Ecosse.
Qui étaient les membres des premières loges écossaises ? Très majoritairement, des maçons de métier, des travailleurs et leurs employeurs. Certains historiens en ont déduit que cela signifie que les loges écossaises étaient de simples organisations de métier. Ils avaient des idées et des pratiques grossières qui allaient être incorporées à la véritable Franc-Maçonnerie, mais celle-ci n’aurait fait son apparition qu’avec la création de loges fondées par des gentlemen, dominées par des gentlemen. Cet argument, me semble-t-il, fait de la Franc-Maçonnerie une affaire de classe sociale. Les premières loges anglaises du 18ème siècle copièrent les noms de leurs officiers, les noms de leurs grades, et leurs rituels sur les loges écossaises… Mais seule la pratique de ces rituels par des gentlemen les transformeraient en « Franc-Maçonnerie » !

Non seulement cet argument « Franc-Maçonnerie = snobisme » est étrange pour une organisation qui défend un idéal d’égalité, mais il peut être démonté par des preuves écossaises. Dès les années 1640, les loges écossaises recrutaient des membres qui n’étaient pas des opératifs. Certains étaient artisans d’autres corps de métier, mais il y avait aussi des « gentlemen », soldats, négociants et nobles. Et dès les années 1690, des loges commencent à être fondées en Ecosse par des « gentlemen » et dont les membres sont, pour la plupart, des « gentlemen ».

La Franc-Maçonnerie, me semble-t-il, a évolué en Ecosse, à partir du métier de maçon. Puis, remarquablement vite, elle est devenue à la mode dans l’Angleterre du 18ème siècle, et l’initiative de l’évolution ultérieure était désormais anglaise. L’Ecosse avait apporté sa contribution. En Angleterre, la Franc-Maçonnerie fut, dès ses débuts, un mouvement destiné aux élites sociales, sans lien aucun avec les maçons de métier.

Les origines différentes des Maçonneries anglaise et écossaise sont toujours visibles aujourd’hui. En Angleterre, la maçonnerie est toujours l’affaire des élites, hommes d’affaires et professions libérales, aristocratie. En Ecosse, ces élites sont présentes, et souvent importantes, mais il existe aussi de nombreuses loges dont les membres sont principalement des travailleurs. La Franc-Maçonnerie d’Ecosse s’est développée à partir d’organisations de travailleurs, et continue de les inclure. La Franc-Maçonnerie d’Angleterre fut importée toute faite d’Ecosse par des « gentlemen » pour leur usage propre, et ils n’avaient aucun lien avec les opératifs, ni une quelconque intention d’entrer en contact avec des gens aussi humbles.

Source : www.ledifice.net

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Le bon samaritin : un texte d'actualité

2 Janvier 2013 , Rédigé par Evangile selon St Luc Publié dans #spiritualité

"Un docteur de la loi se leva et dit à Jésus, pour l'éprouver : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la loi ? Qu'y lis-tu ? Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même. Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela et tu vivras. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Jésus reprit la parole et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même".

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La Franc-Maçonnerie Ecossaise de l'année terrible à la grande guerre

2 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

L'insurrection de Paris avait conduit les Francs-Maçons, pour la première fois dans l'histoire, à intervenir dans le cours des événements, au nom de l'idéal humanitaire et pacifique de l'Ordre, en s'interposant entre le Gouvernement et la Commune pour tenter d'arrêter l'effusion du sang.

L'Année terrible ne devait cependant ni interrompre, ni préci­piter l'évolution interne que connaissait, depuis un demi-siècle, la Maçonnerie en France. Si attachée que celle-ci demeurât à ses traditions, le progrès dans son sein des idées libérales, puis des conceptions positivistes qui se répandaient dans la société fran­çaise avait été grandement favorisé par les condamnations pontifi­cales répétées qui avaient peu à peu dissuadé les catholiques conservateurs de demander à entrer dans les Loges. Le point de non-retour avait été atteint en 1865, quand Pie IX, sur de faux rapports de sa nonciature à Paris, avait violemment reproché à l'archevêque Mgr Darboy d'avoir présidé aux obsèques du Maré­chal Magnan, Grand Maître du Grand Orient, et avait dénoncé la Maçonnerie comme une secte diabolique d'impiété, de vice et de subversion.

Or le règne de ce Pontife, le plus long de l'histoire ne devait prendre fin qu'en 1878. Lorsqu'il s'acheva, l'Eglise catholique avait pris en France, pour un demi-siècle, figure d'inspiratrice d'un » ordre moral » réactionnaire, clérical et étouffant. La Franc- Maçonnerie était devenue, par contre-coup, le parti de la Répu­blique et le champion de la laïcité. Elle allait le demeurer pendant toute la durée de la Ille République. Mais l'obédience écossaise n'en devait pas moins connaître une évolution différente de celle du Grand Orient de France.

LE CONVENT DES SUPREMES CONSEILS A LAUSANNE (1875)

On se rappelle que dès 1802, sitôt organisé en une hiérar­chie de 33 degrés par le Suprême Conseil des Etats-Unis séant à Charleston, le Rite Ecossais Ancien et Accepté avait affirmé sa vocation universelle dans une Circulaire aux Maçons des deux hémisphères. Ses grandes Constitutions donnaient pouvoir à tout Inspecteur Général du 33e degré d'établir un Suprême Conseil en tout pays où il n'y en avait pas encore un, accordant par avance à ce Collège indépendance et souveraineté sur les Hauts grades dans toute l'étendue de sa juridiction. C'est en application de ces principes que l'infatigable Comte de Grasse-Lilly, membre dès 1802 du Suprême Conseil des Etats-Unis, avait successive­ment établi ceux des Iles françaises d'Amérique au Cap Français (1802), des Indes Occidentales anglaises à Kingston (Jamaïque) en 1803, de France (1804), d'Italie (1805), d'Espagne (1811) et des Pays-Bas (1817).

Doyen des Suprêmes Conseils de l'Ancien Monde, celui de France avait saisi toute occasion d'établir des relations fraternelles avec ses homologues des autres pays. Dès le 23 février 1834 il avait conclu, à Paris, un traité d'alliance avec le Suprême Conseil de Belgique et des Pays-Bas, celui du Brésil, et le Suprême Conseil Uni de l'Hémisphère Occidental (dont l'irrégularité avait dû lui échapper). Par la suite, au fil des années, il avait noué ou renoué avec le Suprême Conseil d'Ecosse (1846), le Directoire Suprême helvétique romand (1848), les Suprêmes Conseils de Charleston et du Mexique (1861), de Lima (1863), de Smyrne (1865), d'Angleterre, d'Irlande, des Antilles espagnoles, de Palerme (1868) ; cependant que les deux Suprêmes Conseils réguliers des Etats-Unis, juridiction Sud à Charleston, juridiction Nord à Boston, rompaient avec le Grand Orient de France qui avait reconnu un troisième Suprême Conseil américain érigé en Louisiane au mépris des Grandes Constitutions du Rite.

C'est alors que le Suprême Conseil de France lança l'idée de réunir pour la première fois dans l'histoire, un Convent uni­versel des Suprêmes Conseils, afin de resserrer l'unité du Rite Ancien et Accepté et de réviser les Grandes Constitutions, tom­bées en désuétude sur plusieurs points.

Cette suggestion recueillit un large assentiment. Le Suprême Conseil de Charleston proposa d'abord qu'on se réunit à Washing­ton, et celui de Lima, à Paris. Puis l'un et l'autre s'en remirent au Suprême Conseil de France pour le choix du lieu et l'envoi des invitations ; le Suprême Conseil pour la Suisse, récemment issu du Directoire helvétique romand, accepta de donner l'hospitalité au Convent, et les travaux purent être ouverts le 6 septembre 1875, à Lausanne, par son Grand Commandeur Jules Besançon.

Le Convent tint onze séances, du 6 au 22 septembre 1875. Sur vingt-deux Suprêmes Conseils alors régulièrement établis, onze y furent représentés : ceux d'Angleterre, de Belgique et des Pays-Bas, de Colon-Cuba, d'Ecosse, de France, de Grèce, de Hongrie, d'Italie (Turin), du Pérou, du Portugal et de Suisse. En outre le Chili avait adhéré par avance aux décisions qui seraient prises ; l'Argentine, la Colombie, avaient approuvé la conférence, mais n'avaient pu envoyer de délégués. Enfin ceux qu'avait désignés le Grand Commandeur Albert Pike, du Suprême Conseil de Char­leston, ne purent malheureusement arriver en temps utile.

Le Convent accomplit une oeuvre considérable. Il mit à jour les Grandes Constitutions de 1786, élabora une Déclaration de Principes, un Traité d'alliance et de confédération, adopta le Tuileur du Rite écossais en vigueur en France depuis 1821, en laissant à chaque Suprême Conseil toute latitude pour adapter les rituels et la formule des serments aux besoins de sa juridiction. Enfin, dans son ultime séance, il adopta à l'unanimité, sur la proposition d'Adolphe Crémieux, un Manifeste qui exprimait avec mesure et dignité la réaction de l'Ecossisme aux attaques des ennemis de l'Ordre, au premier rang desquels la hiérarchie catholique. En voici le préambule, suivi de la Déclaration de principes :

Manifeste du Convent de Lausanne

Depuis trop longtemps, et dans ces derniers temps surtout, la Maçonnerie a été l'objet des plus injurieuses attaques.

Au moment où le Convent, après l'examen le plus attentif des anciennes Constitutions du Rite écossais ancien et accepté, conser­vant avec un religieux respect les sages dispositions qui le protè­gent et le perpétuent, délivre la Maçonnerie de vaines entraves et veut la pénétrer de plus en plus du souffle de liberté qui anime notre époque ; au moment où, sur des bases inébranlables, il sanc­tionne une intime alliance entre les Maçons du monde entier, le Convent ne peut se séparer sans répondre par une éclatante mani­festation à de déplorables calomnies et à d'énergiques anathèmes.

Avant tout, aux hommes qui, pour les présenter à la Franc- Maçonnerie, veulent connaître ses principes, elle les proclame par la déclaration suivante, qui est son programme officiel et dont les expressions ont été arrêtées par le Convent.

Déclaration de principes

La Franc-Maçonnerie proclame, comme elle a proclamé dès son origine, l'existence d'un principe créateur, sous le nom de Grand Architecte de l'Univers.

Elle n'impose aucune limite à la recherche de la vérité, et c'est pour garantir à tous cette liberté qu'elle exige de tous la tolérance.

La Franc-Maçonnerie est donc ouverte aux hommes de toute nationalité, de toute race, de toute croyance.

Elle interdit dans les ateliers toute discussion politique et religieuse ; elle accueille tout profane, quelles que soient ses opinions en politique et en religion, dont elle n'a pas à se préoccu­per, pourvu qu'il soit libre et de bonnes mœurs.

La Franc-Maçonnerie a pour but de lutter contre l'ignorance sous toutes ses formes ; c'est une école mutuelle dont le pro­gramme se résume ainsi : obéir aux Lois de son pays, vivre selon l'honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche au bonheur de l'humanité et poursuivre son émancipation pacifique et progressive.

La suite du Manifeste commentait cette Déclaration, également adoptée à l'unanimité au cours de la dernière séance.

LE GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS

ET LE RITE ECOSSAIS UNIVERSEL (1875-1877)

Cependant le Frère Mackersy, délégué du Suprême Conseil d'Ecosse et mandataire de celui de Grèce, avait dû quitter Lausanne dès le 9, et d'Edimbourg il avait écrit au Convent qu'il ne pouvait approuver la Déclaration de principes dans le texte rédigé en Commission. Il estimait que les termes de « Force Supérieure » et de « Principe créateur », retenus pour définir le Grand Architecte de l'Univers, n'affirmaient pas assez nettement la croyance en un Dieu personnel.

Le Suprême Conseil d'Angleterre mit les choses au point par une circulaire adressée le 26 mai 1876 aux ateliers de sa juri­diction, et signée de ses deux représentants à Lausanne. « Si le délégué écossais était resté jusqu'à la fin de la Conférence, écrivaient ceux-ci, il n'aurait pas osé émettre la déclaration insou­tenable que le Congrès n'avait pas exprimé sa croyance en un Dieu personnel. » Et d'observer que le Manifeste final, dans le commentaire qu'il donnait de la Déclaration de principes, désignait le Grand Architecte sous le nom du Créateur Suprême.

L'année suivante les représentants des Suprêmes Conseils des Etats-Unis (juridiction Sud), d'Ecosse, de Grèce, d'Irlande et d'Amérique Centrale, réunis à Edimbourg, demandèrent que l'inter­prétation donnée par le Suprême Conseil d'Angleterre fût reconnue par l'ensemble des participants au Convent de Lausanne. Et ceux- ci acceptèrent de s'y rallier, à l'invitation du Suprême Conseil de Suisse, chargé de l'exécution des décisions du Convent (1).

L'unité du Rite Ecossais Ancien et Accepté était donc préser­vée, sur la base de la Déclaration de Lausanne, dont on doit estimer, avec Naudon, qu'elle définit valablement l'idéal et les objectifs de l'Ordre maçonnique, tels que ce Rite les conçoit. Cependant le Traité d'alliance et de confédération demeura lettre morte, faute d'avoir été ratifié par l'ensemble des Suprêmes Conseils. Certains de ceux-ci n'avaient pas non plus adopté les modifications appor­tées par le Convent aux Grandes Constitutions, bien que la plupart d'entre elles ne fissent que consacrer une pratique devenue géné­rale. Mais si la répugnance traditionnelle des Anglo-Saxons à se lier par des textes précis n'a pas permis au Rite de se doter des structures juridiques prévues, l'initiative d'Adolphe Crémieux, les travaux du Convent de Lausanne, l'esprit de tolérance et d'unani­mité fraternelles qui l'avait animé n'en ont pas moins porté des fruits durables. Les Suprêmes Conseils du monde entier sont, sauf accidents, restés unis, et comme il avait été décidé ont tenu périodiquement des Conférences universelles pour confronter leurs vues et émettre des recommandations, dans le respect de la sou­veraineté de chacun d'eux.

LE GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS ET LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE

Après comme avant la tenue du Convent de Lausanne, une vive effervescence continuait de régner en France au sein de nombreuses Loges de l'un et de l'autre obédience ; et la situation politique n'était pas faite pour la calmer.

En 1873 la décision de vouer la France au Sacré-cœur avait institué une sorte de dévotion d'Etat, et fait naître par contre-coup un fort courant anticlérical. Le deuxième cabinet de Broglie, à dominante monarchiste, entreprenait de faire régner un « ordre moral », et en 1874 donnait ordre à la police de surveiller les Loges. L'année suivante le Frère Peyrat, ami de Gambetta, lançait la formule : « le cléricalisme, voilà l'ennemi... » En 1877 six loges de Toulon étaient fermées par arrêté préfectoral. Le 16 mai de Broglie renvoyait son ministre de l'Instruction publique Jules Simon, membre du Suprême Conseil, un républicain modéré, qui avait pris position contre les congrégations enseignantes. Le 22 mai il dissol­vait la Chambre, et la hiérarchie catholique ne craignait pas de prendre ouvertement parti dans les élections. Gambetta affirmait que la lutte était désormais « entre les agents de la théocratie romaine alliée avec la droite conservatrice et réactionnaire », et les fils de 1789... Enfin les électeurs allaient définitivement fonder la République en envoyant à l'assemblée, contre 199 conservateurs, 315 députés républicains, parmi lesquels de nombreux Frères.

C'est dans ce climat politique d'emprise cléricale et de me­naces contre l'Ordre qu'il convient de situer l'évolution interne de celui-ci au cours de cette période.

A) Le Rite Ecossais

On a relaté qu'à la veille de la guerre de 1870, après de vifs incidents, une Commission chargée par la Grande Loge Cen­trale de réviser les Règlements, et présidée par Henri Brisson, avait contre l'avis de ce dernier décidé de maintenir les dispositions statutaires touchant la glorification du Grand Architecte de l'Uni­vers.

Le 2 décembre 1873 le Suprême Conseil, « considérant que, comme témoignage de la communauté des sentiments qui unissent tous les Maçons, il convient d'affirmer la devise Maçonnique :

« Liberté, Egalité, Fraternité », rendait un décret prescrivant pour tous les documents de l'obédience un nouvel en-tête ainsi conçu :

A LA GLOIRE DU GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS,
Au nom et sous les auspices du S.C. pour la France et ses dépendances,
(Nom de l'atelier et son n°)
LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE

Les Frères Henri Brisson et Charles Floquet protestèrent au nom des Loges les Elus d'Hiram, la Justice, l'Harmonie, les Hospi­taliers de Saint-Ouen et la Mutualité contre ce Décret, en tant qu'il maintenait l'obligation de la formule : A la Gloire du Grand Archi­tecte de l'Univers. Seule, selon eux, sa suppression pouvait appor­ter pleine et entière satisfaction à toutes les aspirations, « sans en appeler à aucune conception métaphysique ou théologique c'est-à-dire sans opposer à la Liberté réelle de conscience l'idée d'aucun principe philosophique ou religieux capable de soulever des discussions et de semer la division au sein des ateliers. »

Mais le 3 mars 1874 le Suprême Conseil, à l'unanimité,

« considérant que la reconnaissance du G.A.D.L.'U. est consa­crée par les Constitutions qui régissent le Rite Ecossais et for­ment la clef de voûte de la Maçonnerie Ecossaise, considérant que cette formule se trouve en tête de tous les actes échangés entre les Suprêmes Conseils confédérés comme sur les Diplômes, Brefs et Patentes délivrés aux Maçons de tous grades ; qu'il n'y a donc là aucune innovation attentatoire à la liberté de conscience des Maçons qui ont accepté cette formule du jour où ils sont librement entrés dans la Grande Famille », décidait qu'il n'y avait pas lieu de modifier son décret.

Quelques semaines plus tard il mettait en sommeil trois des ateliers protestataires, qui ne s'y étaient point conformés, auto­risait les deux autres à suspendre leurs travaux pour six mois, et indiquait qu' « en proclamant un principe philosophique reconnu de tout temps comme la base de la Maçonnerie tout entière, [il avait] laissé toute latitude à l'indépendance morale et à la libre pensée de tous les Maçons... »

Le ter mai 1874, en Grande Loge Centrale, le Grand Orateur Malapert constatait : « Nos Loges sont bouleversées en ce moment par le vent de la discorde ». Mais le Suprême Conseil avait ouvert la voie dans laquelle allait le suivre le Convent de Lausanne, en conciliant autant qu'il le pouvait deux principes fonda­mentaux de la Maçonnerie : la reconnaissance du Grand Archi­tecte de l'Univers, le respect de la Liberté de conscience.

B) Le Grand Orient de France

Le Suprême Conseil, s'il avait toujours refusé de reconnaître le droit que s'était arrogé le Grand Orient, depuis 1815, de prati­quer les Hauts Grades de l'Ecossisme, entretenait néanmoins des relations fraternelles avec la plus ancienne et la plus importante des obédiences françaises, dont le Conseil de l'Ordre était alors présidé par le Frère de Saint-Jean.

Cette belle harmonie allait d'abord être troublée par le Convent de Lausanne, qui n'avait naturellement pas reconnu le Grand Orient comme puissance maçonnique écossaise. Il avait décidé pourtant, à la demande de la délégation française, que « chaque Suprême Conseil pourrait continuer à entretenir des relations amicales avec des corps maçonniques non reconnus, mais établis avant le Convent. »

Mais c'est la décision historique prise en 1877, dans le climat politique qu'on a décrit, par le Convent du Grand Orient de France, qui allait conduire de nombreuses puissances maçonniques à rompre toutes relations avec cette obédience.

Son Convent de 1865 avait, on l'a noté adopté des Statuts aux termes desquels la Franc-Maçonnerie « a pour principe : l'exis­tence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine, regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme, et n'exclut personne pour ses croyances. »

Celui de 1867 avait maintenu, à une très large majorité, l'ar­ticle des Statuts qui imposait la formule : A la gloire du Grand Architecte de l'Univers.

Mais au Convent de 1875 la loge de Villefranche-sur-Saône dépose un voeu n° IX tendant à supprimer, à l'article ter des Sta­tuts, l'affirmation de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Rejeté par le Conseil de l'Ordre, ce voeu fut pris en considé­ration par le Convent de 1876 et renvoyé à l'étude des loges. En septembre 1877 enfin, malgré l'opposition du Président Saint-Jean, il fut adopté par le Convent sur le rapport du pasteur Desmons, un protestant libéral, Vénérable de la loge de Saint-Geniès dans le Gard (4). Desmons n'avait pas manqué de faire état des aver­tissements de ceux qui craignaient que l'adoption du voeu n'isolât le Grand Orient dans la Maçonnerie universelle. Mais, se référant aux précédents créés par la Grande Loge de Buenos Aires, celle de Hongrie et le Grand Orient d'Italie, il jugeait — bien à tort — ces craintes chimériques. « Laissons aux théologiens, concluait-il, le soin de discuter les dogmes. Laissons aux Eglises autoritaires le soin de formuler leur syllabus. — Mais que la Maçonnerie reste ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une institution ouverte à tous les progrès, à toutes les idées morales et élevées, à toutes les aspi­rations larges et libérales... ». — Finalement le Convent adopta pour l'article ler des Statuts la rédaction suivante :

« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthro­pique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et l'exercice de la bienfaisance.

Elle a pour principe la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

La Maçonnerie n'exclut personne pour ses croyances.

Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

L'avant-dernier alinéa avait été ajouté au texte de la commis­sion à la demande du Dr de Saint-Jean.

Le vote du Convent de 1877 provoqua peu de réactions dans les ateliers du Grand Orient de France. Mais en l'espace de quel­ques mois les Grandes Loges et les Suprêmes Conseils d'Irlande et de Grande-Bretagne décidèrent de cesser toutes relations et toute correspondance avec lui et avec tous ses membres. Jamais ils ne devaient revenir sur cette décision, qui devait au contraire être imitée par nombre d'autres obédiences étrangères.

Le Suprême Conseil de France, fidèle au Grand Architecte de l'Univers, conservait au contraire ses relations internationales. Mais il allait devoir faire face à la rébellion d'une notable partie de ses ateliers symboliques.

LA CRISE INTERNE DU RITE ECOSSAIS EN FRANCE, DE 1877 A 1896

Les Grandes Constitutions dites de 1786 autorisaient chaque Suprême Conseil à déléguer son autorité sur les ateliers écossais du 1» au 17e degré, tout en proclamant son droit « imprescriptible » de les régir directement. En fait, dans les pays anglo-saxons, les Suprêmes Conseils s'étaient toujours bornés à gouverner les « additionnai degrees ». Ils les conféraient à des Maîtres Maçons relevant des Grandes Loges symboliques établies, qui n'étaient pas de Rite écossais.

En France il y avait, depuis le XVIlle siècle, des loges bleues pratiquant ce Rite. Proscrites en 1802 par le Grand Orient, elles avaient en 1804 érigé face à lui une Grande Loge symbolique écossaise, au moment même où le comte de Grasse fondait le Suprême Conseil de France. Mais par la volonté de l'Empereur elles avaient dû réintégrer le Grand Orient, auquel le Suprême Conseil avait de surcroît délégué la collation des Hauts Grades jusqu'au 18e degré. Seule donc la mainmise opérée en 1815 par le Grand Orient sur l'ensemble du Rite, dans une conjoncture politique qui ne permettait pas de rétablir une Grande Loge symbo­lique écossaise, avait conduit les loges bleues rebelles à cette mainmise à se placer sous l'autorité du Suprême Conseil d'Amé­rique, puis en 1821 sous celle du Suprême Conseil de France.

Elles s'en étaient fort bien accommodées jusque dans les années 1860, où certaines d'entre elles commencèrent, on l'a vu, à trouver pesante la tutelle d'un Suprême Conseil attaché à pros­crire toute politisation des ateliers, et à maintenir l'invocation au Grand Architecte de l'Univers.

A partir de 1877 leur impatience fut exacerbée par le vote du Convent du Grand Orient, et aussi par la décision prise au même moment par les Suprêmes Conseils du groupe d'Edimbourg de s'interdire, quant à eux, de créer ou de gouverner des loges sym­boliques, ou bleues.

C'est justement ce qu'avait demandé, dès 1875, la loge l'Union des peuples : Aux Suprêmes Conseils l'administration des Hauts Grades, aux Grandes Loges le gouvernement des Ateliers Symbo­liques. Ce mot d'ordre fut repris en 1879 dans une circulaire lancée à tous les ateliers par La Justice, ce qui valut à celle-ci d'être mise en sommeil, aux signataires (parmi lesquels le frère Gustave Mesureur), d'être suspendus de leurs droits.

Rien n'y fit, et le 12 février 1880 une Grande Loge symbolique écossaise, érigée par douze loges dissidentes, faisait connaître à toute la fraternité sa création, « dernier acte de la lutte engagée depuis des années par les loges écossaises contre l'autorité despo­tique (sic) du Suprême Conseil. »

La Grande Loge symbolique écossaise allait déployer une grande activité pendant seize ans, au terme desquels elle était composée de trente-six loges. Au jugement d'Albert Lantoine (5), elle comptait des hommes d'une foi sincère, donc agissante, pour qui la Franc-Maçonnerie avait une mission profane de défense de la République et de lutte contre le cléricalisme. Elle avait naturel­lement abandonné toute référence au Grand Architecte ; et cette obédience « écossaise » ressemblait beaucoup au Grand Orient de ce temps, à cela près que n'admettant pas de Hauts grades elle ne se composait, elle, que de loges bleues... Elle se sentait néan­moins « gardienne solitaire et responsable d'une tradition sécu­laire », ce qui la conduisit à rejeter de son sein la loge Les Libres Penseurs du Pecq, qui voulait initier une femme, et à nouer des relations fraternelles avec diverses obédiences étrangères, avec le Grand Orient de France, et même, pour finir, avec le Suprême Conseil, moins despotique apparemment qu'on ne l'avait affirmé naguère...

Fermement attaché aux traditions fondamentales de l'Ordre, soucieux de garder le contact avec l'Ecossisme universel, ce dernier n'était en effet nullement rétrograde. A la Saint-Jean d'hiver de 1877, son Grand Orateur Malapert avait, par exemple, prononcé un discours significatif :

« J'entrevois, disait-il, une amélioration très considérable, qui s'accomplit peu à peu.

Autrefois les entretiens des Frères étaient ou des causeries légères, assaisonnées d'un esprit bienveillant, ou des discours sur des idées générales. Les vers, les dissertations purement litté­raires ont leur charme, personne ne vous conseillera d'y renoncer. J'en dirai tout autant des discours sur les principes ou vérités fondamentales. Il est bon, surtout à l'heure des initiations, que nous affirmions nos croyances. Mais ces discours ont leurs conclu­sions forcées. Quand ils reviennent trop souvent, l'intelligence des auditeurs, qui connaît d'avance où l'on veut en venir, aspire au moment où l'orateur aura terminé.

Je constate donc avec satisfaction que des Frères ont spécialisé leurs études, et fait dans leurs Ateliers des conférences fort instructives sur des sujets divers (6)... »

Et de conclure :

« Unissons-nous pour dresser les temples de l'instruction, de l'industrie et des Beaux-Arts. »

Ainsi, voilà tout juste cent ans, le Suprême Conseil encou­rageait les ateliers de son obédience à former enfin cette société de pensée qu'avaient rêvée les premiers dirigeants de la Grande Loge de Londres, (si proches de la Royal Society), et clairement définie le chevalier Ramsay. C'était, par un retour aux sources, donner le feu vert à une évolution, féconde autant qu'irrésistible, des loges écossaises de France.

Avec le même souci de répondre aux aspirations nouvelles des frères sans rompre avec la règle et les traditions de l'Ordre, le Suprême Conseil jugea en 1894 le moment venu d'émanciper les loges bleues, qui lui étaient demeurées fidèles. Par un décret du 7 novembre, il délégua ses pouvoirs sur les trois premiers degré à une Grande Loge de France, qui serait constituée par la fédération de ces loges. Il ne se réservait que la prérogative de délivrer — à la gloire du Grand Architecte de l'Univers ! — les patentes constitutives des nouveaux ateliers qu'il plairait à la Fédération de s'intégrer.

La Grande Loge de France fut effectivement constituée le 23 février 1895 par l'Assemblée des députés de toutes les loges de l'obédience, qui élut séance tenante un Conseil fédéral de neuf membres. Elle engagea aussitôt des pourparlers avec la Grande Loge symbolique écossaise, qui le 10 août 1896 décidait de mettre fin à la dissidence en fusionnant avec la Grande Loge de France.

Le 24 juillet 1904 enfin, le Suprême Conseil devait par un nouveau Décret rompre le dernier lien par lequel la Grande Loge lui demeurait encore administrativement subordonnée, en renon­çant à délivrer les patentes constitutives des nouvelles Loges. La Grande Loge de France était ainsi définitivement constituée com­me puissance symbolique écossaise indépendante et souveraine.

Source : www.ledifice.net

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La Franc-Maçonnerie Écossaise 1864-1871

2 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

La Franc-Maçonnerie sous l’Empire Libéral

L'Empire autoritaire avait voulu protéger et favoriser la Ma­çonnerie française, mais en l'asservissant, ce qui avait entraîné une stagnation de l'Ordre. Sous l'Empire libéral, celui-ci va con­naître au contraire un intense bouillonnement d'idées et une vita­lité accrue, cependant qu'une vive tension va naître et se déve­lopper dans ses rapports avec l'Eglise catholique.

1. L'unité italienne et le raidissement du Saint-Siège contre l'Ordre.

C'est l'époque en effet où se propage rapidement dans les milieux cultivés de France, l'influence du positivisme scientiste, dont le héraut est Emile Littré ; l'époque aussi où les progrès de l'unité italienne entretiennent dans la Rome des papes une véri­table psychose obsidionale, portant au paroxysme l'hostilité de Pie IX envers un Ordre dont la branche italienne, avec Garibaldi, joue un rôle de premier plan dans le Risorgimento. En 1864, le Syllabus dénonce les « erreurs modernes » avec une intransi­geance nouvelle. Après la convention conclue en septembre de la même année, entre l'Empire français et le jeune Royaume d'Italie, Rome ne tardera pas à diriger ses foudres contre la Maçonnerie française. Alors s'ouvre dans l'histoire de celle-ci une période marquée par une vive lutte d'idées. Cette lutte se poursuivra au sein du Grand-Orient jusqu'au Couvent de 1877, qui apportera à la Constitution de l'obédience une modification lourde de consé­quences. Elle se prolongera dans les Loges relevant du Suprême Conseil Ecossais jusqu'en 1894, date de leur émancipation par l'érection de l'actuelle Grande Loge de France.

Déjà certes, sous l'Empire autoritaire, il y avait bien eu quel­ques escarmouches entre l'Eglise de France et certaines loges. A Caen, le 31 mai 1856, le prêtre qui célébrait les funérailles d'un Maçon, s'étant aperçu que des assistants portaient des branches d'acacia, avait exigé qu'ils se retirent, cet emblème étant celui « d'une société secrète et antireligieuse ». L'année suivante l'évê­que de l'île Maurice avait refusé la sépulture religieuse à plusieurs frères, mais le Grand-Orient avait pu faire célébrer à Notre-Dame de Paris, une cérémonie de réparation. En 1861, la circulaire de Persigny, si favorable à l'Ordre, avait excité la colère de quelques évêques, notamment de celui de Nîmes, auquel un frère de Mar­seille avait répondu en publiant une lettre qui s'achevait par cette évangélique invocation : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

Mais tout cela n'allait pas bien loin. Et dans le même temps le Suprême Conseil de France s'était, en 1860, donné pour Lieute­nant Grand Commandeur le frère Guiffrey père, salué par le Jour­nal des Initiés comme « le type bien rare du vrai catholique sin­cèrement libéral ». Trois ans plus tard, il avait admis dans son sein Georges Guiffrey fils, marguillier de la paroisse Saint-Eugène et président d'une section de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, entré dans l'Ordre avec la pleine approbation de l'archevêque de Paris, Monseigneur Affre.

C'est le successeur de cet infortuné prélat, mortellement blessé sur les barricades de juin 48 en tentant de séparer les combattants, c'est Monseigneur Darboy, qui avant d'être lui-même pris comme otage et fusillé sous la Commune devait, en 1865, subir le premier contre-coup de la colère de Pie IX contre les Francs-Maçons.

Le Maréchal Magnan, triomphalement réélu Grand-Maître du Grand-Orient au Convent de 1864, était mort à la veille de celui de 1865, le 29 mai. Ses funérailles avaient été célébrées à Saint-

Louis des Invalides sous la présidence de Monseigneur Darboy, qui avait donné l'absoute. La nonciature n'aimait pas l'archevêque, qui était homme de caractère et d'un esprit fort libéral. Elle fit rapport au Vatican, en prétendant qu'on avait exposé les insignes maçonniques du défunt sur le catafalque, entouré de frères pareil­lement décorés. Il est fort probable qu'il n'en était rien, et les lettres échangées par la suite entre le curé de Saint-Louis et l'ar­chevêque (1) prouvent en tout cas que ni l'un ni l'autre n'avait rien vu de tel. Par un bref du 26 octobre 1865, Pie IX n'en reproche pas moins à ce dernier d'avoir causé « par sa présence et sa coo­pération, l'étonnement et la douleur profonde qu'en ont ressentis avec raison tous les vrais catholiques... Les sectes d'impiété (ajou­tait-il), diverses de nom, liées pourtant entre elles par la compli­cité néfaste des plus cruels desseins, enflammées de la plus noire des haines contre notre sainte religion et le Saint-Siège aposto­lique, s'efforcent tant par des écrits pestilentiels distribués au loin et dans tous les sens que par des manœuvres perverses et toutes sortes d'artifices diaboliques, de corrompre partout les mœurs et l'esprit, de détruire toute idée d'honnêteté, de vérité et de justice, de répandre en tous lieux des opinions monstrueuses, de couver et de propager des vices abominables et des scéléra­tesses inouïes ; d'ébranler l'Empire de toute autorité légitime, de renverser, si cela était possible, l'Eglise catholique et toute so­ciété civile, et de chasser Dieu lui-même du ciel... » !

La passion avec laquelle est écrit ce morceau de rhétorique — commente à bon droit M. Pierre Chevallier — étonne aujour­d'hui le lecteur qui se veut libre de tout préjugé. Sans doute faut-il la mettre sur le compte de l'angoisse provoquée à Rome par la perte imminente du pouvoir temporel. Mais elle témoigne aussi d'une méconnaissance totale de l'esprit qui animait alors la grande majorité des Maçons français.

La même incompréhension et la même violence éclatent dans l'allocution consistoriale Multiplices inter machinationes du 25 sep­tembre 1865 où, dénonçant « la synagogue de Satan », Pie IX met le pouvoir civil en garde contre « ces loups dont le Christ Notre Seigneur a prédit qu'ils viendraient, couverts de peaux de brebis, pour dévorer le troupeau » ! A quoi les Francs-Maçons lyonnais répondent, dès le 5 octobre, par une lettre « Au Souverain Pontife de la religion Catholique, Apostolique et Romaine », que critiquera l'évêque de Montpellier... La voici :

« Très Saint-Père,

« Les Francs-Maçons, ennemis des manifestations bruyantes, étaient calmes et presque ignorés, quand une agression inouïe est venue les atteindre. La violence réussit mal dans notre pays. Votre allocution du 25 septembre nous vaudra simplement l'estime et la bienveillance de ceux qui ne nous connaissaient pas encore.

Et malgré vos anathèmes, pas un des nôtres ne désertera l’œuvre de justice et de paix à laquelle il a librement associé sa vie. »

Les frères de Lyon ont vu juste. L'outrance de l'attaque dis­pose favorablement l'opinion publique envers un Ordre que le pouvoir, de son côté, voit toujours d'un aussi bon oeil. Les évê­ques concordataires de France, soucieux de rester en bons termes avec l'autorité civile, paraissent eux-mêmes plutôt gênés par une condamnation à laquelle une vingtaine d'entre eux, tout au plus, feront écho, non sans provoquer de nouvelles protestations des Loges. L'émotion de celles-ci sera portée à son comble par une brochure retentissante intitulée Les Francs-Maçons, que publie en 1867 un prélat de la maison de Sa Sainteté, Monseigneur de Ségur. Proche parent du défunt Grand Commandeur du Suprême Conseil écossais, l'auteur de ce triste pamphlet n'hésite cependant pas à solliciter les textes, ni à se faire l'écho des calomnies les plus invraisemblables. Il donne ainsi le ton à la basse propagande anti­maçonnique qui sévira en France jusqu'à la Libération de 1944.

2. L'évolution des esprits et des statuts dans les obédiences.

Ces attaques multipliées eurent pour premier effet d'élargir rapidement l'audience, jusque-là fort restreinte, de ceux qu'au sein de l'Ordre on appelait maintenant les novateurs.

Ils avaient pour organe Le Monde maçonnique, dirigé par un membre du Rite Ecossais, le frère Favre. Un de leurs principaux chefs de file était un vénérable du Grand-Orient, le biterrois Massol, un ancien Saint-Simonien animé d'un idéalisme intransigeant. Massol défendait ardemment une conception démocratique de l'Or- dre fondée sur le respect de la personne humaine et sur « une mo­rale indépendante qui n'ait rien à demander à aucune théologie, à aucune métaphysique ».

Les partisans d'une Maçonnerie déiste et spiritualiste s'expri­maient dans le Journal des Initiés, du frère Riche-Gardon, membre du Grand-Orient, non moins attaché que Massol à défendre les « li­bertés naturelles » des Loges, notamment leur liberté d'expression, contre les tendances centralisatrices de l'obédience.

A — LE GRAND-ORIENT

Le Convent de 1864, avant de procéder à l'élection de Magnan, avait décidé que celui de 1865 aurait à réviser la Constitution. L'ar­ticle 1 er donna lieu, tout au long de l'année, à une ardente bataille. Le Monde maçonnique, soutenu par la Chaîne d'Union, que publiait à Londres le frère Hubert, avait proposé d'emblée une rédaction tota­lement agnostique : « La Maçonnerie a pour objet l'inviolabilité de la personne humaine, fondement de la morale universelle résumée dans la formule : Liberté, Egalité, Fraternité ». Le projet présenté au Convent par le Conseil de l'Ordre maintenait, à la demande ex­presse de Magnan, qu' « elle a pour principes : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine ». Le texte finale­ment adopté par le Convent, en l'absence de Grand-Maître, fut le suivant :

« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthro­pique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et l'exercice de la bienfaisance.

Elle a pour principe : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine.

Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.

Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

Comme l'ont souligné à l'envi Jean Baylot et M. Pierre Che­vallier, il y avait dans ce texte de compromis une certaine am biguïté, voire une contradiction entre le deuxième et le troisième alinéas. Certes, il était conforme à la plus pure tradition ander­sonienne, sinon à la doctrine romaine du temps, de « regarder la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme ». Mais le Grand-Orient pouvait-il à la fois affirmer comme il le fai­sait depuis 1849, que la Franc-Maçonnerie « a pour principes l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme », et décider de « n'exclure personne pour ses croyances », fussent-elles incompa­tibles avec les principes ainsi proclamés ? En fait, les novateurs furent loin de considérer comme un succès l'adoption du nouveau texte, qui ne souleva guère de remous dans la Franc-Maçonnerie universelle.

Aussi bien, le vote une fois acquis, le Convent élirait-il à la Grande-Maîtrise un vieux Maçon, le Général Mellinet, dont le pre­mier soin fut de rappeler par circulaire aux ateliers, qu'aux ter­mes de l'article 24 des Statuts, leurs planches devraient toujours être intitulées de cette formule : « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers. » Au nom et sous les auspices du Grand-Orient de France.

Le frère Massol, également candidat, n'avait obtenu que trente voix sur deux cents votants environ. Les novateurs étaient tou­jours minoritaires. Cependant, la suppression des Hauts-Grades, qu'ils avaient aussi demandée, ne fut repoussée que par trois voix de majorité.

La minorité novatrice ne se découragea donc pas, et comme on l'a dit, ses efforts pour laïciser le Grand-Orient allaient être puissamment secondés par les attaques déclenchées par Rome contre l'Ordre au lendemain même du Convent de 1865. A celui de 1867, les « tolérants absolus », comme on les appelait main­tenant, proposèrent la suppression de l'article des Statuts qui prescrivait l'invocation traditionnelle au Grand Architecte de l'Uni­vers ; mais « Initiés » et « Modérés » s'unirent pour repousser cette proposition par cent quatre-vingts voix contre soixante-sept, et les candidats des « novateurs » ne furent pas élus au Conseil de l'Ordre, ce qui amena Massol, qui en était membre, à donner sa démission.

La guerre d'usure continua aux Convents de 1868 et de 1869. Celui-ci fut dominé par la question de l' « Anti-Concile » qu'il était envisagé de réunir à Naples le 8 décembre, jour où devait s'ouvrir le Concile du Vatican. La proposition d'y participer ne fut rejetée que par cent quatre-vingts voix contre cent vingt-quatre. L'année suivante, le libéral Grand-Maître Mellinet, donnait sa démission et était remplacé, à la veille de la guerre franco-allemande, par un homme politique assez marqué à gauche, l'avocat charentais Babaud-Laribière, qui avait annoncé son intention... de faire sup­primer la Grande-Maîtrise.

B — LE RITE ECOSSAIS

Cependant, qu'à l'inverse du Grand-Orient, le Rite de Mis­raïm décidait en 1868 que « la croyance en Dieu et en l'immor­talité de l'âme étant la base fondamentale de notre institution, tout profane qui ne professe point cette croyance ne peut en faire partie », une effervescence comparable à celle qui régnait rue Cadet, gagnait les Loges placées sous l'obédience du Suprême Conseil de France. Aussi bien, sous la Grande-Maîtrise de Melli­net, les rapports s'étaient-ils grandement améliorés entre les deux puissances, et pour la première fois depuis la rupture de 1815, le Grand Commandeur écossais avait été invité à assister à la fête solsticale du Grand-Orient, le 15 juin 1867 ; la politesse avait été rendue, et une députation du Conseil de l'Ordre avait été cha­leureusement accueillie, le jour de la Saint-Jean d'hiver, à la fête solsticiale du Suprême Conseil.

On a rappelé naguère ici-même (2) comment après la création par le Grand-Orient de France, en 1815, d'un Suprême Conseil des Rites, la proclamation par le Suprême Conseil de France de l'in­dépendance du Rite Ecossais, et son entrée en sommeil pour six ans, les Loges symboliques de ce Rite qui refusaient de s'in­cliner devant le coup de force du Grand-Orient, ne pouvant sous la Terreur blanche ériger, comme en 1804, une Grande Loge sym­bolique écossaise, avaient été amenées à se placer sous l'obé­dience du Suprême Conseil d'Amérique repris en main par le comte de Grasse. Le Conseil ayant été absorbé par le Suprême Conseil de France réveillé en 1821, depuis ce temps les Loges bleues du Rite Ancien et Accepté étaient donc directement sou­mises à l'autorité du Suprême Conseil du 33e degré de ce Rite.

Cette situation singulière avait été fort bien acceptée pen­dant un demi-siècle, le prestige et le libéralisme des dirigeants aidant. C'est un membre du Grand-Orient, Riche-Gardon, qui le constatait encore en 1863: « Le Suprême Conseil est un pouvoir aristocratique, mais il laisse ses Loges jouir de leurs libertés na­turelles. » Il n'en avait pas moins toujours veillé à ce qu'en soient bannies toutes discussions politiques et religieuses. Or, sous l'Em­pire libéral, nombre de frères commençaient à trouver gênante cette règle fondamentale de l'Ordre, et pesante la tutelle même du Suprême Conseil.

De plus, le Rite était alors régi par les Règlements généraux promulgués le 1 er juin 1846, dont l'article ter était ainsi conçu :

« L'Ordre maçonnique se partage en différents Rites recon­nus et approuvés, qui, bien que divers, sont tous sortis de la mê­me source et tendent au même but.

Adoration du G... A.. de l'Un.., Philosophie, Morale, Bien­veillance envers les hommes, voilà tout ce qu'un vrai Maçon doit étudier sans cesse et s'efforcer constamment de pratiquer. »

Ici comme au Grand-Orient, la référence au Grand Architecte de l'Univers allait bientôt être contestée par les « novateurs », ainsi que la hiérarchie des Hauts-Grades.

Si, à défaut d'avoir pu consulter pour cette période les livres d'architecture du Suprême Conseil et de la Grande Loge centrale, on se réfère au Mémorandum imprimé qui donne le résumé de leurs travaux, il apparaît que les hostilités commencèrent dans le premier semestre de 1868.

Le 12 juin, le Suprême Conseil, toujours présidé par Viennet, prononce la radiation de quatre Loges parisiennes qui avaient en­freint la règle fondamentale ci-dessus rappelée : l'Alliance, la Ruche écossaise, le Héros de l'Humanité et l'Alliance fraternelle. Le 27, la Grande Loge centrale est envahie par des « visiteurs » protestataires, et le Lieutenant Commandeur Allegri doit suspen­dre la réunion. Là-dessus Viennet meurt le 10 juillet, Allegri lui succède aussitôt, et choisit pour Lieutenant « celui qui par son caractère, sa haute position, sa science, son dévouement maçon­nique a si bien conquis toutes les sympathies » : il s'agit d'Adolphe Crémieux, ancien membre du gouvernement provisoire en 1848, et qui bientôt, ministre de la Justice dans le gouvernement de la Défense Nationale, attachera son nom au décret de 1870 qui confé­rera la nationalité française aux Juifs d'Algérie.

En août, cependant qu'on prépare la révision des Règlements généraux de 1846, Crémieux demande « l'effacement complet des faits graves qui ont jeté le trouble au sein du Rite Ecossais, l'oubli des injures prodiguées au Suprême Conseil, et la rentrée des Loges et des Maçons exclus ». Sa proposition est adoptée, et le Grand Commandeur Allegri adresse à tous les ateliers une circu­laire d' « oubli général ».

Mais bientôt se produisent de la part de divers Maçons de nouvelles attaques « incessantes et déplorables » contre le Su­prême Conseil. Le 5 mars 1869, Allegri rappelle à tous les ateliers que la Maçonnerie « a surtout pour règle dans l'Ecossisme la glo­rification du Grand Architecte de l'Univers », puis démissionne de sa charge, ainsi que Crémieux et le Grand Orateur Genevay. Le 8 mars, le Suprême Conseil accepte toutes les démissions, décide que dorénavant — comme jusqu'à la nomination du duc Decazes — tous les Offices seront pourvus par la voix de l'élec­tion, et élit aussitôt Crémieux Grand Commandeur à l'unanimité. Il lui adjoint comme Lieutenant, le baron Taylor, le philanthrope bien connu, et réélit Genevay Grand Orateur. Crémieux publie une Déclaration où il constate que bien des dissidents espèrent de lui « un sage développement dans les règlements de l'Ordre », mais rappelle que « l'obéissance au devoir n'est jamais un escla­vage quand on a signé un contrat ». Il conclut par un appel à l'union, suivi de ces mots : « Fraternité, Liberté, Egalité, Cha­rité ».

Le nouveau Grand Commandeur n'était pas au bout de ses peines. Mais l'estime dont il jouissait, son zèle inlassable pour l'Ordre, son caractère ferme et souple à la fois allaient lui per­mettre et de rétablir, non sans mal, l'union dans sa juridiction, et d'assurer à celle-ci une place de premier plan dans l'Ecossisme universel.

En juin 1869, ayant pris connaissance des travaux des com­missions chargées de préparer la révision des Règlements géné­raux de 1846, Crémieux soumettait au Suprême Conseil un projet de rédaction qui fut mis au point le 7 juillet. Le 2e alinéa de l'ar­ticle ler, dont on a lu le texte plus haut, était remplacé par ces lignes :

« Il — l'Ordre maçonnique — se fonde sur le principe de la liberté religieuse, sur les règles de la plus pure morale, sur les doctrines les plus élevées de la philosophie. Il proclame le senti­ment de la dignité humaine, c'est-à-dire de l'égalité entre tous les hommes, qui se doivent appui mutuel. Il a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »

Ce texte n'affirmait rien qui fût contraire à la tradition ma­çonnique, mais pas plus que dans les Constitutions d'Anderson, le Grand Architecte de l'Univers n'y était nommé. Communiqué le 15 juillet à la grande Loge Centrale, il y fut l'objet d'une dis­cussion fort orageuse. Le Grand Commandeur « affecté par cette opposition aussi vive qu'inattendue... renvoya le projet à l'examen ultérieur d'une Commission à prendre dans les trois Sec­tions » (3).

En décembre de nouvelles péripéties conduisirent le Grand Commandeur et le Grand Orateur Genevay à donner à nouveau leur démission. Mais le 29 décembre la Grande Loge Centrale chargeait les Présidents des trois Sections d'inviter Crémieux à reprendre la sienne, ce qu'il fit. Le 29 janvier 1870, réunie sous sa présidence, la Grande Loge Centrale confiait le travail de révision à une commission de 9 membres, qui se donna pour président le futur président de la Chambre des députés, le frère Henri Bris­son. La Commission tint dix réunions de mars à juin 1870. Elle dis­cuta essentiellement du maintien — ou de la suppression — de la glorification du Grand Architecte de l'Univers, des Hauts Grades, et de la Commission administrative du Suprême Conseil. La majorité se prononça pour le maintien des dispositions sta­tuaires concernant ces trois points, avec les modifications pro­posées par le Grand Conmmandeur. Ces décisions de conséquence, prises contre l'avis du président Brisson, amenèrent celui-ci à se décharger du rapport, qui fut confié à un membre de la majorité, le frère Bagary (4).

Là-dessus, le 15 juillet, éclata la guerre franco-allemande, et les choses restèrent en l'état.

Les Francs-Maçons, la guerre Franco Allemande et la Commune

Cependant que les hostilités, puis l'envahissement d'une gran­de partie du territoire allait mettre en veilleuse l'activité maçon­nique, les événements politiques consécutifs au désastre de Sedan mirent bientôt en vedette de nombreux frères des deux principaux Rites.

Sous l'Empire finissant, en effet, il y avait dans la majeure partie des loges des frères engagés dans l'action politique, mem­bres pour la plupart de l'opposition libérale ou républicaine. Cer­tains, comme Désiré Bancel, Jules Simon, Gambetta, étaient en­trés au Corps législatif aux élections de 1869. Les noms de plu­sieurs d'entre eux, ceux de Garnier-Pagès et du Grand Comman­deur Adolphe Crémieux, avaient figuré au bas du Manifeste de la gauche lors du plébiscite du 8 mai 1870. On n'est donc pas sur­pris de les retrouver, le 3 septembre, parmi les signataires de la proposition de Jules Favre réclamant la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie. Ces Libéraux n'en sont pas moins des hommes d'ordre, et le lendemain 4 septembre, quand le Palais-Bourbon sera envahi par la foule parisienne aux cris de « Vive la République », on entendra Crémieux et Gambetta demander en vain qu'on res­pecte la Liberté du Corps législatif. Aux Tuileries, le général Mel­linet, qui commande la garde, protège la fuite de l'Impératrice. A l'Hôtel de Ville le futur frère Jules Favre salue par un discours l'avènement de la République. Les membres du Gouvernement pro­visoire sont presque tous Maçons — tel Crémieux, Arago, Eugène Pelletan, Garnier-Pagès, Ernest Picard, Rochefort et Jules Simon — ou futurs Maçons comme Jules Ferry ; mais ils en remettent la présidence à un catholique breton, le général Trochu, gouverneur militaire de Paris. La plupart seront écartés du pouvoir après l'ar­mistice, l'élection de l'Assemblée des « ruraux » et la constitu­tion du gouvernement de M. Thiers, qui gardera cependant, outre Jules Favre, Ernest Picard et Jules Simon.

Le 18 mars, c'est l'insurrection de Paris. La capitale n'avait pas accepté la capitulation du 28 janvier, et l'appel au peuple lancé ce jour-là par les délégués des arrondissements portait les signa­tures des frères Lucipia, futur Président du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, Benoît Maton et Jules Vallès, membre du Rite Ecos­sais. Le 8 février, Paris avait voté à gauche, envoyant à l'Assem­blée, avec Jules Favre, les frères Gambetta, Félix Pyat et... Gari­baldi, ancien Grand Commandeur Grand-Maître du Suprême Conseil Grand-Orient d'Italie séant à Palerme.

Maintenant c'est la Commune, et l'on va voir, comme toujours en ces périodes troublées, les frères opter politiquement suivant leur conscience et leurs convictions personnelles, en l'absence de toutes consignes des autorités maçonniques. Mais l'on verra aussi — fait exceptionnel dans notre histoire — de nombreux Maçons parisiens s'assembler spontanément, lancer des appels à la popu­lation, multiplier démarches et manifestations pour tenter d'arrê­ter l'effusion du sang entre Français.

Le clivage politique entre les frères se dessina quand le ter mars, à Bordeaux, l'Assemblée se prononça pour l'acceptation des conditions très dures du traité de paix. Parmi les 107 oppo­sants républicains figuraient les Maçons Emmanuel Arago, Louis Blanc, Benoît Malon, Félix Pyat, Gambetta, Rochefort, Arthur Ranc... Les cinq derniers nommés quittèrent l'Assemblée, Félix Pyat ex­pliquant ainsi sa décision à la tribune : « L'Assemblée est dissoute de droit par son vote ; je n'y rentrerai plus tant que votre parri­cide ne sera pas annulé. »

Le 26 mars sont élus les 90 membres de la Commune. Une quinzaine d'entre eux sont Maçons, parmi lesquels on retrouve Félix Pyat et Benoît Malon, et aussi les frères Tirard, Jourde, Beslay, Léo Meillet, Eudes, Jules Vallès, Ranvier, Gustave Mourens. Quand la Commune prend séance le frère Charles Beslay, doyen d'âge, définit ainsi son programme :

C'est par la liberté complète de la Commune que la Répu­blique va s'installer chez nous. Paix et Travail ! Voilà notre avenir, voilà la certitude de notre revanche et de notre régénération so­ciale. A la Commune tout ce qui est local, aux départements, tout ce qui est régional, au gouvernement tout ce qui est national... »

Un nouveau clivage se produit entre révolutionnaires et mo­dérés quand Jules Vallès demande que les députés membres de la Commune choisissent entre elle et l'Assemblée. Le frère Tirard choisit alors Versailles, les autres restent à Paris...

Et rien n'illustre mieux la parfaite neutralité politique de la Maçonnerie écossaise que la diversité des options de nos mem­bres, en tant que citoyens, au cours de cette crise.

Le Grand Commandeur Adolphe Crémieux, alors âgé de 76 ans, est dans sa propriété de Nîmes. Au nom du Suprême Conseil le Grand Orateur Malapert, avocat à Paris, a précisé par lettre aux frères et à la presse que les chefs du Rite ne donnaient aucune consigne à ses membres. Et tandis que Jules Simon reste au gou­vernement, et Henri Brisson à Versailles, les frères Elie May, Goupil, Eudes, Jules Vallès, Raspail, se voient confier par la Com­mune des fonctions importantes. Les trois derniers nommés sont membres de la Loge écossaise parisienne de la Justice, comme Arthur Ranc, qui adopte une position intermédiaire entre le parti de l'Ordre et la Révolution, comme le futur président du Conseil Charles Floquet, qui revient de Versailles à Paris et s'active à la tête des conciliateurs...

Aussi bien les frères les plus engagés dans l'action ne per­dent-ils pas de vue les principes d'humanité et de solidarité de leur Ordre. Au lendemain de l'insurrection du 18 mars Léo Meillet, membre de la Commune, sauve la vie au général Chanzy, prison­nier du Comité central. Il cache chez lui le député maçon de l'Aisne Edmond Turquet, qui lui rendra la pareille après l'entrée à Paris des Versaillais. A ce moment Jourde et Vallès protesteront — en vain — contre l'exécution des otages de la Commune.

L'intervention des Francs-Maçons parisiens entre la Commune et Versailles a été racontée maintes fois, avec plus ou moins d'exactitude. M. Pierre Chevallier a récemment fait à ce sujet une excellente mise au point (5) que nous allons suivre de très près.

Il a établi que l'initiative en fut prise par un atelier du Grand- Orient de France, la Loge française Les Disciples du Progrès, qui dès le 7 avril 1871, sous la présidence de son Vénérable Sauge, décidait « de tenter une démarche de conciliation auprès de la Commune, pour arrêter l'effusion du sang qui coule », et convo­quait tous les Vénérables du Rite à se réunir le lendemain au Grand-Orient pour en délibérer.

De cette réunion de Vénérables du 8 avril sortit le texte d'un Manifeste de la Franc-Maçonnerie dont les signataires, s'adressant à la fois au gouvernement et aux membres de l'Assemblée d'une part, aux membres de la Commune d'autre part, leur disait :

« Nous ne venons pas vous dicter un programme, nous nous en rapportons à votre sagesse ; nous vous disons simplement : Arrêtez l'effusion de ce sang précieux qui coule des deux côtés, et posez les bases d'une paix définitive qui soit l'aurore d'un ave­nir nouveau. »

Ce manifeste d'une inspiration généreuse et purement huma­nitaire était signé, à titre personnel, par les frères Montanier et Bécourt, membres du Conseil de l'Ordre, et treize Vénérables du Grand-Orient. Il fut unanimement approuvé le lendemain au cours d'une assemblée où étaient représentées la plupart des Loges parisiennes de cette obédience. On décida de faire remettre par délégués le Manifeste au gouvernement de Versailles et à la Com­mune de Paris, de l'afficher à quatre mille exemplaires, et de de­mander aux Loges des départements d'y adhérer.

Les jours suivants les réunions de Maçons se succédèrent rue Cadet. De nombreuses Loges du Rite Ecossais y sont main­tenant représentées et adhèrent au Manifeste, ainsi que la plupart des membres du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, son président Saint-Jean en tête.

Le 19 avril, lecture est donnée du rapport rédigé par Montanier au retour de la délégation qu'il a conduite à Versailles, et qui a été reçue le 11 par le frère ministre Jules Simon. L'entretien a porté notamment sur les franchises communales, la loi municipale ré­cemment votée par l'Assemblée de Versailles ayant dressé contre elle non seulement la Commune, mais la grande majorité des pari­siens. La délégation n'a rien obtenu. Un frère propose alors « qu'un programme politique, tracé par la Franc-Maçonnerie, soit nommé à l'appréciation des belligérants ». Montanier demande aussitôt si l'Ordre doit, oui ou non, faire de la politique, en faisant « pres­sentir la division des Francs-Maçons si l'on sort de la règle fonda­mentale ». Finalement, sans trancher la question, l'assemblée una­nime décide qu'une nouvelle délégation sera envoyée à Versailles.

Les membres en sont choisis le samedi 22 au matin. L'assem­blée accepte que l'accompagnent deux délégués de la Chambre syndicale du commerce. Le frère May, membre de la Commune et futur membre du Suprême Conseil écossais, propose « de nous rendre en corps, décorés, au-devant de la délégation, à son retour de Versailles pour apprendre la réponse du gouvernement » mais le président Saugé écarte cette première suggestion d'une mani­festation publique, qui sera reprise avec succès quelques jours plus tard.

M. Thiers reçut la délégation immédiatement « avec une poli­tesse froide à laquelle notre impartialité nous commande de ren­dre hommage », écriront les frères dans leur compte-rendu. Sur la demande d'un armistice pour permettre l'évacuation des popu­lations de Neuilly, des Ternes et de Sablonville, Thiers fut inflexi­ble, mais consentit à une suspension d'armes dont le général Ladmirault règlerait la durée. Sur l'épineux problème des fran­chises municipales, il se refusa catégoriquement tout amendement à la loi votée par l'Assemblée. Il reprocha ensuite aux « cent cin­quante mille neutres », c'est-à-dire aux Maçons « de n'avoir pas aidé le gouvernement à comprimer par la force ce qu'il appelle l'insurrection parisienne ». Comment aurions-nous pu, répondirent les frères, prendre les armes contre des citoyens ? Mais « donnez- nous seulement une bonne parole, laissez-nous l'assurance qu'il nous sera permis de nous concilier sur le terrain des franchises municipales, et nous nous efforcerons d'être les instruments de la pacification ». N'ayant pu obtenir cette bonne parole, les délé­gués demandèrent à Thiers s'il était donc résolu à sacrifier Paris. La réponse fut : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. » Il promit seule­ment que tous les combattants qui poseraient les armes auraient la vie sauve.

Cette prise de position rigide allait influencer de façon déci­sive sur le comportement des frères qui s'étaient engagés dans l'ceuvre de la conciliation.

Une assemblée avait été convoquée pour le 24 au siège du Suprême Conseil, 35, rue Jean-Jacques-Rousseau, mais la salle dite de la Redoute apparut bientôt trop exiguë. A l'instigation de May, les frères se transportèrent au théâtre du Châtelet « en ordre, décorés et bannières en tête ». Le frère Hamel présenta le rapport de la délégation. La réponse du chef de l'exécutif annonçant le bombardement de Paris provoqua « un cri unanime de réproba­tion et d'indignation ». Le frère Ranvier, membre de la Commune, déclara : « Ce ne sont plus des supplications qu'il faut employer, mais faire un appel aux armes et marcher résolument sur Ver­sailles pour en finir. » Mais la plupart des frères entendaient rester sur le terrain des moyens maçonniques, demander en tout cas l'avis des Loges de province. Un membre de la délégation, le frère Baumann, proposa « l'intervention de la Franc-Maçonnerie qui se poserait entre les belligérants, tous les frères décorés et bannières déployées ». Finalement, l'on vota une résolution pro­testant contre le refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, et déclarant que, « pour ob­tenir les franchises, [les Francs-Maçons] emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir ».

Le texte improvisé paraissait assigner pour objectif à l'action entreprise non plus la cessation d'une lutte fratricide, mais la réforme de la récente loi municipale. C'était évidemment parce qu'à l'audition du rapport de Hamel il était apparu que le texte de cette loi était l'obstacle majeur à la conciliation. La résolution ne s'en écartait pas moins de la règle maçonnique, ce qui amena très vite Montanier, Hamel, Baumann et d'autres à se retirer du mouvement.

Le 26 avril une nouvelle assemblée générale se tint au Châ­telet. Elle était toujours présidée par Saugé, mais l'office d'ora­teur était tenu par Charles Floquet, et les travaux furent ouverts au Rite Ecossais. La séance fut dominée par l'éloquente interven­tion d'un autre membre de ce Rite, le frère Thirifocq, ancien Véné­rable de la Jérusalem écossaise, qui au sein des commissions chargées de préparer la réunion des Règlements de son obédience avait ardemment défendu la cause du Grand Architecte de l'Univers. « Peignant le rôle de Paris dans la civilisation universelle, il sou­tient que l'existence de la Liberté dans le monde dépendra du succès que l'idée libérale obtiendra dans la lutte actuelle. Paris (s'écrie-t-il) est à l'égard du monde ce que le monde maçonnique est à l'égard du monde profane. L'un et l'autre projettent la lu­mière ; supprimez-les, et les ténèbres se feront... Nous avons le moyen d'empêcher un crime pareil : c'est de défendre la Com­mune par tous les moyens possibles. » Et de conclure : « Il faut dire à Versailles qui si dans les quanrante-huit heures on n'a pas pris une résolution tendant à la pacification, on plantera les dra­peaux maçonniques sur les remparts, et que si un seul est troué par un boulet ou par une balle, nous courrons tous aux armes pour venger cette profanation. »

Appelé comme Orateur à se prononcer sur cette proposition, Floquet rappelle que, député de Paris, il a donné sa démission lors du premier bombardement, ne voulant pas continuer à faire partie d'une assemblée « qui fait brûler la ville qu'il représente ». Mais si, à ses yeux, les aspirations de Paris sont légitimes, il se prononce contre le recours aux armes, et il persiste à suivre la voie de la conciliation. Prendre les armes est un acte politique, et il est inutile de faire le jeu des Prussiens.

Entre les attitudes préconisées, en leur âme et conscience, par les deux Ecossais, l'assemblée est déchirée. Le président Saugé demande qu'elle se prononce à propos des bannières à planter sur les remparts, et Floquet propose une résolution ainsi conçue : « L'assemblée des Francs-Maçons réunie au Châtelet, émet le vœu que les Loges veuillent bien porter leurs bannières sur les remparts comme signe de protestation... » Mais le tumulte devient général, et Saugé doit clore les travaux.

Après la clôture, cependant, un frère propose une réunion générale pour le dimanche suivant, dans la cour du Louvre. Il est acclamé, et une délégation se rend aussitôt à l'Hôtel de Ville, bannière en tête, pour faire part de ce projet de manifestation publique. Les membres de la Commune descendent dans la cour pour la recevoir. Jules Vallès remercie les députés, remet son écharpe rouge à Thirifocq ; on l'attache à la bannière, et une délé­gation de la Commune reconduit les frères rue Cadet.

Le 28 se tient une dernière réunion des Vénérables du Grand- Orient. Sur la proposition de Montanier, elle décide à la faible ma­jorité de huit voix contre six de faire placarder dans la nuit, dans la cour du Louvre, des affiches pour contremander la manifesta­tion publique et la sortie des bannières. Le lendemain 29, au ma­tin, le Conseil de l'Ordre désavoue à son tour la manifestation et les assemblées du Châtelet, par une note remise à la presse.

Mais les dés sont jetés. La veille, la Commune a fait porter rue Cadet une décision ainsi conçue :

« TT\ CC\ FF\,

La Commune de Paris a l'honneur de vous faire part que demain samedi, la Commune en Corps ira vous prendre au Louvre pour la réception officielle à l'Hôtel de Ville.

Toutes les dispositions sont prises pour que la réception soit à hauteur de votre mission. »

Aussi bien soixante-seize Loges des départements ont-elles, entre temps, donné leur adhésion au Manifeste.

Le 29 avril donc, dès huit heures du matin, s'assemblent dans la cour du Louvre d'importantes délégations de la plupart des Loges de Paris et de la banlieue, avec leurs bannières. A dix heures et demie, arrivent cinq membres de la Commune désignés par le sort, parmi lesquels Félix Pyat, Jean-Baptiste Clément, l'auteur du Temps des Cerises, et celui de l'internationale, Eugène Pottier. Musique en tête, le cortège se rend à l'Hôtel de Ville. Du haut de l'escalier d'honneur Félix Pyat harangue ses frères, disant :

« Aux hommes de Versailles, vous allez tendre une main désarmée, mais pour un moment — et nous, les mandataires du peuple et les défenseurs de ses droits, nous les élus du vote, nous voulons nous joindre à vous tous, les élus de l'épreuve, dans cet acte fraternel. »

Léo Meillet leur remet « un beau drapeau rouge frangé d'or », le drapeau de la Commune, pour qu'ils le placent « au-devant de leurs bannières et devant les balles homicides de Versailles ». C'est le Vénérable Thirifocq « vieillard à la barbe blanche », qui le prend en main « gage d'union indissoluble entre la Franc- Maçonnerie, non seulement de Paris, mais du monde entier et la Commune ».

Le cortège se met en marche aux accents de la Marseillaise. Il est fort de « cinq ou six mille hommes graves et recueillis », appartenant pour la plupart à l'élite de la population ouvrière. Il se rend d'abord en pélerinage à la Bastille, puis se dirige en bon ordre vers le pont de Neuilly par les boulevards et le Faubourg Saint-Honoré. La foule étonnée l'acclame aux cris de « Vive la Commune », mais surtout de « Vive la République ».

A l'arrivée des délégués en vue des lignes versaillaises, le tir s'arrêta. Au pont de Neuilly, Thirifocq et deux autres frères furent conduits auprès du commandant du secteur, le général Montaudon, qui était lui-même Franc-Maçon. Celui-ci leur déclara qu'il avait pris sur lui d'ordonner un cessez-le-feu, mais qu'il ne

IT. pouvait accorder une bien longue trève sans l'accord du gouver­nement. Les frères Thirifocq et Fabreguette se rendirent alors à Versailles auprès de M. Thiers, tandis que les porte-bannières passaient la nuit auprès de leurs étendards, plantés de cent mè­tres en cent mètres aux portes de Paris.

Le dimanche 30 avril, à six heures du matin, Thirifocq et Fabreguette revenaient de Versailles, n'ayant rien obtenu. Le feu reprit entre les deux camps en fin de journée, et plusieurs des bannières restées sur les remparts furent trouées par les balles.

Le ter mai, dans le Cri du peuple, Jules Vallès publiait sous le titre Les Maçons aux remparts un article où il appréciait en ces termes l'ultime tentative d'une partie des frères parisiens pour mettre fin à l'effusion du sang :

« En sortant de ses ateliers mystiques pour porter sur la place publique son étendard de paix, qui défie la force, en affir­mant en plein soleil les idées dont elle gardait les symboles dans l'ombre depuis des siècles, la Franc-Maçonnerie a réuni au nom de la Fraternité la bourgeoisie laborieuse et le prolétariat héroï­que... Merci à elle. Elle a bien mérité de la République et de la Révolution. »

Le même jour, cependant, le Grand Orateur du Suprême Conseil Malapert protestait — à bon droit — dans une lettre aux journaux que le Rite écossais ne pouvait être engagé par « toutes résolutions arrêtées en dehors de la Grande Loge centrale ».

Le Grand-Orient alla beaucoup plus loin. Dès le 29 mai, au lendemain de la sanglante victoire de Versailles, une circulaire du Conseil de l'Ordre condamnait « absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de Francs-Maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de le constater, n'appartenaient pas à l'obédience du Grand-Orient ». (Cette dernière allégation est pour le moins invraisemblable.) Le ter août enfin, le Grand-Maître Babaud­Laribière, que la République avait nommé Préfet de la Charente, écrivait à son tour aux ateliers du Grand-Orient

« La Franc-Maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l'univers, en couvrant Paris de sang et de ruines ; et si quelques hommes indignes du nom de Maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand-Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés... »

Cent ans plus tard, le 24 avril 1971, plus de trois mille Francs- Maçons parisiens du Grand-Orient de France n'en devaient pas moins — le recul de l'histoire aidant — défiler silencieusement devant le Mur des Fédérés, en présence des dignitaires de l'obé­dience. Et le soir, rue Cadet, leur Grand-Maître Jacques Mitterrand honorait dans une cérémonie anniversaire la Commune de Paris, et saluait ses morts.

Source : www.ledifice.net

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La Franc Maçonnerie Ecossaise Du coup d’Etat à l’année terrible

1 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

Le Second Empire a été une période décisive dans l'histoire de la Franc-Maçonnerie française. Dans les dernières années du règne les Loges allaient pour la plupart s'engager, pour longtemps, dans des voies nouvelles. Dans l'esprit de nombreux Frères la défense des libertés — liberté de conscience et libertés politiques —, le culte de la raison et du progrès scientifiques allaient rejeter au second plan la religiosité d'antan, l'attachement aux symboles et aux rites traditionnels. Cette mutation, dont les premiers pro­dromes étaient apparus dès la Restauration, s'accomplit par l'effet de causes multiples, que pour la clarté de l'exposé on analysera tour à tour : politique du pouvoir issu du Coup d'Etat, durcisse­ment de l'attitude de la hiérarchie catholique, progrès dans l'opinion française de la philosophie positiviste.

LA FRANC-MAÇONNERIE ET L'ETAT DE 1851 A 1870

A) L'Empire autoritaire et le Grand Orient.

On se rappelle que sitôt après le Deux Décembre le Grand Orient de France unanime avait offert au prince Lucien Murat, cousin germain de Louis-Napoléon, la Grande Maîtrise vacante

depuis qu'en 1814 il avait hâtivement « démissionné » d'office de cette charge le roi Joseph.

Le Prince Président avait confié l'Intérieur à son fidèle compagnon Victor Fialin, le futur duc de Persigny, qui était Maçon. Dès le 25 mai 1852, dans une circulaire aux Préfets, Fialin s'em­ployait à rassurer les Frères sur les dispositions du pouvoir envers l'Ordre ; il déclarait compter sur son nouveau chef pour ramener à la règle les Loges « égarées », l'autorité publique ne devant intervenir qu'en dernier ressort. Aussitôt Murat lui faisait écho, en rappelant aux Maçons du Grand Orient son devoir « de frapper sévèrement tous ceux qui mettraient en danger par une conduite contraire à nos règlements l'existence de notre Ordre tout entier ». Bref, chaussant les bottes de son oncle, le Prince Président ne demandait qu'à protéger la Maçonnerie, par napo­léonide interposé, pourvu qu'elle se cantonnât dans des activités purement philanthropiques.

Mais on n'était plus en 1804, et Lucien Murat n'était pas Cambacérès.

On a dit quels profonds échos les idéaux humanitaires de la Révolution de février avaient naguère éveillés dans les Loges.

Après le Deux Décembre, nombre de Maçons avaient été proscrits en tant que républicains ; aussi les avances de Persigny furent-elles généralement accueillies avec défiance. Au sein du Grand Orient, le malaise s'aggrava rapidement devant l'autorita­risme et les initiatives souvent discutables du Grand Maître : telles la révocation du chef du secrétariat Hubert, un Frère uni­versellement estimé, ou l'acquisition de l'hôtel de Richelieu, rue Cadet, qui allait pour longtemps obérer les finances. Mais sur­tout Muiat s'était mis en tête de réformer les Constitutions que l'obédience s'était données en 1849. Conformément aux tradi­tions de la Maçonnerie symbolique, celles-ci réunissaient tous les pouvoirs entre les mains du Grand Orient, c'est-à-dire des Vénérables ou Députés des ateliers ; le pouvoir législatif était exercé directement par l'Assemblée générale, l'administration confiée à des chambres créées dans son sein, le pouvoir exécutif délégué au Grand Maître assisté d'un Conseil. Or Murat vint à bout de faire voter par un Convent constituant, en octobre 1854. un article aux termes duquel le Grand Maître devenait « le chef suprême de l'Ordre..., le pouvoir exécutif, administratif et diri­geant ».

Ce devait être une victoire à la Pyrrhus. Déjà de nombreux ateliers, réfractaires à la mainmise du gouvernement sur l'obé­dience, avaient cessé de se réunir ou de cotiser au Grand Orient, et dès avril 1855 le nouveau Conseil du Grand Maître devait en suspendre 74 pour ces motifs. D'autre part, pour accéder au pou­voir suprême, Murat avait dû accepter que le Grand Maître fut désormais élu non plus à vie, mais pour sept ans.

Son septennat devait donc prendre fin le 30 octobre 1861. Le Grand Orient ne comptait plus alors que 175 loges en activité, cent de moins qu'en 1852 ; et l'absolutisme du Grand Maître, son obstination à réduire l'Ordre au rang d'une simple société de secours mutuels, suscitaient une opposition croissante. Un inci­dent étranger à la Franc-Maçonnerie allait mettre le feu aux poudres. Le ter mars 1861, au Sénat, Murat se prononçait ouver­tement en faveur du pouvoir temporel du Pape. C'était son droit ; mais c'était aussi le droit du Grand Orient de se donner un Grand Maître dont les conceptions fussent mieux en harmonie avec celles de ses membres et de l'opinion libérale, généralement acquise à la cause de l'unité italienne : par exemple le prince Jérôme- Napoléon, le populaire Plonplon. Peu avant le convent convoqué pour le 20 mai 1861, le traditionaliste Journal des Initiés du Frère Riche-Gardon préconisait en ces termes la candidature de ce dernier :

« Elire pour Grand Maître le prince Napoléon, qui soutient dans les pouvoirs de l'Etat les principes les plus rapprochés de ceux de notre sainte institution ; ou élire le prince Murat, lequel s'est déclaré itérativement pour un pouvoir qui fait mettre les Francs-Maçons aux galères, partout où son influence peut l'obte­nir : voilà l'alternative. »

Murat n'hésite pas à suspendre aussitôt Riche-Gardon, la loge dont il était le Vénérable, et d'autres Frères coupables de lui préférer un autre candidat. Dès l'ouverture du Convent il apparut qu'il avait fait la quasi-unanimité contre lui, et l'on décida de commencer par élire le futur Grand Maître. Murat suspendit l'Assemblée et fit appel à la police ; les députés passèrent outre, et Jérôme-Napoléon fut élu à une majorité écrasante. Murat osa annuler le vote, et le 23 mai fit reporter l'élection à fin octobre... par arrêté du Préfet de Police ! Le 10 octobre, un nouvel arrêté préfectoral la renvoyait au printemps suivant.

Une délégation alla aussitôt protester auprès de Persigny. Elle fut bien accueillie ; et le 16 une circulaire ministérielle invi­tait les Loges à solliciter du gouvernement leur reconnaissance et une autorisation officielle, les Préfets à les autoriser sans délai et à les protéger, au même titre que les conférences de Saint- Vincent de Paul et d'autres sociétés catholiques.

Murat cependant réussit encore à faire entériner par Persigny la nomination de cinq Grands Conservateurs, chargés par lui d'assurer l'intérim de la Grande Maîtrise après l'expiration de son septennat. Or cette mission revenait statutairement au Conseil du Grand Maître, qui principalement composé de membres élus par le Convent refusa de s'incliner et protesta derechef. Persigny jugea alors à bon droit qu'une telle situation, apparemment issue d'une compétition entre deux princes de la famille impériale, ne pouvait s'éterniser sans scandale. Il y mit fin par une initiative inouïe — mais bien dans la manière de l'Empire autoritaire —, en faisant signer par l'Empereur, le 11 janvier 1862, le décret que voici :

« Article 1 — Le Grand Maître de l'Ordre maçonnique en France, jusqu'ici élu pour trois ans (sic) en vertu des statuts de l'Ordre, est nommé directement par nous pour la même période.

« Article 2. — Son Excellence le maréchal Magnan est nommé Grand Maître du Grand Orient de France. »

Magnan, qui n'était pas Maçon, se vit conférer le jour même les 33 degrés de l'Ecossisme. Deux loges seulement refusèrent de se soumettre à son autorité ; et Riche-Gardon lui-même, tout en publiant une « Manifestation pour réserver les droits sécu­laires de l'initiation maçonnique en présence du décret impérial... », ne voulut voir en celui-ci qu' « une erreur toute de bienveillante sollicitude ». Une fois éliminé l'impopulaire Murat, la mainmise du gouvernement sur un Grand Orient à la vérité amoindri parais­sait donc plus assurée que jamais...

B) Le Rite Ecossais sous l'Empire autoritaire.

D'une telle emprise le Suprême Conseil avait su jusque-là préserver les ateliers de son obédience, en veillant, comme il l'avait toujours fait, à ce qu'ils ne se mêlassent point de politique, et en adoptant quant à lui une attitude réservée, mais courtoise, à l'égard de pouvoir civil : c'est ainsi qu'en 1858, à la suite de l'attentat d'Orsini, il avait adressé au ministre de l'Intérieur 300 F pour l'Asile impérial de Vincennes, et autant pour l'Orphelinat du Prince impérial... Et il ne semble pas qu'en dix ans il eut été amené à prendre d'autres sanctions que la suspension « pour trois lunes », en avril 1855, de la loge écossaise parisienne consti­tuée deux ans plus tôt sous le titre distinctif de Saint Vincent de Paul. Surtout préoccupé de bienfaisance et de questions propre­ment maçonniques — révision du rituel du 18° Degré, réglemen­tation des loges d'adoption — le Rite avait pendant toute cette période étendu — on y reviendra;— ses relations internationales, et poursuivi la croissance régulière amorcée sous le règne de Louis-Philippe : constituant en dix ans seize nouveaux ateliers à Paris, dix-sept en province, trois dans les possessions françaises d'Outre-Mer, et sept en divers pays étrangers. Quand le sage et libéral duc Decazes, Grand Commandeur depuis 1838, s'était éteint en octobre 1860, son Lieutenant l'académicien Viennet, légitimiste et voltairien, lui avait succédé de plein droit, lui-même remplacé par le Frère Guiffrey qui était, selon le Journal des Initiés (3), « le type bien rare du catholique sincèrement libéral », marguillier de sa paroisse et président d'une conférence de Saint-Vincent de Paul... Bref, sous l'Empire autoritaire, l'obédience écossaise avait réussi, en se tenant à distance du pouvoir et de la politique, à vivre en paix et à se développer harmonieusement : c'est ce que Viennet constatait à la fête de la Saint-Jean d'hiver de 1861. Aussi bien le Préfet de Police venait-il de lui confier « que le gouverne­ment avait décidé de laisser aller le Rite Ecossais tant qu'il serait de ce monde, et qu'après cela on aviserait ». Il est vrai que Viennet était alors âgé de quatre-vingt-sept ans... Mais ce solide langue­docien, ancien officier de cavalerie, homme de caractère, n'avait rien perdu de sa combativité ni de son habileté tactique. Il allait lui être donné d'en administrer la preuve, en consolidant défini­tivement l'indépendance du Rite en France.

* * *

On se rappelle que par son décret du 11 janvier 1862 l'Empe­reur se réservait la nomination « du Grand Maître de l'Ordre maçonnique en France », puis nommait le maréchal Magnan Grand Maître « du Grand Orient de France ».

Dès le 1 er février Magnan, s'appuyant sur l'article ter, ordon­nait aux Loges Ecossaises de l'obédience du Suprême Conseil de se réunir à celles du Grand Orient. Viennet répondit aussitôt : « Que l'Empereur explique son décret suivant vos désirs, je me démets à l'instant de mes fonctions... mais tant qu'il restera un Maçon du trente-troisième degré, il deviendra le chef de l'Ordre... En définitive l'autorité publique aura seule le pouvoir d'inter­rompre cette succession. Alors la soumission sera immédiate, car nos statuts nous imposent l'obligation de nous soumettre. »

Les choses en restèrent là pour un temps. Mais au cours d'une audience que Viennet avait sollicitée en sa qualité de directeur de l'Académie française, Napoléon III lui témoigna son désir d'une fusion entre les deux obédiences. Viennet répondit intrépidement que les Constitutions du Rite s'y opposaient, mais que l'Empereur avait le pouvoir d'en prononcer la disso­lution. Sa Majesté « eut la bonté de ne pas agréer ce moyen, en ajoutant qu'elle préférait une fusion. »

Le 30 avril, Magnan adressait par-dessus la tête de l'intrai­table vieillard une circulaire « aux Vénérables et Présidents d'Ateliers de l'ex-Suprême Conseil » (sic), en indiquant que la fusion serait un fait accompli le 8 juin.

Viennet répliqua le 14 mai par une circulaire circonstanciée aux ateliers du Rite, qui fut contresignée par tous les membres du Suprême Conseil. Le 23, Magnan lui communiquait un décret par lequel il prononçait lui-même la dissolution de celui-ci. Le 25, Viennet répondait en ces termes, dont M. Chevallier note à bon droit l'imperatoria brevitas

« Monsieur le Maréchal,

Vous me sommez, pour la troisième fois, de reconnaître votre autorité maçonnique, et cette dernière sommation est accom­pagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du Rite Ecoss.. Anc,.. et Acc... Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel et que je regarde votre arrêté comme non avenu [...]. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous. Si Sa Majesté croit devoir nous dissoudre, je me soumettrai sans protestation ; mais comme aucune loi ne nous oblige d'être Maç.. malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination. »

Dès le lendemain la Grande Loge Centrale du Rite approuvait son attitude et celle du Suprême Conseil. Le Grand Orateur Genevay avait « ajouté quelques chaleureuses paroles en faveur de la Liberté de conscience menacée par les prétentions du maréchal Magnan ». « Cette discussion, observait-il, va plus loin que la Franc-Maçonnerie ! » Et de noter que le Temps, la Presse,. le Siècle, l'Opinion nationale et la Gazette de France avaient mani­festé leur sympathie au Suprême Conseil.

Au sein même du Grand Orient plusieurs trouvaient que le maréchal avait été trop loin, et l'on parla de démission. Au cours de la réunion tenue le 3 juin par le Conseil du Grand Maître, Magnan refusa pourtant de se retirer ; mais il reconnaît l'échec de ses tentatives pour annexer les loges de l'obédience du Suprême Conseil, et aussi celles du Rite de Misraïm, qui lui avait répondu à peu près dans les mêmes termes que Viennet.

C) La libéralisation de l'Empire

Bien meilleur diplomate que Murat, Magnan dès son instal­lation avait su se faire pardonner l'irrégularité de sa désignation en annulant toutes les sanctions prononcées par son prédéces­seur, en protestant de sa volonté d'être « un Grand Maître très constitutionnel..., bienveillant, affectueux pour tous, et, en un mot, un véritable Maçon ». Il devait tenir sa promesse de faire rentrer les Frères du Grand Orient « dans tous leurs droits ».

Dès juin 1862 l' « Assemblée législative » révisait les Consti­tutions autoritaires de 1854 en confiant les pouvoirs d'administration et de contrôle à un Conseil de l'Ordre de 33 membres, tous élus. Magnan avait déclaré que ce serait faire de lui « un Grand Maître fainéant », mais qu'il se soumettrait à la décision de la majorité.

L'année suivant Magnan, autorisé par le Conseil de l'Ordre, demandait la reconnaissance du Grand Orient comme association d'utilité publique. En lui conférant la personnalité civile, cette reconnaissance eût permis à l'obédience de contracter un emprunt qui eût assaini sa situation financière, obérée par l'achat de l'hôtel de la rue Cadet. Le gouvernement ne demandait qu'à l'accorder, jouant ainsi un bon tour à plusieurs oeuvres catho­liques. Mais au dernier moment la demande fut retirée par Magnan à la suite d'un vote hostile du Convent, peu soucieux de sou­mettre l'Ordre à la tutelle légale du gouvernement.

En 1864 enfin le maréchal obtint de l'Empereur qu'il rendît à l'Assemblée du Grand Orient son droit séculaire d'élire le Grand Maître. Le Convent, reconnaissant, le confirme aussitôt dans son office à l'unanimité moins trois voix.

De ce jour le pouvoir impérial, — dont la politique générale prenait alors une orientation plus libérale — cessa pratiquement de s'immiscer dans la vie des loges et des obédiences. C'est d'ailleurs qu'allaient venir les orages.

Source : www.ledifice.net

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"Les Origines de l'implantation du REAA en France"

30 Décembre 2012 , Rédigé par Christian Gras Publié dans #histoire de la FM

Les historiens sont toujours un peu mal à l’aise dans ce genre de réunions, parce qu’on les invite à des commémorations, on les invite à exalter les mythes fondateurs mais le rôle des historiens, c’est du moins comme cela que je l’entends est plutôt d’égratigner les mythes fondateurs. Alors si au passage, j’égratigne, ne m’en veuillez pas, c’est en quelque sorte une partie de mon métier. Ce texte dont nous fêtons le bicentenaire, c’est le texte du concordat, c’est un texte très administratif, ennuyeux à lire. Mais c’est un texte décisif dans la mesure où il va marquer sinon l’introduction du R\E\A\A\en France, ce qui a déjà été évoqué, du moins son implantation quasi définitive mais surtout sa reconnaissance par le Grand Orient de France. Grosso modo c’est un texte qui préfigure l’organisation que nous connaissons c’est à dire les 3 premiers degrés régis par le Grand Orient de France, les autres, jusqu’au 33ème, étant régis par les organismes écossais. L’organisation de tout ceci a été laborieuse, l’enfantement a été véritablement douloureux, laborieux, et si’il n’y avait pas eu les travaux d’André Doré d’une part, et de Pierre Mollier d’autre part, j’aurais été incapable de comprendre l’ensemble de l’opération. A Vrai dire, je crois avoir mis de l’ordre dans la chose, je ne suis pas sûr d’être tout à fait dans la vérité, mais voilà la vérité telle que je crois quelle s’est passée.

Il y a deux étapes dans toute cette affaire. La première est la crise des années 1802 – 1804 et la deuxième est la réconciliation forcée de l’année 1804. Alors commençons par le bouillonnement des années 1802 – 1804. Vous savez tous que la maçonnerie d’ancien régime était une franc maçonnerie nombreuse, très influente, si influente qu’une partie des royalistes, notamment les royalistes émigrés ont soutenu la thèse du complot maçonnique. L’abbé Barruel en tête, est un des grands auteurs qui a écrit sur la question. Pour ces gens là, c’est le complot des francs maçons, le complot maçonnique qui a organisé et déclenché la révolution française. Les historiens ont balayé depuis longtemps ces plaisanteries et d’ailleurs, la tourmente révolutionnaire a quasiment balayé la franc maçonnerie, notre frère nous a expliqué quels ont été les malheurs des écossais de Marseille : des exécutions, des noyades pendant des fuites, des disparitions, etc… donc on voit bien que ces gens là n’avaient pas organisé la révolution, bien au contraire, puisque leur milieu social d’origine est loin d’être jacobin ou sans culotte. Le résultat, c’est qu’en 1796 en France, il n’y a plus que 18 loges au total qui se réunissent à peu près régulièrement et encore, je dis bien à peu près. C’est seulement en fin de siècle quand la politique s’est apaisée, quand on est passé de la révolution à la civilisation puis à quelque chose qui ressemble fort à une contre révolution, c’est seulement en fin de siècle que la franc maçonnerie française se réorganise. D’abord la Grand Loge de Clermont s’est réunifié avec le Grand Orient de France, ensuite pour les hauts grades, chaque loge de quelque importance s’est dotée d’un chapitre qui lui est intimement lié, puisque les membres de la loge et les seuls membres de la loge peuvent être membres du chapitre. Finalement le chapitre, c’est l’atelier supérieur de la loge. On passe de l’un à l’autre de façon régulière, sinon à l’ancienneté au moins à la notoriété et par la cooptation. A Paris existe un Chapitre Général de France qui regroupe, rassemble, essaie de coordonner l’action des différents chapitres.

En 1802, dans cette atmosphère qui semble apaisée ou en cours d’apaisement, le frère Abraham d’une loge parisienne « les Elèves de Minerve », publie un texte qui est une sorte de brûlot très véhément qui commence par les mots : »Israël, Israël, revient au Seigneur ». On l’a compris, dans la pensée d’Abraham, Israël est la franc maçonnerie et le Seigneur, c’est l’écossisme. Alors que dit Abraham ? D’abord il affirme bien haut et bien fort sa fidélité au Grand Orient de France. Il dit tout de même que le Grand Orient de France veut liquider le rite écossais entre guillemets (il faut employer beaucoup de guillemets dans cette affaire). Il veut liquider le rite écossais au moment même où ce rite écossais est en train de renaître grâce à des frères, grâce à un certain nombre de loges qui, dit-il, ont cru étendre leurs lumières sans remonter à la source des connaissances maçonniques, les ont trouvées dans l’écossisme. Qu’est ce que cet écossisme ? Qu’entend il par écossisme ? C’est extrêmement difficile à dire .Il y a une grande confusion au niveau des mots, au niveau des concepts. Evidemment, quand les mots et les concepts sont confus, le résultat est d’une confusion totale. De quoi peut on être surs ? Avant tout, quand ces gens là parlent d’écossisme, il s’agit bien, au départ, des hauts grades, ce sont les hauts grades qui sont concernés. Avec une totale sincérité, ils ont une double conviction profonde.

La première, c’est que la source originelle de la franc maçonnerie vient d’Ecosse. Tout vient d’Ecosse. La deuxième, c’est que par conséquent, il ne faut pas s’éloigner de l’Ecosse, il faut sans cesse revenir à l’Ecosse, à l’écossais, à l’écossisme. Par conséquent, revenons sans cesse au système écossais, au système de la Mère Loge Ecossaise de Marseille dont on vient de parler, autour de 1760 les trois grades bleus, plus quatre grades supérieurs (Maître Parfait, l’Elu, l’Ecossais, le Chevalier d’Orient). Pour la majorité de ces amateurs d’Ecosse, l’essentiel est d’avoir un grade, de porter un titre où figure le mot écossais, Sans trop se préoccuper du contenu. Pierre Mollier dit de façon très plaisante : « tout le monde veut être écossais de ceci ou de cela », ce qui est une formule tout à fait amusante mais très caractéristique. Il a relevé qu’au gré des lieux, au gré des endroits, des loges, il y a au moins 22 loges qui portent dans leur titulature le nom écossais. Il en cite un certain nombre : Petit Ecossais, Ecossais des Trois Points, Ecossais de Clermont, Ecossais Trinitaire, Sublime Ecossais, Grand Ecossais, (il n’y a pas de Moyen Ecossais…) Enfin il y a 22 grades d’écossais dans la nature. Le Grand Orient, sans doute un peu décontenancé par cette attaque d’Abraham, va répondre qu’il a le plus grand respect pour l’écossisme, qu’il est tout à fait prêt à faire les adaptations nécessaires pour que tout le monde se sente bien dans son sein, qu’il est prêt à discuter mais que tout de même, il faut bien mettre un peu d’ordre dans ce qu’il appelle le désordre, le chaos écossais. Rien n’y fait. Ceux que j’appellerai par commodité les écossais d’Abraham pour les distinguer du deuxième groupe qui interviendra ensuite, organisent en août 1802 une assemblée générale dont le prétexte est la remise en activité de la loge Saint Alexandre d’Ecosse. Assemblé Générale, c’est beaucoup dire. Ils ne sont pas plus de 5 ou 6, ils n’arrivent même pas à ouvrir les travaux, ce qui est très gênant et donne une idée de la faiblesse numérique de départ. Très laborieusement, ils vont arriver à entraîner autour d’eux la loge Parisienne du frère Abraham, « les Elèves de Minerve », puis une loge de Douai qui depuis longtemps, avait des contacts fréquents avec « les Elèves de Minerve », qui s’appelle « la Parfaite Union », deux loges parisienne dont notamment « la Réunion des Etrangers ». Ceci n’est pas négligeable car cette loge a une certaine notoriété dans le milieu maçonnique parisien.

Comme la querelle ne s’apaise pas, au contraire, le Grand Orient décide de prendre des sanctions. En réalité, il se rend compte que derrière cet amour immodéré de l’Ecosse, apparaît une menace. Il craint que les amis d’Abraham ne veuillent battre en brèche son autorité sur les hauts grades. Par conséquent il annonce qu’il va déclarer irrégulières les loges qui trempent dans cette affaire. Il frappe d’abord celles qui est le plus en vue : La Réunion des Etrangers et passe ensuite aux Enfants de Minerve. Rien n’y faisant, le Grand Orient va utiliser ce qu’il a toujours considéré comme son arme suprême : le maîtrise des locaux. Quand vous interdisez à quelqu’un de venir dans votre local, vous l’obligez à s’installer ailleurs avec tous les frais et les complications que ceci entraîne. Bref, c’est la bombe atomique du Grand Orient. Les écossais rebelles en sont réduits, pour leurs réunions, à louer la cave d’un restaurant qui se trouve à Paris rue Poissonnière. A ce niveau de la querelle, vous imaginez la disproportion des forces, d’un coté, ceux que j’appellerai plaisamment les écossais de la cave à vin, et de l’autre la grande puissance renaissante qui est le Grand Orient de France. Apparemment, l’issue ne fait aucun doute. A ce moment là deux évènements de sens contraire vont intervenir, qui vont d’abord envenimer puis clore définitivement la querelle. D’une part, il y a l’irruption de ceux que j’appellerai les américains, je m’expliquerai là dessus, qu’il faudrait en fait appeler les anciens d’Amérique, qui viennent renforcer puis supplanter les premiers rebelles. D’autre part, l’intervention de l’autorité impériale qui impose à tout le monde une réconciliation rapide. C’est donc l’année 1804 et l’irruption des américains. Alors, avec les américains ressurgit une querelle qui est celle des anciens et des modernes qui n’est pas dans mon propos. Manifestement elle est la derrière, sous jacente, elle a sérieusement agité le milieu maçonnique français au XVIIIème mais surtout elle a agité énormément les milieux maçonniques anglais et américains. Quand on parle des américains, il ne s’agit évidemment pas d’une sorte d’impérialisme maçonnique des 13 états d’Amérique. Il s’agit en réalité des suites de l’indépendance en 1803 de l’île de Saint Domingue, actuellement Haïti et la République Dominicaine. Saint Domingue était une colonie française et la vie maçonnique y était tout à fait importante, tout à fait intense. Les planteurs et les aristocrates blancs de l’île durent fuir devant la révolte noire. Une partie d’entre eux sont passés soit en Pennsylvanie, soit en Caroline du Sud. Pourquoi si près ? parce qu’ils sont persuadés que les choses vont se tasser et qu’ils pourront retourner dans l’île. Par conséquent, ils ne s’éloignent pas trop dans l’espoir de venir récupérer un jour leurs terres, leurs biens, leurs esclaves. En 1804……

…..Les américains, c’est en quelque sorte les anciens maçons de Saint Domingue. Ils sont relativement nombreux, et comme ils se concentrent à Paris, ils vont pouvoir créer deux loges : La Triple Unité et le Phénix. Le mot de Phénix est très caractéristique. C’est quelque part, un jour, le Saint Domingue de papa renaîtra. Ces américains ont une très grande expérience maçonnique à la fois dans le temps et dans l’espace. Certains d’entre eux ont déjà été initiés en France, avant la révolution. Le plus flamboyant dont on parlera sans cesse est Grasse Tilly. Il a été initié en 1783 alors qu’il avait 19 ans. Ils ont donc le souvenir de la tradition de la vieille maçonnerie de l’ancien régime. A Saint Domingue même, ils ont pratiqué dans les grades bleus, le rite des anciens ou ancien et accepté, directement importé des Etats d’Amérique. Dans les hauts grades, ils ont pratiqué à Saint Domingue le Rite de Perfection avec une vingtaine de grades (ou de degrés). Arrivés aux Etats-Unis d’Amérique, ils ont retrouvé les grades auxquels ils étaient déjà habitués, dans les loges, ils ont retrouvés des gens qui étaient du même groupe social qu’eux, il s’agit bien d’aristocrates, planteurs, propriétaires d’esclaves. La seule différence qui est évidemment importante c’est que eux sont ruinés alors que ceux qui sont aux Etats Unis ont conservé tous leurs biens. C’est la même catégorie sociale, la même forme de penser. Ils n’ont donc aucune peine à s’insérer dans la vie maçonnique américaine et même à y briller. Grasse Tilly, toujours lui, va devenir Grand Maître des Cérémonies de la Grande Loge des Anciens de Caroline du Sud laquelle pratique une maçonnerie à 33 degrés.

De retour en France, ces gens là sont accueilli avec une certaine circonspection par le Grand Orient tout de même un peu étonné par leur rite inconnu, un peu irrité par leurs titres véritablement ronflants et qui estime qu’après tout, il n’a pas de leçon d’écossisme à recevoir de qui que ce soit. C’est là qu’il faut faire intervenir la personnalité de Grasse Tilly. Vous savez que les historiens considèrent en général que le rôle des grands hommes dans l’histoire, tout ceci a été balayé par l’école marxiste il y a bien longtemps, pour les grands mouvements de fond de l’histoire, la personnalité ne joue pas beaucoup. Mais là, il ne s’agit pas d’un grand mouvement de fond mais d’un milieu extrêmement fermé, extrêmement étroit et la personnalité de Grasse Tilly va jouer. Mollier considère qu’il y a une cinquantaine de maçons impliqués dans cette querelle qui fait un bruit énorme et qui ne concerne qu’une cinquantaine de personnes. Cinquante personnes, une personnalité importante, vous voyez donc que Grasse Tilly peut jouer un rôle important. C’est incontestablement le plus flamboyant des américains, ce n’est pas le seul, il serait injuste de l’oublier. Un autre frère qui s’appelait Germain Hacquet, lui aussi revenu de Saint Domingue a eu lui aussi un rôle relativement important dans le sens de la modération et de l’organisation. Grasse Tilly, de grande famille provençale, était le fils de l’Amiral de Grasse, héros de la guerre d’indépendance d’Amérique, à l’égal de Lafayette. A l’époque, l’amiral de Grasse est aussi connu, aussi célèbre et aussi adulé quasiment que Lafayette, c’est un très grand nom de France et il a un formidable réseau de relations qui va lui rendre d’immenses services.

Grasse Tilly est lui un désargenté perpétuel. Pour différentes raisons qui n’ont rien à voir avec ses qualités, il a évidemment perdu dans la guerre d’indépendance de Saint Domingue ses plantations qui lui venaient de son père, comble de malchance, il est arrivé à rassembler tous ses biens (mobiliers, etc, etc…) il les a embarqué, mais un corsaire anglais a attaqué et coulé le bateau. Grasse Tilly est donc complètement ruiné. On dit tout le temps qu’il agit dans le monde maçonnique sous la pression de la nécessité. Une formule élégante pour dire qu’il a de grands besoins d’argent et que la maçonnerie lui rend pas mal de services dans le domaine financier.

Ce qui est tout a fait caractéristique, c’est que chaque fois qu’il s’attribue une charge, il se nomme (lui même en général) ad vitam. Il va pouvoir continuer à bénéficier jusqu’à la fin des avantages de sa charge Il fait mieux, lorsqu’il va lancer son rite, il va émettre des actions, 80 actions de 100 livres, ce qui fait 8 000 livres ce qui représente une somme considérable pour l’époque. Il émet des actions, il les fait souscrire à ses amis, leur promet un intérêt de 5%, et pour le remboursement, le texte porte : « dès que possible », ce qui n’engage à rien. Je ne sais pas s’il a remboursé, je suis un peu sceptique. Vous voyez le personnage avait des problèmes financiers graves. Quoi qu’il en soit, c’est ce Grasse Tilly qui va souder l’alliance entre les écossais d’Abraham dont on vient de parler et les anciens d’Amérique qu’il va représenter. Il rassemble quelques mécontents des organisations maçonniques. Au total, il va regrouper et rassembler un nombre important de loges. Les deux ou trois écossaises du départ, les deux loges américaines, Saint Alexandre d’Ecosse, Saint Jean d’Ecosse, La Parfaite Union, etc… et pour clore la liste, La Saint Napoléon, il faut insister sur les Saints Napoléon, la flagornerie maçonnique de l’époque napoléonienne dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il y a même une loge qui fait partie de l’affaire, c’est la Saint Joséphine. Il s’agit bien de Joséphine de Beauharnais. Lorsqu’on connaît la vie, les mœurs, les habitudes de Joséphine de Beauharnais, ça paraît tout à fait extraordinaire.

Dans une première étape, Grasse Tilly affirme qu’il est Grand Commandeur Ad Vitam d’un Suprême Conseil des Iles du Vent et Sous le Vent qui pratiquerait le R\E\A\A\ à 33 degrés, cette organisation étant sortie de son imagination très fertile. La dessus, il fait mine de ne s’intéresser qu’aux hauts grades et lui même se met à conférer des hauts grades par communication et à tour de bras. Il est en France début juillet, fin juillet il a déjà fait dix sept 33ème. La promotion est rapide, laisse rêveur. Un de ses amis est fait 18ème fin septembre 1804, est fait 32ème début octobre et 33ème fin octobre. Il a besoin de troupes dans ces hauts grades et fabrique donc des 33èmes. Trois mois après son retour en France, le voilà en mesure de fonder une organisation écossaise qu’il appelle la Grande Loge Générale Ecossaise. Il laisse murmurer dans Paris que c’est le frère du 1er Consul, Louis Napoléon Bonaparte qui va devenir Grand Maître et lui se nomme naturellement représentant du Grand Maître évidemment Ad Vitam. Comme il a des relations, il va embarquer dans son affaire, (j’emploie à son égard des termes parfois trop critique, mais je n’ai pas d’autre terme sur la langue) des personnalités éclatantes ; Il a quatre maréchaux d’empire, (Kellermann, Masséna, Lefèvre, Serrurier) il a le Grand Chancelier de l’Ordre de la Légion d’Honneur, des membres du conseil d’état… On se demande comment il est arrivé à faire tout ça en deux mois. Il est arrivé à mettre sur pied une organisation qui menace incontestablement l’autorité du grand Orient sur les hauts grades. Le problème de Grasse Tilly, c’est ce qui lui vaudra ses déboires, c’est qu’il est complètement à contre courant du mouvement politique général. On est en 1804, Napoléon remet de l’ordre dans tout le pays, il sort le Code Civil, il organise le contrôle politique strict et même policier de la nation, il se fait sacrer empereur le 2 décembre, j’insiste sur cette date du 2 décembre, vous verrez ce qui s’ensuit. Napoléon ne s’intéresse pas du tout aux querelles maçonniques, la seule chose qui est, les militaires dans la salle m’excuseront, c’est que c’est un militaire et il n’a envie de voir qu’une seule tête , qu’un seul responsable . Un dirigeant, une organisation, dans le fond, il veut contrôler la maçonnerie, parce que la Maçonnerie est un des pilotis de sa domination sur la France et sur l’Europe. Dans ces conditions là, quand le maréchal Kellermann se rend auprès de l’archichancelier de l’empire Cambacérès et lui présente Grasse Tilly, il lui demande de bien vouloir désigner un Grand Maître pour la nouvelle puissance maçonnique, Cambacérès lui répond que l’empereur désire que les deux puissances maçonniques se rapprochent. Les désirs de Napoléon étant des ordres, il n’y a plus qu’à s’exécuter. Ce qui veut dire que l’équipée de Grasse Tilly s’achève en 3 ou 4 jours, le 2 décembre l’empereur est sacré, le 3 décembre, les représentants de l’organisation de Grasse Tilly et ceux du Grand Orient se réunissent à l’hôtel de Kellermann, ils décident de la réunification. Le 5 décembre, ils désignent des membres de leurs instances dirigeantes pour travailler au texte de réunification. Elles se réunissent séparément et approuvent un texte. Il y a des va et vient. C’est le fameux texte du concordat dont nous fêtons le bicentenaire. Avant de sortir le texte, l’avis de l’empereur a été demandé qui a dit allez voir Cambacérès. Cambacérès est d’accord, le dit à l’empereur, tout le monde étant d’accord, il n’y a plus qu’à officialiser le texte. Dans une certaine mesure, les écossais d’Abraham, les anciens d’Amérique, les gens de Grasse Tilly ont été à Canossa : Ils ont été obligés d’aller signer la réconciliation, le texte du concordat dans les locaux du Grand Orient. Quand on se déplace, on est en position de faiblesse. On y a cependant mis les formes : reçus par les 9 lumières sous la voûte d’acier, maillets battants. On se jure mutuellement : « réunion absolue franche et éternelle dans l’enthousiasme de la joie et de la confiance ». Belle rhétorique maçonnique ! Ils n’ont tout de même pas tout perdu pour la raison suivante : au Grand Orient, on maintient un Grand Chapitre Général au 32ème. Mais ce Chapitre Général est coiffé par un Suprême Conseil au 33ème dont le rôle est de s’occuper des plus hautes connaissances mystiques et d’en régler les travaux. Vous savez qu’on a retrouvé aux Etats Unis récemment et que Mollier a publié dans « Renaissance traditionnelle » le livre d’architecture de ce Suprême Conseil ?

Quant à Grasse Tilly, il devient Grand Commandeur de ce Suprême Conseil avec cette petite différence qu’il n’est plus ad vitam . Il est à terme et au bout de deux ans, il est débarqué. Pour conclure, je dirai que dans une certaine mesure, si je peux me permettre un horrible anachronisme, cette négociation, ce texte de 1804 est en quelque sorte un compromis historique entre le R\E\A\A\ et le Grand Orient de France. Dorénavant, le Grand Orient déclare qu’il ouvrira sa porte et professera tous les rites. Naturellement, il y aura des difficultés d’application. Il y aura des retours en arrière, ruptures suivies de réconciliations suivies de nouvelles ruptures. En tous les cas, on a jeté les bases de l’organisation actuelle : les trois premiers degrés au Grand Orient, les autres aux organismes écossais. J’ajouterai pour finir que cette stabilisation du système permettra l’expansion internationale du R\E\A\A\où Grasse Tilly continue à s’agiter et à agir. En Italie, il y aura un Suprême Conseil du Royaume d’Italie dont la capitale est Milan qui sera dirigé par le prince Eugène Napoléon ; il y aura un Suprême Conseil du Royaume de Naples dirigé par le roi Joachim Napoléon, qui en réalité est Murat, adopté par la famille Bonaparte ; en Espagne, le Suprême Conseil sera dirigé par le roi Joseph Napoléon. L’expansion continue donc dans l’empire Napoléonien. Cette organisation va ensuite continuer à se développer dans les zones d’influence française en Méditerranée aux XIXème et XXème siècles. Voilà ce que j’avais à vous dire sur les origines de notre concordat de 1804.

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Grasse-Tilly

30 Décembre 2012 , Rédigé par Y. H.M. Publié dans #histoire de la FM

Alexandre de {Versailles, 1 765-Paris, 1845) Alexandre François Auguste, comte de Grasse, marquis de Tilly, fils de François Joseph Paul, comte de Grasse, lieutenant général des armées navales, et d'Antoinette Rosalie Accaron, né le 14 février 1765, est initié le 8 janvier 1783, dans la loge Saint-Lazare devenue Le Contra! Social. Il figure au tableau de la loge jusqu'en 1787. Il est à ce moment lieutenant, puis capitaine au régiment d'infanterie du roi. Fin 1789, Grasse-Tilly débarque à Saint-Domingue pour recueillir la succession de son père, décédé en janvier 1788, à savoir une importante plantation.

Le 17 septembre 1792, il épouse Anne Sophie Delahogue, fille d'un notaire alors maître dans l'atelier La Verité, sis au Cap Français. La révolte des Noirs le conduit à quitter l'île le 28 juillet 179:S pour Charleston, non sans avoir perdu ses biens, le brick Le Thomas qui le transporte ayant été pillé.

Dans cette ville, il fait partie des fondateurs de La Candeur (juillet 1796), intégrée en 1798 au sein de la Grande Loge des Maçons Francs et Acceptés de Caroline du Sud sous le nU 12. Sur son tableau du 27 décembre 1798, Crasse-Tilly figure comme vénérable  et « Grand Commandeur du Temple et Prince Maçon ". L'année suivante, en août, il démissionne de La Candeur pour rejoindre l'autre Grande Loge rivale, Ancien York Masons, et fonder La Réunion Française (août 1800). Ce changement d'obédience n'est pas sans rapport avec la « création » du Suprême Conseil de Charleston en mai 1801.

Citoyen américain le 17 juin 1799, mais sans ressources, Crasse-Tilly reprend du service dans l'armée française, à Saint Domingue. Dans l'île il reste au Cap Français jusqu'à la reddition du fort du Picolet qu'il commandait, le 29 novembre 1803. D'après le registre Bideau, il est porté sur « le tableau des membres du Suprême Conseil au 33° établis aux Isles françaises de l'Amérique » le 21 février 1802. Si l'orthographe d'« établis » est exacte, il faut comprendre qu'il s'agit de l'établissement des Grands Inspecteurs Généraux du Suprême Conseil aux Isles et non le Suprême Conseil des Isles des Grands Inspecteurs Généraux.

Prisonnier des Britanniques, il est libéré comme Américain au début de 1804. Il regagne Charleston, puis rentre en France, une décision du 10 juin 1804 le mettant à la disposition du ministre de la Guerre. Il débarque à Bordeaux  le 4 juillet et arrive à Paris à la fin du mois. Il devient vénérable de la loge écossaise parisienne Saint-Napoléon, établit le 22 septembre 1804 le Suprême Conseil, sis à Paris, retrouve son ancienne loge mère réveillée sous le nom de Saint-Alexandre d'Écosse et, à partir d'elle? constitue le 22 octobre 1804 la Grande Loge Générale Écossaise sous l'autorité de Kellermann  et Masséna, et du ministre des Relations extérieures de la République italienne, Mareschalchi, la Grande Maîtrise ad vitam ayant été offerte au prince Louis Bonaparte.

A partir du 1() novembre, la nouvelle obédience commence à délivrer des constitutions et à se poser en rivale du Grand Orient , mais le nouveau régime désigne Cambacérès comme Grand Maître de la Grande Loge Générale Écossaise. Le 10 juin 1806, on oblige donc Grasse-Tilly, alors à Strasbourg, à abandonner sa charge de Souverain Grand Commandeur et, le 1 er juillet 1806, Cambacérès lui Succède. Il est installé le 13 août suivant alors que Grasse-Tilly est en campagne depuis 1804-1805 comme aide de camp du frère Eugène de Beauharnais, vice-roi d'ltalie. Le 5 mars 1805, il constitue le Suprême Conseil d'ltalie, sis à Milan, dont il devient Grand Commandeur, avant de céder le 11 juin cette charge au prince Eugène. En 1806, Grasse-Tilly est muté en Espagne, comme aide de camp de Kellermann ou d'Augereau. Durant l'été de 1809, le Suprême Conseil d'Amérique se reconstitue sous l'autorité de son beaupère, Delahogue. Il est toujours Grand Commandeur ad vitam de l'institution qui passe un accord, flou, avec le Grand Orient. Le 4 juillet 1811? Grasse-Tilly complète la hiérarchie écossaise dans la péninsule Ibérique en créant un Suprême Conseil des Espagnes et des Indes dont il sera Grand Commandeur jusqu'en 1812, date à laquelle il est fait prisonnier par les Britanniques. La chute de l'Empire provoque un sommeil de facto du Suprême Conseil de France.

Le Grand Orient croit alors pouvoir s'approprier la totalité de l'écossisme, d'autant que la majorité des membres de l'ex-Suprême Conseil l'a rejoint. Le 16 août 1814, il charge sept de ses membres de définir les moyens de centraliser tous les rites, mais une fraction du Suprême Conseil, autour du comte Muraire, refuse l'absorption. Le 13 novembre 1814, malgré tout, le Grand Orient proclame la centralisation des rites. Le 96 août 1815, une circulaire signée par cinq dignitaires écossais, dont Jean-Baptiste Pyron, fait connaître la protestation de Muraire mais,
le 12 septembre 1815, le Grand Orient forme « en son sein le Grand Consistoire des Rites », inauguré officiellement le 22 novembre. Sa deuxième section est la seule habilitée à conférer le 33° du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Mais c'est sans compter avec Crasse-Tilly qui, libéré après le premier traité de Paris, occupe ses semaines en vaines démarches et sollicitations auprès du ministre de la Guerre. Après avoir suivi Louis XVIII à Gand lors des Cent-Jours, il retourne en France après Waterloo. Mis en demi solde le 1er janvier 1816 par le licenciement de la garde de la porte du roi il est pensionné jusqu'au 30 septembre 1824. Utilisant le fait qu'il est toujours Grand Commandeur du Suprême Conseil des îles françaises d'Amérique, il déclare cette obédience apte à gérer provisoirement le Rite Écossais Ancien et Accepté en France et, le 21 novembre 1814, constitue un Grand Orient Écossais pour administrer loges et ateliers supérieurs.

Très rapidement, des rivalités entraînent la formation de deux conseils: le Suprême Conseil dit de Pompéi (galerie, 36, rue Neuve-des-Petits-Champs}, resté fidèle à Grasse-Tilly, et le Suprême Conseil dit de Prado {30, place du Palais-de-Justice, dans l'île de la Cité}. Au Conseil dit de Pompéi, la réorganisation de l'obédience est menée par le Lieutenant Grand Commandeur, le général comte César de Fernig et, le 3 septembre 1818, cette obédience décide de supprimer les charges ad vitam, ce qui permet de destituer Grasse-Tilly  de sa charge de Grand Commandeur du Suprême Conseil. Il est remplacé, le 15 septembre 1818, par le comte Decazes .

Après de nombreuses tractations, Pompéi et Prado se réconcilient au printemps 1821, la réunion officielle ayant lieu le 7 mai. Le Suprême Conseil de France est ainsi recréé {ou créé). Une Grande Commanderie, pour gérer les loges bleues est formée le 6 juin 1821 et devient, le 12 juillet 1822, la Grande Loge Centrale. Pour présider la nouvelle obédience réunifiée, Decazes est remplacé par Cyrus de Timbrune-Thiembronne, comte de Valence, et Grasse-Tilly ne fait plus partie du Suprême Conseil. Il prend une retraite civile et maçonnique, et rédige une Notice sur l'amiral-comte François Joseph Paul de Grasse, son père. II meurt en l'hôtel des Invalides, le 10 juin 1845.

Source : http://www.vrijmetselaarsgilde.eu/Maconnieke%20Encyclopedie/Franc-M/fra-g-06.htm

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Cambacéres, archichancelier et franc-maçon.

29 Décembre 2012 , Rédigé par Jacques Declercq Publié dans #histoire de la FM

Je vous propose ici le portrait, vu sous l’angle de la franc-maçonnerie, de Jean-Jacques-Régis Cambacérès, personnage éminemment important dans l’histoire de son époque et pourtant tellement méconnu, voire calomnié par ses détracteurs politiques, carrément inconnu même de certains puisque, lorsqu’en 1999 furent enfin publiés ses « Mémoires inédits », le Salon du Livre de Cabourg invita « Jean-Jacques-Régis de Cambacérès à venir signer son dernier livre ».

L’énumération de ses titres, tant civils que maçonniques, a de quoi donner le tournis.

Jugez-en : jurisconsulte, conseiller à la cour des aides du Languedoc, procureur-syndic du district de Montpellier, président du tribunal criminel de l’Hérault, député à la Convention, président de cette assemblée puis du Conseil des Cinq-Cents, président du Comité de législation puis du Comité de Salut Public, ministre de la Justice, Second Consul, archichancelier de l’Empire, assurant l’intérim lors des absences de Napoléon, président du Conseil des Ministres, du Conseil d’Etat, du Sénat, du Conseil privé, du Conseil du Sceau des titres, membre de l’Institut dans la classe des Sciences morales et politiques, titulaire des plus hautes distinctions européennes et prince français, duc de Parme. Et aussi administrateur d’une vingtaine d’associations, sociétés, clubs dont la Société maternelle de l’Impératrice Marie-Louise. Voilà pour ses fonctions publiques.

A côté de cela, prieur de la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier, Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté, grand maître du Rite Ecossais Philosophique, grand maître des directoires écossais du Rite Ecossais Rectifié, grand maître du rite primitif de Narbonne, et grand maître du rite d’Heredom de Kilwinning.

La tradition historique n’a pourtant, jusqu’il y a peu, retenu de lui que ces caricatures et pamphlets parus en 1814, à la fin de l’Empire, l’alourdissant d’une morgue fastueuse et d’une homosexualité ridiculisée.

Ses frères eux-mêmes l’ont longtemps mal connu. Le grand orateur du Grand Orient, à l’occasion d’une tenue funèbre commémorant le centenaire de son décès, n’hésitait pas à proclamer : « Modéré par caractère, il eut le malheur d’être travaillé par une ambition d’autant moins pardonnable qu’elle s’accordait mal avec son défaut de courage et son goût pour les jouissances qui énervent l’âme et la privent de tout ressort ; sa soif du pouvoir et des richesses fit violence à ses inclinations naturellement douces. La peur, autant que ses vues ambitieuses, dictait presque toujours sa conviction. »

Bien heureusement, Mme Laure Chatel de Brancion a retrouvé et publié, en 1999, ses Mémoires inédits et lui a rendu justice dans une remarquable biographie de quelque 640 pages parue en 2001 sous le titre « Cambacérès, maître d’œuvre de Napoléon », d’où est extraite la majorité des renseignements ayant servi à cette planche.

Vous comprendrez aisément qu’il ne peut être question d’évoquer ici tous les aspects de ce personnage ; aussi me limiterai-je à sa vie maçonnique.

Notre homme naît à Montpellier le 18 octobre 1753, dixième enfant de Jean –Antoine et de Rose Vassal, dans une famille qui avait dû abjurer le protestantisme au siècle précédent.

Son grand-père, Jacques de Cambacérès, conseiller à la Cour des Aides de Montpellier, avait épousé Elisabeth Duvidal, sœur de Jean-Antoine Duvidal, seigneur de Montferrier et Baillarguet, syndic général des Etats du Languedoc, menant grand train tant à Paris qu’en Languedoc. Ce dernier, avec son ami Joseph Bonnier, baron de La Mosson, passe une partie de l’année à Paris et y fréquente le milieu des philosophes des Lumières. Un ami commun leur a présenté Charles Radcliffe, comte Derwentwater, fondateur d’une loge de francs-maçons chez le traiteur anglais Hure, à l’enseigne du « Louis d’Argent ». Tous deux sont reçus francs-maçons et, de retour à Montpellier, y fondent une loge qui recrute financiers et magistrats, et parmi eux, Jacques de Cambacérès, séduit par cette spiritualité humaniste et le côté frondeur d’une société qui s’est fait interdire par le cardinal de Fleury sur ordre de Louis XV. Jacques de Cambacérès mourra en 1752.

L’oncle de Jean-Jacques-Régis, Jean Vassal est également maçon, tout comme, probablement, son père, Jean-Antoine de Cambacérès.

Cette ascendance familiale explique sans doute que, dès avant l’âge de 20 ans, il est initié. En 1772, on le trouve inscrit sur les tableaux de la loge anglaise Saint-Jean du Secret et de l’Harmonie à Montpellier, où il côtoie financiers, magistrats et entrepreneurs.

Son entrée rapide dans l’ordre ne s’explique pas seulement par ses antécédents familiaux. En effet, en 1772, il est en opposition au système en vigueur et refuse d’intégrer la nouvelle magistrature proposée par le gouvernement. Il s’est agrégé à un groupe de magistrats réfractaires dont beaucoup sont maçons. Ses amis l’ont donc engagé à recevoir la Lumière. Par ailleurs, lui-même avait le désir d’échanger des opinions, de confronter des convictions, d’apprendre et de trouver des repères dans une société qui évolue. Par ses contacts avec le médecin et chimiste Chaptal, il pouvait appréhender un monde scientifique qui remettait en cause tant de croyances.

Enfin, l’expérience confessionnelle de sa famille l’incitait à rechercher des nourritures spirituelles alors que son métier le tournait vers le quotidien. Il plonge d’ailleurs à cette époque dans l’étude des diverses religions connues, se penche sur le problème du crime et du châtiment, de l’enfer et de l’au-delà pour conclure : « Il n’y a qu’une grande foi qui puisse faire croire à une autre vie. Et comment avoir de la foi ou une croyance aveugle pour ce qui peut être soumis aux lumières de la raison ? ».

Comme la grande partie de l’élite intellectuelle de l’époque, il professe son mépris pour les usages antiques de l’Eglise, son obscurantisme et son exigence de pouvoir et de richesses ; il adhère à l’humanisme, au dévouement aux autres et aux sentiments de fraternité qu’il exprime par sa participation active dans la confrérie des Pénitents Blancs.

C’est l’époque où l’opposition entre les Frères de l’aristocratie provinciale et ceux de la bourgeoisie parisienne allait conduire à la création du Grand Orient de France par des Frères expulsés de la Grande Loge.

C’est l’époque aussi où Willermoz, à Lyon, prône la réforme mise sur pied en Allemagne, réforme qui prétend aller vers « la révélation d’une véritable connaissance ».

Les errements de la franc-maçonnerie parisienne avaient fait rattacher la loge de Cambacérès à la grande loge de Londres. Astuc, le Vénérable de cette loge veut suivre la réforme allemande et demande des constitutions à la Grande Loge de Dresde en mai 1773. Cette démarche dérange un certain nombre de frères montpelliérains qui préfèrent se rallier au Grand Orient. Cambacérès, qui s’est engagé avec sérieux dans la franc-maçonnerie, ne veut pas rester à l’écart des mouvements internes mais recule cependant devant l’occultisme de Willermoz. On le retrouve donc en 1776 sur les tableaux de la loge L’Ancienne et la Réunion des Elus, reconnue par le Grand Orient.

La Cour des aides, où il siège, a fusionné avec la Cour des comptes et avec les Domaines. La nouvelle Cour ainsi formée ne siégeant que par semestre, Cambacérès peut se permettre d’écrire et de versifier, de préparer sa carrière de magistrat et de jurisconsulte ; dans les années 1780, en adepte du siècle des Lumières, il prononce des remontrances au roi qui veut supprimer certaines attributions de la Cour et il réclame contre « toute disposition qui tendrait à substituer à la marche constante des tribunaux les secousses irrégulières d’une volonté arbitraire ».

Il voyage également beaucoup par tout le royaume, à Paris, Marseille, Bordeaux, siège du directoire de Septimanie du rite écossais rectifié, où il fréquente de nombreuses connaissances tant familiales que maçonniques, nouant par sa participation aux activités maçonniques des relations avec un cercle étendu d’avocats et de financiers. Il mène ainsi une vie à la fois studieuse et mondaine, éclairée par la fenêtre spirituelle de la confrérie des Pénitents Blancs et celle, plus intellectuelle, des loges maçonniques, une vie toute imprégnée d’un fort sentiment de solidarité qu’il conservera malgré son ascension sociale.

Joyeux célibataire, le plaisir des sens ne lui est pas inconnu ; probablement a-t-il rencontré à la loge La Candeur à Paris Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons Dangereuses. Jean écrira un jour : « Il y a peu de femmes qui se livrent par inclination. Il n’en est aucune qui ne soit insensible à l’hommage d’un homme distingué. L’aune de ce sentiment les décide à se livrer. Combien la femme qu’on croyait la plus relevée fait d’étranges révélations à son amant lorsqu’elle s’est abandonnée, etc., etc. »

En 1786, il est député par sa loge auprès du Grand Orient et présente à Roëttiers de Montaleau ses pouvoirs rédigés en termes élogieux par L’Ancienne et la Réunion des Elus : « Lorsque vous connaîtrez toutes les vertus qui le caractérisent, vous nous remercierez de vous avoir adressé un frère aussi distingué, autant rempli de mérites, et que nous nous félicitons tous les jours de posséder parmi nous ».

A Paris, il visite la loge des Neuf Sœurs et fait la connaissance de Condorcet. Il fréquente aussi la loge des Amis Réunis qui « forme une société d’amis à peu près pareille aux clubs d’Angleterre mais qui doit à la maçonnerie, dont l’esprit de corps est la franchise, l’égalité, la bienfaisance et la pratique de toutes les vertus sociales, des liens d’autant plus étroits qu’ils seraient resserrés par une estime réciproque et une connaissance respective les uns des autres qui ne peut manquer d’être la suite du régime républicain d’une loge de francs-maçons ».

Cet atelier a également pour caractéristique d’être peuplé pour l’essentiel de financiers tels le directeur de la compagnie des Indes, celui de la manufacture des Gobelins, le trésorier général de la Marine, des receveurs généraux etc.

On discute beaucoup en ces milieux de la dernière affaire judiciaire, celle des trois roués pour laquelle le président du parlement de Bordeaux, soutenu par les membres des Neuf Sœurs, écrit un mémoire retentissant critiquant la législation criminelle et demandant la révision du procès. Cambacérès prend le parti des rénovateurs à la suite de Condorcet qui apprécie grandement ses compétences juridiques.

Mais bientôt survient 1789 et la suppression des privilèges et donc celle du statut des magistrats de la cour des comptes, aides et finances de Montpellier. Dès l’année suivante, monsieur de Cambacérès abandonne définitivement sa particule. Jamais il ne la reprendra, même pas lorsque les plus grands honneurs seront les siens.

Le système judiciaire ayant été réformé par l’Assemblée Législative, Jean Cambacérès est élu président du tribunal criminel de l’Hérault siégeant à Montpellier ; il est installé dans ses fonctions le 1 janvier 1792. Dans l’exercice de celles-ci, il exprimera son idéal maçonnique. S’il ne se prononce pas publiquement sur l’abolition de la peine de mort, il l’évitera toujours lorsque cela sera en son pouvoir et ne la fera appliquer – mais alors sans hésitation – que si l’ordre public est troublé.

Cette présidence du tribunal criminel le marquera très profondément. Le pouvoir de vie ou de mort qu’il détient l’oblige à une perpétuelle remise en cause. Il écrira que « quand on juge les hommes, il ne faut jamais les séparer des événements » et aussi que « l’âme d’un fameux coupable ne diffère souvent de celle d’un grand homme que par l’objet vers lequel la fatalité l’a déterminé ». Le spectre de Voltaire le hantera pendant toute cette année, aiguillonnant sa quête de vérité.

Bientôt élu député à la Convention, il arrive le 18 août 1792 à Paris.

Il y rencontre très vite Roëttiers de Montaleau, haut dignitaire de Grand orient qu’il connaît depuis longtemps. Celui-ci lui raconte les difficultés dues au combat passionné des opinions politiques au sein des loges. Comment les frères pourraient-ils respecter leurs serments de fraternité maçonnique ? Beaucoup d’entre eux ont émigré derrière les frères du roi, maçons eux-mêmes. Les loges se sont vidées. Le duc d’Orléans, grand maître du Grand Orient, joue son propre jeu. Certains le suivent, espérant qu’il réussira à prendre le pouvoir. Beaucoup se méfient, critiquent. Les soupçons s’installent avec la crainte du lendemain et ralentissent toutes les activités maçonniques dans l’attente de jours meilleurs. La franc-maçonnerie rentre dans l’ombre, sinon en léthargie.

Jean Cambacérès doit donc se rendre à l’évidence : la passion partisane déborde même les convictions spirituelles.

A la Convention, il a de quoi s’inquiéter. « Les tribunaux n’ont été que le support de la tyrannie » proclame Billaud-Varennes, tandis que Danton ajoute : « Remarquez que tous les hommes de loi sont d’une aristocratie révoltante ».

Il devient cependant président du comité de législation, et le jugement du ci-devant roi occupe bientôt tous les esprits. Cambacérès essaiera plusieurs fois d’infléchir la procédure en faveur de l’accusé, en vain.

Appelé à voter, il s’adressera alors à l’assemblée en ces termes : « Citoyens, si Louis eût été conduit devant le tribunal que je présidais, j’aurais ouvert le code pénal, et je l’aurais condamné aux peines établies contre les conspirateurs ; mais ici, j’ai d’autres devoirs à remplir. L’intérêt de la France, l’intérêt des nations ont déterminé la Convention à ne pas renvoyer Louis aux juges ordinaires et à ne point assujettir son procès aux formes prescrites. Pourquoi cette distinction ? C’est qu’il a paru nécessaire de décider de son sort par un grand acte de la justice nationale ; c’est que les considérations politiques ont dû prévaloir sur les règles de l’ordre judiciaire ; c’est qu’on a reconnu qu’il ne fallait pas s’attacher servilement à l’application de la loi, mais chercher la mesure qui paraissait la plus utile au peuple. La mort de Louis ne nous présenterait aucun de ces avantages ; la prolongation de son existence peut au contraire nous servir. Il y aurait de l’imprudence à se dessaisir d’un otage qui doit contenir les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. D’après ces considérations, j’estime que la Convention nationale doit décréter que Louis a encouru les peines établies contre les conspirateurs par le code pénal, qu’elle doit suspendre l’exécution du décret jusqu’à la cessation des hostilités, époque à laquelle il sera définitivement prononcé par la Convention ou par le corps législatif sur le sort de Louis qui demeurera jusqu’alors en état de détention ; et, néanmoins, en cas d’invasion du territoire français par les ennemis de la République, le décret sera mis à exécution. » A la confirmation du vote, il redira que le sien est contre la mort. Par la suite, il votera pour le sursis puis, lorsque les jeux seront faits, il reprendra la parole à la tribune. Tout étant consommé, il y proclamera la nécessité d’apporter des secours humains et spirituels au condamné.

Une autre épreuve attend le F :. Cambacérès : celle d’interroger le F :. Philippe d’Orléans, son ancien grand maître en franc-maçonnerie. Là encore, il essaie de limiter les dégâts et fait à la tribune de la Convention le compte-rendu de l’affaire avec clarté et une extrême prudence. « On m‘a chargé, proclame-t-il, de vous faire un simple récit, et non de vous présenter un projet de décret ». Et de demander qu’aucune décision ne soit prise avant l’audition de Dumouriez.

Je ne peux ici rentrer dans les détails de cette sombre période de laquelle le F :. Cambacérès sortira sans dommages, s’étant cantonné dans son rôle de président du comité de législation. Il se consacre entièrement à cette fonction de législateur et planche sur la rédaction d’un code civil, rédaction qui verra son aboutissement dans le code dit Code Napoléon. Dans ses projets successifs, il insistera sur le respect de l’individu, dégageant alors une théorie de l’autonomie de la volonté : « l’homme n’est pas heureux s’il n’est pas libre dans le choix de ses jouissances ; le bonheur de l’homme consiste bien plus dans sa manière de jouir que dans la jouissance elle-même. Chacun compose son bonheur des éléments de son choix. Les hommes, en réglant entre eux les transactions sociales, s’imposent eux-mêmes des engagements qu’ils forment, étendent, limitent et modifient par un consentement libre. C’est être libre que d’être esclave des lois. »

Après thermidor, à partir de l’automne 1794, Cambacérès est au gouvernement de la France ; il se fait investir de la présidence du comité de Salut Public. Ses qualités, comme ses qualifications en font un incontournable de la direction du pays. C’est ce qui bientôt fera de lui le deuxième consul après le coup d’état de brumaire, puis l’archichancelier de l’empire et maître d’œuvre de Napoléon,ainsi que l’appelle sa biographe Laurence Chatel de Brancion, après le couronnement de Bonaparte.

Mais laissons de côté sa carrière publique et revenons à ce qui nous occupe plus particulièrement, même si l’une et l’autre facettes de sa vie sont étroitement imbriquées, puisque, par exemple, lorsqu’il présente à la tribune, comme responsable de la politique extérieure de la France, le traité de paix signé avec la Toscane, c’est le franc-maçon qui parle ; il établit le fondement des organisations internationales actuelles, en rupture totale avec les mœurs de l’époque : « S’il existait en Europe, proclame-t-il, un droit des nations, des principes reconnus d’indépendance, de liberté de commerce et de navigation, s’il existait un plan contre l’ambition des puissances usurpatrices et une garantie pour la sûreté des états faibles, alors les conditions de la paix seraient facilement dictées et acceptées ; alors, nous n’aurions pas de guerre à soutenir. »

Dans le courant de l’année 1795, derrière sa volonté de protection de l’intimité et de la liberté individuelle, pour lui principes de base, Cambacérès exprime son désir de protéger les premiers pas des loges maçonniques qui renaissent après la tornade de la Terreur. Ces hommes éclairés et modérés doivent pouvoir se réunir chez l’un ou chez l’autre sans être inquiétés car la franc-maçonnerie peut être un ferment d’amélioration du climat politique et, si on lui en laisse le temps, un éducateur de l’opinion. Dans ce même esprit d’éduquer l’opinion, il pousse la Convention à mettre sur pied un ensemble d’écoles spécialisées, comme l’Ecole normale, l’Ecole des langues orientales, l’Ecole polytechnique, les écoles de santé et les écoles centrales, futurs lycées napoléoniens.

Plus tard (1803), il poussera à la création du corps des auditeurs au Conseil d’Etat, officiellement chargés d’aider les ministres et directeurs auprès desquels ils seront placés, utilisant ce temps comme un apprentissage de la fonction publique. Très profondément imprégné de culture maçonnique, qui met en avant la formation par la transmission de l’expérience du maître, il veut ainsi éduquer et préparer de jeunes hommes à la haute administration et au gouvernement. Remarquons d’ailleurs que ces auditeurs, lorsqu’ils seront admis à assister aux réunions du Conseil devront, comme les apprentis en loge, garder le silence.

Le 24 juin 1795, la Grande Loge célèbre son réveil. Celui du Grand Orient interviendra l’année suivante. Cambacérès fréquente la loge du Vrai Zèle. Il rencontre au sein des ateliers des hommes qu’il ne côtoie pas habituellement : les militaires, tels Kellerman ou Masséna, titulaires comme lui de hauts grades maçonniques.

Le 5 mars 1797, il quitte provisoirement la vie politique, n’étant pas réélu au Conseil des Cinq Cents. Amer, il sort de cette arène pour s’installer comme conseiller juridique et financier d’hommes d’affaire célèbres et de banquiers et pour s’intéresser à l’économie politique. Pendant trois années, il exerce cette profession libérale et ce temps sera le plus heureux de sa vie.

Le 24 février 1798, devant la classe des sciences sociales et politiques de l’Institut, à laquelle il appartient, il prononce un discours révélateur sur la science sociale. Il y proclame qu’ « aucune science plus que la science sociale n’a besoin d’être perfectionnée. Cette science est presque à créer. La plupart de ses principes sont encore incertains, indéterminés. De grands génies ont fait de grandes découvertes, mais un esprit d’intolérance a partout repoussé la vérité. (…) Les savants illustres, les artistes célèbres, les philosophes profonds sont comme les héros, les enfants de la liberté. Il n’est de véritable pensée que celle qui est libre, comme il n’est de véritable science que celle qui n’est point fondée sur l’autorité, car la science n’est point une croyance mais une expérience. » Et d’ajouter : « Le cri de la liberté semble sortir de dessous les ruines des empires, et l’Europe ébranlée semble en travail pour enfanter un nouvel ordre des choses. » Il pense à la puissance développée par les réseaux internationaux, non seulement à ceux créés par les financiers, mais aussi et surtout à ces associations d’origine religieuse, comme l’ordre de Malte, ou philosophique, comme la franc-maçonnerie, qui véhiculent des valeurs communes et forment des sociétés qui ignorent les frontières. Déjà il entrevoit le rôle que pourra jouer, que jouera, la franc-maçonnerie dans les années à venir pour assurer ce formidable brassage des cultures européennes provoqué par les conquêtes napoléoniennes.

Avec son ami et frère d’Aigrefeuille, qui, curieusement, a installé à Montpellier l’ancien grand maître de l’ordre de Malte, il assiste le 22 juin 1799 à la cérémonie marquant l’union entre le Grand Orient et la Grande Loge de France. A cette tenue solennelle assistaient 29 officiers des deux obédiences, 3 officiers honoraires, 29 vénérables ou leurs représentants et 28 frères visiteurs.

Le mois suivant, il devient ministre de la Justice. A ce moment, peu d’hommes sont plus à même que lui de maîtriser l’arsenal légal français, si complexe à la fin de la Révolution. Le 12 décembre 1799, Cambacérès devient deuxième consul de la République, second personnage de l’Etat après Bonaparte.

Lorsque viendra, au tournant du siècle, le temps de la désignation des nouveaux préfets, sa double appartenance à la confrérie des Pénitents blancs et à la franc-maçonnerie, son action dans la société des amis de la Constitution, sa carrière à la cour des comptes de Montpellier, dont l’assise était la province entière du Languedoc, toutes ces appartenances lui auront fait rencontrer beaucoup de notables locaux au sein desquels il pourra pêcher des propositions de nominations.

Il apporte aussi un soin tout particulier à la composition des tribunaux criminels et d’appel. Dans ce processus de recrutement des magistrats après la réforme de l’an VIII, la franc-maçonnerie joue-t-elle un rôle ? Le nombre de signatures maçonniques sur les lettres de demande de place et de recommandation oblige à considérer que l’importance qu’il attachait à son appartenance à l’Ordre était de notoriété publique. Pour lui, s’agissant d’hommes appartenant à divers partis politiques mais appréciant des valeurs générales communes, les nominations sous-tendues par la fraternité maçonnique ne pouvaient procurer que de l’apaisement.

Il marquera sa solidarité maçonnique à bien des occasions. Ainsi, fait-il libérer, contre l’avis de Bonaparte, le cousin du futur sénateur de Choiseul-Praslin, Claude de Choiseul-Stainville qui, après avoir émigré à Londres avait été capturé à la suite du naufrage de son navire au large de Calais. Remarquons que les deux Choiseul, maçons de longue date, suivront Cambacérès dans les grades élevés de l’Ordre.

Retourné, on l’a vu, très tôt vers les loges, il y a retrouvé la sociabilité des années pré-révolutionnaires. Pour sauvegarder cette liberté et cette tolérance, et aussi pour éviter une mainmise sur l’éducation, il reste fermement attaché à affirmer l’indépendance du pays vis-à-vis de Rome et rêve d’établir en France l’équivalent de l’Eglise d’Angleterre. Il prêche le rassemblement dans la tolérance et oriente le Premier Consul vers un gallicanisme moderne. Son rôle dans la négociation du Concordat est occulte ; il n’existe qu’à l’état d’influence par des discussions, des notes, des études. Ce descendant de protestants, ce défenseur des communautés juives suggère aussi que des accords soient passés avec les responsables de ces religions pour que chacun ait le droit de pratiquer le culte de son choix ; en contrepartie, ces religions se couleront dans le système politique. En effet, les églises, quelle qu’elles soient, ne peuvent prétendre exercer une action hors du contrôle de l’Etat ; le gouvernement doit rester seul maître à bord.

Si le deuxième Consul dispose comme logement officiel de l’hôtel d’Elbeuf, il conserve néanmoins sa maison du faubourg Saint-Honoré et y fait effectuer des travaux divers dès 1802. Il fait ainsi installer à l’entrée d’un des salons deux colonnes dont les bases et les chapiteaux sont en granit rose d’Egypte, ornées de bronzes dorés, très symboliques de l’entrée d’un temple.

Cela confirmerait qu’il y abrite une loge maçonnique. L’habitude de tenir loge dans des appartements, comme au XVIII ème siècle, s’est perpétuée quelque peu pendant la révolution pour des raisons de sécurité. Pour le second consul, la maison du faubourg est plus discrète que le local officiel du Grand Orient, rue du Four, voire l’hôtel d’Elbeuf face aux Tuileries.

En 1804, lorsque l’Empire se dessine et que l’on discute de la création des dignités princières, le second consul dira : je pars. Il fait preuve d’une froide fermeté, ne craignant pas, comme cinq ans auparavant, de rentrer dans la vie civile et d’y reprendre ses activités au service des milieux d’affaires. Bonaparte, craignant de perdre celui qui fut le maître d’œuvre de l’édifice de l’Etat, lui fera miroiter le rôle de conseiller sincère qu’il pourra continuer à jouer près de lui, et le fait qu’il pourra encore servir son pays.

Alors, Cambacérès, se voyant comme Hiram, l’architecte du Temple tué par les mauvais compagnons, mais dont l’influence revit au travers des frères, acceptera la dignité d’Archichancelier de l’Empire, premier personnage de l’Etat après les frères de l’Empereur. Et peut-être est-ce à ce moment qu’il songera à donner à la franc-maçonnerie une importance nationale.

Mais bientôt, déjà, le Code civil va être publié ; certes, ce sera sous le nom de Code Napoléon, mais c’est bien le frère Cambacérès qui en fut la cheville ouvrière. Par ce code, il a construit l’ordre sur le chaos, suivant la devise du nouveau rite écossais ancien et accepté, « Ordo ab chao », adoptée à peine trois ans auparavant à Charleston. Du chaos révolutionnaire va pouvoir s’élever une société organisée et efficace que symbolise l’abeille, un des deux grands symboles de l’Empire qui, choisie par lui-même, semait les manteaux du Sacre. Il faut être comme les abeilles qui récoltent et organisent, avait dit Bacon.

C'est à ce moment-là qu'il se préoccupe concrètement de la franc-maçonnerie. Les rapports de police ont signalé l'essor très important du nombre des loges depuis le début du Consulat : cent quatorze dont vingt-sept parisiennes en 1802, trois cents en 1804.

Vénérable de la loge Saint-Jean de la Grande Maîtrise, quel rôle joue Cambacérès dans les conflits entre le Grand Orient et les obédiences de rite écossais en 1802-1804 ? Dans ses papiers se retrouvent de nombreux documents relatifs à des projets de traités d'union. Selon son habitude, il fait réaliser méthodiquement un historique de chacune des obédiences, et analyser les conflits. Considérant ceux-ci comme du détail, il veut arriver à un accord permettant à chacun de garder ses pratiques dans une unité d'ensemble harmonieuse. Du fait même du recrutement dans les milieux de hauts fonctionnaires et dans l'armée, leurs rivalités ou désaccords peuvent être facteurs de désunion. L'Empereur aurait envisagé de résoudre le problème en supprimant la franc-maçonnerie, et il fallut les protestations de Kellermann dont l'aide de camp, de Grasse-Tilly, fils du héros de Yorktown, venait d'être élu Premier Souverain Grand Commandeur du rite écossais, et celles de Cambacérès qui fit valoir qu'interdire la maçonnerie la ferait surgir de toutes parts, en coulisses et dans l'opposition, pour arrêter cette décision. Est-ce Cambacérès qui propose que Joseph Bonaparte soit nommé grand maître du Grand Orient et Louis Bonaparte de la Grande Loge Générale Ecossaise qui vient d'être fondée pour fédérer le rite ? On le retrouve alors avec Kellermann parmi les grands dignitaires de ces deux obédiences, et c'est le genre de solution qu'il utilise pour tranquilliser l'Empereur, satisfaire l'ego des princes et conserver discrètement la maîtrise de l'action. De Grasse-Tilly, Masséna, Marescalchi, Valence sont dans la Grande Loge Ecossaise, Murat, Roëttiers de Montaleau, Lacépède, Beurnonville, Choiseul-Stainville au Grand Orient.

Cambacérès organise des tenues dans sa maison de la rue Saint-Honoré, véritable exemple de fusion des opinions, des professions et des milieux sociaux, auxquelles participent Kellermann, Murat, Muraire, Choiseul-Stainville, Isabey. Réunir ces tenues dans sa maison privée n'est pas anodin : cela indique que, malgré le considérable élément politique qui entre dans l'existence même de la franc-maçonnerie sous l'Empire - le simple énoncé des noms des grands dignitaires le prouve -, Cambacérès continue de penser qu'il s'agit d'activités privées, tout en voyant bien sûr l'intérêt de ce réseau comme véhicule d'idées et d'informations. Lors des nominations à la magistrature, on n'hésitait pas à signaler à l'attention de Cambacérès l'appartenance éventuelle du candidat à la franc-maçonnerie, et nul doute qu'il n'ait des tableaux indicatifs des notabilités locales sur lesquels cette qualité apparaît et qu'il envisage de pouvoir y recourir si le besoin s'en fait sentir.

Ainsi, on peut penser que ses liens maçonniques avec le préfet de l’Orne, Victor Lamagdelaine, ne sont pas pour rien dans la protection dont ce dernier bénéficie, et sont peut-être une des raisons de l'achat dans la région par Cambacérès de plusieurs domaines en 1803 et 1804. L'action maçonnique de Lamagdelaine est représentative des souhaits de Cambacérès. Vénérable de la loge La Fidélité, il recrute dans tous les milieux et, dans ce département de tradition royaliste, il transgresse les clivages politiques autour de la spiritualité maçonnique. Il va même plus loin, car, à cette époque particulièrement sensible, il y intègre des Anglo-Saxons.

Se souvenant des raisons de son échec en 1795, et oeuvrant à la constitution de ce qu'on appellerait aujourd'hui un parti politique qui soutienne le régime dont il perçoit la grande fragilité, Cambacérès en voit des éléments dans la franc-maçonnerie dont les idées, issues des Lumières, nourrissent la monarchie éclairée qu'il veut voir dans l'Empire napoléonien. Mais pour être efficaces, les diverses obédiences doivent être organisées et unies, et dirigées avec fiabilité. Il va désormais s'y employer avec la bénédiction de l'Empereur. On ne peut pas ne pas noter que cette décision est prise au moment où l'influence que les deux hommes pensaient pouvoir prendre sur l’Eglise, considérée comme corps politique, au moyen des cardinaux Fesch et Cambacérès, leur paraît peu probable compte tenu du caractère des intéressés.

Depuis l'automne précédent se déroule en France une autre guerre entre les loges, les rites et les hommes de la franc-maçonnerie. Le Grand Orient a modifié unilatéralement le concordat élaboré avec les représentants du rite écossais et les Princes Maçons écossais, en réponse, le dénoncent sous condition suspensive le 6 septembre 1805. Le 9, Kellermann fait savoir au Grand Orient que Joseph Bonaparte et Cambacérès subordonnent leur installation comme grand maître et grand maître adjoint à un accord avec les Ecossais sur le concordat. Les frères savent qu’une absence d’accord sonnerait le désaveu impérial avec toutes ses conséquences. Seize séances de travail aboutissent à un texte qui est finalement approuvé. Désormais, le Grand Orient régit les ateliers écossais du 1er au 18ème degré, le Suprême Conseil les grades supérieurs. Le 13 décembre, Cambacérès est installé en grande pompe, et le 27, il préside la fête de la Saint-Jean d'hiver. Notons qu’il n'y a pas de cérémonie d'installation pour Joseph.

Patronnant l'organisation, Cambacérès va la diriger dans les voies qu'il souhaite, et en particulier il opère tout de suite une manœuvre stratégique pour passer les frontières. Dans le préambule, il a fait déclarer que cet accord est conclu pour faire participer les frères aux travaux en France « et leur procurer un accueil certain et distingué dans tous les temples élevés à la surface du globe... En sorte que tous les maçons s'élèveront sans obstacle aux connaissances sublimes à mesure qu'ils croîtront... Ils jouiront d'une unité de régime propre à assurer l'uniformité des travaux dans les loges et dans les chapitres et à entretenir l'harmonie avec les Orients étrangers, et à propager la Lumière dans les lieux où aucun Orient n'aurait ouvert les travaux de la sagesse. » On ne peut être plus clair.

Les documents qui nous sont parvenus ne permettent pas de douter de la « compétence » maçonnique du grand maître adjoint, bien perçu comme autorité réelle, et de son désir de diriger un ordre unifié, rassemblant toutes les obédiences, y compris les plus ésotériques, telles celles d'Heredom de Killwinning, de la Toison d'or ou des Philadelphes. Dans les années 1806 et 1807, il devient ainsi Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs généraux de la Haute Maçonnerie pour la France, grand maître d'honneur de la Grande Loge provinciale de Heredom, grand maître de la Mère Loge du Rite écossais philosophique, avant de devenir, dans les deux années suivantes, grand maître de l'ordre des Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte, Protecteur du Rite primitif, les Philadelphes de Narbonne, puis grand maître des différents directoires du Rite rectifié. Savamment instruit des historiques et particularités de chaque obédience, il impose son autorité, sans heurt, ayant soin d'assister aux tenues, s'en faisant indiquer le cérémonial et même préciser la batterie à scander. Les notes de musique voisinent dans ses papiers avec les documents en écriture maçonnique, qu'il maîtrise donc ; et les manuels qu'il fait, selon son habitude, relier avec raffinement, s'entassent dans sa bibliothèque. Il n'abandonne aucune de ses prérogatives, bien contraire, nommant les officiers sans hésitation, et opérant même une révision des statuts du Grand Orient afin de conférer au grand maître un rôle véritable rendu nécessaire par ses « délibérations extrêmement tumultueuses ». Il n'a cependant pas usé de cette autorité, sincèrement reconnue et appréciée, pour imposer la tutelle du Grand Orient choisi malgré tout comme centre commun, car il est trop sensible à la spécificité des traditions et pratiques dont lui-même et tout son entourage, d'Aigrefeuille en particulier, sont avertis. La symbolique que véhiculent ces écrits, les filiations revendiquées avec les ordres de chevalerie, et très précisément les Templiers, prennent un ton révélateur au début de ce siècle qui va faire revivre le Moyen Age. L'institution de la Légion d'honneur avait déjà, par certains côtés, rappelé ces ordres et Cambacérès relate à ce sujet dans ses Mémoires que lorsqu'il s'agit de définir une décoration, on évoqua la possibilité de prendre la veste de Malte. Mais s'il est de longue date imprégné de cette mentalité d'ordre hospitalier et bienfaisant, de recherche de la vraie science pour son amélioration personnelle, Cambacérès, essentiellement homme des Lumières, en voit aussi la grande utilité pour le régime, et ne s'en cache pas :

« L'illustre prince qui nous préside connaissait la maçonnerie. Il savait que la première loi des maçons est de respecter tous les liens de société et que toutes les idées libérales sont en honneur parmi eux ; il a jugé que leur demande méritait d'être accueillie. Peut-être même a-t-il pensé qu'il était bon que des hommes de tous les états qui, sur tous les points de l'Empire, occupent leurs loisirs à ces réunions, fussent unis au gouvernement. »

Au-delà de son engagement personnel, trop ancien et régulier pour être suspecté, Cambacérès veut maintenant faire de l'ordre maçonnique un réseau transversal, tissant des liens au-delà des frontières, dépassant les clivages politiques et religieux, visant à installer une mentalité empreinte des Lumières chez les notables qui pourraient dès lors constituer une masse stable en Europe - et même aux Etats-Unis où l'implantation se fait très vite -, masse qui s'opposerait, au nom de ses valeurs communes, à des conflits irraisonnés. Il transfère sur le plan spirituel ce qu'il appelait de ses vœux en 1795, dans son discours sur la science sociale : la paix entre les peuples ne doit pas dépendre de la volonté solitaire d'un homme, car elle disparaît avec lui, et puisque les problèmes actuels du commerce ne permettent pas de tisser des liens économiques conséquents, il faut imprégner les esprits avec l'idéal d'un bonheur commun. Implanter cette même pensée chez la portion la plus éclairée des populations, investie du plus grand pouvoir et exerçant la plus grande influence au niveau européen, permettra l'avènement d'une ère libérale et pacifique. Ce but occulte est assigné à la franc-maçonnerie alors que l'Empereur fait déferler ses armées sur la Prusse, l'« alliée naturelle de la France », dont le roi Frédéric Il aurait été « le chef suprême de la haute maçonnerie sur les deux hémisphères », ainsi que le rappelle de Grasse-Tilly, qui résigne sa propre dignité en France en faveur de Cambacérès, souhaitant que celui-ci lui rende lustre et efficacité. Déjà, Cambacérès entretenait des liens occultes avec le cardinal Caprara, légat du pape, Melzi et Marescalchi, hommes politiques de premier plan, tous dignitaires maçonniques italiens, liens qu'il va pouvoir amplifier : devenu grand chancelier d'honneur du Grand Orient d'Italie, il va organiser une correspondance régulière entre les obédiences française et italienne, et se fait décerner par le Conseil suprême de la franc-maçonnerie italienne, l'autorisation d'inspecter les loges de la péninsule, comme il le fait pour la France. Il souhaite, par cette action parallèle et discrète, élaborer des réseaux tels qu'ils deviennent les colonnes supportant un édifice européen pacifié car partageant les mêmes valeurs. Les tenues sont encore le lieu de relations ouvertes avec des militaires, ce qu'il n'aurait pu obtenir facilement sans encourir une enquête jalouse de Napoléon.

S'il commence par établir des relations directes entre les maçons italiens et français, et poursuivra cette action en Allemagne et en Hollande, le prétexte maçonnique lui permet aussi de recevoir à sa table le grand juge d'Angleterre, et de discuter avec lui des systèmes judiciaires comparés des deux pays. Il est certain que Napoléon connaît ces démarches dans leur principe si ce n'est dans leur détail. Cependant, son éloignement de la capitale à partir des années 1806, alors que ces activités ne sont jamais mentionnées officiellement par Cambacérès, ne lui a probablement pas permis d'en saisir la portée.

Ainsi, au moment où la réponse impériale à la catastrophe de Trafalgar est l'instauration d'un système de fermeture (le Blocus continental), Cambacérès, en patronnant une franc-maçonnerie unifiée, puissante, expansionniste et sans frontières, conforte un système d'ouverture.

C'est avec un de ses frères maçons très chers, Portalis, dont la santé le préoccupe, qu'il examine en ce début de 1806 les problèmes que posent les réclamations contre les Juifs et leurs pratiques. Après la signature du Concordat, la question, compte tenu de ses implications sociales et plus seulement religieuses, avait été reportée. En cet hiver, la presse s'agite. Il parviendra à sauvegarder les acquis de la Convention en faveur des Juifs et à leur donner des circonstances atténuantes en ce qui concerne le « péché d’usure ». Ils s’en souviendront et continueront désormais de faire appel à l’archichancelier dans tous les cas où ils se retrouveront face à l’Etat.

En octobre et novembre 1807, l’archichancelier entreprend de voyager dans diverses régions de la France. A cette occasion, il rencontre de nombreux frères et participe à divers travaux maçonniques.

Ainsi, en Normandie, il félicite le préfet La Magdeleine pour son action au service de l’Etat et pour ses initiatives maçonniques favorisant les relations avec les royalistes de son département, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le souligner ; à Orléans, il visite les loges Jeanne d’Arc et la Parfaite Union. A chacune des étapes de son voyage, une tenue de loge suivie d’un banquet est prévue, lui permettant ainsi d’exercer sa surveillance et de s’enquérir de l’opinion de façon large et réaliste, le recrutement maçonnique étant très divers. Il visite la Concorde à Vienne et salue en Avignon de vieux amis maçons. A Montpellier, il assiste, avec le préfet et les autorités judiciaires, à une tenue commune de la Parfaite Union, des Amis Réunis et de l’Ancienne et la Réunion des Elus. A Toulouse, il participe aux travaux de l’Encyclopédique et, au banquet qui suit, le F :. Picot de la Peyrouse lui offre une médaille antique de Justinien. A Bordeaux, le 25 novembre, une fête maçonnique est organisée pendant laquelle on procède aux travaux « avec un recueillement, une précision et une régularité remarquables ».

En tout cela, l’idée de Cambacérès est toujours la même : au lieu de supprimer – la religion, la franc-maçonnerie, la noblesse -, il faut intégrer et contrôler.

Son rôle prééminent dans la franc-maçonnerie rassemble maintenant autour de lui ce réseau transversal dont j’ai déjà parlé. En 1810, après beaucoup de difficultés, ne réussissant pas à faire respecter des accords entre obédiences, il fédère finement autour de sa personne les divers rites qui existent, puis il réalise l'union avec le Grand Orient : « La réunion de tous les rites au Grand Orient de France est trop essentielle à la dignité et aux intérêts de l'Ordre entier pour n'avoir pas été constamment l'objet des vœux de tout maçon fidèle. Le sérénissime grand maître la veut, il l'a préparée, il l'a en quelque sorte réalisée du moment où la grande maîtrise de tous les rites a été réunie dans sa personne. Les passions et les rivalités doivent se taire, et pour mettre le sceau à cette oeuvre de fraternité, il suffit de poser quelques principes. L'indépendance réciproque de tous les rites, la conservation de tous les droits sont faciles à préserver dans la conservation des ateliers suprêmes de chaque rite avec le gouvernement représentatif des loges. » Suivent les modalités de travail pour monter cet accord. Le préambule se termine par cette phrase bien dans la ligne diplomatique de Cambacérès, lorsqu'il sait que les amours-propres peuvent être froissés : « Ce travail sanctionné par le G.O. opérera la réunion sans traité, sans éclat, et par la seule rénovation des règlements remis en harmonie avec ces bases constitutives, et signées par tous les membres des autorités réunies. »

Cambacérès est attentif à nommer lui-même les officiers - les documents sont nombreux à ce sujet -, et à participer en personne aux festivités de toutes les obédiences, couvert de décorations maçonniques, se faisant assister d'un certain nombre d'autres dignitaires, d'Aigrefeuille bien sûr, mais aussi Muraire, les maréchaux Kellermann ou Sérurier, Lacépède ou Chaptal, suivant toujours sa volonté de concorde. C’est qu’il ne présidait pas un banquet maçonnique avec moins de sérieux qu’il n’en apportait à la présidence du Conseil d’Etat, ce qui, paraît-t-il, faisait bien rire l’Empereur à qui on rapportait la chose, nous raconte Constant, le valet de chambre de Napoléon.

La réunion est effectivement opérée sur cette base libérale qui est proposée, avec un gouvernement représentatif, érigeant une sorte de confédération qui respecte l'originalité des fondements. Que cherche-t-il alors ? Un rôle plus significatif de la maçonnerie nationale, ainsi renforcée, capable d'une représentation à l'étranger, tant dans les pays conquis qu'aux Etats-Unis, en Russie, voire dans les pays en guerre comme l'Angleterre. Ainsi c'est sous l'égide du grand maître Cambacérès que sont initiés à Paris le grand-duc de Wurtemberg, oncle de l'empereur de Russie, le prince héréditaire de Hohenlohe, le frère cadet du duc de Saxe-Weimar, lui-même très lié à de Grasse-Tilly et bien sûr à Goethe. Quant à la réception du prince Askeri Khan, ambassadeur de Perse, elle donne lieu à des échanges et à la demande de création d'un atelier à Ispahan. La franc-maçonnerie représente donc pour l'archichancelier de l'Empire un vecteur de spiritualité et de culture, soutien d'une monarchie européenne, capable de véhiculer des éléments de civilisation commune, celle des Lumières, vers des peuples divers. Le symbole de l'accord en France en 1810 des divers rites se veut représentatif de ce qu'il souhaite en Europe.

On ne peut pas ne pas souligner que cette volonté fédérative renforçant la franc-maçonnerie vient au moment où se disloque le Concordat avec Rome.

En 1812, Cambacérès a peur. Il sait la fragilité de l’Empire. Napoléon va partir pour la Russie et lui laisser la direction du pays sans argent, sans soldats et entouré de ministres techniciens qui n’ont pas d’expérience politique. L’inquiétude et le mécontentement transpirent partout et même la franc-maçonnerie en fait remonter les bruits jusqu’à lui. Le 27 avril, il doit désigner une commission pour enquêter sur des activités antigouvernementales découvertes au sein du chapitre du Père de Famille à Angers et il écrit à Roëttiers de Montaleau pour un problème analogue à Paris. Ce qui n’empêchera pas les loges, sollicitées par leur grand-maître dans un discours rassembleur prononcé à la Saint-Jean d’hiver, d’apporter, à la fin de l’année, après le désastre russe, leur contribution ni d’équiper des cavaliers pour renforcer la Grande Armée. Dans ce discours, il proclamait : « Si l’Etat était en danger, j’appellerais autour de ma personne tous les Enfants de la Veuve, et avec ce bataillon sacré, je prouverais au monde entier que l’Empereur n’a pas de plus fidèles sujets que les maçons français. »

Le 14 avril 1813, dans son hôtel, Cambacérès préside une tenue particulière de sa loge de la Grande Maîtrise. Outre les habituels d'Aigrefeuille, Villevieille et Monvel, le grand maître des cérémonies, Ségur, les sénateurs Clément de Ris et le général de Valence, il accueille ce jour-là Caulaincourt, duc de Vicence, comme apprenti, puis avec dispense de délai, « attendu son départ prochain pour la Grande Armée », comme compagnon. A quoi correspond cette entrée de Caulaincourt dans la maçonnerie à cette date précise ? Est-ce une décision personnelle et sincère de cet homme qui a perdu un frère aimé en Russie, et a servi de confident à l'Empereur dans cette course effrénée qui l'a ramené des bords de la Bérézina ? Ne serait-ce pas plutôt l'accession à une confrérie dont des membres en Prusse, en Autriche, en Russie, en Angleterre même, hommes de pouvoir, lui seront ainsi plus accessibles ?

Mais les événements politiques et militaires se précipitent. Dès la fin de cette année, l’ennemi est aux portes de la France. Pourtant, à la Saint-Jean d’hiver de 1813, sachant qu’il ne serait plus suivi par ses frères, il ne dit rien. Il est persuadé que la monarchie impériale ne peut se maintenir en l’état ; toute l’Europe veut l’effacement de Napoléon et la France, un retour à la paix et à un régime constitutionnel. Il ne dit rien, car il ne veut plus parler en faveur d’un régime qui renie ses valeurs, d’un régime dont lui-même ne veut plus.

L’Empire s’écroule. Les Bourbon, et avec eux un semblant d’Ancien Régime, sont rétablis sur le trône. Cambacérès, en but aux outrances malveillantes et calomniatrices de ceux-là même qui, naguère, étaient à ses pieds en solliciteurs, se retire en son hôtel. Tout avenir politique lui est interdit.

En juin 1814, il fait savoir aux diverses obédiences maçonniques qu’il démissionne de toutes ses charges et dignités « pour des raisons de santé et de voyage » et souhaite ne plus être qu’un simple frère. Le 1er juillet, une députation du Grand Orient essaiera, mais en vain, de le faire revenir sur sa décision.

Après l’épisode des Cent-Jours, la situation du frère Cambacérès est de plus en plus délicate. Une nouvelle terreur s’installe : la Terreur Blanche. Les Ultras veulent sa tête. Bientôt, le gouvernement royal ne peut plus assurer sa sécurité et, quelques jours avant la parution des ordonnances de proscription, prévenu par son frère le duc Decaze, ministre de la police de Louis XVIII et futur Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, Cambacérès sollicite des autorités un passeport pour le Royaume des Pays-Bas, où il compte s’établir pour quelques temps. Le 6 février 1816, il arrive à Bruxelles où une foule de proscrits, parmi lesquels un grand nombre de frères, lui fera visite.

Là il fréquentera occasionnellement l’une ou l’autre loge bruxelloise. Il figurera parmi les frères que Rouyer, un des fondateurs du Suprême Conseil de Belgique, sollicitera pour fonder un nouvel atelier à Bruxelles ; il y refusera tout titre, mais participera aux tenues.

Le 28 mai 1818, le roi Louis XVIII lui confirme son titre de duc et, le 24 juin, sa dignité de grand-croix de la Légion d’Honneur. Le Roi, ainsi, fait amende honorable et l’invite à rentrer en France. Decazes n’y est pas étranger.Pourtant, Cambacérès ne regagnera Paris que le 4 décembre. C’est là que, le 8 mars 1824, il passera à l’Orient Eternel.
Neuf ans plus tôt, alors qu’il était rentré dans la vie privée, il avait écrit ces quelques vers :


« Heureux, trois fois heureux, l’ami de la nature,
Qui, loin du trône et des palais,
De la félicité connaît la source pure,
Et s’y désaltère à longs traits !...
Du vulgaire jaloux méprisant l’insolence,
De l’orgueil ennemi bravant les coups secrets,
S’il détourna la violence,
Protégea la vertu, condamna les forfaits,
Sans remords, il jouit de sa douce existence,
Et trouve dans sa conscience,
Avec le souvenir des heureux qu’il a faits,
L’estime de soi-même et l’éternelle paix. »

Source : http://gen.declercq.free.fr

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Esquisse Historique de la Franc-Maçonnerie en général et de l’Ecossisme en particulier (2)

29 Décembre 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #histoire de la FM

LES DIFFICULTES D'APPLICATION DU CONCORDAT DE 1804  

La volonté d'aboutir rapidement avait fait réserver les mesures de détail qui devaient être réglées en « assemblée générale des commissaires ». Mais la rédaction définitive allait se révéler labo rieuse. Les Ecossais avaient obtenu des dispositions très avantageuses :  

les chapitres écossais étaient intégrés de plein droit, sauf à faire viser leurs constitutions par un Grand Chapitre général institué auprès du Grand Orient ; les chapitres antérieurement constitués devaient tous adopter leur rit et leur régime. Le Suprême Conseil se voyait accorder le droit de révoquer les officiers du Grand Orient « à lui dénoncés par les loges », de réformer les décisions du Gran0 Chapitre général, etc.  

Mais au sein de la Commission des difficultés s'élevèrent vite, notamment en ce qui concernait le Grand Chapitre général et la possibilité de destituer les Grands Officiers. Un « état » du Grand Orient de France ayant diffusé des dispositions contraires au Concordat, les représentants du Suprême Conseil firent des obser­vations et Roëttiers de Montaleau prit sur lui de faire publier un erratum. Cependant, dès le milieu de Ventôse An XIII (début mars 1804) la Commission renonçait à poursuivre ses travaux.  

Les mêmes problèmes se posaient au sein du Grand Chapitre général et dès le 11 juillet 1804 l'assemblée générale du Grand Orient décidait d'instituer un Directoire des Rites, avec autant de sections que de degrés, ce qui était, une fois de plus, en contra­diction absolue avec le Concordat.  

Des loges écossaises de Paris décident alors de dénoncer le Concordat « si le Grand Orient ne rétablissait pas dans les dix jours les dispositions du Concordat, sauf au surplus à apporter à celles-ci les changements qui paraîtraient nécessaires et n'en détruiraient pas les bases fondamentales ».  

Grâce aux bons offices de Kellermann, une convention en cinq articles fut élaborée, suivant laquelle les attributions étaient équita­blement réparties entre le Grand Orient pour les degrés du 1er au 18e inclus, et le Suprême Conseil du 18e exclu au 33e.  

L'année suivante, de Grasse-Tilly, qui reprenait du service aux armées donnait sa démission de Grand Commandeur pour la France et le Suprême Conseil le remplaçait par Cambacérès, Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, coopté avec de nouveaux mem­bres comme le Sénateur Clément de Ris, le Général de Beurnonville et le comte Muraire, premier Président de la Cour de cassation. En 1811 seront également appelés à leur tour, le maréchal Lefebvre, les généraux Rampon et Rouyer, le sénateur Chasset, le comte de Ségur, l'avocat de Joly et R061-fiers de Montaleau fils.  

Sept membres du Suprême Conseil pour l'Amérique, fondé par de Grasse, sollicitèrent leur admission au Suprême Conseil de France. Par un arrêté pris le 30 janvier 1813, leur demande fut poliment repoussée, leur juridiction se limitant aux Iles. Mais un certain nombre d'entre eux furent cependant admis comme mem­bres honoraires, et les relations entre les deux corps restèrent très fraternelles.  

D'autres rites écossais vont, à leur tour, se réveiller. Camba­cérès accepte la Grande Maîtrise effective de la plupart d'entre eux, consacrant ainsi « en daignant permettre de les protéger, la liberté du culte et des rites maçonniques ».  

Parmi ceux-ci, le rite écossais philosophique, celui de la mère loge du Contrat Social réveillée en 1805 est bientôt fondue avec Saint-Alexandre d'Ecosse. Cette puissance qui comptait une tren­taine de loges à la fin de l'Empire devait disparaître en 1826.  

Cambacérès accepte également la Grande Maîtrise d'honneur des Chapitres français de l'ordre royal d'Ecosse (1806), la Grande Maîtrise effective des Directoires écossais du rit rectifié (1808) et, l'année suivante celle du rite primitif de Narbonne. Ces puissances ne connurent qu'une vie éphémère.  

Lui restaient étrangers pourtant, le rite de Misraïm à 90 degrés (33 + 33 + 11 + 13) et les ordres prétendus Templiers des frères de Chevillon et Fabré-Palaprat.  

LE TOURNANT DES CENT-JOURS ET DE LA RESTAURATION  

La chute de Napoléon ne provoqua au sein de la franc-maçon­nerie aucune perturbation grave. Il y eut bien quelques revirements accompagnés de destruction d'archives, mais pas de raz de marée. Le prince Joseph Napoléon, Grand Maître du Grand Orient, fut rem­placé dans ses fonctions par un Conseil de trois Grands Conserva­teurs, le maréchal Macdonald, duc de Tarente, le général marquis de Beurnonville et le comte de Valence, membre du Suprême Conseil. Roêttiers de Montaleau gardait l'office de représentant dans lequel il avait succédé à son père.  

Le tableau des « Membres actifs et délibérans » du Suprême Conseil du Rite Ecossais ne subit pas de modifications. Il compre­nait :  

1° le Très Puissant Souverain Grand Commandeur Cambacérès, duc
de Parme, archichancelier d'Empire, absent pour cause d'exil ;  

2° le Très Illustre Inspecteur Lieutenant Grand Commandeur Cyrus de Timburne-Thiembronne, comte de Valence, général de divi­sion ;  

3° le Trésorier du Saint-Empire Claude Antoine Thory, propriétaire ;  

4° le Secrétaire du Saint-Empire Jean-Baptiste Julien Pyron, ancien avocat, ancien Intendant des domaines du Comte d'Artois ;  

5° le Grand Maître des Cérémonies Germain Hacquet, ex-notaire et -propriétaire à Saint-Domingue, et 24 Grands Inspecteurs Généraux dont Kellermann, Lacépède, l'abbé d'Alez, Masséna, Beurnonville, Muraire, le maréchal Lefebvre.  

Après Waterloo, les choses allaient changer rapidement. Le Grand Orient avait, dès le 5 mai 1814, proposé la «centralisation des rites en vue de l'unité » au Suprême Conseil.  

Celui-ci, qui préfère envisager une organisation à l'américaine réserve d'abord sa réponse, puis entame des négociations pour éviter le retour des difficultés de l'année 1804-1805. Mais brusque­ment, le Grand Orient, sous la pression, semble-t-il, des frères titu­laires de divers degrés supérieurs français et revendiquant des « équivalences » déclare, à la fin de 1814, « reprendre l'exercice de tous les droits qui lui appartiennent sur tous les rites ». Le Suprême Conseil ayant alors repoussé la demande de «centralisa­tion » le Grand Orient crée, sous la présidence d'un transfuge du Suprême Conseil, le notaire Germain Hacquet, un Suprême Conseil des Rites qui supposait l'intégration des 33 degrés, et non plus des 18 premiers seulement.  

Le coup était rude pour le « Suprême Conseil du 33»degré pour la France », celui qu'avait créé le comte de Grasse-Tilly en 1804 et qui était, depuis 1806, présidé par Cambacérès. Comme un malheur n'arrive jamais seul, ce Suprême Conseil allait, en 1815, se trouver décapité par l'exil de son Grand Commandeur et par la réaction qui suivit les Cent Jours.  

Il y eut alors une éclipse dans l'activité de cet organisme de haut grade et les dirigeants du Grand Orient de France, devenus ardemment bourboniens, triomphèrent et célébrèrent l'unification sous leur houlette. Leurs relations avec le nouveau pouvoir politi­que étaient si bonnes qu'ils obtinrent du Gouvernement la réouver­ture de loges fermées et une circulaire déclarant que « Sa Majesté tolérait les Loges soumises au Grand Orient et ne les considérait pas comme sociétés secrètes. »  

En août 1818 ils répudièrent « toute solidarité entre les actes du Grand Orient et ceux du Suprême Conseil » (Feuillette) .  

Mais le comte de Grasse, Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil qu'il avait fondé, était resté Grand Commandeur en exercice du Suprême Conseil du 33» degré pour les lies françai­ses de l'Amérique au Vent et sous le Vent, exilé à Paris.  

il donna alors une vive impulsion audit Conseil qui devint dès lors le point de ralliement des ateliers écossais de la métropole, réfractaires au Grand Orient, en attendant que le Suprême Conseil de France reprit force et vigueur.  

Entre-temps et pour le plus grand profit de l'Ordre, de Grasse allait, le 8 septembre 1818, renouveler le geste qu'il avait accompli en 1806 en faveur de Cambacérès : il abandonna sa charge de Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Amérique pour permettre l'élec­tion du frère Elie Decazes qui allait être fait duc et devenir, en janvier 1819, ministre de l'Intérieur et en novembre Président du Conseil.  

En dépit des attaques d'une partie de ses collègues hostiles au Suprême Conseil de France, et qui créèrent un troisième Suprême Conseil dit du Prado, du nom de son local, sous la direction du vice- amiral Allemand, de Grasse tint bon, ainsi que Decazes et le Suprême Conseil d'Amérique, désormais dit de Pompéi.  

Ce Suprême Conseil assura alors le relais, et il sera pendant trois ans le point de ralliement des ateliers écossais réfractaires à la domination du Grand Orient.  

Enfin, sortant de son sommeil, le Suprême Conseil de France, Cambacérès auquel il était fidèle étant revenu d'exil mais renonçant à ses fonctions, reprenait ses activités sous la direction du comte de Valence.  

Il admettait dans son sein des membres du Suprême Conseil d'Amérique, dont Decazes, reconnaissait de même la plupart des promotions attribuées par lui comme il en intégrera bientôt les loges. Il enregistrait aussi les démissions des frères Hacquet, Joly et Roêttiers de Montaleau.  

Le 7 mai 1821, il déclara solennellement « réunis à lui tous les Maçons réguliers de Rit Ecossais Ancien Accepté dont il est et demeure le seul chef ». Il complétait son effectif par une série de nominations. Le Suprême Conseil dit d'Amérique cessait d'exis­ter. Son Grand Commandeur prendra, de 1838 à 1860, la direc­tion du rite.  

Pour l'instant, le comte de Valence étant décédé, les fonctions de Grand Commandeur furent dévolues au comte de Ségur, acadé­micien, ex-ambassadeur à Saint-Pétersbourg, écrivain et membre de l'Académie française (février 1822).  

Il choisit comme Lieutenant Grand Commandeur le duc de Choi­seul. Le temple était relevé et avait retrouvé sa couverture.  

Le Concordat dénoncé, le Suprême Conseil décidait en mars 1821 de créer une Loge de la Grande Commanderie. C'était « la pre­mière cellule », celle où tous les Ecossais, ne faisant pas partie du pouvoir directeur, pouvaient se réunir sous son égide et travailler efficacement au développement du Rite ».  

D'autres loges vinrent rapidement se joindre à la cellule cen­trale qu'était la loge de la Grande Commanderie soit par création, soit par intégration :  

n° 2 les Propagateurs de la Tolérance,
n° 3 les Chevaliers bienfaisants de l'Olivier Ecossais qui deviendra les Trinitaires,
n° 4 les Chevaliers de Palestine,
n° 5 les Hospitaliers Français,
n° 6 le Mont Sinaï, toutes à l'Orient de Paris, et n° 7 l'Ecole de la Sagesse à l'Orient de Metz.

 

Et, le 12 juillet 1822, la Grande Commanderie sera érigée en Grande Loge Centrale, divisée en trois sections : la première, celle des degrés symboliques jusqu'au 18e inclus ; la deuxième, celle des degrés supérieurs, depuis le 19' jusqu'au 32e inclus ; la troi­sième était une section administrative. Au-dessus de ces sections planait le Suprême Conseil qui contrôlait ou légalisait les opérations des sections. Son pouvoir était absolu et il l'est demeuré sur toutes les loges écossaises du 1er au 32° degré jusqu'à ce que les loges bleues du Rite Ecossais aient obtenu en 1894 leur autonomie. Il ne l'exerce plus aujourd'hui que sur les loges travaillant du 4e au 32° degré.  

Quand, le mois, suivant, une Fête de l'Ordre rassemble tous les Ecossais réunis en un même corps, c'est un chant d'allégresse et d'espoir qu'entonne le secrétaire du Saint-Empire, l'Illustre Frère comte Muraire, membre de l'assemblée législative et Président honoraire de la Cour de cassation, dont il convient de saluer la mémoire comme celle de l'artisan véritable de la cohésion du Suprême Conseil, en quelque sorte le Roêttiers de Montaleau du Rite Ecossais.  

Voici les paroles prophétiques qu'il prononça à cette occasion :  

« Ce n'est pas seulement la Fête annuelle de l'Ordre qui nous rassemble, c'est la réorganisation et l'inauguration du Suprême Conseil du 33e degré pour la France que nous venons célébrer ; c'est la reprise de ses travaux et de sa correspondance que nous venons annoncer à tout le Rite Ecossais et, par-là, donner à ce Rite une nouvelle impulsion, j'ai presque dit une nouvelle vie, et lui rendre le mouvement et l'activité ; c'est la réunion loyale et touchante qui s'y est opérée et qui, par l'unité qu'elle y établit et l'harmonie qu'elle y ramène, en assure désormais la constante et inaltérable prospérité que nous venons proclamer ».  

On intronise ce jour-là, comme Très Puissant Souverain Grand Commandeur, le Très Illustre frère Général comte de Valence ; on accueille avec transport le duc de Choiseul.  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE  

La suite de cet essai devra beaucoup aux travaux que nous citions en avant-propos. Nos éminents frères Albert Lantoine, Anto­nio Coen et Michel Dumesnil de Gramont ont utilisé des docu­ments dont une partie a disparu depuis et, sauf sur certains points que nous n'éluderons pas, les études plus récentes n'ont pas modi­fié foncièrement leurs conclusions, ce qui n'était pas toujours le cas pour la période antérieure à 1820.  

Les Bourbons, revenus au pouvoir, ne songent guère à inquié­ter une Franc-Maçonnerie qui ne les inquiète pas. Elle leur apparaît toujours sous son aspect véritable de bonnes gens qui se réunis­sent pour échanger des propos sans méchanceté et, dans des « agapes innocentes »,célébrer les joies de la fraternité par des cantiques d'une médiocrité ingénue.  

Quand, dans son réquisitoire contre les Quatre Sergents de La Rochelle, le procureur général fera allusion à la qualité maçonni­que de deux d'entre eux, il refusera — assez dédaigneusement — d'y voir une aggravation de leur culpabilité.  

Pourtant la Franc-Maçonnerie, par la force des choses, va se trouver amenée à seconder l'action profane des libéraux. Il nous faut tenter d'expliquer pourquoi, alors que son influence sur la Révo­lution française est, nous l'avons vu, toute relative, elle participera au mouvement insurrectionnel de 1830.  

L'Empereur Napoléon, par le Concordat avec le Pape, avait paru circonscrire d'une façon humiliante le pouvoir de celui-ci ; en réalité — la France s'en est aperçue jusqu'au vote de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat — le Vatican y avait gagné de n'être plus inquiété dans le domaine même où on le reléguait : le domaine spirituel. Depuis longtemps, toute intrusion dans le temporel lui était inter­dite, malgré ses discrètes et indiscrètes tentatives, et il ne perdait pas grand chose en fait — sinon en prestige — à voir cette inter­diction codifiée. Devenir le chef incontesté de l'Eglise catholique donnait au Pape le droit absolu de régir la spiritualité de ses minis­tres et de ses fidèles. Les parlements, au XVIII' siècle, avaient limité ce droit en en soumettant les manifestations à leur examen critique ou au bon vouloir du monarque. Leur refus d'entériner les bulles contre les francs-maçons en est un exemple typique. Après la signature du Concordat, au contraire, toute la Catholicité retour­nait sous la houlette du Saint-Père et les excommunications ponti­ficales se trouvaient reprendre, pour employer une expression maçonnique, « force et vigueur ». Résultat, abandon des loges par les ecclésiastiques et hostilités des dévots contre les francs- maçons, hostilité entretenue par des racontars de curés sans culture et, déjà, par des feuilles publiques spéculant sur la crédulité de leur clientèle. On sent dans leurs propos, comme un relent des calomnies de l'abbé Barruel.  

La haine de ces apostoliques fait, par réaction, l'objet des dis­cussions maçonniques. Comment en serait-il autrement ? Elle ris­que, en effet, de compromettre l'existence de l'Ordre si les conseil­lers écoutés de Charles X, qui sont à la tête de ce qu'on appelle alors « le parti prêtre »,arrivent à triompher de la sourde irritation des Français auxquels la Charte de 1814, leur rendant l'appellation offen­sante de « sujets », avait confisqué les conquêtes civiques de la Révolution. Aussi est-il indiscutable que si elles ne préparèrent pas la chute du régime dans le mystère de leurs travaux, les loges colla­borèrent de toute leur foi, et par l'activité belliqueuse des frères, à l'explosion de colère qui balaya le trône des Bourbons.  

C'est là un fait capital dans l'histoire de la Franc-Maçonnerie.  

Jusqu'alors, on peut dire qu'elle était simplement demeurée spectatrice des événements. Le fait que certains de ses membres s'étaient trouvés mêlés comme acteurs à ces événements ne cons­titue pas une contradiction, toute liberté d'action et de pensée leur étant, comme de nos jours, constitutionnellement et effectivement laissée. Mais après les Trois Glorieuses, nous la verrons se vanter — pour la première fois — d'avoir aidé à l'instauration d'une ère moins rétrograde. Nous ne disons pas une ère libérale parce que le roi citoyen aura vite fait de décevoir les espérances de ses premiers partisans. La fête qu'elle offre au général La Fayette, à l'Hôtel de Ville de Paris, l'exaltation de ses héros morts pour la « cause sacrée », ses chants et ses discours témoignent nettement de ses soucis politiques. Le Rite Ecossais, certes, participe à la joie géné­rale, puisque c'est son Grand Commandeur, le duc de Choiseul, qui préside la cérémonie en l'honneur du «libérateur des deux mon­des », mais on sent néanmoins qu'il ne voulait pas que cette atti­tude de l'Ordre, bien que justifiée par un sûr instinct de défense, déterminât une orientation contraire à ses principes. La preuve en est que, lorsque des combattants de juillet 1830, francs-maçons, voudront, sous les auspices de La Fayette lui-même, qui accepte d'être leur Vénérable d'honneur, créer une loge nouvelle sous le titre Les Trois Jours, ils échoueront en dépit ou à cause de leur programme d'action.  

On vient d'étudier la brève histoire de cet atelier au titre dou­blement symbolique. Son état-major comprenait les Maçons les plus éminents, outre La Fayette, le député Alexandre de Laborde, le ban­quier Laffitte, Vénérable, le Maire du 4e arrondissement, Ch. Cadet de Gassicourt, le docteur de Laborde, le futur ministre Odilon Bar­rot, et l'explorateur Crampel. Mais lors de son installation, le géné­ral Ch. Jubé, Grand Secrétaire Général du Suprême Conseil, lui retira sa patente, compte tenu du fait qu'avant même l'intégration la loge avait suivi, bannière déployée, le convoi funèbre du général Lamarque et qu'elle prétendait, le jour de son installation même, procéder à l'admission d'un réfugié polonais. L'appel interjeté, sou­tenu mollement ou pas du tout par les fondateurs qui appartenaient au Suprême Conseil fut vain et, en application du règlement, cette loge disparut.  

Louis-Philippe, dont on escomptait la reconnaissante bienveil­lance et qui, espérait-on, placerait ou laisserait placer son fils à la tête de l'Ordre, se montrait du reste déjà sournoisement hostile aux institutions comme aux hommes qui l'avaient porté au pouvoir.  

De son côté, la Franc-Maçonnerie témoignait d'une prudente discrétion et se repliait sur sa véritable tradition.  

Elle venait de sortir de sa tour d'ivoire. Précédent dangereux. A raisonner dans l'absolu, on lui a parfois donné tort. Mais il est des circonstances dans la vie des peuples qui dépassent la volonté des individus et qui prouvent la faillibilité de leurs lois. Tolstoï l'a montré d'une façon prophétique dans La Guerre et la Paix. Et nous l'avons constaté nous-mêmes lorsqu'au moment d'une affaire fameuse, des savants jusqu'alors réputés pour leur dédain des contingences, des écrivains d'un scepticisme presque ostentatoire, voire des Sociétés scientifiques, se mêlèrent au conflit d'ordre idéologique qui divisait le pays en deux camps résolument adver­ses. Le danger de tels gestes est qu'on retrouve difficilement la. sérénité perdue.  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA IIe REPUBLIQUE  

Après la chute de Louis-Philippe, d'autres frères aux tendances politiques « opératives » eurent l'idée de fonder une obédience nouvelle qui, s'appuyant sur les principes de 1848 ne se désintéresserait point de la chose publique. Cet engagement politique, qui commença par une réunion à l'Hôtel de Ville et une manifestation en faveur du Gouvernement Provisoire de la République aboutit d'une part à pro­voquer une harangue de Lamartine, et d'autre part à créer une Grande Loge Nationale de France. Convaincus d'être dans la Vérité maçonnique, et d'accomplir la volonté du Grand Architecte de l'Uni­vers ses fondateurs commencèrent par décréter l'abolition des Hauts Grades et de l'inamovibilité des fonctions.  

Cette obédience comptait au départ sept loges dont cinq trans­fuges du Suprême Conseil, les Trinitaires (n° 3) , les Commandeurs du Mont Liban (16) , les Patriotes (38) , les Invisibles Ecossais (65) , l'Etoile de Bethléem (90) .  

Mais les dissidents restaient encore fidèles aux traditions du rite, ce qui n'arrangeait rien. Ils avaient mis à leur tête le docteur du Planty, maire de Saint-Ouen, et créé une loge La Fraternité à l'Orient de Montmartre.  

Face à ce schisme qui pouvait être inquiétant, l'obédience écos­saise se contenta de parler de manifestations soi-disant maçonni­ques et de prendre au coup par coup des mesures feutrées qui allè­rent pourtant jusqu'à l'exclusion sans éclat de loges ou de frères, pendant qu'on pouvait faire état des « frères restés fidèles à leur serment ».  

De son côté, le Grand Orient ne perdait pas de temps. Dans son convent de 1849, se refusant à faire la part du feu, il jugea néces­saire de définir ses principes et d'affermir sa régularité en précisant une obligation jusque-là restée vague.  

Après rapport, débat et vote, l'Assemblée générale vote un article ter de la Constitution du Grand Orient de France qui précise que « La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. » Malgré un correctif sur la liberté de conscience, cette affirmation dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est dogmatique paraît, avec le temps, assez peu adéquate. Mais elle permettait, alors, d'espérer l'audience d'une clientèle assez large, car elle intéressait un secteur d'opinion hostile au « Roi Citoyen », mais « voltairien ». Ce secteur allait jusqu'aux curés bénisseurs d'arbres de la liberté et on pourrait, rien que d'après Balzac, en faire une étude instructive.  

Pour en revenir à la Grande Loge Nationale, elle provoqua le 30 octobre 1850 l'envoi par le Ministre de l'Intérieur d'une circulaire aux Préfets dans laquelle il dit :  

... L'Administration ne reconnaît une existence régulière qu'aux loges « qui sont placées sous l'obédience du rite français et écossais et du Suprême Conseil.  

Toute société maçonnique qui ne se rattacherait pas directement à l'une ou l'autre de ces deux branches de la franc-maçonnerie, devra être assimilée aux sociétés secrètes ordinaires... »  

Trois mois plus tard, le Préfet de Police de Paris, fonctionnaire de la 2e République, interdisait une obédience qui avait le défaut d'être républicaine et aussi de prétendre « qu'il ne soit rien fait sans qu'on ait à compter sur elle. »  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LE SECOND EMPIRE  

Les deux organisations qui se trouvent ainsi régularisées par un ukase officiel ont-elles tenu à justifier cette confiance en reve­nant à la pure tradition maçonnique ? On est obligé de le croire car enfin — et cette constatation doit bien gêner les anti-maçons qui, au cours de l'histoire, s'obstinent à classer toujours l'Ordre parmi les groupements d'avant-garde — on ne la voit guère se mani­fester lors du Coup d'Etat de décembre 1852. Une adresse du Grand Orient deux mois auparavant le montre même, cette fois encore, impérialiste avant l'Empire.  

Les travaux de cette obédience ne prêtent guère à suspicion. Malheureusement des rivalités d'ordre intérieur et assez vives, au sujet de la Grande Maîtrise que se disputent un moment le prince Murat et Jérôme Napoléon, provoquent l'intervention de Napo­léon Ill. La tactique de l'oncle inspire le neveu. Et alors paraît sa décisions dans I' « Officiel » du 2 janvier 1862 : « Napoléon, vu les articles, etc., etc., considérant, etc., avons décrété et décrétons ce qui suit... S. Exc. le Maréchal Magnan est nommé Grand Maître du Grand Orient de France ». Magnan n'était même pas maçon.  

Le coup est rude ; non pas qu'a priori le maréchal Magnan déplaise, mais le procédé choque. Certes ce n'était pas la première fois que I'Etat imposait son favori, mais en sauvant la Forme ; le vote des frères entérinait. D'ailleurs, souvent l'Ordre lui-même, pour témoigner de son loyalisme, avait demandé au pouvoir de lui désigner un chef. En 1862, c'est la carte forcée, contre laquelle on ne peut rien, sinon se montrer assez souple pour — et c'est ce qui arri­vera — reconquérir le droit d'élection. Et les bulletins alors consa­creront le choix de l'Empereur en maintenant à son poste de Grand Maître le maréchal Magnan.  

Celui-ci, pour ajouter à son prestige et satisfaire à la volonté évidente de l'Empereur, veut obliger le Suprême Conseil à fusion­ner avec le Grand Orient. Ainsi se trouverait justifié ce titre qu'il arbore orgueilleusement, mais inexactement : Grand Maître de l'Or­dre maçonnique en France. Le Rite Ecossais renâcle. En somme c'est son suicide qu'on lui demande. Déjà, depuis sa naissance, les offres les plus tentatrices lui avaient été faites pour une absorption sans douleur.  

Cette fois la situation est grave, car — fait encore unique dans l'histoire de l'Institution — le Pouvoir jette son glaive dans la balance. Résister à la volonté de l'empereur eût été impossible si le Suprême Conseil n'avait eu à sa tête un assez mauvais coucheur, l'écrivain et homme politique Viennet. Il a pour lui le bénéfice de son rang social — il est membre de l'Académie française — et le bénéfice de son grand âge. Il est royaliste. Il a fait partie de cette cohorte de collaborateurs du Constitutionnel que l'on appelait les « Voltairiens de la droite » ou « les hérésiarques de la légitimité » — et il est demeuré fidèle à ses convictions monarchistes. Raison de plus pour le réduire ? Non. Tout gouvernement pactise avec ses adversaires. C'est son intérêt, surtout pour des affaires d'une impor­tance bien secondaire.  

Viennet refuse de se soumettre au désir impératif du maré­chal Magnan ; ses missives témoignent de l'orgueil de son Rite. Magnan insiste, pis, il menace. Viennet va trouver l'empereur. L'em­pereur n'est pas méchant. Il compatit au fond à la révolte sentimen­tale de ce vieillard qui ne veut pas se rendre. On l'imagine calmant l'impatience du maréchal : «Laissons-le tranquille... Il a quatre-vingt- huit ans... Quand il ne sera plus là... ». D'autre part, il sait bien que le Rite Ecossais est peut-être royaliste, mais que son caractère initiatique peu enclin aux aventures, ne le rend guère inquiétant pour le régime. Le Suprême Conseil est surtout préoccupé d'interna­tionalisme, non dans l'acception antipatriotique que des malveillants pourraient donner à ce mot, mais pour un apostolat de fraternité. D'autres Suprêmes Conseils se sont créés dans maintes nations par des statuts précis où sont affirmés la croyance en Dieu et le respect des lois et, par leur confédération, ils aident à l'interpéné­tration des esprits et conséquemment au rapprochement des peu­ples.  

Quand Viennet meurt, après Magnan, l'attention gouvernemen­tale est accaparée par bien d'autres soucis. La Franc-Maçonnerie d'ailleurs ne fait guère parler d'elle ; un de ses membres, le docteur Buchtold-Beaupré, dans son livre Isis ou l'Initiation maçonnique, va même jusqu'à lui reprocher « son abstention ou sa réserve dans les grandes luttes politiques et religieuses du jour ». L'Institution est vraiment fidèle à sa doctrine première qui ne prescrivait aucune foi, mais il n'y a guère d'exemple qu'à cette époque un rite accueil­lît un seul néophyte se proclamant nettement athée. Même, en 1875, au Rite Ecossais (nous anticipons un peu sur les événements mais ce détail trouve ici sa place et son considérable intérêt), la loge des Coeurs Unis refuse un candidat qui n'avait pas voulu reconnaître l'existence du Grand Architecte, « ce qui, disait le rapport envoyé au Pouvoir Central, est contraire à nos Règlements ».  

La Franc-Maçonnerie, sous le Second Empire, y gagne du moins d'être bien vue et à la Cour, et à la Ville. Quand la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui, assez inquiétante par ses menées politiques, refusa la reconnaissance publique qu'on lui avait offerte, le mini­tre, M. de Persigny, opposa officiellement (circulaire du 16 octobre 1861) le bon esprit de la Franc-Maçonnerie à l'attitude méfiante de la Société. Cela devait susciter de la part de Mgr Dupanloup une protestation enflammée. L'influence du maréchal Magnan aidait à cette heureuse réputation.  

En effet, tout système, aussi fâcheux soit-il, ne va pas sans quelques avantages compensateurs : ces grands Maîtres toujours choisis parmi les personnages haut placés non seulement protègent l'Ordre, mais celui-ci profite moralement de leur situation dans le monde profane. Cela ne fut pas seulement au XVllle siècle, mais pen­dant tout le XIXe siècle jusqu'en 1871. Les francs-maçons jouirent jusqu'à l'avènement de la troisième République d'une considération évidente parmi toutes les classes de la société. Ils avaient des enne­mis parmi les catholiques, certes, mais des ennemis qui n'étaient jamais parvenus à les salir dans l'opinion de leurs contemporains. Ils gardaient le prestige d'avoir eu dans leurs rangs des hommes célèbres par leur talent, leurs mérites, et même par leur naissance.  

Lorsque ceux qu'on appelait les libres-penseurs étaient malme­nés par leurs adversaires dans les assemblées représentatives, on évitait de les confondre avec les francs-maçons. Combien cette remarque est révélatrice d'un état d'esprit qui nous étonne aujour­d'hui ! Pour ceux qui la pourraient trouver insuffisamment fondée, nous citerons ce fragment du discours que Sainte-Beuve prononça au Sénat, en 1868, au sujet des « tendances matérialistes de l'ensei­gnement ». Nous le relevons dans le Moniteur Universel du mer­credi 20 mai 1868 :  

« ... Est-ce parce que les esprits faisant partie de cette classe ne sont pas associés, affiliés entre eux, comme cela a lieu pour les sectes et communions religieuses ? Je serais presque tenté de le croire, car du moment qu'il y a un lien d'association comme dans l'Ordre de la Franc-Maçonnerie par exemple, oh ! alors on cesse d'être injurié, répudié, maudit — je ne dis pas dans les chaires sacrées, c'est leur droit — mais dans les assemblées publiques et politiques. Si l'on parlait ici dans le Sénat des francs-maçons comme on y parle habituellement des libres-penseurs, on trouverait assu­rément quelqu'un de haut placé °pour répondre. » (Sourires, les regards se portent sur le général Mellinet qui prend part lui-même à l'hilarité). (Le général Mellinet était alors Grand Maître du Grand Orient, mais à la différence du maréchal Magnan, il était maçon depuis de longues années) .  

LA FRANC-MAÇONNERIE SOUS LA IIIé REPUBLIQUE  

Une grande partie de la Maçonnerie, et notamment certains de ses dirigeants les plus importants, allait changer de cap. Bonapar­tistes sous l'Empire, ils allaient être, sous la Ille République, républi­cains avancés.  

La décennie 1871-1881 fut une nouvelle période tournante. Si, aux témoignages tardifs de Léo Taxil ou de partisans à oeillères, la Commune de Paris fut une oeuvre maçonnique, les contemporains comme Louise Michel, Maxime du Camp ou un des principaux acteurs, le frère Thirifocq, montrent bien qu'il y eut, comme sous la Révolution française, des partisans dans les deux camps. Comme l'obédience écossaise était mieux implantée à Paris que ne l'était le Grand Orient et qu'elle comptait de nombreux fédérés ou sympathi­sants, le frère Malapert, Grand Orateur du Suprême Conseil et son représentant à Paris se borna à inviter les membres de celui-ci à ne pas engager l'Ordre dans son ensemble. Mais le Préfet Babeau ­Laribière, Grand Maître du Grand Orient et plusieurs de ses Grands Officiers stigmatisèrent les partisans de la Commune, même dans leur action comme libres citoyens. Il avait l’excuse d’être un haut fonctionnaire de province et sans doute assez mal informé de l'esprit des Parisiens, ce qui s'explique aisément, étant donné les circonstances dans leur ensemble.  

La République instituée, puis passée aux mains des républi­cains, comment expliquer le revirement qui s'est produit dans l'es­prit d'une certaine élite sociale et, avouons-le, dans l'opinion publi­que, touchant la renommée de la Franc-Maçonnerie ? Elle le doit certainement à la campagne menée par les cléricaux, mais aussi à ses propres fautes. L'avènement de la République porta au pouvoir plusieurs de ses membres qui avaient appris à penser à l'intérieur de ses temples et qui se trouvèrent devoir mettre en pratique le libéralisme de son enseignement.  

Il devient alors de plus en plus difficile à l'Ordre de se tenir à l'écart des événements profanes — et ce d'autant plus que la Répu­blique assez mal assise va encore avoir à se débarrasser de certai­nes erreurs qui nuisent à son épanouissement. On discute la loi Falloux. L'ecclésiastique a encore une influence considérable dans les rouages de l'Etat...  

Le succès grise. Les jeunes francs-maçons voudraient «extério­riser » la Franc-Maçonnerie. Certains d'entre eux, comme Gambetta, Jules Ferry, Brisson, Floquet, Camille Pelletan, Georges Perin, Edouard Lokroy, Wyrouboff, Millet le sculpteur, le docteur Lanne­longue, etc., dont beaucoup, comme les neuf derniers, appartien­nent à des loges écossaises, voudraient pousser le Suprême Conseil à sortir de sa réserve. Ils proposent des innovations dans la consti­tution que désapprouvent les Grands Commandeurs —même des chefs comme Adolphe Crémieux dont le républicanisme n'est pour­tant pas suspect. On voudrait jeter par-dessus bord le Grand Archi­tecte de l'Univers. Le Grand Orient le fait en 1877 en rejetant de sa « Déclaration de principes » la croyance en Dieu et à l'immortalité de l'âme. Pourquoi le Rite Ecossais n'imiterait-il pas un exemple aussi méritoire ? Le Suprême Conseil tergiverse, élude, accorde des concessions qui ne touchent pas au point névralgique du débat, c'est-à-dire à son propre pouvoir dictatorial qui semble aux révolu­tionnaires un anachronisme inadmissible. Et cela dure jusqu'au jour où des loges intransigeantes se séparent de lui — en 1880 — pour fonder une obédience aux tendances nettement politiques : La Grande Loge Symbolique Ecossaise. Douze Loges font ainsi dissi­dence.  

Le Suprême Conseil, cédant à la force des choses, accordera à ses Loges Bleues (du le' au 3e degré) de tels avantages, que la Grande Loge Symbolique Ecossaise ralliera le bercail pour fonder avec les ateliers demeurés fidèles l'organisme qui existe de nos jours sous le titre de Grande Loge de France (1894). En 1905, ces avantages iront même jusqu'à une complète autonomie, de sorte que le Rite se trouve actuellement scindé en deux parties qui cons­tituent néanmoins l'unité écossaise : le Suprême Conseil qui conti­nue d'administrer autocratiquement les ateliers du 4e au 33e degré, et la Grande Loge de France qui est une organisation à forme démo­cratique, sous la juridiction de laquelle travaillent les ateliers du 1" au 36 degré.  

CONCLUSION  

Dans la mesure où ils peuvent être connus et étudiés pour la période plus proche de nous, les grands événements du XXe siècle feront l'objet d'une publication plus complète dans les numéros à venir des Points de Vue Initiatiques. Ce qu'il nous faut retenir en terminant cette esquisse dont nous espérons qu'elle n'est ni trop ardue, ni trop absconde, même pour le moins averti de nos amis, c'est que depuis le Convent auquel furent conviés, par le Suprême Conseil de Suisse, à Lausanne en 1875 tous les Suprêmes Conseils existant alors, le Suprême Conseil de France, puis la Grande Loge de France s'efforcèrent, par d'incessants retours aux sources, d'être les conservateurs éclairés des plus pures traditions de la franc- maçonnerie universelle, sans se laisser influencer ni par les gau­chissements possibles des uns ou des autres, ni par les querelles de doctrine provoquées par les circonstances et les fluctuations d'un moment, l'Ordre Maçonnique se devant, d'une part, de favo­riser dans un véritable humanisme le rôle individuel de chacun de ses membres, d'autre part de rester, quant à lui, sereinement hors du temps et des querelles.  

Cette conception de l'ordre était rigoureusement conforme aux principes de la Franc-Maçonnerie Universelle, tels que la Grande Loge de France devait les formuler en 1966 :  

« La Franc-Maçonnerie est un ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la Fraternité.
Elle constitue une alliance d'hommes libres et de bonnes mœurs, de toutes races, de toutes nationalités et de toutes croyan­ces.
La Franc-Maçonnerie a pour but le perfectionnement moral de l'humanité.
A cet effet, les Francs-Maçons travaillent à l'amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel que sur le plan du bien-être matériel.
Les Francs-Maçons se reconnaissent comme Frères et se doi­vent aide et assistance, même au péril de leur vie. Ils doivent, de même, porter secours à toute personne en danger.
Dans la recherche constante de la vérité et de la justice, les Francs-Maçons n'acceptent aucune entrave et ne s'assignent aucune limite.
Ils respectent la pensée d'autrui et sa libre expression.
Ils recherchent la conciliation des contraires et veulent unir les hommes dans la pratique d'une morale universelle et dans le respect de la personnalité de chacun.
Ils considèrent le travail comme un devoir et un droit.
Les Francs-Maçons doivent respecter les lois et l'autorité légitime du pays dans lequel ils vivent et se réunissent librement.
Ils sont des citoyens éclairés et disciplinés et conforment leur existence aux impératifs de leur conscience.
Dans la pratique de l'Art, ils veillent au respect des règles traditionnelles, us et coutumes de l'Ordre.
Les Francs-Maçons, dans la poursuite commune d'un même idéal, se reconnaissent entre eux par des mots, signes et attouche­ments qu'ils se communiquent traditionnellement en Loge au cours des cérémonies initiatiques.
Ces mots, signes et attouchements, de même que les rites et les symboles font l'objet d'un secret inviolable et ne peuvent être communiqués à quiconque n'a pas qualité pour les connaître.
Chaque Franc-Maçon est libre de faire ou de ne pas faire état de sa qualité, mais il ne peut dévoiler celle d'un Frère.
Les Francs-Maçons s'associent entre eux pour constituer, conformément à la tradition maçonnique, des collectivités autono­mes qui prennent le nom de Loges.
Toute Loge se gouverne conformément aux décisions prises par la majorité des Maîtres-Maçons réunis en Tenue d'Obligation, mais elle ne peut s'écarter des principes généraux de la Franc- Maçonnerie ni des lois de l'Obédience à laquelle elle appartient.
Les Loges se groupent en Grandes Loges, Puissances natio­nales et indépendantes, gardiennes de la Tradition, exerçant juri­diction exclusive et sans partage sur les trois grades de la Franc- Maçonnerie symbolique : Apprenti, Compagnon et Maître-Maçon.
Les Grandes Loges se gouvernent conformément aux prin­cipes traditionnels de l'Ordre Universel, à leurs propres constitu­tions et aux lois qu'elles se sont régulièrement données.
Elles respectent la souveraineté et l'indépendance des autres Puissances maçonniques et s'interdisent toute ingérence dans leurs affaires intérieures.
Elles entretiennent entre elles des relations nécessaires à la cohésion de l'Ordre Universel.
Elles s'abstiennent de délivrer patente à des Loges hors de leur territoire national, sauf dans les pays où il n'existe pas de Puissance Maçonnique régulièrement constituée.
Elles concluent librement des traités et des alliances frater­nelles entre elles, mais ne reconnaissent aucune autorité maçon‑
nique nationale ou internationale supérieure à la leur.
Elles arrêtent souverainement leur réglementation et assurent seules leur administration, leur justice et leur discipline intérieure.
Ainsi est maintenu le caractère universel de l'Ordre Maçonnique dans le respect de la personnalité de chaque corps maçonnique national, dans celui de l'autonomie de chaque loge et dans celui de la liberté individuelle de chaque Frère afin qu'entre tous les Francs- Maçons règnent l'Amour, l'Harmonie et la Concorde. »

     

DECLARATION DE PRINCIPES DE LA GRANDE LOGE DE FRANCE    (5 décembre 1953)  

I. — La Grande Loge de France travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers.  

II. — Conformément aux traditions de l'Ordre, Trois Grandes Lumières sont placées sur l'autel des Loges : l'Equerre, le Compas et un Livre de la Loi sacrée.  

Les obligations des Maçons sont prêtées sur ces trois Lumières.  

III. — La Grande Loge de France proclame son indéfectible fidé­lité et son total dévouement à la Patrie.  

IV. — La Grande Loge de France ni ses Loges ne s'immiscent dans aucune controverse touchant à des questions politiques ou confessionnelles. Pour l'instruction des Frères, des exposés sur ces questions, suivis d'échange de vues, sont autorisés. Toutefois, les débats sur ces sujets ne doivent jamais donner lieu à un vote, ni à l'adoption de résolutions, lesquels seraient susceptibles de contraindre les opinions ou les sentiments de certains Frères.  

V. — En ce qui concerne les principes autres que ceux définis ci-dessus, la Grande Loge de France se réfère aux » Anciens Devoirs »,notamment quant au respect des traditions de la Franc- Maçonnerie et quant à la pratique scrupuleuse et sérieuse du Rituel et du Symbolisme en tant que moyens d'accès au contenu initiatique de l'Ordre.

 

Source : www.ledifice.net

 

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