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La naissance de la Franc-Maçonnerie

26 Novembre 2012 , Rédigé par Eric Ward Publié dans #histoire de la FM

Introduction

La présente étude s'intéresse à l'âge de notre Société. Elle ne prétend pas faire paraître celle-ci plus ancienne qu'elle n'est, car sa grandeur historique indiscutable n'a nul besoin de recevoir une patine artificielle pas plus que de faire l'objet d'une compilation de circonstance. En outre, la reconnaissance des débuts réels de la Franc-Maçonnerie revient à reconnaître notre dette envers les hommes qui en furent les auteurs réels.

La scène se passe en Angleterre, non que l'auteur ignore les contributions venues d'Écosse et d'Irlande, mais pour la simple raison que ce fut à Londres que fut franchi le premier pas indispensable vers la formation d'un corps de gouvernement central indépendant de la Maçonnerie opérative.

Compte tenu de toutes les circonstances qui rendirent un tel changement possible, il est difficile d'imaginer un autre lieu de naissance, mais c'est là un fait, et un fait significatif. En outre, ce fut l'Angleterre qui donna son nom à la Société et, pour les différentes raisons développées plus loin, nous nous efforcerons de ne pas confondre les principes fondamentaux en suivant des pistes qui nous conduiraient dans d'autres parties de ces îles. Que ces autres lieux aient grandement contribué à nourrir l'organisme vivant ne fait aucun doute, mais c'est là néanmoins tout autre chose que de lui donner naissance.

Une erreur répandue.

Dans un article publié dans les A.Q.C. de 1981, le F:. Henry Carr a dressé le tableau du développement du rituel maçonnique sur une période de 600 ans. Dans la mesure où cette étude nous conduit au système rituélique actuel, adopté (plus ou moins) par la majorité des corps maçonniques, rares sont ceux qui songeraient à remettre en cause son authenticité générale.

Donc, pour ceux qui considèrent le rituel comme l'Alpha et l'Oméga de notre Société, ce doit être un corollaire tout naturel de considérer que la Franc-Maçonnerie spéculative, telle que nous l'entendons, remonte aussi à quelque 600 ans. Toutefois, le rituel n'étant pas le commencement et la fin mais plutôt un moyen d'accéder à une fin et, ayant en tout état de cause fait l'objet de changements conséquents, une telle hypothèse est sans justification et la conclusion erronée si aucune autre preuve de nature différente ne vient la corroborer.

Bien qu'il soit établi qu'il y eut des francs-maçons au XIVe siècle, il est loin d'être prouvé que les hommes qui portaient ce titre eussent assez de points communs avec les "Francs-Maçons" appartenant à l'Art spéculatif et qu'il s'agisse, sans l'ombre d'un doute du même genre de personne.

Bref, il est nécessaire de comparer point par point si l'on veut démontrer la continuité organique.

Aucune continuité de cette sorte n'a pu être prouvée alors que tant d'indices tendent vers le contraire. Et, du fait que les emprunts aux cérémonials et aux pratiques rituelles issues de sources externes n'est nullement chose rare dans les mouvements nouveaux, on peut déduire que l'âge de ce matériau rituélique est sans rapport avec l'établissement de l'âge du corps qui l'adopte à ses propres fins particulières.


La quête d'ancienneté.

Les francs-maçons aiment l'expression "temps immémoriaux". Elle flatte poliment la langue et satisfait un besoin enfoui au plus profond de la plupart des hommes d'appartenir à une fraternité si bien établie que son origine remonte aux brumes de l'Antiquité. Peu d'auteurs d'histoires des Loges sont capables de résister à son étreinte rassurante, et les rituels de l'ordre possèdent des éléments, scellés en eux-mêmes, qui semblent nous ramener non pas à des siècles, mais à des millénaires en arrière.

La construction du Temple de Salomon à Jérusalem et la tragédie d'Hiram Abiff font partie intégrante du rituel, l'une étant plus ou moins corroborée par les écrits bibliques, tandis que l'autre est à l'évidence allégorique. Les deux sont mises en scène de telle sorte qu'elles suggèrent non seulement leur fondement sur des faits existants, mais aussi qu'elles font essentiellement partie d'une longue histoire de la Maçonnerie spéculative. Cependant, aucun historien moderne ne considère la Franc-Maçonnerie comme une société de 3000 ans d'âge, les allusions tirées d'une antiquité reculée étant traitées comme du domaine de la légende.

Il en découle donc qu'à un certain stade de la saga maçonnique, des éléments contribuant à des développements rituéliques furent puisées à des sources extérieures dans le double but de fournir une allégorie et une tradition.

Ainsi donc, si des matériaux apocryphes tirées d'époques reculées ont pu être si facilement assimilés par le système sans heurter la crédulité, alors un emprunt semblable et encore plus plausible peut avoir eu lieu alors que le nouveau système était en gestation au XVIIe siècle.

Ceci avait pour but de donner à la Société l'apparence d'un lien historique direct avec les tailleurs de pierre anglais du Moyen Âge, bien que la preuve tangible d'un tel lien ne soit en réalité pas plus solide que celle imaginée par les maçons médiévaux pour les apparenter à leurs prédécesseurs engagés dans la construction du Temple de Jérusalem.


Dans tout ceci, on ne peut parler de coutume de temps immémoriaux que par l'artifice qui consiste à introduire des racines anciennes dans un concept nouveau, puis de proclamer que l'innovation n'est pas neuve du tout, mais remonte vraiment à des temps immémoriaux. Le procédé est bien entendu plus convainquant quand le neuf prend l'aspect d'une progression naturelle à partir de l'ancien.

Avant de réfléchir davantage sur l'absence de preuves concrètes permettant l'établissement de liens historiques entre notre Franc-Maçonnerie et un équivalent médiéval quelconque, considérons un autre exemple d'emprunt indiscutable.
Des années après que le système à trois degrés de Franc-Maçonnerie eut pris forme, apparurent les prétendus grades chevaleresques sur la base desquels se développèrent des formulaires construits avec tous les matériaux qui pouvaient être glanés parmi les ordres disparus à l'époque. Seuls, les plus enthousiastes praticiens de ces grades oseraient revendiquer une filiation avec les chevaleries qui combattirent aux Croisades, mais les pratiques rituéliques et les cérémonies furent conçues précisément pour véhiculer cette impression.

Parce qu'ils sont pour la plupart - métaphoriquement - prisonniers des rituels et des traditions de notre Société, les francs-maçons tendent à distinguer difficilement la différence entre les faits et la fiction.

En conséquence, peu d'entre eux sont conscients ou inclinent un tant soit peu à prendre conscience des importantes lacunes existant dans nos connaissances.

Pour ceux-ci, la richesse indiscutable de preuves de l'existence d'hommes nommés "Francs-Maçons" jusqu'à des temps aussi reculés que le XIVe siècle suffit à donner libre cours à des sagas de guildes maçonniques, à des mystères théâtraux, à des marques maçonniques et à tout le reste qui continue, intact, année après année.

Cependant, dans la mesure où cette approche a trait à la Franc-Maçonnerie pratiquée aujourd'hui, elle contient un élément incompatible avec l'histoire authentique, à savoir que les preuves tendant à démontrer son exactitude font défaut. Cette approche suppose que ce qui est et ce qui fut doivent absolument être reliés historiquement. Elle admet sans démonstration, du moment qu'il y avait des francs-maçons au Moyen Âge et qu'il y a des "Francs-Maçons' actuellement, qu'il existe un lien d'unité. Mais elle méconnaît que le mot "Franc-Maçon" tel qu'il est utilisé aujourd'hui a été dérivé suivant un processus synthétique qui ne l'apparente que de loin à l'original.

Du moment qu'il est nécessaire et essentiel de comprendre comment cela s'est produit préalablement à toute étude du problème de la continuité, je me vois dans l'obligation de rappeler l'essentiel d'une planche présentée à la Loge voici quelque vingt ans.

LE MOT "FRANC-MAÇON"

Prenez une carte d'Angleterre, tracez à travers le pays une diagonale allant de Lyne Regis à l'embouchure de la Tees: celle-ci représentera approximativement le large escarpement de calcaire oolithique d'où fut extraite la pierre-franche utilisée pour la plupart des belles constructions médiévales anglaises.

Une certaine quantité de pierres d'excellente qualité fut importée de Caen, mais cette zone calcaire à travers l'Angleterre a fourni les pépinières à partir desquelles se développa l'art indigène des francs-maçons, et plus particulièrement au Sud de celle-ci, là où le génie des bâtisseurs gothiques anglais s'épanouit. Il n'en fut pas de même en Écosse où il existait peu de pierre de cette sorte à extraire et où le mot franc-maçon désignant un ouvrier autochtone ne semble pas avoir été employé dans les chroniques anciennes.

Donc, dans la quête de l'origine du nom des membres de notre Société, le point de départ fut cette moitié de l'Angleterre qui comprenait Londres, le centre d'influence, le noyau historique d'où rayonna l'innovation.

Dans un article intitulé "Franc-Maçon ce mot (anglais) plein de vie", publié dans le A.Q.C. de 1968, le présent auteur, s'appuyant sur Douglas Knoop et beaucoup d'autres, a cité de nombreux documents bien renseignés allant de 1212 à 1789, et a démontré d'une façon nouvelle la dérivation et l'usage de ce mot appliqué à des maçons travaillant dans le bâtiment. Il serait fastidieux et superflu de rappeler tous les éléments donnés précédemment, mais la conclusion finale fut que les preuves montraient de façon décisive que le mot Franc-Maçon dont la formulation originale est "Freemason" était composé à partir de "freestone", la pierre franche, et que Maçon (Mason) désignait un maçon qui travaillait principalement ce genre de calcaire qui peut être aisément découpé et taillé en une forme ornementale élaborée. Il peut être intéressant de signaler que dès 1851, Orlando Jewitt, collaborateur du Journal archéologique (Archeological Journal) était parvenu à la même conclusion après avoir examiné les comptes-rendus de la construction de Wadham College à Oxford.

Les exemples suivants ne sont qu'une toute petite partie des archives de construction dans lesquelles des hommes nommés "Francs-Maçons" étaient liés au matériau à partir duquel le nom de leur spécialité était dérivé.

Le terme devient de plus en plus courant au fil de ces lignes:

1212: Sculptores lapidum liberorum
= tailleurs de pierres-franches.
1307: Cementarious entaillour (trancheur)
= maçon tailleur de pierre.
1351: Mestre mason de franche pere
= Maître maçon de pierre-franche.
1391: Magister luthomus librarum petrarum
= Maître maçon de pierre-franche.
1396: Lathomos vocates ffre maceons
= Maçons appelés franc-maçon.
1438: Liberi cementarii
= Francs maçons.
1445: Ffremasons.
1494 Fre masyns.
1526: Freemasons


Origines à partir desquelles nous trouvons:


1341. John de Compton, "maître maçon de pierre-franche", chargé de la construction d'une nouvelle chapelle à Ludgerhall.
1391: John Sampson (travaillant à Oxford), "il est maître maçon en pierre-franche et grandement capable et habile en cet art".
1440: James Woderane, franc-maçon payé pour la fourniture de jambages de pierres-franches à Norwich.
1534: John White, franc-maçon à Winchester, fut payé pour avoir "taillé en pierre-franche six supports pour moulure de bois", à Hampton Court.
1536: John Moulton, franc-maçon (travaillant à l'abbaye de Bath), se voit attribué "l'office de maître de tous leurs travaux communément nommés "franc-maçonnerie".
1536: William Reynolds, franc-maçon, employé à Hampton Court pour "tailler deux clés de voûte" de pierre-franche.
1599: William Hancox, franc-maçon de Much Wenlock, "homme très habile dans l'art de la maçonnerie, dessins de plans pour construction [...], gravures dans l'albâtre et autre pierre".
1662: Thomas Chatterton, franc-maçon payé "pour un travail exécuté à Ste Marie Redcliff, Bristol".
1745: Benjamin et Daniel Greenaway (de Widcombe près de Bath), maçons de marbre et de pierre-franche.

L'attention ayant déjà été attirée sur le fait que cette liste n'est qu'un petit échantillon, il est nécessaire d'ajouter que les archives relatives aux constructions et les archives municipales font apparaître tout au long du XVIIIe siècle de nombreux exemples d'hommes toujours et encore désignés comme francs-maçons qui, sans qu'il y ait aucun doute possible, étaient ainsi nommés pour nulle autre raison que le fait qu'ils étaient employés dans la profession du bâtiment, principalement en pierre-franche.

La portée de tout ceci réside dans le fait que, longtemps après la formation de la première grande Loge et le développement de ce qui est devenu la Maçonnerie spéculative, le maintien de l'ancienne dénomination professionnelle, comme il était de droit par les hommes de métier sans rapport avec les Loges et autres instances, nécessita que des appellations distinctes soient choisies pour ceux qui appartenaient aux sociétés non-opératives.

Il nous faut donc remonter à la naissance de ces sociétés pour trouver les termes qu'ils utilisaient, et ensuite nous attacher aux changements qui se produisirent au fil des années.

Pendant le XVIIIe siècle, et ce fut à notre connaissance en Angleterre seulement, des groupes d'hommes de professions différentes s'organisèrent en petites sociétés autonomes, ou loges, dont le rapport avec le métier du bâtiment n'était que nominal.

Dans quelques cas, certains de leurs membres étaient des maçons de métier, mais c'était là chose fortuite dans les activités des Loges.

Les débats étaient largement d'ordre philosophique et social. Bref, ces corps étaient des prototypes primitifs des Loges de maçons spéculatifs de l'époque actuelle.

Il est possible que la plus ancienne de ces Loges fut celle qui était liée, sans en être partie intégrante, à la compagnie des Maçons de Londres dont les archives montrent qu'elle existait sous le titre "L'Acception" depuis au moins 1630. Les membres étaient appelés "Maçons acceptés" dont dérivait probablement le titre du corps proprement dit.

Le plus ancien emploi imprimé connu de "maçon accepté" se trouve dans une satire imprimée sous le titre de "Le Messager du pauvre Robin" pour le 10 octobre 1676.

Elias Ashmole utilisa "maçon NOUVELLEMENT ACCEPTÉ" dans une page de son journal de 1682, mais aussi "franc maçon" dans la même page et dans une autre plus ancienne datant de 1646.

Charles Burman, son biographe, "modernisa" ces deux termes en "francs-maçons" en 1717.

En 1686, il parle dans ses écrits de la société des FRANCS-MAÇONS et, en 1688, Randle Holme III utilise le même terme dans son ouvrage "Une académie du Blason". John Aubrey se sert apparemment dans ses notes sur le Wiltshire en 1691 des deux termes FRANCS MAÇONS et MAÇONS ACCEPTÉS alors qu'un feuillet antimaçonnique datant de 1698 porte le terme de MAÇONS AFFRANCHIS.

Dans un écrit de 1719, Richard Rawlingson fait référence à la "Fraternité de MAÇONS ADOPTÉS, MAÇONS ACCEPTÉS ou FRANCS MAÇONS", "Long Livers", en 1722, porte FRANCS MAÇONS et les "Constitutions" de Roberts, également de 1722, portent FRANCS MAÇONS.

Il est évident d'après ce qui précède, qu'au XVIIe siècle et au début du XVIIIe, "ACCEPTÉS, ADOPTÉS et FRANCS" étaient tous trois des adjectifs appropriés pour qualifier un membre de la nouvelle fraternité maçonnique. Il serait extraordinaire de trouver un exemple du mot "Freemason", en un seul mot, dans ce sens en dehors des cas d'ignorance.

James Anderson en écrivant ses "Constitutions" de 1723 n'a pas une seule fois utilisé ce terme en un seul mot, même en parlant d'un célèbre opératif tel que Henry Yevele, bien que dans ce cas là, il aurait été en droit de le faire.

Il est possible que cette confusion vienne de l'intention délibérée d'ôter toute distinction entre opératifs et non-opératifs et de sa méconnaissance des maçons de pierre-franche due à ses origines écossaises.

Quelle qu'en soient les raisons, les "Constitutions" de 1723 contiennent approximativement 126 références au mot MASONS, 12 à FREE MASONS, 10 à FREE AND ACCEPTED MASONS, 9 à FREE-MASONS, 4 à ACCEPTED MASONS et 1 à ACCEPTED FREE MASONS.

Knoop et Jones, dans les "Cahiers maçonniques anciens" ont reproduit quarante-sept documents divers datés de 1638 à 1735, tous relatifs à la Maçonnerie non-opérative, et quarante-six d'entre eux font à plusieurs reprises référence à FREE-MASONS, ou à tout autre titre similaire en deux mots.

Preston dans ses "Illustrations de Maçonnerie" de 1772, n'emploie pas non plus le terme de FREE-MASON en un seul mot. C'est principalement: MASON, FREE-MASON, FREE AND ACCEPTED MASON, et pour désigner l'ordre, FREE-MASONRY.

La première clause de la Déclaration de l'Acte d'Union de 1813 comportait: "Par l'acte d'union solennel entre les deux Grandes Loges de FRANCS-MAÇONS d'Angleterre en décembre 1813, il a été déclaré que la pure Maçonnerie ancienne [...]"

Et telle est la force de la tradition qu'aujourd'hui encore les "Constitutions" s'adressent à des maçons FRANCS et ACCEPTÉS.

L'analyse de la vaste variation des termes appliqués aux maçons non-opératifs indépendants de la profession conduit à trois importants corollaires:

A. Il y a vraiment eu une différence, car il y avait encore beaucoup de "freemasons" en un seul mot, c'est-à-dire des maçons de métier, au XVIIIe siècle. leurs noms et profession apparaissent dans de nombreuses archives municipales et autres, dans un contexte tel qu'il n'existe aucune possibilité qu'ils ne soient pas des maçons de pierre-franche.

B. Cette différence était reconnue à l'époque. Ainsi, de Randle Holme III en 1688: "Je ne peux qu'honorer l'Association des Maçons en raison de son ancienneté et d'autant plus que je suis membre de cette Société nommée "Francs-Maçons".

Donc, pour Randle Holme, l'Association des maçons et la société nommée "Francs-Maçons" étaient deux entités distinctes.

Dans le tout premier récit d'une initiation en Angleterre, Elias Ashmole écrit qu'il a été fait Franc-Maçon à Warrington en 1646. Non pas Maçon ni même "Freemason", mais membre de la société qui, au sens propre du terme était distincte des deux.

C. Le terme "Free" dans "Free and accepted" [= "franc, libre, dans "Francs et accepté"] avait acquis un sens différent du "free" de "freemason". Ce dernier mot, ainsi qu'il a été soutenu, est la contraction de "freestone mason" [= maçon de pierre-franche]. Puisque la société de maçons "francs et acceptés", était distincte et indépendante des métiers du bâtiment, "free" signifiait dès lors sans aucun doute "sans lien" avec ceux-ci. Le mot avait exactement le même sens que dans "free house" [= maison-franche] qui désigne une auberge ou un bar qui n'est pas liée à une brasserie particulière [comme c'est le cas de la plupart en Angleterre] (nat). Au cours du XVIIe siècle, le statut de Maître Maçon en tant que responsable opératif principal d'un important projet de construction avait évolué, son rôle étant passé à l'amateur éclairé, au précurseur de l'architecte professionnel de l'époque actuelle. L'organisation du bâtiment et ses méthodes subissaient également une évolution qui eut pour effet de reléguer le "free mason" à une position subalterne. Certains émergèrent de cette situation, tel Robert Smythson, le fondateur d'une célèbre lignée d'architectes qui, selon une tablette murale de l'église de Wollaton, commença sa vie active en tant que "free mason" et l'acheva en 1614 comme "architector".

Ainsi, au cours de la période où commençait à prendre forme notre type de Maçonnerie non-opérative, s'estompa la distinction entre un franc-maçon actif et tout autre sorte de maçon de pierre. Il existe d'autres raisons que nous n'avons à considérer ici, mais il ne fait aucun doute que la profession n'était plus ce qu'elle avait été à l'époque de Henry Yevele. La progression de ce qui devait devenir la Maçonnerie spéculative associée à l'évolution du métier du bâtiment dresse le décor de nouveaux changements dans les mots.

Étant parvenu à "free and accepted mason", le terme moins encombrant de "free-mason" fut une contraction naturelle, plus concise pour l'imprimerie. Mais à la fin du XVIIIe siècle, le trait d'union imprononçable était devenu une gêne qui aboutit à "freemason", terme qui se fixa en référence finale quand les Maisons de Francs-Maçons devinrent des choses familières dans l'esprit populaire.

Pour nous résumer, il a été démontré que le mot "freemason" dans son contexte médiéval dérivait d'éléments latino-normando-français anglicisés, composés et finalement simplifiés. Le terme identique - mais sémantiquement différent - de Freemason tel qu'il est aujourd'hui couramment employé pour désigner un membre de notre société est une adaptation relativement moderne qui se créa à travers la contraction progressive de termes jusque là plus spécifiques et de mots d'emprunt.

Étant donné que l'usage moderne n'a été rendu possible que par la désuétude de la description professionnelle, la tendance à faire coïncider l'ancien et le nouveau est étymologiquement insoutenable.


FRANCS MAÇONS LIBRES

Les thèses soutenues ci-dessus auraient dû rendre inutile toute considération des autres interprétations apparemment illimitées du mot "free" [franc, libre] telles qu'elles apparaissent dans la littérature maçonnique. Il en est cependant une, chère à beaucoup d'auteurs, qui revient sans cesse: celle de liberté, de franchise d'une ville, d'une guilde ou d'une compagnie.

Il se devait qu'un apprenti de tout corps de métier basé sur une ville soit, à l'achèvement de son temps, confirmé par le corps auquel il appartenait. Cette confirmation, accompagnée de quelques formalités, lui donnait qualité pour exercer son art sans obstacle de l'intérieur.

Il était alors libre de l'ennui de l'apprentissage et libre de travailler comme professionnel qualifié mais, pour assurer la protection de son entreprise de gens de l'extérieur, il était nécessaire d'obtenir la franchise de la ville.

Dans toutes ces variantes de sens du mot "free", aucune n'était employée comme préfixe pour désigner le métier d'un homme et, dans le bâtiment, un maçon de pierre-franche, c'est-à-dire un "freemason" était déjà appelé ainsi avant même de devenir "freeman" [homme libre, affranchi], dans sa propre ville. Par conséquent, recevoir la "franchise" ne contribua en rien à la dérivation de "free" dans "freemason".

Les archives municipales du pays tout entier contiennent d'innombrables exemples corroborant ce simple fait, ainsi que le démontrent les extraits caractéristiques suivant des registres bourgeois de Bristol:

7 août 1713 - "William Chatterton, le jeune "ffreemason", admis aux franchises de cette ville pour ce qu'il est le fils et apprenti de William Chatterton".

26 février 1724 - "Eson Osborne, "ffreemason", reçu homme libre par mariage..."
Les francs-maçons de ces deux exemples sont souvent nommés dans les archives contemporaines du bâtiment et sont cités pour leur travail sur la pierre-franche. Chatterton appartenait à une famille riche qui, depuis des générations, était employée à la construction de l'église Ste Marie Redcliff.


OPÉRATIFS ET NON-OPÉRATIFS

Dans les parties précédentes, et dans les textes historiques en général, il est fait référence aux maçons non-opératifs par opposition numérique aux opératifs, mais une telle distinction, apparemment évidente, n'est pas toujours à proprement parler, adéquate. Nous connaissons tous bien l'expression "nous ne sommes pas opératifs, mais maçons francs et acceptés, ou spéculatifs et, malgré sa lourdeur, cette expression dénote une différence subtile et pas si évidente.

Il est bien assimilé que dès les plus anciennes périodes connues, les organisations professionnelles médiévales avaient coutume d'élire comme membres des notables qui n'étaient pas directement concernés par leurs activités commerciales ou professionnelles. Nous ne possédons aucune preuve qu'il en ait jamais été ainsi pour les corps de maçons de pierre anglais, mais les loges de maçons écossaises portent la trace, depuis 1634, de l'appartenance de tels membres. Il est cependant important du point de vue historique que, malgré l'afflux de ces non-opératifs, les loges écossaises, sans exception, sont restés opératives dans leur caractère et leurs coutumes jusqu'à une époque avancée du XVIIIe siècle. Ceci est vrai même pour la Loge de Haughfoot composée à l'origine exclusivement de non-opératifs mais complétée plus tard par des hommes de l'Art. Les coutumes de cette loge ne semblent pas avoir différé de celles d'autres Loges de la région, résolument professionnelles. Les non-opératifs d'Écosse n'avaient à l'évidence aucune autorité pratique pour modifier des coutumes professionnelles et nous n'avons connaissance d'aucun exemple de telles modifications.

En Angleterre, une situation sans précédent et toute différente se développa au cours du XVIIe siècle lorsque commencèrent à apparaître des Loges qui étaient dès leur naissance indépendantes de l'art du bâtiment.

En raison de cette autonomie, qui comprenait l'indépendance des Loges entre elles, les membres n'étaient pas tenus d'apporter aux rites et aux coutumes les modifications qu'ils jugeaient opportunes.

Ces loges étant les prototypes à partir desquelles la Franc-Maçonnerie prit forme, le terme "non-opératif" appliqué à l'appartenance implique l'existence de membres opératifs. Ceci peut induire en erreur, car les métiers où les professions des membres de cette sorte de Loges était sans importance et "maçons adoptés et acceptés" est une meilleure définition, ainsi qu'elle était couramment employée à l'époque.

Ainsi donc apparaît l'importance historique de la différence entre les loges anglaises autonomes de maçons adoptés et acceptés indépendantes de l'art du bâtiment et les loges écossaises essentiellement opératives usant d'un cérémonial bien établi et dont les membres non-opératifs, justement nommés, n'avaient pas le pouvoir de modifier.

En outre, cette différence fournit la clé de l'explication du fait que les premières Loges anglaises empruntèrent, assimilèrent et développèrent tant de matière rituélique dont l'origine écossaise est patente.


LA RENAISSANCE ?

L'attention a déjà été attirée sur certains commentateurs qui, en distinguant entre la Maçonnerie opérative et non-opérative, reconnurent à l'évidence ces deux entités comme coexistantes à l'époque où ils écrivaient. Pour pousser cette reconnaissance à sa conclusion logique, l'émergence de la Maçonnerie "franche et acceptée", alors que le métier du bâtiment était encore florissant, devrait dénoter le besoin d'avoir sa propre histoire sous la forme d'une évolution indépendante.

Ceux qui se sont penchés sur cette question doivent avoir été confrontés à deux problèmes dont le plus urgent et le plus difficile était de trouver des preuves du fait que ce nous appelons l'élément spéculatif soit un des traits de la Maçonnerie médiévale. Le second problème, qui est la conséquence du premier, est que si un élément spéculatif avait existé si longtemps parmi les francs-maçons de profession, on peut se demander pourquoi ils ont laissé tomber en désuétude un complément si précieux de leur métier et pourquoi au XVIIIe siècle, ils l'ont laissé totalement aux mains de non-professionnels.

Il y avait un moyen de résoudre ces deux problèmes, bien que ce fut au prix d'admettre que la Franc-Maçonnerie non-opérative a eu une histoire discontinue, ce qui fut réalisé en appelant les événements de l'époque 1717 la "Renaissance".

Pour les tenants de cette théorie, la renaissance signifia le retour à la vie d'une Franc-Maçonnerie qui était devenue moribonde quand l'âge d'or de l'architecture gothique déclina et fut pour un temps supplantée par un autre style très différent. Nous ne pouvons ici que très brièvement considérer la manière dont cette théorie prit naissance.

L'auteur des "Constitutions" de 1723, faisant indubitablement écho au goût de l'époque, dénigra l'architecture gothique du Moyen Âge et applaudit chaleureusement à le renaissance du style d'"Auguste" [époque de la reine Anne en Angleterre]. On peut en voir de nombreux exemples à Londres dans les œuvres d'Inigo Jones qui lança le mouvement et celle de Wren, Hawksmoor, Gibbs, Vanbrugh, et d'autres qui l'élargirent.

Ainsi, Anderson parle-t-il avec plus ou moins de correction d'une renaissance de l'ancien style d'Auguste dont un élément très visible est l'arche arrondie typiquement reproduite sur le frontispice des "Constitutions" de 1723. Il poursuit alors en disant que "pendant le règne du roi James II, bien que quelques constructions romanes fussent menées à bien, les Loges de Francs-Maçons de Londres déclinèrent grandement vers l'ignorance parce que n'étant pas fréquentées et cultivées convenablement". Nous devrons reconsidérer ce passage plus tard, mais il est clair qu'Anderson, obsédé qu'il était par un style qui, comme il le disait, était récupéré des "ruines de l'ignorance gothique", pouvait difficilement avoir en même temps plaidé en faveur d'une renaissance d'une Franc-Maçonnerie qu'il considérait comme associée à cette dernière.

Cependant, dans les "Constitutions" de 1738, l'auteur parle d'une autre facette de renaissance en 1717, celle des Communications trimestrielles et de l'Assemblée annuelle sans pour autant apporter aucune preuve que les premières aient été coutumières.

On trouve des références aux assemblées annuelles dans les manuscrits REGIUS et COOKE qui prenaient des mesures en vue du rassemblement des maçons, mais qu'il l'ai fait à une échelle autre que locale est douteux. Il est possibles que des réunions locales ou régionales aient effectivement eu lieu, car en 1425, le préambule de la loi (3 Henry VI C.I) faisait état d'une doléance selon laquelle "par des congrégations et confédérations annuelles tenues par les maçons dans leurs chapitres généraux assemblés, les Statuts des Travailleurs furent enfreints et rendus sans effet". La loi déclarait de telles réunions illégales car on pensait qu'elles s'occupaient des salaires et des conditions de travail.

Toutes ces données, ainsi que l'évidente absence de toute preuve documentaire de l'existence de corps de maçons opératifs s'approchant par leurs caractéristiques des loges anglaises non-opératives des XVIIe et début du XVIIIe siècles conduisirent à la théorie selon laquelle l'événement de 1717 fut une renaissance d'un mouvement qui connut sa plénitude à l'époque gothique où la construction de structures aux murs minces exigeaient indiscutablement une conception et un savoir faire manuel de tout premier ordre.

Avec le déclin de l'architecture gothique, ainsi qu'on l'a dit, "on ne construisit plus d'églises, les bâtisseurs s'éteignirent". (Gould, dans Ars Quatuor Coronati n°3, p. 11.)

Lionel Vibert (réimpression dans A.Q.C. 85, p.11.) commence son article "Franc-Maçonnerie [...] avant les grandes Loges" par "[...] quand vint la renaissance de la Franc-Maçonnerie de Londres et Westminster", et poursuit ensuite par l'idée que, suite au déclin, les secrets opératifs connus des bâtisseurs étaient perdus par leurs successeurs.

Cet article de Vibert est un mélange remarquablement plausible de faits et d'imagination et n'est cité que comme un exemple parmi d'autres d'une opinion répandue à une certaine époque pour dissiper le problème de l'absence de données propres à démontrer la continuité entre l'art des maçons du Moyen Âge et la Maçonnerie libre et acceptée du début du XVIIIe siècle.

Or il est vrai que plusieurs exemples des "Constitutions" gothiques originales ont survécu et l'incorporation par Anderson d'une forme abrégée de ces documents dans les Constitutions de 1723 donna l'impression d'un lien direct. Cependant, le fait d'affirmer que très peu de loges existaient dans le Londres du début des années 1700, malgré l'activité fébrile de la profession du bâtiment suite au Grand Incendie, demandait une explication.

Pour ceux qui croyaient que la fraternité des environs de 1723 avait pour but de conserver pour elle-même les secrets en vigueur à des époques plus anciennes, l'absence de loges opératives comme entités organisées dans le Sud de l'Angleterre au XVIIIe siècle paraissait faire inévitablement penser à une renaissance. De cette conviction émergea la supposition corollaire que les loges utilisées par les maçons médiévaux et celles des non-opératifs servaient largement les mêmes buts philosophiques et ésotériques, ou tout au moins qu'elles avaient suffisamment de points communs pour être considérées comme équivalentes.

Mais si nous donnons au mot "renaissance" le sens de recouvrer une vie ou une vigueur nouvelle après avoir connu quasiment la mort, il nous faut alors nous demander pourquoi l'art de la Maçonnerie a été considérée comme ayant connue pareille mésaventure.

Tel n'a pas été le cas en fait, car les constructions en pierre continuèrent aux XVIIe et XVIIIe siècle avec autant de vigueur qu'aux périodes plus anciennes. Mieux encore, quelques érudits modernes (par exemple H. M. Colvin, Dictionnaire biographique des architectes anglais de 1640 à 1840) soutiennent que les 60 années entre 1660 et 1720 constituèrent une des plus belles époques du savoir faire architectural anglais. Se rendre compte qu'il s'agissait là d'un fait évident a probablement conduit à l'opinion que la Réforme et la réduction consécutive des constructions d'églises provoqua le déclin de l'architecture gothique et avec celui-ci, la perte des secrets de cet Art.

Il n'existe aucune preuve de l'existence d'une telle perte résultant de la Réforme et le style gothique renaquit bel et bien au XIXe siècle sans que des difficultés insurmontables soient rencontrées. Il ne fait pas de doute que nos connaissances en matière de techniques de construction ne dépassent de loin ce dont le maçon médiéval aurait pu rêver.

En un sens différent, il y eut une perte, mais celle-ci ne contribua en rien à conforter la théorie de la renaissance. le Grand Incendie de Londres en 1666 détruisit non seulement une grande partie de la cité, mais également le monopole qui était jusque là la prérogative de la Compagnie des maçons. Afin de faire face à l'immense tâche de reconstruction qui était nécessaire, le Parlement décréta que les Maçons (et autres) de l'extérieur de Londres devaient être autorisés à travailler dans la ville pourvu que leur séjour y atteigne 7 ans, (et) ils recevraient les mêmes privilèges que les hommes libres pour le restant de leurs jours.
Cet édit marqua le commencement de la fin de tout vestige corporatif détenu par les constructeurs de la capitale et, par extension, de partout ailleurs.

Cependant, le défaut majeur de la théorie de la renaissance est que non seulement celle-ci annihile par définition toute prétention à la continuité, mais aussi qu'elle exigerait beaucoup plus d'informations que toutes celles qui ont jamais été découvertes pour que soit clairement défini ce qui était vraiment l'objet de la renaissance.

Le but premier de cette section de ma planche a été de détruire une croyance communément répandue en une renaissance de la Franc-Maçonnerie à partir de l'époque gothique, quelque chose qui fut perdu mais retrouvé. Bien que cette croyance repose sur le plus fragile des fondements, il y eut néanmoins une forme de renaissance beaucoup plus limitée, d'un caractère tout différent et indiscutablement authentique.

Nous rappelons l'observation d'Anderson (1723, Constitutions, p. 41.) que "pendant le règne du roi Jacques II, bien que quelques édifices romains fussent continués, les loges de Francs-Maçons de Londres dégénérèrent grandement dans l'ignorance parce qu'elles n'étaient pas dûment fréquentées et cultivées. Retranchez les mots soulignés par moi, modernisez le mot ignorance qui signifie aujourd'hui apathie et nous avons une situation qui exista réellement. Et non seulement elle était réelle mais elle induit un problème qui, bien qu'il soit d'une grande importance pour l'histoire de la Franc-Maçonnerie est en dehors du propos de cette planche. Toutes les loges du XVIIe siècle, par exemple celle de Londres "Acception", Warrington et Chester dont nous avons connaissance semblent avoir disparu en 1717, et des quatre anciennes loges qui s'unissent pour constituer la première Grande Loge de Londres et Westminster, il n'existe aucune trace acceptable qu'elles descendissent directement de ces loges plus anciennes.
Ainsi, il ne peut y avoir aucun doute dans la deuxième décennie du XVIIIe siècle, il y eut une renaissance mais seulement du mouvement qui avait commencé au siècle précédent.


LE MOT DES MAÇONS ET SES COROLLAIRES

Les auteurs désireux d'admettre que les preuves historiques tendent sans erreur possible vers la thèse que la Maçonnerie libre et acceptée ait été créée indépendamment de [plutôt que d'en être un développement] l'art du bâtiment sont enclins à frémir devant la proposition supplémentaire que les signes, mots et attouchements secrets n'eurent aucune place dans le répertoire du maçon opératif anglais à aucune époque.

Il existe dans les archives anglaises une masse incroyablement riche de traces manuscrites de travaux de bâtiment et des informations sur les coutumes de ces métiers à travers les siècles. Nous n'avons pourtant pas connaissance d'un seul document indiquant qu'un mot - ou autre chose - de maçons ait jamais été une institution opérative en Angleterre, au sud des comtés frontaliers.

La plus ancienne référence (anglaise) imprimée connue date de 1672 et nous vient d'un commentaire incident de "L'Énumération transposed" de Andrew Marvel qui dit: "car ceux qui ont le mot des maçons se reconnaissent entre eux".

D'après le contexte dans lequel elle a été utilisée, cette observation s'applique de toute évidence à une coutume contemporaine et, à cette dernière date, ne pouvait faire référence que soit aux maçons anglais acceptés/adoptés ou aux opératifs écossais. L'industrie du bâtiment anglaise s'était à l'époque développée selon des méthodes plus proches de celles d'aujourd'hui que de l'époque médiévale.

La fonction originelle des modes secrets de reconnaissance parmi les maçons opératifs semble avoir été de distinguer entre les maçons qualifiés qui appartenaient à leur fraternité et d'ambitieux "étrangers" semi-qualifiés pour qui tel n'était pas le cas. Elle servait à un but utilitaire en Écosse du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle uniquement parce qu'elle était adaptée aux conditions qui y avaient cours, l'industrie différant grandement de celle de l'Angleterre. Elle était aussi beaucoup moins développée, et par suite assez limitée, pour permettre une direction d'ensemble par une autorité plus élevée que la loge locale. En l'absence d'une telle autorité supérieure, le mot de maçon et ses corollaires auraient été d'une piètre utilité en tant qu'institution opérative.

En Angleterre dont la population était plusieurs fois celle de l'Écosse, s'il avait été à aucune époque de coutume que des mots de reconnaissance secrets soient en vigueur parmi les maçons actifs, une organisation administrative efficace, capable d'exercer l'autorité et de sauvegarder l'uniformité aurait dû être instaurée à l'échelle nationale. E, outre, il aurait fallu que celle-ci soit maintenue pendant une longue période. Il est inconcevable qu'aucune administration d'une telle nature ait pu exister sans qu'aucune trace n'en subsiste.

Le simple fait que dans l'Angleterre des XIIIe, XIVe, XVe, XVIe et même XVIIe siècles l'enrôlement était une méthode courante de recrutement de maçons pour des travaux importants, tels ceux pour le roi sont (?) en soi preuve suffisante que le savoir faire plutôt que la possession d'un mot secret était le facteur clé pour déterminer de l'adaptation d'un travailleur à un emploi. Le preuve que ceci ne s'appliquait pas seulement aux travaux royaux nous est fournie par les rôles des fabriques de York. Quand de la main d'oeuvre supplémentaire fut nécessaire pour reconstruire le choeur de la cathédrale de York en 1370, Robert of Patrington, le maître maçon et douze autres maçons furent appelés par leurs employeurs et durent s'engager par serment à respecter les conditions de leur engagement. la première de celles-ci fut que chaque maçon serait pris une semaine à l'essai afin de démontrer son savoir-faire et son assiduité. Il était courant qu'un officier du roi parcoure la région pour recenser les maçons adéquats en prenant avec lui un Maître maçon, évidemment comme expert technique. Henry Yevele fut l'un d'eux en 1381.

L'existence pendant des siècles de ce système ad-hoc d'enrôlement nous permet d'affirmer qu'aucun corps réglementaire national ne fut instauré par les maçons car, s'il y en avait eu un, celui-ci aurait certainement été le canal tout désigner pour procurer du travail. Au XVIIe siècle, une telle fonction fut assumée effectivement par la compagnie des Maçons de Londres pour ce qui concernait les travaux à l'intérieur de la capitale et aux alentours.

QU'EST-CE QUE LA FRANC-MAÇONNERIE ?

Une exigence primordiale pour quiconque cherchant à jeter un pont qui sépare l'époque actuelle du Moyen Âge doit être très certainement d'établir que la Franc-Maçonnerie qui nous est familière aujourd'hui ressemble suffisamment à son ancêtre supposée d'il y a des siècles pour qu'il soit bien évident que l'on compare ce qui est comparable.

Si l'on admet que la Franc-Maçonnerie possède des caractéristiques qui la rendent unique parmi les sociétés organisées, il est alors nécessaire que l'on puisse démontrer que tout corps qui en serait l'ancêtre possède au moins l'essentiel de ses qualités.

Il est historiquement inacceptable de se contenter d'affirmer, comme l'ont fait de nombreux auteurs, que le fait qu'une coutume particulière soit une partie si vitale et intégrante du rituel contemporain, que la même coutume ait nécessairement eu cours parmi les maçons médiévaux anglais, que des preuves pour l'affirmer existent ou non. Il est dès lors nécessaire d'isoler un principe directeur quelconque commun au passé et au présent et de déterminer si celui-ci a été maintenu intact depuis l'époque où il a pris naissance.

Ceci n'est rien moins que facile puisque la Franc-Maçonnerie, dans le cours du XVIIIe siècle, ne ressemblait pas à la fin de ce siècle à ce qu'elle était en son début.

Les toutes premières "Constitutions" publiées en 1723 n'apportaient pas de définition de la Franc-Maçonnerie pour laquelle elles avaient été écrites. Ceci n'est pas si surprenant si l'on considère qu'elles omettaient même de mentionner l'établissement de la première Grande Loge. mais dans un discours bien connu prononcé à York le 27 décembre 1721 par Francis Drake, membre éminent de l'Ordre, furent énoncés ce qui est aujourd'hui les trois grands principes de l'Ordre, à savoir "amour fraternel, assistance et fidélité les uns aux autres".

Nous n'avons aucune raison de considérer ces préceptes autrement que comme des préceptes déjà établis mais ils ne nous en apprennent pas beaucoup, pas plus que le discours de Drake ne nous donne un quelconque aperçu de symbolisme. Il y en a certes des traces dans les documents qui nous restent des premières décennies de la première Grande Loge, et c'est largement grâce à Wellins Calcott, William Hutchinson et William Preston dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle que le symbolisme prit l'importance capitale qui allait devenir un trait si indispensable du cérémonial maçonnique. Ainsi la définition connue de tout initié selon laquelle la Maçonnerie est "un système de morale particulier sous le voile de l'allégorie et illustré par des symboles" fut une innovation du XVIIIe siècle et "particulier" dans ce contexte signifiait que le système ainsi décrit était cette propriété même appartenant à l'Ordre qui le distinguait de tout le reste.

Il est maintenant manifeste que toute tentative de trouver un étalon pouvant permettre un comparaison point par point se trouve vite indubitablement arrêtée par le fait que la Franc-Maçonnerie telle qu'elle existe aujourd'hui est substantiellement différente de ce qu'elle était même dans les premières décennies du XVIIIe siècle.

Il est vrai que les trois grands principes subsistent, mais ils participent tous de doctrines partagées par d'autres communautés, particulièrement religieuses. Dès lors, qu'est-ce qui distinguait l'Ordre avant l'ère du symbolisme?

Pour revenir au discours de Drake de 1721, l'auteur a affirmé que, à sa connaissance, dans la plupart des Loges de Londres et de plusieurs autres lieux du royaume, une conférence sur quelques points de géométrie ou d'architecture devait être donnée à chaque tenue.

Nous savons que ceci est une exagération, mais cela dénote une croyance nullement exceptionnelle à l'époque selon laquelle la Franc-Maçonnerie pouvait s'identifier à un système dans lequel l'étude de la géométrie, etc., était un objectif déclaré, d'où par exemple, le terme de "maçon géomatique" que l'on rencontre parfois.

Si de telles études techniques avaient été la préoccupation de ceux qui fréquentaient les Loges, il n'y aurait pas eu besoin de secret car les comptes-rendus auraient été peu différents de ceux des sociétés savantes qui publiaient leurs travaux aux yeux de tous. Cependant, bien qu'il se soit avéré que certaines Loges en certains avaient des tenues au cours desquelles étaient faites des communications sur l'architecture, l'archéologie et autres sujets du même genre, la grosse majorité des éléments en notre possession va à l'encontre de la thèse que ce type d'activités auraient identifié la Maçonnerie de cette époque.

Mais une autre caractéristique sur laquelle Drake était formel et insistait était celle de la convivialité, trait remarquable, non seulement dans les annales de tant de Loges du XVIIIe siècle, mais aussi dans des publications et opuscules.

L'importance accordée au banquet annuel est un trait marquant des plus anciennes archives de Grande Loge, car tant que les Loges ont généralement tenu leurs réunions dans des tavernes et puisque la boisson était l'accompagnement normal des cérémonies qui pouvaient y avoir lieu, il était inévitable que les Loges prissent l'apparence de cercles sociaux, phénomène assez courant à l'époque.

L'ambiance de cercle de la Loge typique du XVIIIe siècle a été succinctement décrite par James Anderson dans les "Constitutions" de 1738, qui faisaient observer que ceux qui se joignaient à la Fraternité "trouvaient dans une Loge une détente saine et agréable, loin des études intenses, du harcèlement des affaires, sans esprit politique ni partisan".

Si l'on garde à l'esprit ce qu'étaient les conditions qui prévalaient à l'époque et les différences qui divisaient la société prise dans son ensemble, cette observation prend beaucoup d'importance. Il avait exprimé en des termes différents un point de vue très semblable à la fin de la première Recommandation dans les "Constitutions" de 1723 "par quoi la Maçonnerie devient le "centre de l'union" et le moyen d'apporter l'amitié vraie parmi des personnes qui se seraient irrémédiablement ignorées.

L'importance de ces observations d'Anderson, considérées à la lumière de telle autre observation nous étant parvenues de la période initiale de Grande Loge, réside dans le fait que le mouvement maçonnique des alentours de 1717, ayant hérité fort peu du passé, cherchait sa voie.

Pour l'instant, il ne poursuivait pas des buts profonds et n'avait pas conscience du cours des événements qui devait le conduire, et le conduisit effectivement, vers un avenir grandiose.

En 1730, un auteur anonyme écrivit "Défense de la Maçonnerie", à la suite de la publication de l'opuscule de Pritchard "La Maçonnerie disséquée". Ce travail fut imprimé dans les "Constitutions" de 1738 et contenait la définition que "le but, l'éthique et la portée de la Maçonnerie est de soumettre nos passions et non de faire notre propre volonté; de poursuivre une progression quotidienne dans un Art louable; d'exercer la moralité, le charité, la bonne fraternité, bonne nature et l'humanité". Ceci étant, la substance qui la forme, ou le véhicule, reste sans définition.

Quoique l'auteur se sentit obligé de faire silence sur la forme ou le véhicule, c'est-à-dire un rituel ésotérique, c'est bien celui-ci qui fournit les moyens par lesquels les buts et relations fondamentaux qui émergèrent purent être à la fois conservés et promus sans égard au temps et aux changements.

La Maçonnerie franche et acceptée qui fut créée indépendamment de la profession du bâtiment permit la rencontre d'hommes d'opinions, de croyances et de métiers largement différents, unis par leur adhésion spontanée à un rituel à but moral. Ce rituel n'avait pas à être ancien, mais il était nécessaire qu'il le parût et il était de première importance qu'un élément de secret y soit incorporé.

Les citations ci-dessus montrent des tendances du XVIIIe siècle dans le développement de la Franc-Maçonnerie conduisant à la reconnaissance, ainsi que l'a dit William Preston en 1775 "que la Maçonnerie se présente et est comprise sous deux dénominations, elle est opérative et elle est spéculative". Aujourd'hui, le même sens est contenu dans l'expression: "Nous ne sommes pas des opératifs, mais Maçons francs et acceptés, ou spéculatifs".

La question qui se pose donc maintenant est de savoir si dans toute la gamme d'archives historiques et dans les vastes collections de comptes-rendus médiévaux sur le bâtiment, se trouve quelque chose suggérant que, conjointement à la profession de maçon, à quelque époque que ce soit, il exista un élément spéculatif utilisant un rituel ésotérique comparable à celui qui se développa parmi les Maçons francs et acceptés pendant le XVIIIe siècle.
Il nous faut admettre qu'aucun indice de ce genre n'a été trouvé, pas même dans ces deux célèbres documents du XIVe siècle écrits pour et peut-être par des maçons, le "Poème de Regius" et le manuscrit "Cooke". Si des maçons de pierre anglais, que ce soit dans l'exercice de leur métier ou dans leurs loisirs, se sont engagés dans la spéculation philosophique, ils ne nous ont apparemment rien laissé qui pourrait le prouver car, bien que le manuscrit "Cooke" contienne le mot "spéculatif", le sens en est celui qui avait cours au XIVe siècle, à savoir la prise en compte théorique de la science (du bâtiment) par opposition à l'application pratique de techniques existantes.

Il n'implique pas de symbolisme, c'est-à-dire de réflexion spéculative sur les outils du bâtiment.

Il ne serait pas davantage suffisant de trouver des références occasionnelles, aussi archaïques soient elles, "à la conduite à l'équerre", "rester dans le compas", etc., à moins que le contexte ne montre clairement qu'elles faisaient partie des formalités coutumières dans la profession de maçon en général. Quoi que le "Regius" et le manuscrit "Cooke" contiennent tous deux une abondance de préceptes moraux, aucun des deux ne fournit aucun indice tendant à présenter le symbolisme comme un moyen d'inculquer les leçons.

Un autre lien, discuté précédemment, est l'absence évidente de nos archives et de notre littérature relative aux maçons actifs d'Angleterre de modes secrets de reconnaissance, c'est-à-dire signes, mots et attouchements qui paraissent être partie intégrante de la Maçonnerie spéculative moderne. Nous ne pouvons honnêtement avancer aucune preuve montrant que les Francs-Maçons opératifs anglais aient fait usage de cette sorte de secret, que ce soit par nécessité professionnelle ou dans tout autre but.


ÉPILOGUE

Cette planche donnera certainement l'impression que l'Écosse a été sous-évaluée et d'aucuns pourraient même soutenir qu'aucune histoire de la Maçonnerie franche et acceptée faisant une si petite part à l'implication écossaise ne peut sérieusement se concevoir. La raison est que l'on ne peut discerner aucun lien direct.

Pour le passé, les historiens de l'Ordre avaient coutume d'accumuler des fragments d'indices documentaires en provenance de toutes les parties des Îles britanniques et de compiler tous ces éléments en une seule structure de développement homogène.

Ceci implique que la Franc-Maçonnerie, en tant que philosophie, ait subi une croissance par la diffusion d'idées répandues à partir d'une autorité unique exerçant un contrôle parental.

Jusqu'à ce que soit établie la première Grande Loge d'Angleterre, il n'existait aucune organisation ou système connu qui ait coordonné les activités en Angleterre, sans compter la Grande Bretagne. Par suite, le principe de diffusion appliqué à la période antérieure aux environs de 1717 ne manque pas d'être à tout le moins suspect.

L'apparition spontanée en Angleterre du XVIIe siècle de Loges distinctes de la profession de maçon fut un phénomène unique prenant naissance dans la situation sociale de l'époque, mais nous en savons très peu sur le travail rituel fait par ces Loges et, en tout cas, pas de quoi justifier l'idée qu'elles avaient établi des communications à travers le pays tout entier.

Quand il arrive occasionnellement que l'on puisse discerner les signes d'un rituel devenu familier, il s'avère que celui-ci était essentiellement écossais, d'origine opérative et indubitablement emprunté.

Emprunter les coutumes des autres était en soi une coutume immémoriale et sans rapport avec l'organisation qui faisait cet emprunt.

Au XVIIe siècle, le bâtiment anglais avait perdu la plus grande partie de son caractère médiéval dans le changement général des structures de l'industrie. De la même façon, le vaste bouleversement social avait aussi préparé l'avènement de nouvelles institutions.

Si des conditions similaires avaient existé en Écosse et s'il y avait eu une population comparable, il semble certain que des Loges indépendantes seraient nées qui n'auraient eu que des rapports fortuits avec leurs homologues anglaises.

Traduit de l'anglais par le F:. Georges Shatzopoulos

Ars Quatuor Coronatorum
Travaux de la Loge Quatuor Coronati n° 2076

Source : http://www.ordre-de-lyon.com/accueil.html

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Le côté occulte de la Franc-Maçonnerie (extrait)

25 Novembre 2012 , Rédigé par C.W.Leadbeater 33ème Publié dans #histoire de la FM

CEREMONIES. PRELIMINAIRES RITUEL DE LA FRANC-MACONNERIE MIXTE

En commentant les cérémonies de la Franc-Maçonnerie, je me baserai sur celles de la Maçonnerie Mixte, parce qu'elles ont été surtout établies en vue de leurs effets sur d'autres plans que le plan physique. Les travaux décrits ont été préparés à l'aide des meilleurs rituels existants, et après avoir consulté des FF.\ expérimentés; comme on le verra, ils unissent à quelques-unes des meilleures parties de ces rituels bien des particularités précieuses distinguant nos propres travaux. Il a été jugé extrêmement désirable de donner aux FF.\ sur les Col.', une part plus active au travail de la Loge; certains versets des L .•. de la C.'. S.'. et certains cantiques maçonniques ont été, en conséquence, insérés à leur intention. Il ne faut pas supposer que le rituel maçonnique plus bref spécial au rite masculin soit inefficace; nous affirmons simplement que les objets des diverses cérémonies sont plus complètement et plus vite atteints quand leur intention et leur signification réelles sont parfaitement comprises.

LA PROCESSION

Partout, à la surface de la terre règnent de grands courants magnétiques circulant dans les deux sens entre les pôles et l'équateur, et d'autres qui encerclent le globe dans une direction perpendiculaire aux premiers. En Maçonnerie Mixte, l'entrée processionnelle dans la Loge fait usage de ces courants, et crée dans l'espace autour duquel nous marchons un tourbillon distinct, un lieu spécialement magnétisé.

Tandis que les FF .\ s'avancent en chantant ils doivent fixer leur pensée sur les paroles de l'hymne et du cantique entonnés en entrant dans la Loge, et veiller à ce que la procession soit régulière et bien ordonnée, mais de plus ils devraient mentalement s'appliquer à la magnétisation du pavé mosaïque et de l'espace qui s'étend au-dessus de lui. Dans l'Égypte ancienne on estimait que le Vén.\ devait diriger les courants et y créer le tourbillon, afin de magnétiser très fortement l'aire dont il faisait le tour. Voilà pourquoi les officiers et les visiteurs de marque font le tour complet de la Loge et parcourent même deux fois certaine partie du trajet; car en approchant d'abord de leurs sièges ils n'y vont pas directement, comme le font les App.\, les Comp.\ et les M.\ Mac.'., mais poursuivent leur marche afin de compléter le tour, comme l'indique le Rituel de la Maçonnerie Mixte Universelle.

Chez nous aussi c'est au Vén.\ de la Loge qu'incombe le soin de la magnétisation du double carré, mais pour ce travail tous les FF .•. devraient l'assister. Le résultat voulu est de charger l'espace en question de la plus haute influence possible et de l'entourer d'une muraille qui la maintienne en place. Le rôle joué par la forme-pensée ressemble beaucoup à celui d'un condensateur. Quelle que soit la quantité de vapeur produite, elle est inutilisable à moins d'être enfermée et comprimée. Ici, de même, nous accumulons et employons l'énergie qui autrement se disperserait librement dans les environs. Comme nous l'avons exposé dans le chapitre III, quand l'aire a été ainsi réservée et préparée personne n'y passe, sauf les candidats que l'on y amène pour recevoir l'initiation et qui sont intentionnellement soumis à l'influence de son magnétisme, le thuriféraire quand il encense l'autel, enfin le Vén.\ de la précédente année quand il quitte le dais afin d'accomplir le devoir qui lui incombe d'ouvrir les L.\ de la C.'. S.', ou de changer la position de l'Eq.\ et du Comp.\, en passant d'un degré à un autre. Il n'est fait d'autre exception que pour le premier Exp.\ lorsque, pendant la cérémonie de. l'allumage des flambeaux, il se rend à l'autel pour recevoir le feu sacré des mains du Vén.\ de la précédente année. Celui-ci allume une bougie au feu sacré puis, de la flamme de cette bougie, une petite bougie placée debout dans un vase de bronze orné que le premier Exp.•., comme Lucifer, porte au Vén.\ et aux Surv.\.


Des courants magnétiques ou lignes de force, ressemblant à la trame et à la chaîne d'une pièce de drap, traversent maintenant la surface réservée et constituent la fondation sur laquelle nous élevons la grande forme-pensée, l'un des buts de notre tenue maçonnique. Étant donné l'énorme valeur de la forme-pensée édifiée sur l'aire de la Loge, nous comprenons combien il est important que personne ne trouble ou dérange les courants, soit en se trompant de direction, soit en apportant dans la Loge des pensées d'intérêt vulgaire, les soucis, tracas et conflits de l'existence quotidienne. Nous rendant à la Loge afin d'y accomplir pour l'humanité un travail nettement défini, nous devons concentrer sur ce travail toute notre attention, du commencement à la fin de la réunion.

Le chant des cantiques au moment de l'entrée est destiné à faciliter l'accord mental de tous. Les paroles nous rappellent la base de tout édifice, le G.'. A.\ D.\ L.\ U.\ qui est Lui-même la fondation et la structure de toutes choses, car il n'existe rien qui ne fasse partie de Lui. Chaque membre dans la procession qui s'avance devrait se consacrer, lui-même, toute sa pensée et toute sa force, à la grande tâche qui va s'accomplir. Ces paroles que nous chantons sont essentiellement maçonniques, car cette version métrique du Psaume C. a servi à l'ouverture de la Loge Canongate Kilwinning depuis sa fondation en 1723. En passant je tiens à mentionner spécialement un mot contenu dans cette version. Au premier verset, où nous chantons " Nous Le servons avec allégresse ", un hymnologue ignorant a substitué au mot " allégresse " le mot " crainte ", idée tout à fait inexacte et absolument insoutenable. La Bible nous invite à louer le Seigneur avec joie et à paraître devant Lui en chantant; ayons soin de conserver et l'intention du psalmiste et les termes exacts. L'autre cantique: " Je me suis réjoui lorsqu'ils m'ont dit: Allons à la maison du Seigneur " contient des textes empruntés aux L .\ de la C.'. S.'. réunis de manière à former une invocation à la fois belle et appropriée.

Toute cette pensée appliquée au même but constitue la base du splendide édifice que va construire la Loge, du temple véritable dont le temple terrestre est un symbole extérieur — temple de matière plus subtile, permettant d'accomplir un travail parfaitement réel et de répandre en masses énormes l'influence spirituelle. Ce temple est aussi l'image du tourbillon détermine par le G.'. A.\ D.\ L.\ U.\ au moment de former Son système solaire. Il commença par S'imposer des limites, en fixant à Son système des bornes, dans lesquelles Il fit naître un immense tourbillon éthérique dont nous retrouvons les vestiges dans le système des planètes en révolution, nébuleuses primitives condensées à mesure que, se refroidissant, elles descendaient dans une matière physique plus dense.

Dans les Loges de la Maçonnerie Mixte la procession est précédée du thuriféraire, balançant un encensoir d'où s'échappe le parfum de gommes aromatiques spécialement unies, dans cette intention, à d'autres substances. Puis vient le Tuil.'. avec son épée, et derrière lui le M.\ des Cér.\. Ce petit groupe a pour mission particulière de purifier la Loge. Le M.\ des Cér.\ est supposé être dans ce travail le cerveau directeur, et le Tuil.'., tenant l'épée, la main qui expulse de l'atmosphère mentale et émotionnelle toute pensée indésirable.

Derrière ce coin purificateur marchent tous les membres ordinaires; ils se succèdent dans l'ordre inverse des préséances. La procession finit par les officiers et membres des degrés supérieurs; éventuellement par le Vén.\ qui doit compléter le travail de tous ceux qui l'ont précédé, utiliser la dévotion fournie par les autres, édifier enfin le plus complètement possible avec les matériaux disponibles les murs de la cella. La forme que nous édifions est la forme de l'ancien temple grec, à colonnade extérieure, contenant le sanctuaire intérieur appelé cella qui était clos et obscur et ne présentait comme ouverture que la porte d'entrée. Dans la Loge, les membres se tiennent au pourtour, comme les colonnes d'un temple ancien, semblable à celui que représente notre illustration (Pl. III).

LE TABLIER

Dans les tenues, tout Maçon doit porter l'insigne appelé tablier; il faut qu'il l'ait mis pour que, maçonniquement parlant, il soit " convenablement vêtu ". Il peut porter un décor additionnel, tel que cordons ou bijoux représentant ses fonctions particulières ou bien le degré ou il est parvenu, mais s'il ne porte au moins le tablier, il ne peut être admis dans la Loge; il n'y a d'exception que pour un candidat a l'initiation qui, n'étant pas encore Fr.-., n'a pas le droit de porter cet insigne distinctif. Dans certains degrés supérieurs le tablier ne se porte pas, mais il est remplacé par d'autres insignes. C'est seulement parce qu'il n'est plus nécessaire. Il y a des Loges où l'on met et où l'on ôte les tabliers dans le temple, mais ceci ne devrait jamais être toléré.

La nécessité pour les Maçons d'être convenablement vêtus rappelle d'une manière intéressante les Mystères anciens; elle explique aussi pourquoi la partie essentielle du costume maçonnique, réglementaire pour tous, sauf les exceptions mentionnées, est le tablier. Notre tablier moderne n'a plus tout à fait la même forme qu'autrefois en Égypte; il a sans doute été modifié quand on jugea nécessaire la fusion des Francs-Maçons spéculatifs et opératifs, à l'époque des persécutions ordonnées par l'Église. L'ancien tablier égyptien (24) était triangulaire, le sommet touchant la ceinture, et son ornementation différait à plusieurs égards de celle qui est employée actuellement. Mais le changement le plus important est dans l'idée présente, que le tablier lui-même est tout, et que la bande qui entoure le corps existe uniquement pour attacher le tablier et pour le maintenir en place. Jadis la ceinture du tablier en était la partie la plus importante; c'était beaucoup plus qu'un symbole. La ceinture était un cercle fortement magnétisé, destiné à contenir un disque de matière éthérique, séparant de la partie inférieure la partie supérieure du corps afin que les énergies formidables que le cérémonial maçonnique avait pour objet de mettre en mouvement ne pussent gagner la région inférieure du corps. Dans The Meaning ofMasonry, le Fr.\ Wilmshurst s'exprime ainsi:

La Maçonnerie est un système sacramental présentant, comme tous les sacrements, un coté extérieur et visible, c'est-à-dire sa doctrine et ses symboles que nous pouvons voir et entendre, et un coté profond, intellectuel et spirituel, caché dans le cérémonial, la doctrine et les symboles; seul en profite le

Il nous rappelle que, pour l'App .\, la bavette du tablier est relevée, ce qui en fait une figure à cinq pointes, symbolisant l'homme quintuple. Le triangle formé par le pan relevé, nous explique l'auteur, se trouve alors au-dessus du carré; il symbolise ainsi le fait qu'à ce degré d'évolution l'âme plane au-dessus du corps inférieur, sans que l'on puisse vraiment dire encore qu'elle en fait usage. Plus tard la bavette est rabattue, montrant que l'âme se trouve dans le corps et en a fait son instrument La peau d'agneau, dit-il ensuite, est avant tout un symbole de pureté, mais elle représente aussi l'absence de coloration de l'âme non développée, ou de ce que l'on nomme en Théosophie le corps causal. Dans ce dernier, comme le savent quelques-uns d'entre nous, son développement et l'éveil de vibrations nouvelles se traduisent par des couleurs abondantes et magnifiques. Le lecteur trouvera cette question traitée, avec des planches en couleur, dans l'Homme visible et invisible.

Comme l'explique encore le Fr.\ Wilmshurst, le bleu pâle des rosettes sur le tablier du Comp.\ de même que la doublure et la bordure et les glands d'argent ornant le tablier du M.\ Mac.'., montrent qu'à ce stade le bleu du ciel commence à paraître dans la blancheur — que l'innocence, malgré toute sa beauté, cède le pas à la connaissance, du moins dans une certaine mesure, et que l'obtention des degrés supérieurs est marquée par plus de couleur et plus de beauté. L'auteur mentionne spécialement qu'il y a deux lignes d'influence ou d'énergie spirituelle venant d'en haut, dont chacune se termine par sept lignes d'argent — une sorte de houppe — indiquant les sept couleurs du prisme. Ces lignes symbolisent en réalité les sept grandes divisions ou variétés des tempéraments dans la vie. Dans la Maçonnerie américaine, dit l'Encyclopædia de Mackey, le tablier est le même pour les trois degrés de la Maçonnerie Bleue; il est fait de peau d'agneau et porte une étroite bordure de ruban bleu. La Maçonnerie Mixte se conforme à l'usage établi dans la Grande Loge d'Angleterre, sauf deux différences: au lieu de la bordure et des rosettes bleu-ciel elle prescrit une étroite bordure rouge; le même tissu est employé pour les rosettes. Les glands sont dorés et non argentés et leurs sept lignes symbolisent les sept rayons de la vie et les sept états de la matière. On voit par nos illustrations en quoi diffèrent les tabliers des Maîtres dans l'Égypte ancienne et ceux du temps présent .

CEREMONIE DE L'ENCENSEMENT

Quand tout le monde est placé, commence la cérémonie de l'encensement. Le thuriféraire se rend au plat.', du Vén.\ qui met sur le feu préparé dans l'encensoir de l'encens qu'il a préalablement magnétisé ou, mieux encore, il magnétise l'encens qui fond dans l'encensoir, car c'est alors que l'encens, se prête le mieux à l'action de l'officiant. La cérémonie étant inconnue dans quelques Loges, j'en emprunte ici la description au rituel de la Maçonnerie Mixte:

Une musique appropriée accompagne la cérémonie et les FF.: restent debout; Quand tous ont pris leurs places, le thuriféraire se rend au Plat.: du Vén.: qui met sur le feu, dans l'encensoir, de l'encens qu'il a préalablement consacré. Le thuriféraire recule et s'incline devant le Vén. : qui lui rend son salut; puis il encense le Vén. : de trois coups triples XXX XXX XXX; il tient les chaînes courtes et élève l'encensoir à hauteur des yeux, mais l'abaisse légèrement après les première et seconde séries de trois coups. Puis l'encensoir, maintenu fermement par les chaînes prises dans la main droite, est balancé à toute longueur (si l'espace disponible le permet), en décrivant la forme d'un V, trois coups longs portés gravement à la droite du Plat.:, puis trois à sa gauche. Le bras est alors étendu en avant et l'encensoir décrit sept cercles

gradués, les uns au-dessus des autres; quand est décrit le septième et le plus petit cercle le bras se trouve aussi élevé que possible. Le thuriféraire s'incline de nouveau devant le Vén.: et se rend directement à l'autel dont il fait le tour, en commençant à l'Orient; il balance l'encensoir en tenant les chaînes courtes et lui imprime un mouvement circulaire. Il retourne alors au Plat.: du Vén.:, s'incline et, traversant la Loge, se rend à celui du deuxième Surv.: où se répète la cérémonie accomplie au Plat.: précédent, sauf que le deuxième Surv.: reçoit cinq coups d'encensoir, une série de trois et deux simples, XXX XX. Une pause doit séparer les coups simples comme aussi les séries de trois. Le thuriféraire passe ensuite au Plat.: du premier Surv. : et l'encense de même, sauf que ce Surv. : reçoit sept coups, deux séries de trois et un simple, XXX XXX X. Le thuriféraire se tourne alors vers le deuxième Exp.:, s'incline devant lui et, son salut lui ayant été rendu, l'encense de trois coups simples, XXX; après un nouvel échange de saluts, le thuriféraire contourne la Loge en équerre et se place devant le premier Exp. : qui est encensé de la même façon, mais de quatre coups, une série de trois et un coup simple, XXX X. Après quoi le thuriféraire encense les visiteurs de marque suivant leur rang, en commençant par

les plus élevés (neuf coups pour le 33e; sept pour le 30e, cinq pour le 18e et pour les précédents Vén.: visiteurs les coups étant espacés comme il a été dit), s'incline en passant devant le Plat.: du Vén.: et encense les précédents Vén.: (celui de l'année passée reçoit sept coups). Il se place ensuite devant le Plat.: du Vén.: en y retournant par le chemin le plus court; le salue, se retourne, fait face aux FF.:, les salue collectivement et (tout en restant lui-même immobile) les encense successivement en commençant par ceux qui sont à sa gauche et en finissant par ceux qui sont à sa droite. Pour cela il donne une série de coups brefs descendant la Col.: du Sud et remontant la Col.: du Nord, se succédant très rapidement. Les FF.: sont debout, les mains jointes devant la poitrine, les paumes unies, et s'inclinent l'un après l'autre quand le regard du thuriféraire rencontre le leur.

Ce cérémonial doit être observé avec soin et chaque F.: s'incline un peu après son prédécesseur. Tout officier encensé doit tenir ses mains comme il a été dit. Le thuriféraire contourne la Loge en équerre, se rend au siège du Couvr. : qu 'il encense de deux coups, XX, puis il lui remet l'encensoir. Toute la cérémonie doit se faire vivement mais avec dignité. Pas de pauses inutiles. Quand le thuriféraire encense les divers Plat.: les FF.: devraient penser d'un commun accord aux principes que ces Plat.: représentent (Vén. , la sagesse; premier Surv. , la force; deuxième Surv. , la beauté). De même quand sont allumés les flambeaux à chaque Plat.:. Quand le thuriféraire arrive à l'autel la pensée doit se fixer sur l'Unité dans la fraternité.

Ainsi pratiqué, l'encensement des Plat.', génère devant chacun d'eux un cône fortement magnétisé ou forme ayant l'aspect d'une ruche d'abeilles, le candidat se tient debout sans ce cône quand il se présente à l'un quelconque des Plat.'.. C'est l'objet même du cône et celui-ci peut s'étendre quand les candidats sont plusieurs, mais s'ils sont trop nombreux il devient un peu ténu. L'encensement des officiers est destiné à les préparer au travail qu'ils ont à faire. Les coups d'encensoir (leur nombre est variable) ne sont pas donnés seulement pour honorer la personne, mais encore pour lui donner la force d'accomplir sa tâche, et c'est l'effet qu'ils produisent, en établissant une ligne de communication avec les énergies des plans intérieurs. Plus est élevé le degré où l'homme est parvenu, plus l'homme peut lui-même donner, proportionnellement à ce qu'il a reçu. Le Vén.'. donne plus que personne, mais les colonnes reçoivent plus qu'elles ne donnent; néanmoins chacune doit s'efforcer, quand le thuriféraire se tourne vers elle, de donner à son tour tout ce qu'elle peut.

L'emploi de l'encens est parfaitement scientifique. Les étudiants en occultisme savent tous, comme nous le disions dans le chapitre précédent, qu'il n'existe rien qui ressemble à de la matière morte, mais que dans la nature tout corps possède sa vibration ou combinaison de vibrations particulières et que celles-ci rayonnent autour de lui. Ainsi tout élément chimique a sa propre série d'influences, utiles dans certaines directions, inutiles ou même hostiles dans d'autres. Il est donc très possible, par exemple, de mélanger les plus pures et les plus élevées. Par contre on pourrait avec la même facilité faire un autre mélange dont les vibrations éveilleraient les sentiments les plus indésirables. C'est là un point qui laisse quelques personnes sceptiques, parce que l'humanité traverse en ce moment dans son évolution un stade pendant lequel son développement ne dépasse guère les limites du mental inférieur, furieusement intolérant si l'on veut lui faire admettre ce qu'il n'a pas étudié de manière spéciale. Nous savons tous quelle, difficultés a rencontrées, jusqu'à ces derniers temps, la reconnaissance de phénomènes non-physiques, comme ceux de la télépathie ou de la clairvoyance, ou même d'aucun fait dépassant les bornes de la science la plus matérialiste.

Or le temps est venu où les hommes commencent à reconnaître que la vie est pleine d'influences invisibles dont les personnes sensitives perçoivent la valeur. L'effet de l'encens se rattache à ce genre de phénomènes; de même l'emploi de talismans et de certaines pierres précieuses; chacun d'eux a son taux vibratoire spécial et sa valeur propre. Tout cela ne présente pas en général une importance suffisante pour qu'il faille nous y attarder, mais ces objets ont tous leurs effets spéciaux; c'est pourquoi les gens avisés en tiennent compte.

L'encens brûlé dans la Loge tend à purifier cette partie du corps humain parfois appelée le corps astral, car il contient des gommes dégageant une influence purificatrice extrêmement active. A cet égard son effet est analogue à l'aspersion d'un désinfectant qui se répand dans l'atmosphère et détruit les germes pernicieux; dans le cas présent, il est vrai, l'opération a lieu sur des niveaux supérieurs et dans une matière plus subtile. L'encens a encore pour effet d'attirer les habitants des mondes intérieurs, entités favorables à notre travail, et de mettre en fuite celles qui ne peuvent s'y associer. Parmi les éléments constitutifs les plus importants d'un encens pareil et favorisant notre œuvre, citons le benjoin et l'oliban. Le benjoin exerce une influence purificatrice énergique et tend à chasser tous les sentiments et toutes les pensées grossiers ou sensuels. L'oliban joue un rôle absolument différent, mais crée une atmosphère dévotionnelle et paisible et tend à stimuler dans le corps astral les vibrations qui nous disposent à répondre à des influences plus hautes. L'essence de roses est également utile et intensifie beaucoup l'effet produit.

L'encens est-il magnétisé avec intelligence, sa puissance en est énormément accrue. En soumettant par exemple l'oliban à la volonté énergique de favoriser le calme et la dévotion, son influence peut se trouver centuplée. Voilà pourquoi, dans une église, l'encens est toujours porté au célébrant afin d'être bénit par lui, et aussi pourquoi, dans la Loge l'encens est apporté au Vén.\ afin que celui-ci le magnétise et lui communique telle ou telle qualité jugée par lui appropriée au travail du jour. L'aspersion de l'eau bénite dans une église est une autre manière de produire un semblable effet, mais l'encens a l'avantage de s'élever dans l'air et la moindre particule est chargée de purification et de bénédiction.

En toute circonstance et particulièrement dans la Loge, il est désirable pour favoriser le travail, que les FF .\ n'admettent dans leur mental qu'un petit nombre de vibrations émotionnelles et intellectuelles nettes et énergiques. Au lieu de cela, ils peuvent donner quelquefois le spectacle de quarante ou cinquante petits tourbillons d'activité sentimentale et mentale, qui se mettent immédiatement en mouvement; or chaque tourbillon représente un tracas, un souci, un désir insignifiants. Tant qu'ils règnent il est difficile pour une personne présente d'accomplir un bon travail et à peu près impossible de faire des progrès véritables dans l'évolution de la conscience. Fait-elle des efforts pour améliorer sa condition émotionnelle et mentale, l'encens lui offre un courant de vibrations roboratives qui l'aideront beaucoup à imposer l'ordre et à faire naître le calme et l'équilibre.

Nous constatons parfois qu'il existe beaucoup de préjugés concernant l'emploi de l'encens; il est supposé appartenir exclusivement aux cérémonies de l'Église romaine, car c'est uniquement là et dans certaines églises anglicanes supérieures qu'en Occident on le voit pratiqué. Il suffit d'avoir voyagé en Orient ou de s'intéresser à l'étude des autres religions pour savoir qu'en somme toutes les religions du monde font usage de l'encens, sous une forme ou sous une autre. Il fume dans les temples des Hindous, des Zoroastriens, des Jaïns et dans le Shinto de la Chine et du Japon. Il servait en Grèce, à Rome, en Perse et dans les cérémonies de Mithra. Tous, et les Catholiques romains comme eux, se gardent de le négliger, car ils en connaissent l'utilité. Pourquoi ne pas faire comme eux ?

Une vague puritaine très violente s'éleva en Angleterre peu après la Réformation; elle détermina l'assassinat du roi Charles, le Commonwealth et la dictature de Cromwell. Sans doute il y eut une réaction au temps de la Restauration, mais le sentiment puritain semble avoir été des plus intenses; il en reste des vestiges en Angleterre, dont certains prennent la forme de préjugés inouïs et irraisonnés.

Ce sentiment a quelquefois pénétré dans les cercles maçonniques et l'on a voulu obtenir de la Grande Loge qu'elle limitât la définition du Grand Architecte, afin d'exclure la possibilité d'une association entre la Maçonnerie et les croyances non-protestantes Mais, très libéralement, la Grande Loge a refusé de créer aucune limitation de ce genre. Dans l'obédience de la Grande Loge d'Angleterre l'encens est prescrit pour la cérémonie de la Consécration d'une Loge (26); l'officier consécrateur et les Surveillants sont encensés, sans que le nombre de coups dus à chacun soit indiqué. On fait également usage de l'encens dans la consécration d'un chapitre de la Sainte Arche Royale, sous le Grand Chapitre Suprême d'Angleterre; de même dans le cérémonial de nombreux degrés supérieurs; son introduction dans les Loges de la Maçonnerie Mixte n'est donc en rien une innovation; elle s'accorde absolument avec les usages maçonniques.

Le nombre de coups d'encensoir donnés à chaque F .\ non officiant indique son rang particulier dans l'Ordre car dans la Maçonnerie Mixte on tient compte du Rite Écossais Ancien et Accepté. Chacun reçoit ainsi l'influence dont il a besoin et la force lui est donnée pour la tâche que son rang lui confère. Chaque F .\, lorsqu'il est encensé, s'incline avec respect, comme pour affirmer qu'il dédie toute la force dont il dispose au G.'. .A.\ D .\L.\U.\.

ALLUMAGE DES FLAMBEAUX

Le premier Exp.\ est le Lucifer, qui apporte la lumière a ses semblables. Ayant reçu du Vén.\ de la précédente année la lumière prise au Feu Sacré il la porte au Vén.\ qui, au moyen d'une petite bougie allume le grand flambeau placé à sa droite, puis avec un éteignoir éteint la première. Il ne doit pas l'éteindre en soufflant, pour éviter l'idée que le feu sacré a été souillé par l'haleine, qui est impure. Pour la même raison les Parsis, quelquefois appelés adorateurs du feu parce qu'ils regardent cet élément comme le plus grand symbole ou expression de la vie divine, ne le souilleraient sous aucun prétexte en y jetant des ordures. Le Vén.\ dit: " Que la lumière de la sagesse illumine nos Trav.\ (ici il allume son flambeau), la sagesse du G.\A.\D.\L.\U.\ est infinie ". Le premier Exp.\ porte alors la lumière aux premier et deuxième Surv.\ qui parlent, en termes appropriés, de la force et de la beauté du G.'. A .\D .\L .\U .\

Dans cette cérémonie le rituel nous rappelle une fois encore les trois Aspects du G.\A.\D.\L.\U.\ symbolisés ici comme passant de l'état inconditionné à l'état conditionné dans l'ordre successif de sagesse, de puissance et de beauté; ceci prépare l'ouverture de la Loge, le commencement du travail, l'édification du temple. Au début de l'œuvre, comme nous le verrons dans le chapitre prochain, l'ordre est inversé; mais ici nous n'en sommes qu'à la préparation: manifestation de la sagesse qui projette, de la puissance qui exécute, enfin de la beauté qui orne.

L'emploi du feu dans les cérémonies ecclésiastiques ou maçonniques est assez mal compris. L'allumage d'un flambeau avec une intention religieuse est analogue à une prière et détermine toujours une effusion d'énergie venant d'en haut. Ainsi les trois officiers principaux en prononçant ces formules au moment où ils allument leurs flambeaux ne se bornent pas à proclamer en symbole qu'ils représentent certains Aspects du divin, ils créent vraiment la possibilité d'établir un lien positif avec ces Aspects, lien qui s'opère en réponse à leur prière. Les lampes électriques qui remplacent les flambeaux dans certaines Loges ne produisent pas le même effet; elles donnent la lumière mais pas le feu: aussi le résultat est-il incomplet. Cependant la lumière électrique peut être tolérée pour l'Etoile Flamboyante et pour l'Etoile de l'Initiation, où action et symbolisme se rapportent uniquement à la lumière.

Ce que j'ai dit plus haut de l'assistance que les FF.\ doivent donner aux officiers trouve ici, au plus haut point, son application. Quand le Vén.\ dit : " Que Sa Sagesse illumine nos Trav.\", tous devraient se joindre à lui, dans un effort énergique faisant appel à la sagesse divine, afin que par l'intermédiaire du Vén.\ elle puisse se répandre sur les FF.\ De même quand le premier Sur.', dit: " Que la lumière de la force soutienne nos Trav.\", tous devraient donner une pensée intense à la puissance divine, animés du désir qu'elle puisse par le Surv.'. descendre ici-bas. Enfin un effort semblable accompagne les mots du deuxième Sur.'. " Que la lumière de la beauté rende manifestes nos Trav.\ " et la déclaration du Vén.\ de la précédente année : " Sa lumière demeure toujours parmi nous ".

Il ne faut pas attacher à ces pensées la vieille idée, fausse à mon avis, d'une prière, c'est-à-dire de la nécessité d'obtenir par nos supplications l'attention du G.\A.\D.\L.\U.\. Nous savons que l'effusion de Sa force est continuelle; à nous de lui ouvrir un canal. Le symbole du G.\A.\D.\L.\U.\ est ici-bas le soleil qui ne cesse de répandre sa lumière, sa vie et sa gloire sans que nous lui demandions de briller. C'est pourquoi en prononçant ces formules, nous ne cherchons qu'à devenir, nous et la Loge, des canaux à Son service.

La pensée des FF.\ joue un rôle important dans tout cela mais c'est surtout pendant l'encensement de l'autel qu'ils devraient la fixer sur l'amour divin. Il incombe au Vén.\ de diriger tout le travail, et à chacun des officiers de remplir son devoir particulier, mais le succès total a pour condition la présence d'esprit et l'altruisme de chacun des FF .\ présents dans Ia Loge; autrement point de véritable vie pour animer le travail. Il est à craindre que dans beaucoup de Loges maçonniques, malgré toute l'influence exercée sur leur travail par le noble idéal de la Charité, le rayonnement de l'influence spirituelle reste nul. Elles observent le rituel avec beaucoup de soin et de précision, mais n'ont pas saisi toute l'importance de la pensée qu'on lui donne et de la compréhension de tout ce que le rituel signifie et sous-entend. La bénédiction du Grand Architecte est invoquée moins par nos formules verbales et par nos actes que par l'esprit qui préside au travail de la Loge.

 

C.W.Leadbeater 33ème

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Toute religion comporte un dogme, une morale et un culte.

25 Novembre 2012 , Rédigé par René Guénon Publié dans #spiritualité

Nous dirons que la religion comporte essentiellement la réunion de trois éléments d’ordres divers : un dogme, une morale, un culte ; partout où l’un quelconque de ces éléments viendra à manquer, on n’aura plus affaire à une religion au sens propre de ce mot. Nous ajouterons tout de suite que le premier élément forme la partie intellectuelle de la religion, que le second forme la partie sociale, et que la troisième qui est l’élément rituel, participe à la fois de l’une et de l’autre ; mais ceci exige quelques explications.

Le nom dogme s’applique proprement à une doctrine religieuse ; sans rechercher davantage pour le moment quelles sont les caractéristiques spéciales d’une telle doctrine, nous pouvons dire que, bien qu’évidemment intellectuelle dans ce qu’elle a de plus profond, elle n’est pourtant pas d’ordre purement intellectuel ; et d’ailleurs, si elle l’était, elle serait métaphysique et non plus religieuse. Il faut donc que cette doctrine, pour prendre la forme particulière qui convient à son point de vue, subisse l’influence d’éléments extra-intellectuels, qui sont, pour la plus grande part, de l’ordre sentimental ; le mot même de « croyances », qui sert communément à désigner les conceptions religieuses, marque bien ce caractère, car c’est une remarque psychologique élémentaire que la croyance, entendue dans son acception la plus précise, et en tant qu’elle s’oppose à la certitude qui est tout intellectuelle, est un phénomène où la sentimentalité joue un rôle essentiel, une sorte d’inclination ou de sympathie pour une idée, ce qui d’ailleurs, suppose nécessairement que cette idée est elle-même conçue avec une nuance sentimentale plus ou moins prononcée.

Le même facteur sentimental, secondaire dans la doctrine, devient prépondérant, et même à peu près exclusif, dans la morale, dont la dépendance de principe à l’égard du dogme est une affirmation surtout théorique ; cette morale, dont la raison d’être ne peut-être que purement sociale, pourrait être regardée comme une sorte de législation, la seule qui demeure du ressort de la religion là où les institutions civiles en sont indépendantes.

Enfin, les rites dont l’ensemble constitue le culte ont un caractère intellectuel en tant qu’on les regarde comme une expression symbolique et sensible de la doctrine, et un caractère social en tant qu’on les regarde comme des « pratiques » demandant, d’une façon qui peut être plus ou moins obligatoire, la participation de tous les membres de la communauté religieuse. Le nom de culte devrait proprement être réservé aux rites religieux ; cependant, en fait, on l’emploie aussi couramment, mais quelque peu abusivement, pour désigner d’autres rites, des rites purement sociaux par exemple, comme lorsqu’on parle du « culte des ancêtres » en Chine.

Il est à remarquer que, dans une religion où l’élément social et sentimental l’emporte sur l’élément intellectuel, la part du dogme et celle du culte se réduisent simultanément de plus en plus, de sorte qu’une telle religion tend à dégénérer en un « moralisme » pur et simple, comme on en voit un exemple très net dans le cas du Protestantisme ; à la limite, qu’a presque atteinte actuellement un certain « Protestantisme libéral », ce qui reste n’est plus du tout une religion, n’en ayant gardé qu’une seule des parties essentielles, mais c’est tout simplement une sorte de pensée philosophique spéciale. Il importe de préciser, en effet, que la morale peut-être conçue de deux façons différentes : soit en mode religieux, quand elle rattachée en principe à un dogme auquel elle se subordonne, soit en mode philosophique, quand elle est regardée comme indépendante ; nous reviendrons plus loin sur cette seconde forme.

On peut comprendre maintenant pourquoi nous disions précédemment qu’il est difficile d’appliquer rigoureusement le terme de religion en dehors de l’ensemble formé par le Judaïsme, le Christianisme et l’Islamisme, ce qui confirme la provenance spécifiquement judaïque que ce mot exprime actuellement. C’est que, partout ailleurs, les trois parties que nous venons de caractériser ne se trouvent pas réunies dans une même conception traditionnelle ; ainsi, en Chine, nous voyons le point de vue intellectuel et le point de vue social, d’ailleurs représentés par deux corps de tradition distincts, mais le point de vue moral est totalement absent, même de la tradition sociale. Dans l’Inde également, c’est ce même point de vue moral qui fait défaut : si la législation n’y est point religieuse comme dans l’islam, c’est qu’elle est entièrement dépourvue de l’élément sentimental qui peut seul lui imprimer le caractère spécial de moralité ; quand à la doctrine, elle est purement intellectuelle, c’est-à-dire métaphysique, sans aucune trace non plus de cette forme sentimentale qui serait nécessaire pour lui donner le caractère d’un dogme religieux, et sans laquelle le rattachement d’une morale à un principe doctrinal est d’ailleurs tout à fait inconcevable.

On peut dire que le point de vue moral et le point de vue religieux lui-même supposent essentiellement une certaine sentimentalité, qui est en effet développée surtout chez les Occidentaux, au détriment de l’intellectualité. Il y a donc là quelque chose de vraiment spécial aux Occidentaux, auxquels il faudrait joindre ici les Musulmans, mais encore, sans même parler de l’aspect extra-religieux de la doctrine de ces derniers, avec cette grande différence que pour eux, la morale, maintenue à son rang secondaire, n’a jamais pu être envisagée comme existant pour elle-même ; la mentalité musulmane ne saurait admettre l’idée d’une « morale indépendante », c’est-à-dire philosophique, idée qui se rencontra autrefois chez les Grecs et les Romains, et qui est de nouveau fort répandue en Occident à l’époque actuelle.

Une dernière observation est indispensable ici : nous n’admettons pas du tout, comme les sociologues dont nous parlions plus haut, que la religion soit purement et simplement un fait social : nous disons seulement qu’elle a un élément constitutif qui est d’ordre social, ce qui, évidemment, n’est pas du tout la même chose, puisque cet élément est normalement secondaire par rapport à la doctrine, qui est d’un tout autre ordre, de sorte que la religion, tout en étant sociale par un certain côté, est en même temps quelque chose de plus. D’ailleurs, en fait, il y a des cas où tout ce qui est de l’ordre social se trouve rattaché et comme suspendu à la religion : c’est le cas de l’Islamisme, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, et aussi du Judaïsme, dans lequel la législation n’est pas moins essentiellement religieuse, mais avec cette particularité de n’être applicable qu’à un peuple déterminé ; c’est également le cas d’une conception du Christianisme que nous pourrions appeler « intégrale », et qui a eu jadis une réalisation effective.

(René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Extrait du chap.IV : Tradition et religion).

Source : http://esprit-universel.over-blog.com/

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Le dogme

25 Novembre 2012 , Rédigé par X Publié dans #spiritualité

Grec dogma, du verbe dokeîn: ce qui paraît (par opposition à la réalité), ou ce qui semble vrai, juste, bon après réflexion ou examen. Chez les Grecs, et plus tard chez les Latins, ce mot désigne tantôt les opinions et tantôt les décrets. On l'emploie pour parler des doctrines distinctives des écoles philosophiques. En ce sens, le mot dogma se trouve, par un rapprochement piquant, le synonyme du mot haïresis dont on a fait: hérésie (voir ce mot). Enfin on en vint à l'opposer--tel un axiome--aux manières de voir personnelles et changeantes., Le dogme est ainsi une opinion revêtue d'une autorité qu'on ne discute pas. A Rome, le décret du Sénat [senatus consul-tum) était un dogme.
Dans le N.T. le mot dogme est employé dans le sens de décret ou édit (voir ces mots), qu'il s'applique soit aux ordonnances de Moïse (Eph 2:15,Col 2:14), soit aux édits de César (Lu 2:1,
cf. Ac 17:7), soit aux décisions du Synode de Jérusalem (Ac 16:4). Dans Col 2:20, le verbe dogmatizesthaï (être dogmatisé) signifie: se laisser imposer des prescriptions (légalistes). Jamais le mot dogme n'est employé lorsqu'il s'agit de la doctrine chrétienne, désignée chez les auteurs du N.T. par les molS-: évangile, prédication, parole (de Dieu).
Les Pères de l'Église appliquèrent ce terme dès la fin du II e siècle à l'ensemble de la doctrine et de la morale chrétiennes: «le dogme du Seigneur et des apôtres» (Ignace), «le dogme divin» (Clém. d'Alex.). Plus les siècles avancent et plus le dogme prend un sens restreint. Le dogme c'est la doctrine, par opposition à la morale (Cyrille de Jér., IV e siècle), ou encore l'enseignement systématique, par opposition à la prédication populaire (Basile de Césarée). Enfin, le langage ecclésiastique s'empare du mot dogme pour désigner «les vérités crues et officiellement enseignées dans l'Église, par opposition aux opinions particulières des docteurs et aux fausses doctrines de l'hérésie» (F. Bonifas); ex.: le péché, la rédemption, la divinité de J.-C, la justification par la foi, etc. On voit apparaître ici le double caractère du dogme ecclésiastique. Il tient à la Bible par les faits et les affirmations doctrinales de la
révélation--la grâce et la foi qui sauvent--, et il tient à l'Église, laquelle fournit les formules par lesquelles les vérités de la révélation biblique sont expliquées scientifiquement et exposées systématiquement suivant les lumières de l'époque.
Par la révélation biblique, le dogme a un élément de vérité éternelle; par la science de l'Église, le dogme a un élément humain, changeant; il est mis à l'épreuve du temps qui l'appelle, par la loi du progrès, à se transformer, quelquefois même à devenir désuet. Tel
dogme qui passionnait les anciens conciles et qui fit des martyrs nous laisse aujourd'hui indifférents. Pourquoi? Parce que dans la formule humaine de ce dogme la vérité éternelle mal comprise avait été mal rendue, lésée, trahie. Ceci nous avertit qu'une Église ne vit
pas par ses dogmes, dont la formule n'est pas dans la Bible, mais par le soin qu'elle met à rester fidèle aux faits et aux doctrines qui constituent la révélation biblique. Rejeter tout dogme, sous prétexte que le christianisme se présente à nous comme une vie, une puissance
spirituelle de régénération, est une erreur, car la vie chrétienne n'est pas indépendante des faits et des doctrines que nous présente la révélation biblique. Mais se camper sur un dogme formulé par telle Église ou par tel parti et excommunier les chrétiens qui n'en peuvent admettre la formule est une erreur non moins grave, car on méconnaît par là l'élément humain du dogme, on nie la légitimité du développement dogmatique, on s'inscrit en faux contre une réalité sans cesse démontrée par les faits, à savoir qu'il est difficile de trouver pour toutes les vérités chrétiennes une formule dogmatique qui puisse satisfaire tous les esprits et tous les tempéraments.
Dans la mesure où les dogmes lui sont nécessaires, l'Église doit éviter de les multiplier et se borner à exprimer par eux, sobrement, les faits fondamentaux ou les vérités essentielles que la Bible enseigne clairement et qui forment ensemble les éléments constitutifs de la religion chrétienne.
Quand l'Église, tout en se tenant sur le fondement des Écritures, prétend définir théologique-ment dans des dogmes les mystères de la révélation biblique, tout expliquer scientifiquement, et formuler l'ineffable (ex.: la nature de la divinité de Christ, de ses rapports avec le Père, du Saint-Esprit, etc.), au lieu de préciser la vérité elle la déforme, elle engendre des divisions en confondant la théologie et la religion, et devient persécutrice en confondant l'Église avec l'État (voir la situation de l'Église après le concile de Nicée 325 et celui de Constantinople 381).
Quand l'Église, abandonnant le fondement des Écritures, bâtit des dogmes sur les données de la tradition, elle égare la chrétienté (voir les décisions dogmatiques du concile de Trente 1545-1560, et du concile du Vatican 1870). Les Princes de l'Église sentent si bien la responsabilité encourue qu'ils s'efforcent de présenter les dogmes nouveaux comme implicitement contenus dans les dogmes anciens; le raisonnement est ici d'une remarquable subtilité (cf. Ecclesia,  1927, p. 105): le dogme nouveau, dit-on, n'est que l'épanouissement
d'une vérité déjà renfermée dans le dépôt de la révélation. Seulement, il lui a fallu généralement passer par quatre phases:
la phase de l'obscurité: la vérité est enveloppée, supposée par certaines pratiques, elle n'est vue distinctement de personne ou presque personne;
la phase de la controverse: la vérité se fait jour, mais elle est niée, contredite, elle crée une époque de confusion;
la phase de la croyance universelle: la vérité fait des progrès, gagne des partisans, finit par être reconnue par tous;
la phase de la définition solennelle:  «l'autorité supérieure la proclame comme un dogme de la foi» (Immaculée Conception, infaillibilité du pape, etc.), «et dès lors, un chrétien ne peut plus la nier opiniâtrement sans être rejeté de l'Église». C'est ainsi que le chrétien qui veut rester fidèle aux affirmations de la Bible et s'y tenir, se trouve, de par le dogme de l'Église, constitué hérétique et excommunié.
Le fait que des chrétiens que la même formule dogmatique ne peut réunir manifestent tous les jours dans leur vie qu'ils ont eu part à la même régénération, devrait rappeler aux uns et aux autres que l'Église de Jésus-Christ ne vit pas de la proclamation de tel ou tel dogme, mais de l'esprit de son Chef, qui déborde toutes les formules et sait fort bien, au besoin, se passer de toute spéculation théologique. Pour savoir ce que vaut un dogme et pour être fixé sur
la nécessité de son maintien dans l'Église, il faut l'examiner en fonction de l'Évangile «puissance de salut pour quiconque croit» (Ro 1:16). En effet, «c'est un caractère de tous les
dogmes clairement révélé dans l'Évangile, de tendre tout directement à la pratique...Aucune des vérités révélées dans l'Évangile n'est oisive et de pure spéculation: tout y est pour l'homme, tout y est calculé pour le régénérer, pour le redonner à Dieu» (Vinet).
Dans le langage courant, le mot dogme, comme le mot doctrine, désigne tantôt un point de vérité estimé fondamental et certain, et tantôt, collectivement, l'ensemble des vérités qui forment la croyance de telle philosophie ou de telle religion.
Dogme chrétien et doctrine chrétienne ont un objet semblable; toutefois la doctrine relève de la théologie biblique et le dogme de la théologie systématique. On appelle Dogmatique la discipline théologique qui s'occupe de la systématisation progressive de la vérité chrétienne, des formules où l'Église a exprimé les faits et les doctrines de la révélation biblique. Les fondements de la dogmatique sont: l'exégèse, la critique et la théologie biblique. Elle trouve aussi dans la philosophie des ressources qui lui ont souvent permis de briller d'un vif éclat, mais qui l'ont aussi fréquemment égarée en l'engageant dans des spéculations où la pensée
grecque se substituait aux notions hébraïques et à la révélation des deux Testaments.
L'Histoire des dogmes est la science qui nous raconte les développements de la dogmatique à travers les siècles; bien étudiée, elle doit nous rendre prudents dans nos jugements et larges dans nos convictions, car nous y voyons par combien de tâtonnements s'est accomplie jusqu'ici la systématisation des vérités chrétiennes et combien souvent l'Église, dans ses dogmes, est devenue elle-même hérétique, obligée par la suite de se ressaisir et d'être, réformée pour revenir aux articles de foi essentiels à son développement spirituel. Cette Histoire doit enfin nous mettre en garde contre l'abus des formules abstraites, les dangers d'une scolastique où des mots prétentieux et vides prennent la place de l'expérience de la
foi, et où s'accomplit, dans un vain bruit de vivre, l'intellectualisme d'une orthodoxie morte. Voir Bible (Commentaires sur la), Critique, Doctrine. Alex. W.

Source : http://456-bible.123-bible.com/westphal/1462.htm

 

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L'Idée maçonnique" à "l'ordre maçonnique"

24 Novembre 2012 , Rédigé par Joseph Villat Publié dans #Planches

Cet article n'est ni une présentation, ni une critique des ouvrages d'Henri Tort-Nouguès, ancien Grand-Maître de la Grande Loge de France. Nous inspirant des idées fortes denses de cet auteur, exposées dans les deux livres cités plus loin, nous proposons à nos lecteurs une réflexion originale. Elle symbolise un premier pas contribuant à déterminer pourquoi la Franc-Maçonnerie reste ce qu'elle est et comment elle remplit sa tâche au sein du monde bousculé d'aujourd'hui.

La Franc-Maçonnerie ne forme pas une branche séparée de l'Histoire générale; comme bien d'autres chercheurs nous en sommes convaincus. En conséquence, les études que proposent de nombreux auteurs Francs-Maçons, de même que les livres d'histoire maçonniques publiés dans notre monde occidental, pour une large part ne doivent être considérés que comme des monographies, qui ne mettent en jeu et ne confrontent qu'une part fragmentaire de l'humanité.

Il est vrai que bien des Francs-Maçons prétendent que la Franc-Maçonnerie représente néanmoins une branche séparée, dont la pensée s'est toujours située en nette marge de celle que nous déclarons profane. Ces Francs-Maçons refusent d'admettre que l'Histoire, avec un grand H, est la résultante de l'action ou de la pensée des groupes humains les plus divergents ou les plus antagonistes et que c'est précisément cette interactivité qui permet aux événements de surgir avec assez de force pour imprégner le temps de leur marque.

Dans les pays de langue française, nous ne sommes pas habitués à pareil langage, pourtant logique et évident. Les auteurs anglais Knoop et Jones l'utilisaient cependant il y a plus de cinquante ans et la plupart des chercheurs d'outre-manche s'y adonnent à l'envi.

Naissance de l'idée maçonnique
Philosophe, Henri Tort-Nouguès avait, dès 1991, su montrer comment la Franc-Maçonnerie moderne fut le résultat d'une évolution qui eut pour le moins trois sources:

- les conflits d'idées, dès l'apparition de la Renaissance,
- l'évolution de la pensée des plus grands philosophes,
- enfin la préexistence de ce que nous nommons aujourd'hui la Franc-Maçonnerie opérative.

Les auteurs attribuèrent un peu facilement à l'existence des corporations et des confréries du Moyen-âge la paternité de l'idée maçonnique moderne. On sait aujourd'hui que cette filiation, exposée telle quelle, du moins en Europe continentale, est un leurre, même s'il s'avère exact que le support opératif fut déterminant, grâce à d'imprécis détours, pour concrétiser une idée et une méthode qui allaient connaître tant de résonances.

Tort-Nouguès pose dans ses livres un regard neuf sur la toile d'araignée que représentèrent les influences directes ou indirectes qui permirent cette concrétisation. Il n'est dans l'intention de personne d'oublier, comme prémisses, l'existence de manuscrits aussi célèbres que le REGIUS (1390) ou le (COOKE (1410). Ni de nier l'existence d'une Franc-Maçonnerie avant 1700. Au début du 18e siècle, elle n'existait plus sur le continent; en Grande Bretagne, elle était plutôt à bout de souffle.

Le contexte historique général

Tort-Nouguès situe au 16e siècle le point de départ à ce qu'il nomme sur un plan général "le schisme européen". Deux siècles avant Anderson. En clair, il se réfère aux personnages et faits suivants:

Luther, qui fut excommunié en 1520,
Calvin, qui publie l'" institution de la religion chrétienne " en 1529,
le Concile de Trente (1545-63), " point de départ de l'Église catholique romaine moderne ".

Dès cette époque, les chrétiens sont en état de "rupture totale", annonçant de tragiques turbulences. En France, l'édit de Nantes, qui admettait les protestants en France, permettait un certain calme, sera brisé par Louis XIV par la célèbre révocation de 1685. Pendant ce temps, en Allemagne émergent "divisions politiques" et "clivages religieux". Quant à l'Angleterre, rappelons que Marius Lepage en décrit ainsi l'atmosphère délétère: "Catholiques, protestants, presbytériens et puritains se sont haïs, expropriés, massacrés selon l'humeur et la religion des dirigeants du jour."

L'état de schisme suscite des ruptures, des fractures non seulement entre religions, mais au sein des religions elles-mêmes, faisant surgir d'innombrables doctrines n'ayant en commun que la fin de leur appellation en "isme". (On peut comparer avec la situation actuelle où les doctrines en "isme" créent sans doute le marasme actuel et où la prolifération des sectes de toutes sortes dans tous les domaines n'est certainement pas étrangère à la gabegie). Une fixation, voire une cristallisation des positions, était inévitable.

Ce fut en particulier Bossuet (1627-1704), en tant que garant de l'autorité à la fois catholique et politique. Il imbriqua si parfaitement ces deux autorités l'une dans l'autre, qu'il créa les conditions très idéales de l'absolutisme le plus intransigeant. Un autre théoricien renforcera cette idée du poids de tout son pouvoir de philosophe: Hobbes (1588-1679). On sait l'influence que ces deux hommes eurent sur nombre de penseurs et de gouvernants.

Dans le même temps d'autres, dont Leibniz (1646-1716) prendront le contre-pied en cherchant à unifier les Églises et à pacifier les esprits. Ce qui provoqua une nouvelle riposte de Bossuet. Se déclarant, en 1671, ouvert aux idées pacificatrices et d'union, il étale bien vite au grand jour son sectarisme. Car il affirme du même coup que l'union ne sera possible qu'au moment où les protestants auront abjuré leurs "erreurs". Parmi celles-ci figure en particulier "le droit de libre examen" à l'égard de ce qu'il appelle l'" Église-mère ". C'est l'impasse.

Une totale intolérance

Toute idée de tolérance (ce poison, disait Bossuet) est si éloignée des esprits que, tant du côté catholique que protestant, on ira jusqu'à dénier à l'État la possibilité d'accepter la pratique en parallèle d'autres cultes que celui reconnu par lui. Bien davantage, on ira des deux côtés jusqu'à revendiquer le droit de persécuter l'autre partie.

Ce n'est pas par hasard si le champion de la tolérance, Spinoza (1632-1677), publie son fameux Tractatus en Hollande, pays où les haines religieuses sont modérées. Dans ce traité, il prône la liberté de pensée et de conscience, établissant de façon péremptoire qu'elle n'empêche en aucune façon une foi sincère. Pierre Bayle (1647-1706) lui emboîte le pas. Commentant les évangiles, il y découvrira les fondements de "l'esprit de libre examen", affirmant au surplus nettement que "la vérité n'est plus désormais la vérité de tel homme ou de telle Église mais se réduit à la recherche de la vérité" (Tort-Nouguès, L'Idée maçonnique, p. 37). Ce sera Bayle aussi qui demandera de soumettre toutes les lois morales à l'idée naturelle d'équité. C'est-à-dire à ce qu'Anderson appellera plus tard "la loi morale".

Un climat propice

C'est dans ce climat que surgit, puis se fige peu à peu l'idée maçonnique. Elle ne sortait pas toute faite du néant, tel un deus ex machina, mais bien de l'évolution des idées générales. Remercions nos prédécesseurs; ils surent la découvrir d'abord, puis lui donner sa forme, enfin la propager de telle manière qu'elle devienne une idée-force permanente.

On a beaucoup glosé sur cette cristallisation et aujourd'hui encore, de nombreux FF. se demandent ce qu'ont voulu signifier les premiers maçons, tant dans leurs constitutions ou dans leurs légendes que dans leurs pratiques en Loges. Il est vraisemblable que tout, chez eux, ne démontre que cette constante de l'histoire: il y eut toujours des hommes pour chercher la vérité, il y eut toujours des penseurs d'avant-garde pour chercher à unir peuples et religions. En dépit des tyrans. Malgré ce que Denis de Rougemont appelait "l'ambition naïve d'imposer à la Terre entière une certaine idée unitaire". Ce rôle pacificateur, les Francs-Maçons de l'époque se disaient encore prêts à l'assumer.

C'est sans doute de tels principes qui firent que c'est en Angleterre que naquit la Franc-Maçonnerie spéculative. Ici la situation est différente de celle de la France. L'intolérance n'est pas religieuse, mais avant tout économique. Si les Anglais sont pour la modération et le compromis, c'est par intérêt matériel. Afin de pouvoir développer les affaires. Ce qui les amène "jusqu'à envisager la possibilité de faire coexister des hommes qui appartiennent à des confessions différentes en vue du bien commun". Et Tort-Nouguès de se demander s'il n'y a pas déjà là l'idée de centre de l'Union, qui sera le fondement direct de l'idée maçonnique.

Locke (1632-1704) façonnera et cimentera le développement de telles attitudes dans deux livres qui auront un grand retentissement: L'essai sur la tolérance, puis La lettre sur la tolérance. Pourtant Locke, il est nécessaire de le préciser, ne défendra l'idée de tolérance et de liberté de conscience qu'à l'intérieur de la foi chrétienne, considérant qu'on ne saurait tolérer les athées.

La grande nouveauté

Les années 1717 à 1723 marquent, pour les Francs-Maçons, une très nette coupure avec toutes les idées et tous les comportements précédents, même si certains auteurs y trouvent les traces de la tradition et de la continuité.

La lecture du Livre des Constitutions permet les deux attitudes. En relatant dans ce même Livre l'histoire légendaire des Francs-Maçons, Anderson voulait probablement signifier que de tout temps il y eut des hommes pour rechercher la vérité, quelles que fussent l'idée qu'ils s'en faisaient. En affirmant avoir tenu compte des Anciens Devoirs, ils voulaient signifier la coupure avec les pratiques et la pensée antérieure, constituant ainsi un commencement ou un renouveau. De toute façon, ce qui semble sûr, c'est que la nouvelle approche des rapports sociaux ne rejetait pas la tradition, ni aucun des hommes libres et de bonnes mœurs qui les avaient précédés. Les nouveaux maçons se disaient leurs successeurs.

Une telle ouverture d'esprit, cette attitude franchement neuve succédant à près de deux siècles d'intolérance et de haine, à deux siècles de persécutions et de tourments, ne pouvait pas naître de rien, ni dans un climat hostile. Et c'est ici que nous rejoignons notre idée de départ: l'avènement de la Franc-Maçonnerie moderne en Grande Bretagne au début du 18e siècle ne peut s'expliquer que dans un contexte historique général. C'est celui-ci qui permit son éclosion.

Qu'apportait de réellement neuf l'avènement de la maçonnerie spéculative ? La création de la première Grande Loge, certes. Il s'agissait pourtant ici d'une création structurelle et il n'est pas sûr qu'à elle seule elle pouvait provoquer l'extension rapide qu'elle connut.

Il nous paraît- mais est-ce un leurre ?- que la première OBLIGATION fut une locomotive autrement plus puissante. Elle correspondait au désir et aux souhaits de beaucoup d'hommes, qui en avaient assez des dissensions et de l'instabilité et qui semblaient heureux de découvrir enfin le dérivatif qu'ils attendaient.

La première obligation

Rappelons-en la substance:

"Un maçon est obligé, de par sa tenure, d'obéir à la Loi morale; et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais athée stupide, ni libertin antireligieux. Mais, quoique dans les temps anciens, les maçons fussent tenus dans chaque pays, d'être de la religion, quelle qu'elle fût, de ce Pays ou de cette Nation, néanmoins, il est maintenant considéré plus expédient de seulement les astreindre à cette Religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres opinions; c'est-à-dire être hommes de bien et loyaux, ou hommes d'honneur et de probité, quelle; que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer; par suite de quoi la Maçonnerie devient leCentre de l'Union"... (Trad. M. Paillard).

L'Obligation première constitua un renversement complet du système de pensée. Les commentateurs n'ont pas assez insisté sur le changement de direction que représentait son contenu. Reconnaissons d'ailleurs franchement que la quasi totalité des commentaires dévia le sens profond de cette obligation et que beaucoup des auteurs y lurent ce qu'ils désiraient y lire eu égard à leur propre pensée, sans vouloir comprendre le sens réel. Aujourd'hui encore, les obédiences concurrentes y lisent que ce qu'elles-mêmes prônent, estimant qu'autrement elles ne retrouveraient pas leurs racines. Même Anderson, en 1738, la transforma pour y introduire un théisme précis.

En quoi consistait le changement de cap de 1717 ? Jusqu'alors il était impossible de fonder la loi morale autrement que sur les données religieuses. Toutes les religions trouvaient la justification de la loi morale dans la croyance à un au-delà, à une autre vie dans cet au-delà, ainsi qu'à une vie éternelle. Certaines assuraient que les corps ressusciteraient. Maniant la carotte et le bâton, les religions affirmaient que les hommes trouveraient la récompense ou le châtiment de leurs actions, proportionnellement à la qualité de leur observation ou de leur refus de la loi morale. Ils disaient cette loi morale contenue dans les dix commandements de la Bible. Et donc: "loi de Dieu".

Régner par la peur, soit. Mais dans l'ombre, certains hommes se référaient déjà à des philosophes qui, tel Socrate, affirmaient que le devoir, c'est-à-dire l'obéissance à une loi morale, doit être évident par soi-même, et donc inviolable, quelle que soit la finalité de la vie. C'est ce que défendaient les premiers Francs-Maçons spéculatifs.

Dès lors les aspects religieux, qui avaient toujours tenu le premier plan, passaient au second et la loi morale prenait la première place. L'Obligation N°1 exige seulement, quoi qu'on en pense, que les hommes soient bons et loyaux, quelles que soient leurs opinions particulières à propos de Dieu et de la religion, quelles que soient les dénominations ou les croyances qui les distinguent. En faire une obligation religieuse, c'est ignorer les maçons de 1723 et se jeter dans les bras des commentateurs intéressés par d'autres principes. C'est aussi négliger l'obligation que la maçonnerie devienne le Centre de l'Union, en réunissant ce qui est épars.

La seconde partie de l'Obligation N°1 est un corollaire indispensable du début. Elle fonde la fraternité sociale universelle. Elle rejoint l'esprit des anciennes corporations, au sein desquelles la fraternité formait le ciment de l'entente et la clé de voûte de l'amour fraternel. Complément de la première partie de l'obligation, présentant l'amour entre frères fondé sur la bonté et la loyauté comme le seul commandement valable, elle façonnait le lien avec les préceptes évangéliques de St Jean. Ces préceptes, Spinoza les avait relevés dans son rappel des principes fondamentaux de la foi chrétienne, qui tous aboutissent à l'amour et fixent clairement que celui qui n'aime pas son frère ne peut pas aimer Dieu.

C'est dans ce sens d'ailleurs que les Francs-Maçons préfèrent, au terme "dieu", substituer celui de Grand architecte de l'Univers, notion plus large où chacun peut se reconnaître. Les religions ont faussé le sens du mot Dieu, en faisant de cette entité immatérielle un super-homme qui récompense et punit, qui se met en colère, qui impose sa volonté ambitieuse et son orgueil, qui se venge et guerroie, qui anéantit jusqu'à sa propre déité. Le Grand architecte, quand à lui, construit le monde et donne à l'homme sa liberté.
Se fondant sur cette liberté, le Franc-Maçon, conscient de sa responsabilité terrestre, cherche la vérité en dehors des religions établies, en ayant constamment devant l'esprit la recherche de cette seule religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord: être des hommes bons et loyaux, quelles que soient les croyances qui les séparent.

L'Ordre maçonnique

L'Ordre a une valeur universelle; il englobe la totalité des Francs-Maçons, quels que soient les obédiences ou les rites auxquels ils appartiennent, pour autant que leur filiation corresponde à la tradition maçonnique. Marius Lepage l'a fort bien démontré.

L'Ordre maçonnique se divise en obédiences et en rites. Certaines obédiences et certains rites se reconnaissent entre eux par la communauté de leur pensée. Les uns et les autres se subdivisent eux-mêmes en Loges, Chapitres, Aréopages, etc.

Pour être à même de remplir sa "mission", l'Ordre maçonnique doit donc disposer d'une règle commune à tous et de structures où les différentes sensibilités puissent s'exprimer.

La structure de base est la Loge. "S'il existe, dit Tort-Nouguès, une véritable universalité maçonnique... c'est dans cette instance qu'elle se reconnaît". Pas d'obédience, pas de Franc-Maçon, pas de rite sans Loge. Que la Loge soit constituée d'emblée au sein d'une structure plus large - l'obédience - ou qu'elle apparaisse spontanément par la volonté d'hommes cherchant à se regrouper (dans ce cas on la dit sauvage), la Loge est indispensable pour qu'il y ait Franc-Maçonnerie. Nul ne peut être Franc-Maçon dans le silence de son sanctum privé, comme d'autres organisations l'admettent pour leurs membres.

Le second élément structurel capital consiste à pratiquer un rituel. Qu'il y ait des rites différents importe peu: le rituel seul donne son sens au travail qui s'exécute en loge. Le Rituel est un "esprit", commun aux Francs-Maçons qui le pratiquent.

La Loge contient des objets (symboles) et le Rituel des séquences irremplaçables pour que l'initiation puisse être vécue.

Un groupe de loges travaillant selon les mêmes principes forme une obédience. L'obédience permet des contacts avec d'autres obédiences et donc le maintien de l'esprit maçonnique.

L'Ordre maçonnique est fondé sur trois degrés: Apprenti Compagnon Maître.

La Loge, comme l'Obédience, comme le Rite, comme l'Ordre maçonnique, tous, chacun à son niveau, cherche, selon la première obligation, à créer le Centre de l'Union.

Certaines loges, oubliant cet objectif essentiel, ont parfois laissé des Francs-Maçons dévier de leur chemin, les fourvoyant sur les voies d'un faux ésotérisme. L'Ordre maçonnique, certains l'oublient trop aisément, est complet par lui-même et son enseignement n'oblige à aucune recherche, sinon documentaire, en dehors de lui. Les Francs-Maçons n'ont ainsi aucune obligation de quémander ailleurs une nourriture spirituelle différente. Si tous les Francs-Maçons de la terre prenaient pleine conscience de ceci, ils constitueraient une force colossale.

Tort-Nouguès résume superbement la chose: "Le projet maçonnique est toujours de réunir ce qui est épars, de rassembler les hommes de bonne volonté au-dessus de tous les clivages partisans, de tous les fanatismes, dans le respect de leur liberté, dans l'affirmation de leurs droits, mais aussi du Devoir, dans l'obéissance à la Loi morale: enfin, dans la recherche de la Vérité, et dans la Tradition qui lui est propre, c'est-à-dire dans la transmission d'une culture, d'une éducation, 1' " éducation du genre humain. "

Actuellement, l'Ordre maçonnique vit dans les marasmes causés par le désordre et la confusion du monde.

Crise de la culture, déclin du monde occidental, désarroi des peuples, fin de la civilisation, un monde sans cap, sont des expressions courantes que les gens atteints de sinistrose chronique ont tendance à accentuer en évoquant la grande peur de l'an 2000, qu'ils fondent sur des prophéties abracadabrantes dont le ridicule n'a d'égal que la superficialité qui les anime.

Dans le monde profane, on assiste à des effondrements de systèmes politiques ou économiques spectaculaires. Les vieux démons réapparaissent. Des clivages se reforment. Entre les pays, mais aussi au sein de pays qui semblaient éternellement promis à une culture commune ou à une progression parallèle éternelle.

Dans les pays dits les plus avancés, on oublie les valeurs culturelles traditionnelles. Dans le Monde diplomatique d'octobre 1995, il est décrit comment les occidentaux remplacent actuellement les Tables de la Loi. Il n'est plus de mise, aujourd'hui, de mettre sa foi dans ce que nos pères appelaient traditionnellement la loi morale, on met aujourd'hui sa foi dans les mécanismes du marché et de l'information. (Voir le rapport du groupe Bangemann au Conseil européen, Bruxelles, mai 1994). A l'alliance avec la divinité formée par les dix commandements mosaiques, qui fondent la Loi morale d'une grande partie de l'Humanité - et qui en outre met en exergue le sens du pardon, on substitue une nouvelle alliance, mais entre le marché ou la technologie, dit le Prof. Riccardo Pelleta de l'Université de Louvain, et l'ensemble de l'humanité.

Dans cette alliance, la seule liberté qui reste à l'homme est celle de se soumettre. A défaut, il périra, sans possibilité de pardon. Les valeurs clés de la nouvelle Loi morale sont désormais fondées sur l'exaltation de l'esprit de compétitivité, entre les hommes, entre les groupes sociaux, entre toutes les communautés territoriales. On oublie totalement l'idée d'Union ou de fraternité.

Les grandes conquêtes technologiques deviennent, dans ce cadre, des fins en soi. La technique n'est plus au service de l'Homme, mais elle se développe par rapport à elle-même. Les hommes, les cités, les pays qui ne peuvent s'adapter, sont abandonnés sans délai à leur impuissance.

Le besoin d'humanisme nouveau

Un nouvel ordre mondial est donc indispensable. Un nouvel humanisme doit surgir. Ceux qui y travaillent sont encore faibles, fragiles, minoritaires. Mais c'est à eux que l'avenir appartient, car ils sont férus d'espoir et de créativité. Les Francs-Maçons ont indéniablement leur place parmi eux.

Il ne s'agit pas de vouloir ralentir, ni anéantir les progrès évidents de la technique, de la communication, de l'évolution matérielle. Bien au contraire. Mais il faut empêcher que cette évolution soit la fin vers laquelle tend l'Homme, il faut au contraire que ces techniques soient au service de l'homme et qu'elles lui permettent de développer toujours plus les valeurs universelles que représentent les vertus que les maçons défendent depuis toujours: la sagesse, la force, la beauté... la fraternité.

Par-dessus tout, l'AMOUR

L'amour qui peut tout, qui crée tout, qui relie tous les hommes, qui permet de savoir que l'homme n'a que peu d'années à vivre et que ce peu d'ans n'a aucune valeur s'il ne repose pas sur l'esprit d'amour et de fraternité humaine. " Toute la Loi est remplie par cette seule parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même" disent en chœur tous les évangélistes.

Au début du 18e siècle, alors que l'humanité semblait inextricablement perdue dans un système dépassé et qui s'essoufflait, des hommes, les Francs-Maçons, apportèrent à ce monde ce que depuis toujours ils pratiquaient entre eux. L'esprit d'union fraternelle se développa et se répandit comme une trainée de poudre dans l'ensemble des terres civilisées. Cet esprit n'était pas nouveau, mais il avait besoin de nouvelles structures pour se manifester. Les Francs-Maçons les lui donnèrent.

Au cours des siècles, les hommes épris d'union universelle ont toujours su s'adapter à l'époque. Au Moyen-âge, ils cultivaient l'amour fraternel au sein de corporations, de confréries, de loges. Au début du 18e siècle, ils créèrent des grandes loges, ils codifièrent leurs principes, ils définirent leurs rites et leurs rituels. En quelques dizaines d'années, ils devinrent une des forces spirituelles les plus stables et les plus efficaces.

En cette fin du 20e siècle, alors que le monde occidental ne peut pas éviter de se restructurer et de se fondre dans la mondialisation, il ne s'agit pas pour nous d'abandonner nos valeurs traditionnelles et universelles, il faut nous donner les moyens de les exercer sans les altérer. Il faut continuer à pratiquer l'humanisme vrai: être le Centre de l'Union en réunissant ce qui est épars.

L'humanisme vrai ne consiste pas à abandonner les idées traditionnelles ou à les modifier au gré de l'évolution circonstancielle; l'humanisme vrai, selon le mot d'Alain, consiste à chercher dans le passé "ce qui est assez solide pour être actuel". Ce n'est rien d'autre que firent les maçons au cours des siècles et c'est encore ce que nous devons faire. Il faut se souvenir, conclut Tort-Nouguès, que la "tâche n'est jamais achevée et jamais accomplie" et que "toute œuvre humaine est toujours en chantier".

Paul Valéry a écrit que "la tradition dans les grandes choses consiste à retrouver l'esprit qui les a faites". Les Francs-Maçons doivent conserver l'esprit universel qui fonde leurs valeurs. Pour rendre efficace la pratique de ces valeurs, les Francs-Maçons de toutes les obédiences, de tous les rites et de toutes les Loges doivent devenir le moyeu qui permet à la roue de tourner dans l'harmonie et la paix. Ainsi, selon le vœu du poète, le soleil luira même la nuit.

Source : http://www.masonica-gra.ch/6_idee_macon_ordre_mac.html

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Naître par une initiation Etre initié par une naissance

24 Novembre 2012 , Rédigé par S.Sudarskis Publié dans #symbolisme

J’aurais pu sur ce sujet vous dire seulement cette pensée de Daniel Pons :

Vivre, c’est prendre des risques, mais le seul risque véritable, c’est de porter en soi le profond désir de mourir " au moins ", pour renaître " au plus ". Toutefois, j’ai eu envie de polir davantage ma pierre jusqu'à ce qu’elle vibre à ses limites comme un miroir.

Ici est une forme de vie, ici est un monde qui se veut celui de la liberté et de la lumière. Ici, vous et nous, nous sommes chez Nous. Et c’est par une cérémonie d’initiation que nous sommes devenus FM

Ah ! Naître par l’initiation. Ah ! Etre initié par une naissance.

On sait que toute initiation comporte une série d’épreuves rituelles qui symbolisent la mort et la résurrection du néophyte. Grâce nous fut faite par la douceur des épreuves. D’autres traditions demandent aux impétrants d’être plus éprouvés ; sont-elles forcément plus opérantes ?

Il s’agit de façon réaliste ou spéculative, par des opérations alchimiques assimilées à des épreuves difficiles, voire à des tortures, il s’agit de la mort et de la résurrection du myste; il s’agit de transmuer, c'est à dire d’obtenir un mode d’être transcendantal. C’est la leçon de toutes les traditions ou de la connaissance de la vie simplement.

Il n’y a aucun espoir de ressusciter à un mode transcendant, sans une mort préalable.

Notre vie fut et sera une succession d’initiations où nous sommes morts à quelque chose, pour devenir autre. Comme les épreuves d’initiation, celle de notre vie témoigne, pour nous seuls, de notre degré d’initiation à la condition humaine.

Ici nous a été proposée une autre Initiation, une autre mort, une autre naissance.

Le passage, par le cabinet de réflexion, inscrit la cérémonie dans la dramaturgie de la matière univers. Selon Paracelse « celui qui veut entrer dans le royaume de Dieu, doit, premièrement, entrer avec son corps dans sa mère et là, mourir »

Ce regressus ad uterum, ceretour aux origines, cette réintégration d’une situation originaire aux confins du chaos primordial, présente aux moins deux significations qui éclairent les significations de la cérémonie d’initiation, significations cosmologiques et initiatiques.

Toute mort rituelle peut être considérée comme une réintégration de la nuit cosmique, du chaos pré-cosmologique et des ténèbres d’où nous sommes revenus, et qui, dans sa dissolution des formes, exprime aussi le stade séminal de l’existence.

Et puis Ordo ab Chao. JB s’accomplissent. Toute création, toute apparition des formes, tout accès à un autre niveau plus transcendant peut s’exprimer par une cosmogénèse. Et la lumière fut !

Notre naissance au monde Maçonnique répète, réitère, comme chaque initiation par la naissance, le spectacle infini de la re-création cosmique, et nous avons été reçus FM comme une graminée d’étoile pour que nous éclairions notre part d’univers.

Cette expérience, où l’on nous a fait vivre la sacralité de l’univers attesté par les quatre éléments réintégrés en nous, nous accouche, comme conscience que le monde n’est pas seulement vivant, mais ouvert, qu’un objet n’est pas jamais simplement lui-même, mais aussi la réceptacle ou le signe d’une réalité qui le transcende.

Cette expérience n’est qu’un commencement, une initiation sur notre propre chemin, vers ce que l’on nomme le Destin et qui est notre être en devenir.

Chaque initiation parle à l’impétrant, et lui parle de lui et de sa propre histoire, dans un langage symbolique, qui n’appartient qu’à lui de décoder.

Le souffle nocturne de sa vie la plus lointaine, ensevelie, indicible, se pose sur lui dans ce plongeon cosmique.

Il n’y a pas un sens fixé ; la vérité du rituel n’est révélée que par l’interprétation, où chacun a le pouvoir de faire exister du sens, de décider des sens. Ce que je ressens et comprends n’engage que moi. Par ce que je suis, je multiplie le monde dans sa métamorphose qui reste cependant, dans son unité holistique complexe.

« Une herméneutique créatrice dévoile des significations qu’on ne saisissait pas avant, ou les met en relief, avec une telle vigueur, qu’après avoir assimilé cette nouvelle interprétation, la conscience n’est plus la même » nous écrit Mircéa Eliade.

Il s’agit donc de faire une expérience avec cette recréation. On peut opposer à ce niveau les expressions : avoir une expérience et faire une expérience.

Avoir renvoie à la possession, au connaître, à l’installation dans la satisfaction, à la confiance que procure l’acquis. Avoir l’expérience d’un rituel de passage serait poser et imposer des significations une fois pour toutes.

Faire l’expérience signifie ne pas savoir à l’avance le résultat de la recherche. Rien ne doit correspondre à notre attente. Pour cela, on ne doit rien dévoiler des cérémonies de type initiatique. Faire une expérience, c’est s’inscrire dans l’ouverture, dans l’au-delà de l’attendu, dans le commencement sans cesse renouvelé.

Comme l’écrit Jankélévitch dans son livre " Quelque part dans l’inachevé " : La prétention de toucher un jour à la vérité est une utopie dogmatique, ce qui importe, c’est d’aller jusqu’au bout de ce qu’on peut faire, d’atteindre à une cohérence sans faille, de faire effleurer les questions les plus cachées, les plus informulables pour en faire un monde lisse.

Ainsi à chaque initiation l’œuvre de la genèse reprend son cours. La création n’est pas faite une fois pour toutes. Chaque naissance l’accomplit ; et c’est dans la lumière que se célèbre l’accomplissement. On peut donc dire que l’enfantement par la porte basse répète l’acte exemplaire de la naissance de l’humanité conçue comme une émersion de la plus profonde caverne chtonienne.

La cérémonie d’initiation Maçonnique, qui après avoir fait réintégrer à l’impétrant l’état premier, l’état germinal de la matière du cabinet de réflexion et l’amène à sa résurrection, à sa renaissance, cette cérémonie correspond sans doute à la création cosmique. Et cette phase de la cérémonie me paraît être tout particulièrement placée sous le signe du féminin parce que maternelle.

La survivance des cultes des vierges noires nous en apporte l’écho. Tout est en place avec elles pour la renaissance du pèlerin, après qu’il soit descendu dans la crypte sacrée où on les gardait.

Ces vierges noires ont nom Cybèle, Isis, Lilith, la Déméternoire de Phygalie en Arcadie, Kali, Marie l’égyptienne ou Sarah la noire ; toutes vierges qui doivent enfanter et qui disent leur appartenance aux forces de la nuit, à une science secrète liée aux profondeurs de la terre et des origines.

Comme dans le livre des morts égyptiens, il faut opérer la traversée toute entière de pilier en pilier, de porte en porte, pour pouvoir espérer la remontée. Mais seul le principe féminin, la mère , la déesse, la Terre parce qu’elle intègre à la fois le pouvoir de donner la vie et le pouvoir de donner la mort peut accompagner la néophyte dans cette trajectoire.

Au commencement, comme à la fin, la Mère est là pour nous bercer, nous prendre dans ses bras, nous aider à réussir tous les passages, à franchir les seuils, ceux du naître et ceux du mourir; ceux de la mort et de la mort de la mort.

On ne peut manquer de faire un parallèle avec la méthode alchimique.

En cherchant la materia prima (racine maternelle) l’alchimiste poursuit la réduction des substances à l’état pré-cosmologique La cathédrale de Paris, nous dit Fulcanelli, ainsi que la plupart des basiliques métropolitaines sont placées sous l’invocation de la benoîte vierge Marie ou Vierge Mère. En France, le populaire appelle ces églises des Notre-Dame.

En Sicile elles portent un nom plus expressif encore, celui de Matrices. Ce sont bien des temples dédiés à la mère (mater), à la matrone dans le sens primitif, qui par corruption devientla Madone(ma donna), Ma Dame et par extension Notre-Dame. La virgo paritura, la vierge qui enfantera, dont on trouve des monuments antérieurs au christianisme, c’est la terre avant sa fécondation, avant que le principe mâle ne vienne l’animer. C’est la mère des dieux dans l’attente de l’esprit.

Alors la cérémonie d'initiation par une naissance répond à la question d’où je viens, où je vais et peut-être qui je suis. Une place de l’homme dans l’univers, que l’on appelle une philosophie, me semble être proposée par la philosophie Maç\ de son initiation.

Je la rattacherai à ce que l’on appelle la science-sagesse-sacrée avec trois propositions fondamentales exprimées dans les ternaires.

· Un principe omniprésent éternel, illimité, inconcevable et immuable, innombrable, que Blavatsky appellerait l’Etre-té ou la Vie-une.

Je dirai que c’est avant même le Aleph auquel le Beth du béreshit nous renvoie, au Ayin , au Rien.

· Une fois sorti de cet absolu, la dualité survient dans le contraste de l’esprit et de la matière qui demeurent, sous deux aspects différenciés, la même chose, le Un. L’esprit est la première manifestation de la matière et la matière est la première manifestation de l’esprit La substance cosmique, l’espace, l’aether grec est aussi appelé la Mère avant son activité cosmique, et le Père-Mère au premier stade de son réveil, dont le mode de mise en mouvement peut-être le Logos, le Verbe.

· L’univers manifesté, qui en est issu ensuite, est donc pénétré par cette dualité. Il en est le fils consubstantiel ; C’est le Fils de la vierge-mère fécondée par l’esprit. Et l’on peut dire : de l’esprit ou Idéation cosmique ou Père, viendrait notre conscience. De la substance cosmique ou Mère viendraient les véhicules dans lesquels cette conscience est individualisée ; tandis que l’énergie du Un dans ses différentes manifestations serait le mystérieux lien d’unité entre l’esprit et la matière, le principe animateur qui donne la vie.

C’est ce que j’ai compris de ce que disent les stances de Dzyan, le plus vieil écrit sacré d’après lequel furent compilés d’autres écrits sacrés plus connus des profanes.

C’est ce que semble dire également Einstein dans « espace, temps, gravitation »

Il écrit : Masse et énergie ne sont qu’une seule chose ou du moins ne sont que deux aspects d’une même chose.

La cérémonie de passage se donne à vivre comme la conception et la naissance spirituelle ou plutôt comme la renaissance de l’individu et sa régénération.

Le profane courbé à l’entrée du temple sanctuaire, prêt à traverser la matrice de la nature-mère, ou prêt à redevenir l’être spirituel primordial devient ainsi l’homme pré-natal.

Cette ployance foétale, c’est une chute de l’esprit dans la matière dirait le sémite, c’est au contraire son retour à sa source primordiale dans laquelle il s’immerge dirait l’aryen. Dans les deux cas il s’agit toujours du UN manifesté en Matière et esprit mais de façon ascendante ou descendante.

En d’autres termes l’initiation Maçonnique, en nous refaisant produire la cosmogénèse, l’anthropogenèse, nous demande de faire de nous-mêmes, une matière humaine, une copie microcosmique, un reflet de la matrice céleste, en un mot un espace femelle dans lequel l’esprit mâle fécondera le germe du fils, celui de l’univers visible parce que lui-même lumière.

C’est ce que l’on peut appeler une mixité universelle.

C’est Beth attendant sa fécondation par Iod qui se fera dans le vase de l’œuvre au noir déversant du cabinet de réflexion le myste comme de l’or naissant.

C’est cela que me raconte entre autre la première partie de la cérémonie d’initiation. Ici s’accomplit ce dont je ne sais pas où est le début, mais c’est l’initiation par la naissance.

Et puis vient la naissance par l’initiation et c’est un autre commencement.

Pour accéder à lui-même l’homme doit se retirer de soi.

Nous sommes le produit d’une préfabrication institutionnelle, une subjectivité préfabriquée dans son environnement et ses acquis socio-économico-psyco-culturel, je dirai aussi moraux. Ici se pose le problème : comment échapper à cette situation, car si l’homme n’est que de l’être impersonnel de l’institution et s’il est impossible de faire advenir son propre monde, la question, je dirai la quête de l’être, n’a plus d’importance puisqu’ainsi pensé, l’homme serait né avant la naissance et la naissance serait un non-sens.

Etre ou ne pas être, naître est la question

Naître permet d’accéder à une parole nouvelle libérée de ceux qui pensent posséder une maîtrise sur leur parole et la parole des autres, naître en tant qu’individu différencié, naître comme œuvre à faire.

C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zouzia, peu avant sa mort ; « Dans l’autre monde, On ne me demandera pas, pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera, pourquoi n’as-tu pas été Zouzya ? »

Chaque homme est une lettre ou une partie d’une lettre. Le livre tout entier est écrit lorsqu’il ne manque aucune lettre. Chaque homme a l’obligation d’écrire sa lettre, de s’écrire, c'est à dire de se créer en renouvelant le sens, son sens.

Le cabinet de réflexion, de réflectivité en tant que miroir, est le face à face qui nous demande de commencer à rechercher notre identité enfouie.

Alors le FM sera un éclat existentiel, une brisure, séparé mais aussi une brillance. L’initié Maçon est ce lieu de lumière qui se retire et rayonne à la fois ; qui existe au sens étymologique (ex sistere) dans cette capacité à sortir de soi, de se dépasser et de d’inscrire dans un mouvement de création. C’est là où l’homme se trouve qu’il doit faire briller la vie cachée de l’absolu.

Rappelons-nous ! Il n’est d’accès à aucune vérité qui ne comporte un renoncement. Le sacrifice verticalise l’être humain. Le supplément maçonnique ou alchimique ou initiatique ne sera donné qu’en échange d’une offrande sacrificielle. Sacrifier ne signifie-t-il pas faire du sacré ? Sans sacrifice, pas de passage vers la transcendance, pas d’initiation ni d’affrontement avec la mort, pas d’accès à la phase suivante. Cette phase qui suit correspondrait sur le plan spirituel à une résurrection et elle se traduit par l’appropriation de certains états de conscience normalement inaccessibles à la condition profane.

Chaque initialisation réactualise, réinitialise une nouvelle loge, dans le ordo ab chao et cette sacralité là, nous l’appelons notre loge-mère, lieu où est ordonné le monde, lieu où se crée le sens qui va structurer la cité fraternelle. Ce sens assurera la cohésion en situant le néophyte dans un cercle magique, dans une hiérarchie non contestée, car elle est aussi une filiation symbolique.

Après le dépouillement, après la saison automnale du cabinet de réflexion, de nos esprits d’où tombent les pensées mortes, renaîtront de vivaces intentions d’ajouter de la valeur humaine. Dans ce lieu de rencontre du COS et du CHIASME ? L’aventure se termine, une autre commence. Une ère a pris fin, une autre s’inaugure dont les acteurs ont accédé, par l’épreuve à la connaissance réservée au voyageur rescapé.

L’homme en quête de sagesse est un homme qui marche, qui est voyageur, vers le pays promis, vers la terre édénique, vers son Amérique, vers ses sources ou vers lui-même.

Entre le départ et l’arrivée, entre l’initialisation et l’accomplissement, le désert, l’océan, le chemin, des solitudes, des épreuves et le voyageur exilé se transforme en pèlerin, et l’errance devient traversée du monde, de soi, de miroirs, et qui menée à bien, ouvre à l’itinérant l’accès à son identité, à sa rédemption .

Par elle accompli, il peut alors se déclarer fils de... dieu, de la veuve, de la putréfaction de l’Univers, fils de ... Les rituels nous exposent à cette dramaturgie du devenir.

« lekh lekha » dit D. à Avram, ce qui signifie va vers toi. C’est pour cela que nous construisons ensemble l’arbre de la connaissance dont chacun est appelé à en devenir un fruit.

Devenir FM par une naissance, c’est inscrire l’action Maçonnique dans la liberté, en soulignant que l’être Maçonnique s’oppose au geste de répétition, que l’homme Maçonnique  est un nouveau commencement, un initiateur. C’est un être pour-la-naissance.

Le FM est vertueux de toutes ses naissances à venir.

Le rituel d’initiation par la naissance nous permet de dire que la F.M.envisage le monde, non pas dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il a à être. Avec André Néher, nous disons " la perfection de l’homme est sa perfectibilité ".

Par l’avènement de sa mise au monde, le FM porte en lui la promesse d’un avoir à être. Cela est un des fondements d’une éthique pour un FM

C’est pourquoi chaque initiation est un don qui est fait aux FM qui y participent; don de la vie à ses origines; don de l’espérance qui l’accompagne comme fécondation du monde.

Philosophiquement parlant confirme Mircéa Eliade, l’initiation équivaut à une mutation ontologique du régime existentiel. Les 3 étapes que le récipiendaire aura vécues dans le rituel de passage, « séparation, initiation, résurrection » correspondent dans la bible à la chute, l’exil et la rédemption. La réussite aux épreuves va redéfinir l’impétrant comme F\M\, un homme ou une femme dont les nouveaux rôles et la nouvelle identité justifieront qu’il ose proclamer une existence rénovée, non plus celle que lui imposaient les filiations charnelles et les hasards destinaux, mais celle de la libre déclaration de son origine et l’aveu de sa filiation découverte par lui seul qui le rend F\ ou S\ de l’humanité depuis les origines.

Voilà tout nous fut donné le jour de notre initiation. Il nous reste à répéter, pour nous-mêmes l’apprentissage de notre naissance, de notre vie, de notre mort.

· Mort et renaissance avec la descente au cœur de la terre, la caverne, la nuit obscure des gestations, la terre fécondée, l’eau purificatrice et fertilisatrice, la matrice aveugle et la grotte protectrice, la source, les profondeurs d’où surgit l’être revivifié par le bandeau enlevé

· et puis l’ascension, le dépassement, l’élargissement, la montée vers l’au-delà avec tout ce qui exprime l’élan invincible et toujours recommencé vers l’inaccessible, avec l’Amour qui promeut la vie.

· et encore, les mouvements d’ordre transversal, les voyages, les migrations, les passages, la poursuite méthodique de l’exploration du réel et de l’imaginaire, la marche du connu vers l’inconnu, en un mot, la quête, condition de l’errance féconde.

· et surtout, ce qui a trait au dépouillement, à l’abandon progressif, au renoncement de ce qu’il faut quitter pour laisser place à ce qui compensera la perte de tout le reste.

La FM nous a accueillis pour permettre à l’esprit de sortir de la confusion.

Source : http://solange-sudarskis.over-blog.com/

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1er degré REAA Enquêtes et Parrainages

24 Novembre 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Rites et rituels

Enquêtes et Parrainages
Enquêtes et parrainages donnent un cadre réglementaire et moral à l’aventure humaine extraordinaire qu’est l’initiation maçonnique. Ils recadrent les premiers pas des postulants et leurs premiers échanges avec leurs Frères présentateurs et parrains. Au delà du principe d’une même règle pour tous, il s’agit de mettre les Maçons présents et futurs en état de transmettre et de recevoir l’initiation dans des conditions optimales, et de permettre à la Loge de croître en préservant son équilibre et son identité.

Les enquêteurs sont les gardiens du seuil de la Loge et de la Maçonnerie en général. Les parrains sont les passeurs et les garants de ceux et celles qui s’intègreront dans la grande Chaîne d’union, et deviendront peut-être un jour à leur tour enquêteurs et parrains d’autres maillons. Cette notion de passeur et de gardien, essentielle pour un groupe initiatique, trouve sa correspondance dans l’esprit de chaque Maçon confronté à des idées et paroles étrangères à ses connaissances, qu’il se doit d’appréhender avant de les intégrer en conscience, ou éventuellement de les écarter pour ne pas déséquilibrer son édifice intérieur.
Les enquêtes
Les enquêtes s’inscrivent dans les procédures précédant les initiations et les affiliations définies dans les art 124 et suivants des Règlements Généraux de la GLDF.
Art 124 : Toute initiation ou affiliation est précédée d’une demande signée par le candidat et contresignée par un Maître Maçon de la Loge …

Art 127 : Lorsque le Vénérable Maître a donné à la Loge connaissance de la demande d’initiation, sans toutefois faire connaître les noms des présentateurs, la Loge délibère sur la prise en considération. S’il n’y a pas d’opposition, cette prise en considération est assimilée à un premier tour de scrutin favorable et le Vénérable Maître désigne les trois enquêteurs …

Art 128 : Les enquêteurs désignés font chacun un rapport écrit dont le Vénérable Maître donne lecture à la Loge sans révéler le nom des auteurs. La signature des enquêteurs est détachée des rapports qui sont conservés au dossier de l’intéressé …

Art 137 : … Les rapports des enquêteurs et le testament du néophyte sont incinérés en présence du nouveau Frère, au cours de son initiation …

Ces articles fixent un cadre à des rencontres et des échanges d’idées entre le candidat et les enquêteurs, chacun jouant un rôle en total décalage par rapport à la vie courante. Il est en effet peu ordinaire de parler de soi à des inconnus qui, même avec bienveillance, peuvent nous interroger sur nous-même et d’emblée soulever les voiles de notre histoire. Pourtant on s’aperçoit après quelques années que l’essentiel de l’aventure maçonnique se concentre là en quelques heures, l’un s’appliquant à connaître l’autre, prémisses d’une approche plus profonde où l’Un dans son unité tendra un jour vers l’Autre dans son universalité.

En invitant les enquêteurs à découvrir les véritables motivations du postulant, les enquêtes permettent en effet d’aller au-delà des premières impressions d’une rencontre et de dépasser les limites d’une conversation ordinaire, et constituent de ce fait un double challenge. Pour le postulant, il s’agit d’être sincère, quelles que soient les questions posées. Mais il ne suffit pas d’être sincère pour être juste, car derrière des dates et des faits objectifs se cachent une dimension subjective et des ressentis qui nuancent souvent le sens du discours. Les idées qui circulent passent par les filtres subjectifs du postulant jusqu’à dessiner des traits de caractères parfois plus intéressants que les idées elles-mêmes. Les idées peuvent passer, mais la personnalité en capacité de porter ou non un projet de vie maçonnique est déjà là.

Pour l’enquêteur, tout en posant les questions recommandées par le formulaire, il s’agit de creuser les réponses, d’y percevoir une cohérence et peut-être même l’indicible. Si les meilleures des paroles sont dites avec le cœur, quel que soit leur contenu, les mots employés sont souvent révélateurs d’idées et de portes qu’il suffit de pousser pour mieux percevoir le candidat. L’enquêteur doit cependant veiller à ne pas aller trop loin dans son questionnement pour ne pas paraître indiscret et préserver ses secrets, pour ne pas dévoiler ce que le postulant doit découvrir lui-même en Maçonnerie, pour ne pas lui révéler ce qu’il recherche au fond de lui sans le savoir. Secret, dévoilement, révélation, trois niveaux d’approches complémentaires qui s’appliquent ici à mots couverts, et s’imposeront plus clairement au cours du cheminement initiatique.

Le ternaire omniprésent en Maçonnerie est déjà à l’œuvre pour construire un contenu et une structure aux enquêtes, les trois enquêteurs formant le premier triangle vivant rencontré par le candidat. Lui-même peut figurer le point central d’un triangle équilatéral vers lequel convergent le regard des enquêteurs placés aux trois points du triangle. Mais quelle part de lui-même peut-elle être visée et perçue conjointement sous trois angles différents : son savoir et ses idées, son parcours personnel et professionnel, même illustrés par un curriculum vitae riche et éloquent ? Le cœur seul peut jouer ce rôle de point focal et rallier à lui harmonieusement les perceptions diverses de ceux qui cherchent à le comprendre vraiment, et mieux encore à le connaître en vérité.

Les parrainages

Dans nos Loges, nous pratiquons généralement la cooptation. C’est le moyen traditionnel du parrainage qui présente l’avantage d’une connaissance préliminaire du candidat. Le Frère qui fait le lien entre lui et la Loge est le présentateur ou le parrain, avec une nuance entre l’un et l’autre. Le présentateur est le Frère Maître de la Loge qui présente un candidat sans forcément bien le connaître. Le parrain, lui, engage sa responsabilité personnelle vis à vis de la Loge. Même si le mot parrain a disparu de nos règlements et rituels avec le contreseing et l’engagement d’un Frère présentateur, Maître et membre de la Loge, l’idée de l’engagement auprès du candidat reste essentielle.

Il arrive aussi fréquemment qu’un Maître veuille présenter un candidat dans une autre Loge que la sienne. Il appartient au Vénérable Maître de cette autre Loge de demander à un Maître de faire sa connaissance en vue d’être prêt, si son opinion est favorable, à devenir son parrain. Si le candidat est accepté par la Loge, l’usage le plus satisfaisant moralement et régulièrement consiste à faire placer le « parrain d’origine » et le présentateur derrière l’impétrant, lors de la scène du miroir pendant l’initiation, puis de les placer tous deux à côté de lui lorsqu’il prête son serment solennel, et enfin que le présentateur prenne l’engagement prévu par le rituel de suivre le nouvel initié dans sa vie maçonnique.
Il y a également un nombre non négligeable de candidats qui se présentent spontanément, après avoir été attirés par ce qu’ils ont lu ou entendu au sujet de la Franc-Maçonnerie. Même s’il existe encore des Loges qui considèrent les candidats spontanés comme un trop grand facteur de risques, elles doivent au moins transmettre la demande au Grand Secrétariat, qui la fera suivre à une Loge proche du candidat. Il appartient à son Vénérable Maître de le confier à l’un des Frères de la Loge durant le temps nécessaire (un mois, six mois, un an), jusqu’à ce que le Frère désigné devienne son présentateur, et donc ipso facto son parrain. Ces candidats spontanés font pour la plupart d’excellents maçons.

L’engagement du parrain est un engagement moral, un acte par lequel il promet d’être présent aux côtés de son filleul pour le soutenir au cours de sa vie maçonnique et de son cheminement initiatique. Plus globalement l’engagement purement moral est un accord passé entre deux personnes qui subordonnent l’exécution de leurs obligations à leur loyauté respective. Si cet engagement moral ne crée pas véritablement un lien de droit, pouvant entraîner des sanctions juridiques en cas de non respect de cet engagement, il crée un lien de devoir tout aussi puissant qui met en devoir le parrain d’éclairer son filleul et de répondre aux questions qui ne trouvent pas de réponse en Loge.

Le parrain légitime surtout le questionnement intérieur du jeune initié, qui est le « pendant » des questions-réponses du rituel et des rapports qu’il entretient au sein de la Loge avec tous ses Frères et en particulier avec son instructeur le Frère Deuxième Surveillant. Au delà de la dimension humaine, des échanges à cœur ouvert et du réconfort parfois nécessaire quand le doute s’installe dans la vie maçonnique, la seule présence du parrain est un rappel permanent à la dimension intérieure du cœur, à l’enracinement de ce qui devient le Devoir, conduisant à passer de manière insensible du devoir faire au devoir être.

Les difficultés rencontrées symbolisées par les épreuves de l’initiation deviennent sous l’œil bienveillant et fraternel du parrain les indices d’un parcours personnel, d’une personnalité tendant à s’affirmer et à imprimer dans la Loge une marque à nulle autre pareille, rayonnant de sa propre lumière et réfléchissant celles des Frères, le tout ordonnancé par le rituel des Tenues et les liens fraternels. Et surtout l’empathie ambiante permet d’accepter et de reconnaître, au-delà des épreuves, les progrès et les changements à réaliser en soi-même, les avancées souhaitées ou promises mais non encore réalisées, et globalement les limites successives de l’évolution intérieure.

Dans une Loge d’hommes libres et de bonnes mœurs, la fraternité conforte l’action, alors que dans le monde profane les relations d’altérité conduisent souvent à la réaction, à la dépendance et aux rapports binaires potentiellement conflictuels. Dans sa Loge l’initié accepte ainsi plus aisément ses limites et reconnaît ses paliers de progression à travers le symbolisme des degrés du Rite auquel il travaille, en particulier ceux du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Et c’est paradoxalement en prenant conscience de ses limites qu’il peut tendre au-delà, l’être à la limite de lui-même révélant un autre être en puissance.

Enquêtes et parrainages se complètent pour donner un cadre pérenne aux prémisses de l’initiation maçonnique, pour que les dimensions humaine et initiatique s’équilibrent harmonieusement dès les premiers pas de l’impétrant. Plus ces « attaches » sont solides et plus les Maçons peuvent avancer d’un pas mesuré et « régulier » et trouvent aisément leurs marques dans leur Loge mère. Le cœur et les symboles s’y relient en permanence pour tracer un espace intermédiaire entre les prémisses de l’initiation et sa finalité, l’alpha et l’oméga de la présence en Loge.

Il appartient à chacun de mettre en lumière cet espace le temps des Tenues, où les moments les plus forts sont vécus lors des transmissions, des initiations en particulier. Tout compte depuis les premiers mots des enquêteurs et des parrains pour que s’accomplissent ces re-naissances.

Source : /www.patrick-carre-poesie.net/

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La réalisation théomorphique chez Martinez de Pasqually

23 Novembre 2012 , Rédigé par Murilo Cardoso de Castro Publié dans #spiritualité

La perception du rapport analogique est peut-être le seul acte réellement fécond dont soit capable l’esprit humain. Elle est à la base de toute la rhétorique et de toutes les opérations de symbolisation, au cœur des trouvailles les plus efficaces de l’image poétique, si l’on accepte la définition célèbre qu’en donnait M. Reverdy, comme des seules démarches vraiment progressives du raisonnement logique, dont le moment essentiel est celui où les prémisses sont choisies et rapprochées en vertu d’une sorte de pressentiment que leur alliance sera féconde. Aussi, une logique de l’analogie, si elle devenait un jour possible sur des bases plus solides que celles de la symbolisation freudienne, nous ferait-elle sans doute apparaître la démonstration mathématique comme un cas particulier de l’image poétique. Il suffira, pour l’instant, que la possibilité idéale d’une telle logique soit entrevue pour que l’on se garde de traiter trop légèrement ceux qui ont fait de l’analogie la démarche ordinaire de leur pensée.

Or, il est un domaine qui paraît réfractaire à tout procédé de spéculation plus précis, et c’est la théologie mystique. L’analogie seule peut nous donner l’espoir de franchir la distance de la nature physique, et de notre nature, à la nature divine, et de réunir les éléments d’une représentation plus ou moins grossière de celle-ci. Reste à se demander en quel sens le rapport analogique de Dieu et de l’homme peut et doit être considéré. Autrement, est-ce de la connaissance de l’homme que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de Dieu, ou est-ce de la connaissance de Dieu que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de l’homme ?

La représentation de Dieu sous une apparence et des caractères humains se rencontre peut-être la première : le mana, si on le considère comme primitif, est du divin senti, mais non représenté ; et la représentation totémique, même chez Durkheim, n’est pas, ou n’est pas encore une représentation de Dieu. C’est ensuite l’anthropomorphisme, c’est-à-dire le système dans lequel, consciemment ou non, on passe de la connaissance de l’homme à la connaissance et à la représentation de Dieu. Le sens du vecteur analogique est de l’homme vers Dieu. On proposera l’appellation de théomorphisme pour les doctrines dans lesquelles ce n’est plus Dieu qui est conçu à l’image de l’homme, mais l’homme qui est conçu comme étant à l’image de Dieu. Le vecteur analogique va ici de Dieu vers l’homme.

Le sens de ce vecteur est bien la caractéristique des deux attitudes. Il va de soi, en effet, qu’entre l’anthropomorphisme de Dieu et le théomorphisme de l’homme, la distinction sera pratiquement fort délicate à établir. Ainsi la référence aux versets 26 et 27 de la Genèse ne suffira pas pour prouver le caractère théomorphique des interprétations courantes de la Bible. Au surplus, c’est toujours l’homme qui nous est donné empiriquement et familièrement, et il paraîtra dès lors peu important à certains de savoir si cet objet de l’expérience est le portrait ou l’original de la divinité à laquelle nous prétendons accéder à travers lui. L’affirmation que l’homme a fait Dieu à son image est une affirmation sceptique, qu’une doctrine religieuse ne professe jamais explicitement. Nous ne pourrons donc la déceler qu’en observant dans quel sens chemine la connaissance à l’intérieur de la doctrine constituée. Si nous nous apercevons que le contenu de sa notion de Dieu n’a pu se former que par des analogies humaines, son caractère anthropomorphique ne pourra plus être sérieusement discuté. C’est ainsi, par exemple, que l’élaboration cartésienne de la divinité comporte au moins une démarche visiblement anthropomorphique, celle où Descartes, qui a établi sa propre existence à partir du fait de sa pensée, établit l’existence de Dieu à partir du sentiment d’imperfection de cette pensée. Car, en ce moment, il considère la pensée, non plus comme un être indéniable et indéterminé, mais comme un état qualifié dont le complément est une qualification toute humaine de Dieu, désormais considéré comme parfait. On sent bien, et Spinoza a très bien senti, le progrès qui serait réalisé par une doctrine dans laquelle la connaissance cheminerait rigoureusement de Dieu vers l’homme.

Est-ce possible, et le théomorphisme n’implique-t-il pas un anthropomorphisme préalable ? Le vecteur part de Dieu, disons-nous, mais comment est-on arrivé à Dieu ? N’est-ce pas par analogie, et par une analogie humaine ? Ce qui reviendrait à faire du théomorphisme une façon différente d’exposer la connaissance de Dieu, mais non de l’acquérir et à l’opposer à l’anthropomorphisme un peu comme on oppose la phase déductive et la phase inductive dans le discours scientifique. Il est évident que nous ne pouvons exclure complètement le raisonnement qui conclut de l’homme à Dieu. Ainsi le maître dont nous allons parler, Martinez de Pasqually, nous signalera comme instructifs des détails de la structure humaine, l’inégalité des cinq doigts de la main, par exemple, et la tendance à utiliser ces analogies, relativement peu marquée dans son Traité de la Réintégration, l’était peut-être davantage dans son enseignement oral et se retrouve très nettement chez son disciple Saint-Martin, même avant qu’elle soit exacerbée par l’influence de Bœhme. Mais il est clair que cette relation analogique doit être conçue comme une relation de signe à chose signifiée. Dieu n’a de main en aucun sens, mais la main de l’homme signifie quelque chose dans le plan divin. Les caractères humains ne sont en rien plus essentiels à la divinité que les caractères d’imprimerie ne sont essentiels à la pensée.

Enfin et surtout, le théomorphisme échappe au reproche d’anthropomorphisme préalable par un coup de force et un coup de génie à la fois : la connaissance ne part pas, en effet, d’une représentation anthropomorphique de la divinité, parce qu’elle ne part d’aucune représentation définie de cette divinité. Dieu est comme une source de lumière que sa luminosité même nous empêche de regarder, si bien que, quoique le sens du vecteur analogique soit de Dieu vers l’homme, ce n’est pas en Dieu que nous le verrons lui-même, mais dans l’homme, miroir plus encore que portrait de la,divinité. Dieu ne commencera à être représenté que par ie reflet de sa propre lumière sur le miroir humain. On voit tout de suite l’extrême délicatesse de la méthode : car il faudra veiller soigneusement à ne renvoyer vers Dieu que la seule lumière venue de lui, et non point une autre qui nous serait propre. Mais on en voit aussi l’intérêt, car si elle est rigoureusement entendue, nulle autre ne pourra concevoir Dieu d’une façon aussi pure, tout en pénétrant le sens du monde phénoménal d’une façon aussi complète.

On retrouverait assez facilement des formes partielles de l’attitude théomorphique : ainsi dans la voie ascétique et mystique qui est celle de l’Imitation de Jésus-Christ, où le rapport de l’homme à Dieu est considéré non tant comme réellement existant dans la morphologie de l’homme que comme devant idéalement exister dans son être spirituel grâce à la morale et à la piété, le corollaire est mis dans une plus grande lumière que le théorème. Et c’est vraisemblablement dans le courant kabbaliste, ou mieux dans Je courant général de l’ésotérisme occidental que nous trouverions l’effort le plus soutenu pour rester fidèle à la méthode ici définie. On se contentera d’en souligner l’emploi dans l’œuvre du maître le plus original de la mystique française au XVIII8 siècle, Martinez de Pasqually.

Nous nous appuierons principalement sur le Traité resté incomplet et publié à la fin du siècle dernier [Traité de la Réintégration des Êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines (Paris, Chacornac, 1899). Cf. naturellement aussi l’ouvrage fondamental de M. Van Rijnberk, Martinez de Pasqually, 2 volumes, Derain-Raclet, Lyon, 1938]. On connaît trop peu ce grand texte : Matter se plaignait que l’on ne pût atteindre Martinez, comme Socrate, qu’à travers son Platon (Saint-Martin) ou son Xénophon (l’abbé Fournie). Le Traité, c’est Socrate lui-même ; avec toute l’ardeur et tout le décousu de l’exposé oral. On croit entendre en le lisant la voix du maître improvisant péniblement son livre dans son mauvais jargon, devant ses disciples, Grainville ou Champoléon, qui le reprennent sur son style, demandent des explications, obligent ainsi sa pensée à faire un effort pour s’expliquer de plus en plus clairement, si bien que l’exposé revient parfois sur ses pas, progresse, propose successivement plusieurs versions qui se contredisent parfois en partie1, avant de s’en tenir à l’explication la plus satisfaisante. Ainsi avons-nous à poursuivre la pensée de Martinez comme celle d’un interlocuteur qui n’arrive pas toujours à se faire comprendre, d’autant plus qu’il écrit pour ses disciples déjà Réau-Croix, c’est-à-dire très préparés, en principe, à le lire et à le saisir à demi-mot.

De prime abord, le traité se présente, on Je sait, comme un commentaire courant et un complément de quelques textes bibliques (presque tout le livre de la Genèse, sauf l’histoire de Joseph ; l’histoire de Moïse et ses instructions ; et quelques pages sur l’histoire de Saül). Bien que s’appuyant ainsi à chaque instant sur le texte biblique inspiré, Martinez reste cependant fidèle à la méthode métaphysique, grâce à son procédé fondamental d’interprétation, la notion de « type ». Selon lui, les épisodes bibliques s’éclairent, en effet, les uns les autres, dès que l’on est capable de les rapprocher convenablement : ils se répètent et symbolisent les uns avec les autres, d’Adam à Jésus-Christ. L’interprétation consistera donc à faciliter ces rapprochements et à les mettre en pleine lumière : l’explication jaillira alors d’elle-même. C’est en cela que consiste le dégagement des types. Le type est en quelque sorte, dans le Traité, la forme canonique du raisonnement par analogie. Il est supérieur à la fois au symbole et à la prophétie, parce qu’il est tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir : « Un type est une figure réelle d’un fait passé, de même que d’un fait qui doit arriver sous peu de temps » (Traité, p. 153), alors que le symbole et la prophétie ne concernent que l’avenir, et que la prophétie n’est même qu’une menace sur l’avenir dont la réalisation reste subordonnée à la miséricorde de Dieu et à la conduite de la créature.

L’usage de cette notion de type est constant le long du Traité : Adam, Caïn et Abel font le type du Créateur avec les premiers esprits émanés et Adam (81) ; Adam est le type du vrai Adam ou le Christ ; Abel est type de Celui qui viendra ; Gain, type des prophètes ; Noé fait le type du Créateur ; le déluge et les événements qui suivent font le type de la création universelle ; Abraham avec Ismaël et Isaac répète le type d’Adam avec Caïn et Abel ; Abraham avec Isaac fait le type du Créateur avec le Christ ; Isaac avec Jacob et Esau font le type du Créateur avec les premiers esprits et Adam ; Abraham avec Isaac et Jacob font le type d’Adam avec Abel et Seth ; Esaû est le type de Caïn et de Cham ; Moïse répète les types de Noé ; en différents temps, Moïse présente également le type du Créateur, du fils du Créateur et de l’Esprit divin, etc. [Respectivement : 66, 79, 89-94, 141, 178, 214-216, 222, 223, 236, 240, 290]. Nous avons multiplié les exemples pour montrer la généralité de l’emploi du procédé, très souvent c’est la considération du type qui guide Martinez dans les adjonctions qu’il fait au récit canonique : ainsi nous parle-t-il de la joie qui mondait Eve pendant qu’elle était grosse d’Abel, bien que la Genèse soit muette sur ce point, parce que cet événement a été répété « vers le milieu du temps » par la grossesse de Marie et d’Elisabeth. C’est comme un reflet de la joie du Magnificat qu’il saisit déjà sur le visage de l’hommesse à peine créée. Sur des points de détail comme celui-là, l’imagination poétique de Martinez contribue à accentuer le type en retouchant le récit biblique. Mais ce reproche ne tient pas devant l’immense généralité de l’emploi du procédé. Et si plusieurs de ces analogies sont couramment invoquées par la liturgie romaine, l’originalité de Martinez est de s’en servir pour simplifier l’intelligence du texte sacré. Le type, en effet, réduit prodigieusement la diversité des événements, puisque ceux-ci se représentent les uns les autres. Ainsi voyons-nous les faits se surperposer bien plus exactement que les visages sur les clichés composites de Gaiton, s’emboîter de manière à ne plus offrir finalement à notre esprit qu’un seul fait, une unité au lieu d’une diversité. Puissance singulière d’un procédé de pensée qui fait évanouir la durée jusque de l’histoire et nous libère déjà, autant qu’il est en lui, de ce que nous apprendrons petit à petit à mieux connaître comme la source de toutes nos misères, l’esclavage par rapport au temps.

Et cet unique fait qui devra nous retenir, c’est le rapport de l’homme avec Dieu et l’obscurcissement de ce rapport, si bien que l’histoire n’est plus qu’un perpétuel développement de ce thème et de cette situation, une représentation indéfiniment multipliée de ce qu’il y a d’invariable dans la condition humaine, comme si Dieu avait décidé pour notre plus grand profit de nous en obséder sans cesse.

Il suffît donc de se borner au récit du seul événement, à proprennent parler, qui soit jamais arrivé, c’est-à-dire la chute des premiers esprits et de l’homme, ou encore l’origine de pensées distinctes de la pensée divine. C’est la partie de loin la plus connue de la théologie martinéziste. De Dieu, nous considérerons simplement au départ qu’il est, et qu’il est immuable. Il est, car il est l’être, et il est immuable, car il ne peut jamais revenir sur ses actes, ou plus strictement encore, sur ce qu’il est en acte. L’être ne peut se déjuger sans se défaire. Tout être spirituel existe d’abord en Dieu et comme l’être de Dieu. Dieu se glorifie en établissant les règles immuables d’un culte envers lui-même, c’est-à-dire en définissant son rapport à ces êtres spirituels : ce qui implique leur émanation comme êtres libres et distincts. L’émanation des premiers esprits est fondée sur ces règles, nous dit en effet Martinez ; ce sont donc elles qui entraînent l’individuation de l’être, et la liberté n’est que la faculté de s’y soumettre ou non. La liberté de Dieu est limitée par ces lois, car l’immuable ne peut revenir sur elles ; et des libertés émanées, il est attendu qu’elles s’infléchissent dans le sens du culte. L’émanation ne comporte rien de plus ; en particulier, elle n’entraîne aucune délégation du pouvoir spirituel émanateur. Le système établi entre Dieu et les premiers émanés n’est pas susceptible de se retrouver entre ceux-ci et des êtres qu’ils émaneraient à leur tour. Que quelques esprits libres tentent de singer ainsi leur émanateur, ils abusent de leur liberté, — et dès que cette pensée est conçue en eux, c’est la prévarication et l’origine du mal spirituel, dont Dieu n’est pas responsable, puisqu’il résulte du jeu, par définition imprévisible, de la liberté de ces esprits.

Ici commence le temps. La convention qui fondait les rapports des premiers esprits avec Dieu est violée en ce qui concerne ces prévaricateurs ; leur séparation va être totale, parce que Dieu écarte de lui leur malice. Sur son ordre, certains esprits restés fidèles produisent d’eux-mêmes trois essences spiritueuses, et ils en forment le monde du temps, que nous appelons matériel [Ibid., 354. Il s’agit, on le sait, des esprits inférieurs du cercle ternaire]. Ce sera la prison des prévaricateurs, l’instrument de leur séparation d’avec Dieu. Et pour être leur geôlier, Dieu émane un nouvel être spirituel distinct : Adam. L’émanation d’Adam est donc elle-même d’abord d’essence contractuelle ; Adam a une fonction à remplir. Dieu le charge de connaissances et de puissances : puis il l’abandonne à son libre arbitre et l’émancipé. On sait le reste : le mineur émancipé prêtera une oreille trop complaisante aux suggestions de ses prisonniers. Il a le pouvoir de se donner une postérité purement spirituelle, de corps glorieux comme le sien propre, à condition que, dans cette opération, sa volonté et celle de Dieu soient jointes (comme si, bien qu’émancipé, pour cet acte, et pour cet acte seul, le mineur avait besoin que se joigne à la sienne la volonté de son tuteur). Sous l’influence des esprits pervers dont il a la garde, Adam va essayer à son tour de donner le jour à des êtres spirituels. Il a cette pensée, il l’accomplit : et le résultat, à son grand étonnement, est « une forme ténébreuse et toute opposée à la sienne », à laquelle il donnera ensuite, pour reconnaître sincèrement sa prévarication, le nom de Houva, ou Homesse (Ibid., pp. 27, 53). Cette fois encore l’être émané a rompu le contrat, et Dieu va se séparer de lui. La forme à laquelle il a donné naissance est de nature spiritueuse, et non spirituelle, semblable donc au monde qui sert de prison aux pervers. La forme de l’homme est changée en une forme semblable à celle du fruit de sa faute, — et désormais il devra se servir de celui-ci pour avoir une postérité qui sera une postérité d’hommes et non plus une postérité spirituelle de Dieu. L’homme est envoyé rejoindre ses anciens prisonniers dans le temps et habiter sur la terre « comme le reste des animaux ». Non pas sans espoir toutefois ; par sa sincérité et son repentir, Adam obtiendra sa réconciliation, et Dieu lui restituera en partie ses vertus et puissances et la possibilité de lui rendre un culte selon les nécessités de sa nouvelle forme et de sa nouvelle situation.

On remarque tout de suite quelques particularités de cette interprétation de la Genèse : par exemple, la façon de concevoir le rôle de la femme dans la chute. Eve est la conséquence du mal et le mémorial de la faute beaucoup plus qu’un agent actif ou la collaboratrice du mineur. L’infériorité des postérités femelles, qui est certaine, fient donc à l’origine même de la forme féminine.

D’une façon plus intéressante, on voit que, par une vue profonde, c’est dans une analyse de la puissance créatrice et de l’acte créateur que Martinez, cherche la nature de la faute. Le principe du mal spirituel, c’est la volonté de concurrencer l’œuvre de création ou d’émanation de Dieu. Il est hors de la puissance d’aucun être particulier de rien ajouter à l’être. Toute tentative de création qui ne fait pas la part de la collaboration divine est mauvaise. Ainsi, l’homme, dont l’être est l’être même de Dieu, est capable, s’il se soumet à sa nature profonde, d’avoir une postérité de forme spirituelle et glorieuse, une postérité de Dieu. Mais sa faute, perpétuée dans la hideuse apparence matérielle, est d’avoir manqué à sa vocation et à sa nature, d’avoir déformé Dieu en lui. Le théomorphisme, règle de conduite, est ici absolument inséparable du théomorphisme, principe de structure.

La nature du châtiment enfin nous en apporte la confirmation. La matière en est l’instrument essentiel. Ce que nous appelons ainsi, produit par des principes spiritueux grâce à un être spirituel divin, n’est pas un être radicalement distinct de l’être. La matière n’est pas un être du tout, elle est une apparence. Les formes corporelles sont nées dans une explosion du chaos, par une sorte de refus de l’esprit devant l’être fantomatique de la matière, de constatation de son incompatibilité avec elle. Et « il n’est pas possible de regarder les formes corporelles présentes comme réelles sans admettre une matière innée dans le Créateur divin, ce qui répugne à sa spiritualité ... » [Ibid. 149 ; cf. 161-163]. Distinction qui se complète par celle de la création et de l’émanation : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien, si ce n’est l’imagination divine, doit rentrer dans le néant ; mais l’émanation appartient aux êtres spirituels qui sont réels et impérissables. » [Ibid., 176. II serait de la plus haute importance de savoir ce que devient cette distinction’ dans le texte du manuscrit non publié du Traité, celui du prince Chrétien de Hesse. On sait en effet par M. Van Rijnberk (op. cit., 58) que ce manuscrit porte fréquemment sinon toujours le mot « créé » là où le texte publié par M. Philipon porte le mot « émané »]. Il ne peut donc être question de création, si paradoxal que cela paraisse, que pour les êtres qui ne sont pas. Ainsi Adam a perpétré lui-même en créant Eve le brouillard qui le sépare désormais de l’Eternel. A la fin des temps, la matière générale s’effacera de la présence de l’homme comme un tableau s’efface de l’imagination du peintre (115), mais d’ici là, Adam est emprisonné dans le songe de Dieu et dans son propre mensonge ; il ne pourra plus avoir de postérité que par Eve et à travers Eve, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus produire que des œuvres chargées de matière et donc irréelles. Il est corps et âme, une forme apparente qui lui rappelle sa faute, et une forme réelle et éternelle qui s’en repent. Pour Martinez (un peu comme pour Pascal), nous ne pouvons comprendre la nature de l’homme que si nous voyons en lui un mineur en privation auquel la vue de Dieu est dérobée par un fantôme de l’imagination divine — Dieu séparé de Dieu par une divine, mais non tout à fait impénétrable fumée.

Cela peut encore se préciser. Adam, avant la prévarication, est revêtu d’une forme glorieuse, « forme apparente que l’esprit conçoit et enfante selon ses besoins et selon les ordres qu’il reçoit du Créateur. Cette forme est aussi promptement réintégrée qu’elle est enfantée par l’esprit » (Ibid., p. 57). Bien que forme apparente, elle n’est pas d’origine spiritueuse comme la matière, mais purement spirituelle, formée par des esprits, comme la nue qui déroba Moïse sur le Sinaï à la vue d’Israël (283). Elle n’ôte donc rien à l’homme de sa nature de pur esprit, universel dissolvant.

Adam est un esprit qui lit dans l’esprit, il est en Dieu, distinct de Dieu par sa seule fonction : la garde des pervers et le culte à rendre, c’est-à-dire une manière d’être à observer vis-à-vis de la créature et du Créateur. L’individuation, nous l’avons dit, est purement fonctionnelle ; elle se fait par lois, commandements et préceptes, ou, si l’on préfère, par poids, nombres et mesures. Adam est le véritable émule du Créateur, l’homme-dieu. Son privilège essentiel est double : d’abord la communication intégrale et immédiate de toute pensée divine et démoniaque ; et ensuite le pouvoir de se donner à lui-même, sous la réserve du concours de la volonté divine, mais ce concours n’aurait jamais été refusé, une postérité de forme spirituelle semblable à la sienne. Bref, Adam est Dieu-émané (32).

Or, de même que l’être ne s’acquiert ni ne se perd, de même l’homme ne peut avoir cessé d’être Dieu. Quant à son être, il est toujours ce qu’il était, mais il a perdu son double privilège : il a perdu son corps de gloire et son pouvoir de créer une postérité de Dieu. Et surtout, il n’a plus la communication spontanée de la pensée divine. Adam a possédé toutes les sciences et toutes les connaissances spirituelles, mais il a tout perdu, du moment qu’il n’a plus la connaissance transparente de Dieu, que celle-ci est oubliée, effacée de son esprit : « C’est la matérialité qui met en nous l’oubli », disait un philosophe ; séparé de sa forme chaotique le mineur jouirait, en effet, pleinement « de la lumière impassive spirituelle et inaltérable qui est innée en lui-même » (163). C’est notre corps, en somme, qui nous cache la vue de notre âme.

L’état présent de l’homme quant à la pensée s’exprime d’ailleurs en un mot : l’homme n’est plus pensant, il est pensif. Il était pensant lorsqu’il atteignait la pensée par une vue directe. Désormais, il ne peut plus la connaître que par communication : elle lui vient grâce à un être différent de lui, esprit divin qu démoniaque (car le démon, lui, a gardé la faculté de penser : ce qui lui manque c’est la faculté de communiquer désormais avec la pensée divine). La chute a opéré une dégradation de notre faculté de penser comme elle a opéré une dégradation de notre faculté de nous reproduire. Déjà, à l’instant de la prévarication, la pensée du crime n’était point de l’homme, mais du pervers qui le tentait, le chef des démons, « arbre de vie du mal pour une éternité ». La liberté de l’homme n’est donc pas dans la pensée, mais dans son pouvoir d’accepter ou de refuser la pensée qui lui est proposée par l’être bon ou mauvais. La réintégration du mineur dépendra de sa fermeté à repousser l’être mauvais, étranger à lui et à sa forme. On comprend ainsi comment, bien que l’homme soit à l’image de Dieu, il puisse cependant être coupable : c’est qu’il est accessible à la pensée démoniaque ; le mal ne se fait que lorsque l’intellect démoniaque se substitue à nous, le mal ne s’accomplit sur la terre que par des possédés. Ainsi tout le mal se rattache toujours et uniquement à la même première opération mauvaise, puisque c’est de celle-ci que date la dégradation de notre faculté de penser [Il ne peut être question de vérifier psychologiquement la doctrine de Martinez. On noiera cependant ce texte d’un grand mystique possédé, le P. Surin, décrivant son état alors qu’il est possédé à son tour, après avoir essayé d’exorciser les Ursulines de Loudun : « Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s’unit avec le mien sans m’ôter ni la connaissance, ni la liberté de mon âme, et se taisant néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j’avais deux âmes, dont l’une est dépossédée de l’usage de mon corps et de ses organes, et se tient à quartier regardant faire celle qui s’y est introduite. Ces deux esprits se combattent en un même champ qui est le corps, et l’âme même est comme partagée et selon une partie de soi est le sujet des impressions diaboliques, et selon l’autre des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne » (apud P. Pourrat, La Spiritualité chrétienne, IV, 97 ; Paris Gabalda, 1928)].

Que pouvons-nous faire pour échapper au mal et remettre en évidence notre caractère divin ? Ou encore en quoi consistera le bien et le culte resté au pouvoir de l’homme déchu ? Il reste évidemment dans l’homme une sorte de base, l’âme, bonne en elle-même, qui tient à son union substantielle avec Dieu ; il a des sagesses, vertus et puissances, qui sont en lui « la pensée, l’image et la ressemblance du Créateur ». Mais ce fond de la nature humaine ne détermine pas nécessairement l’action, puisque celle-ci, chez l’homme tombé, exige toujours deux autres facteurs : la volonté libre et la pensée insinuée en lui par un esprit divin ou démoniaque. Si toutefois l’action bonne est marquée du nombre 3 parce qu’elle exige réellement ces trois facteurs : puissance innée du mineur, la pensée insinuée et la puissance directe de l’esprit divin majeur, l’action mauvaise de son côté est marquée du nombre 2, nombre de confusion, car l’âme s’y abandonne de telle façon à l’intellect démoniaque qu’elle s’identifie à lui jusqu’à devenir « le tombeau de la mort ». Le moment capital qui décide de la qualité de l’action est donc celui de la pensée insinuée ; selon que celle-ci sera bonne ou mauvaise, l’action du mineur le sera aussi : « La liberté enfante la volonté et la volonté adopte la pensée bonne ou mauvaise qu’elle a conçue, et sitôt qu’elle en a obtenu le fruit, le mineur revient sur lui-même et, méditant sur le produit de son opération, il devient lui-même le juge du bien et du mal qu’il a commis » (Ibid., p. 343). Il y aura donc deux espèces de bonnes œuvres : celles que l’homme pourra produire en vertu de sa puissance innée, qui seront faibles et ne pourront être dites lui appartenir, car elles sont directement de Dieu en nous ; et celles que l’homme accomplira lorsque sa propre puissance sera multipliée par le concours d’un esprit majeur bon, actions vives et parfaites qui seront bien au mineur, car ce sera lui qui aura tout fait pour solliciter ce concours de l’esprit majeur et s’y abandonner.

C’est ici le fondement de l’ascèse, de la mystique et de la spéculation martinézistes. Ascèse, car la tâche de l’homme sera de se purifier très profondément, non seulement de la cupidité des biens de la matière, mais encore de la curiosité à leur sujet : « Les formes de cet univers n’existent point réellement en nature, ni d’elles-mêmes, mais seulement par l’être qui les anime, et tout ce qui paraît exister se dissipera... promptement » (256), — la matière, est un songe qui ne doit pas nous retenir comme une réalité. Mystique, car il sera de la plus grande importance de s’assurer ensuite de la collaboration d’un esprit majeur avec le mineur purifié, et ce sera le rôle de la prière et de la théurgie. Et enfin, au-delà, il y a place pour une nouvelle connaissance spéculative : les sciences de la matière sont définitivement condamnées, et il n’est pas question d’y revenir, mais si la matière est un songe, c’est un songe de Dieu, et nous pouvons en quelque sorte le psychanalyser pour remonter à son auteur. En ce sens, toutes les apparences retrouvent une raison d’être comme elles sont, et on peut proposer une interprétation théomorphique même de ce qui n’est pas, comme les formes corporelles et, en particulier, la nôtre ; la pensée n’est plus dupe des variations temporelles et elle retrouve une sorte d’intelligence sub specie aeternitalis.

Dans cette voie spéculative, l’homme sera guidé par la tradition jusqu’à lui des révélations successives. Adam lui-même, s’il a perdu la connaissance directe et le culte spirituel, s’est vu cependant investi de la charge d’un culte nouveau proportionné à ses moyens d’opération ; il a été capable de procréer Abel conformément au plan divin, sans excès charnel, et, grâce à cet enfant, il a été réconcilié. A mesure que l’on s’éloigne de lui, la révélation primitive s’efface de la vue et de la mémoire des hommes ; mais elle a été renouvelée par le mécanisme des types qu’ont fait, au cours des temps, une série de mineurs pensants et non pensifs, députés par l’Eternel : ainsi Enoch, Noé, Melchisedech, etc. ; et enfin par le type qu’a fait le Christ. C’est une perte irremplaçable que l’inachèvement du Traité, et l’on ne peut s’empêcher de rêver à la richesse d’interprétation que Martinez nous aurait dévoilée s’il avait poussé son commentaire jusqu’au Nouveau Testament. Mais l’importance qu’il accordait au Christ n’est point douteuse par ce que nous savons de lui, et par ce que nous possédons de son œuvre (ainsi les pages sur le type du Christ en Abel, 110-117). Esprit doublement puissant, octenaire, Fils et Verbe du Créateur, le Christ a synthétisé tous les types qui pouvaient faire révélation, de manière à peindre à l’homme, avec une clarté aveuglante, encore qu’elle ne soit pas aperçue de tout le monde, son entière condition. Il s’est détourné d’Israël et a appelé tous les hommes (sauf la postérité de Caïn) à la réconciliation. La réalisation théomorphique était chez lui accomplie, puisque son incarnation volontaire n’était pas, comme celle d’Adam, le fruit d’une prévarication. Aussi, bien qu’il ait combattu le démon comme un être pensif, notamment lors de la tentation, il lui a infligé de telles molestations que son état de resserrement est incomparablement plus rigoureux depuis sa venue. Mais, pour nous aussi, le Réconciliateur est venu, et il nous sera demandé bien plus qu’à ceux qui ne le connurent point.

Enfin, si l’intelligence de notre nature et du cryptogramme de la nature physique nous est ainsi suggérée, indépendamment de nos propres expériences, par les secours successifs des mineurs élus et par le secours de l’esprit doublement puissant, nous pourrons encore reconnaître la vérité à son rayonnement. L’assentiment commun et complet est toujours le signe d’une spiritualité distincte de celle des individus : passager et limité, il peut être le fait d’une pensée entièrement démoniaque, mais durable, il se fonde certainement dans la pensée divine. L’œuvre démoniaque est une œuvre de division et de confusion : « Il n’y a pas parmi les hommes de matière, deux pensées, deux actions, deux opérations qui puissent s’accorder... » (111). L’homme abandonné à lui-même ne sera pas capable non plus de réconcilier vingt personnes à sa volonté. Mais si la multiplicité éloigne de la vérité, la vérité, au contraire, unit les esprits ; elle opère dans le sens de l’unité théomorphique à retrouver, en assimilant les esprits les uns aux autres, en restituant autant qu’elle le peut la pensée transparente et sans limites individuelles, hors de la matière et du temps.

On pouvait le prévoir, si la conséquence du péché est la dégradation de notre faculté de penser, le travail devra tendre surtout à remédier à cette infériorité. Il nous faut déchiffrer la pensée avec peine, c’est-à-dire « opérer comme un être purement spirituel temporel, sujet au temps et à la peine du temps » (315). Essayons cependant de remonter vers notre état premier. Il ne paraît guère possible d’y parvenir pendant notre existence temporelle terrestre et de franchir d’un seul bond les trois cercles sensible, visuel et rationnel, qui nous renferment comme les trois cercles dont se servent les voyageurs pour repérer leur position terrestre. Nous n’échapperons pas au purgatoire [Cf. définition, p. 219. La métempsychose est formellement exclue, quoique ait pensé Frank. Cf. notamment 171-172]. Mais quoique toujours pensifs, nous pouvons nous efforcer de n’accueillir que les insinuations provenues de l’arbre de vie du bien. Nous serons ainsi plus fidèles à notre vraie nature divine ; purifié du désespoir, disait Kierkegaard, « le moi plonge à travers sa propre transparence dans la puissance qui l’a posé ». C’est aussi le but de l’ascèse et de la mystique martinézistes. On pourrait d’ailleurs multiplier les rapprochements ; par exemple, entre la réalisation théomorphique et ce que l’on a appelé, à propos de saint Jean de la Croix, l’état théopathique. Sans entrer dans une étude de mystique comparée, on voit que le théomorphisme de l’homme ne nous entraîne pas nécessairement au panthéisme. La mystique martinéziste est même plus proche, pensons-nous, des mystiques de la « nuit » que des mystiques quiétistes. Elle le doit vraisemblablement à son caractère beaucoup plus spéculatif que sentimental. Le progrès essentiel s’accomplit ici dans l’ordre de la pensée, parce que la chute a été avant tout une chute de la faculté de penser. Le démon a de grands pouvoirs et le mineur la faculté de les tenir en échec : la vie intérieure à la poursuite de la réalisation théomorphique en est revêtue d’un caractère profondément dramatique.

Cette réalisation, et donc la conception de l’individualité humaine dont elle découle, est bien la charnière de la pensée de Martinez. La lumière vient de Dieu, mais nous n’en saisissons toute la richesse que lorsque la réflexion sur nous-mêmes nous a purifiés. « Mes jours sont la vapeur des jours de l’Eternel », s’écriera Saint-Martin ; ils ne sont rien d’autre, et il appartient à la pensée d’essayer de restituer les jours de l’Eternel dans notre vie intérieure. Ce faisant, nous comprendrons que la vraie intelligence du monde des apparences nous conduit à l’intelligence du monde des vraies réalités. Le microcosme nous conduit au macrocosme matériel, surcéleste et divin. Mais c’est selon un rapport analogique purifié de toutes les grossièretés de l’anthropomorphisme ; et c’est pour ainsi dire à l’intérieur de tout le divin et de rien d’autre que ce qui est divin que la pensée se meut. Il ne s’agit pas de se dissimuler les contradictions et les faiblesses d’un tel système au regard de la pensée strictement rationnelle. Mais la voie analogique de la pensée mystique ne relève pas de ce tribunal et ne nous intéresse même que dans la mesure où elle relève d’une juridiction d’appel. Pour celle-ci, entre l’anthropomorphisme et le panthéisme, peut-être est-ce l’attitude théomorphique (qui, certes, n’est pas particulière à Martinez de Pasqually) qui paraîtra la plus rigoureuse et la plus instructive.

Source : http://sophia.free-h.net/spip.php?article52

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Les Maîtres secrets de Martinez de Pasqually

23 Novembre 2012 , Rédigé par R. Ambelain 1948 Publié dans #histoire de la FM

La question des initiateurs et des instigateurs de Martinez de Pasqually est restée un des points les plus obscurs du problème martiniste. Nous allons tenter, sinon de la résoudre complètement et définitivement, du moins d'apporter quelques éclaircissement inédits. Il est fort probable que Martinez de Pasqually a imaginé l'histoire de l'aïeul, membre du Tribunal de l'Inquisition, détenteur de ce fait de documents saisis entre les mains d'hérétiques juifs ou arabes.
Selon cette affirmation, que rien ne permet de retenir, ces mêmes documents auraient été à la source de la conversion de son père à une doctrine hétérodoxe qu'il aurait ensuite enseignée à son fils. Il est infiniment plus logique d'admettre que, bien au contraire, nous devons lire entre les lignes, comprendre à demi-mot un langage de pure convention.
Alors, la vérité se rétablit d'elle-même, et nous sommes amenés à envisager l'hypothèse, plus ésotérique, de documents sauvés de l'inquisition, d'origine judéo-arabe, (ce qui renforce cela c'est justement l'origine portugaise de la famille, au pis aller espagnole de fraîche date), transmis et commentés par le père spirituel de Martinez de Pasqually ! En effet, le « maître », dans l'antiquité était dit, en grec, le patros, qui signifie généralement le père, et particulièrement le « père des initiés ».
Martinez de Pasqually (ceci a été à peu près établi par les historiens de l'Ordre et du propagateur) a été à Timor, petite possession portugaise des îles de la Sonde. Peut-être a-t-il aussi été en Chine, comme on le croit. Mais ce n'est ni en ces voyages, ni en un contact immédiat avec la sorcellerie vaudou, à Saint-Domingue, qu'il faut rechercher sa primitive initiation !
Jean Bricaud, dans un numéro spécial de la revue « Le Voile d'Isis », publié en 1927, a exposé l'histoire du mouvement rosicrucien, à partir des premières manifestations de la Fraternité des Rose+Croix, au début du XVIIe siècle. Résumons brièvement cet auteur, (et précisons que sa situation de haut-gradé de l'Ordre, de patriarche de l'église gnostique, le mettait à même d'avoir, soit par archives et documents, soit par traditions verbales, des renseignements de valeur), et complétons-le du résultat de nos investigations personnelles.
Dès le début du XVIe siècle, nous voyons fonctionner l'association secrète de la « Communauté des Mages », fondée par Henri Cornélius Agrippa, association qui groupait les maîtres contemporains de l'alchimie et de la Magie. Lorsqu'Agrippa arriva à Londres, en 1510. il fonda, ainsi qu'il résulte de sa correspondance (Opuscula, t. II, page 1073), Une société secrète semblable à celle qu'il avait fondée en France.
Les membres étaient dotés de signes particuliers de reconnaissance, de c mois » de passage. Ces membres fondèrent alors, dans divers autres états de l'Europe, des associations correspondantes, dénommées Chapitres, pour l'étude des sciences « interdites ».
Si nous en croyons un manuscrit de Michel Maïer, conservé à la bibliothèque de Leipzig, ce serait cette « Communauté des Mages » qui aurait donné naissance, en Allemagne, vers 1570, aux « Frères de la Rose+Croix d'or ».Plus tard, vers 1605, une confrérie mystique nouvelle avait adopté comme paradigme emblématique de ses tendances, la Rose et la Croix. C'était la « Militia Crucifera Evangelica », fondée dès 1598 à Nuremberg, par Simon Studion. Cette confrérie se réunit au début du XVIIe siècle, à la « Fraternité des Rose-Croix ».
A côté des études magiques ou alchimiques, études tant opératives que spéculatives, la plupart des frères poursuivaient également la réforme du Catholicisme, et tentaient de le ramener à sa simplicité et sa pureté primitives, tout en le pénétrant -à l'instar des anciens gnostiques —, les enseignements ésotériques traditionnels.
Le mouvement rosicrucien se nimba différemment, selon les états, les hérédités spirituelles, et la formation Scolastique, des adeptes. En Espagne, il était pus orienté vers un catholicisme romain, d'esprit plus large, et plus mystique aussi. Dans l'est de l'Europe, en Allemagne, ses propagateurs étaient au contraire acquis au protestantisme, tels Valentin Andreae et Michel Maïer. L'un des Chapitres rosicruciens est passé à l'histoire, c'est celui de Cassel, qui y fut fondé par le comte Maurice de Hesse-Cassel et dont Andreae et Maïer faisaient partie. Un autre, le« Palmier », fondé à Weimar, également. C'est en 1614-1615 qu'eurent lieu les fameuses manifestations publiques d'existence des Rose-Croix. L'effet fut considérable. Autour des Fama Fraternitatis et Confessio Fratrum Rosae-Crucis (Ratisbonne 1614), les savants profanes disputèrent à qui mieux !

Une scission entre les deux tendances rosicruciennes

C'est alors qu'en 1616, Michel Maïer, médecin de l'empereur Rodolphe II, (protecteur des hermétistes...), se rendit à Londres, où il prit contact avec Robert Fludd, qui organisa les adeptes d'Angleterre sur le plan rosicrucien. En France, la première manifestation eut lieu en 1623.
Nous renvoyons pour le détail à l'ouvrage de Sédir sur les « Rose+Croix ». Les difficultés du temps nécessitèrent une scission entre les deux tendances rosicruciennes. Deux groupes naquirent alors ; l'un, donnant la prédominance au mysticisme, à l'étude de la Cabale, de la théosophie chrétienne et de l'antique gnosticisme, s'adonna surtout aux exercices de la vie intérieure. C'est de ce groupe que sortit l'initiateur de Jacob Boehme, qui est un des « ascendants » de Claude de Saint-Martin.
Ce groupe rassembla les Frères de la Croix d'Or, ou l’Auris Crucis. Il fut le plus mystérieux des deux. Le second rameau, le plus nombreux, se consacra aux recherches expérimentales, à l'étude de la Nature, ce fut la Rosae Crucis.
En Hollande, en Angleterre (ou Francis Bacon, l'auteur de la Nouvelle Atlantide, — que l'on a pris parfois pour le programme de l'Intelligence Service !...) aida puissamment Robert Fludd, et fut, peut-être, en réalité, le vrai Shakespeare, comme certains historiens l'affirment), Je mouvement se développa rapidement. La tolérance des pouvoirs publics, acquis à la Réforme, lui évita d'ailleurs d'être amené à prendre cette attitude anticléricale qu'on observe dans les pays latins
. Attitude justifiée par les mesures de terreur prises par les pouvoirs publics des états catholiques, dès la connaissance de ce mouvement spiritualiste. C'est le second groupe rosicrucien qui fonda alors, peu après, l'Invisible Collège, édifié sur le plan décrit par Sir Francis Bacon dans la Nova Atlantis, et qui devait plus tard être reconnu officiellement par le roi d'Angleterre Charles II, sous le nom de Royal Society.
La Fama et la Confessio de Valentin Andréas furent traduites en anglais, en 1652, par Thomas Vaughan, l'auteur de l'Anthroposophia Theomagica et de plusieurs autres ouvrages d'occultisme. Bien qu'il s'en soit défendu.
Vaughan fut en réalité un des chefs de la Rose-Croix. (Wood, en son Athenae Oxoniensis, nous dit : «C'était un grand chimiste, un « fils du Feu » distingué, un physicien expert, et un Frère assidu de la Fraternité Rosicrucienne».

 

Là se situe le nœud d'une énigme historique, la naissance de la Franc-maçonnerie spéculative Vers 1645 (1645-1646 furent deux années fécondes en matière d'associations occultes...), un certain nombre de rosicruciens avaient fondé une association ayant pour but avoué l'étude de la Nature, mais dont les principes, l'enseignement, devaient demeurer secrets, accessibles aux seuls initiés, et être présentés d'une manière purement allégorique.
Ce sont Elie Ashmole, Robert Moray, Thomas Warton, Georges Warton, William Oughtred, John Herwitt John Pharson, et William Lilly (l'astrologue).
Les noms de quelques autres ne nous sont point parvenus. Afin de mieux dissimuler et son existence et son action, qu'il voulait purement occulte, intérieure, mystique, l'Ordre décida de ne pas demeurer indépendant.
Et suivant en cela l'instigation d'Élie Ashmole, il décida de s'intégrer dans un milieu moyen, lui permettant de subsister sans qu'on devine son existence. Suivant l’usage du temps, qui imposait à tout citoyen ayant droit de bourgeoisie en la ville de Londres, de faire partie d'un corps de métiers, comme membre accepté (c'est-à-dire honoraire), Elie Ashmole s'affilia à la Confrérie des Maçons constructeurs, placée depuis le Moyen-âge sous le patronage mystique de Saint-Jean. Il sollicita ensuite, pour la Société des Rose+Croix, l'autorisation de se réunir au siège de cette Confrérie des Maçons constructeurs, à Mason's Hall, in Mason's Alley, Basing Hall Street à Londres. Ce fut William Preston, en son ouvrage : « Illustrations of Masonry » (p. 140), qui nous révéla le subterfuge ! Et l'esprit rosicrucien, la force occulte du groupe, aidant, en 1717 l'Ordre mystérieux fondé par les rosicruciens anglais avait pris la tête de la Confrérie des Francs-Maçons, et en 1723, ses membres réussissaient à modifier l'antique structure des maçons opératifs en y adjoignant le grade de « Maître ».
Or, c'est dans la rituelle de ce grade que se révèle en toute son ampleur, l’action des Rose-Croix ! C'est dans le splendide déroulement de la réception à la «Maîtrise», dans l'émouvante mort symbolique du profane, préludant à la résurrection de l’Archétype, que nous retrouvons enfin la marque traditionnelle des antiques initiations, en même temps que la preuve de la survivance de la très vieille Gnose alexandrine.

Et, nous l'avons vu au début de cet ouvrage, c'est justement cette même Maçonnerie anglaise qui avait remis à Martinez de Pasqually, ou plutôt à son «père», la Charte de constitution lui permettant d'établir des Loges...
Qui pourrait alors nier le contact direct, incontestable, entre les Rose+Croix d'Angleterre, successeurs de Robert Fludd, de Cornélius Agrippa, et Martinez de Pasqually ?
Nulle critique de bonne foi assurément. Au début de son attachante étude, Jean Bricaud envisage les précurseurs éventuels des Rose+Croix.
La mystique fraternité a-t-elle réellement été fondée par l'insaisissable Christian Rosencreutz ? Remonte-t-elle au contraire à la Massénie du Saint-Graal, et par là aux Gnostiques anciens ? Est-elle d'origine plus immédiate, et doit-on considérer Paracelse comme son véritable promoteur? Existait-elle déjà en 1484 au Danemark, comme l'affirme Forluyn dans son De Gotharum Historia ? Peut-on attribuer sa fondation à Faustus Socin, comme certaines traditions l'affirment, ou eut-elle pour père Valentin Andreae?
«Autant de questions que je n'essaierai pas de résoudre » nous dit Bricaud. Eh bien, nous allons avancer une hypothèse audacieuse ! Nous croyons qu'elle est, réellement, la survivance directe, ininterrompue, des grands courants hétérodoxes antiques et médiévaux, nous avons nommé les Gnostiques et les Cathares, Nous allons exposer en conclusion nos arguments.

 

Benjamin Fabre et le marquis François de Chefdebien de Saint-Amand, Franciscus Eques A Capite Galeato. Dans ses « Disquisitions », publiées par l'écrivain antimaçonnique Benjamin Fabre (« Un "initié des Sociétés Secrètes Supérieures »)»le marquis François de Chefdebien de Saint-Amand, membre de la plupart des Rites Maçonniques de son époque, et connu dans les Ordres initiatiques contemporains (1753-1814) sous le « nomen » de Franciscus Eques A Capite Galeato, nous dit que Montpellier, patrie de Cambacérès, et une des villes fameuses de l'épopée albigeoise, fut en même temps une des villes de France les plus attachées aux sciences occultes et un des berceaux de la Franc-maçonnerie française. Et il nous rapporte l'épisode suivant, épisode des plus significatifs.
« Dès l'année 1723, Monsieur de Roquelaure découvrit une Secte très curieuse, dite des Multipliants, et apprit que les membres de cette fraternité tenaient leurs assemblées dans une maison appartenant à une certaine femme, dite la Verchand, dans la rue qui va de la Triperie, droit au puits du Temple», On s'empara évidemment des principaux membres de l'organisation, et on saisit leurs papiers.
Le catalogue de ceux de leur Siècle, nous dit d'Aigrefeuille, historien de Montpellier et cousin du marquis de Chefdebien, est daté du 6 Juin 1722. Il a pour titre : « Original des Noms et Surnoms des Enfants de Sion ».
Leur nombre se montait à environ deux cent trente-deux personnes, des divers lieux des Cévennes et des environs de Lunel. Les membres de la fraternité étant tous des artisans (donc rattachés au Compagnonnage...) et de pauvres gens du peuple.
On en eut des preuves convaincantes par leurs propres écrits, qu'ils faisaient la Cène, et que Jean Vesson, en qualité de ministre, l'avait souvent administrée, On trouva l'acte par lequel il avait élevé à cette charge, de simple tonnelier qu'il était auparavant, par l'imposition des mains de toute l'Assemblée. Le grand nombre de visions, de prophéties et de sermons, qui se trouva parmi leurs papiers, donna bien de l'exercice aux Commissaires, tant par la longueur des lectures que par les folies qui s'y trouvèrent. En voici quelques échantillons.
« Dieu m'a fait voir, dit Anne-Robert (c'est la même que la « Verchand), la Parole Magnifique, en présence de quatre témoins. J'ai vu une grande Clarté et une Etoile, et le fil d'or ; et dans une autre plus grande Clarté, j'ai vu une Corde d'Or, et une Colombe, l'Esprit de Vie. Pierre Félix, Pierre Portalez, Suzanne Guérille, sont témoins que j'ai vu le Pnîais de Gloire, le 8 Septembre 1722. « Signé Anne-Robert. »
Une de leurs prêcheuses, parlant de l'Arbre de Vie, dont ils avaient la représentation en leur résidu (c'est ainsi qu'ils « nomment le lieu de leur réunion, ou résidence}, s'explique en ces termes ; Je vous parlerai du premier Homme, nommé Adam, et d'Eve, sortie de son côté, dont mon premier point sera sur l'Arbre. Le second sera sur le Diable, en forme de serpent, le troisième sur l'Homme et la Femme. Jacob, dans un sermon prophétique, du 22 décembre 1722, dît ces paroles honorables pour l'Église Romaine :
Dieu a béni et sacré du plus haut des Cieux les trois Sacrificateurs par le sel et l'huile de la Grâce. Il a choisi la Veuve pour représenter son Église, qu'il veut faire fleurir et triompher sur la terre. Ladite Église Romaine ayant demeuré veuve jusqu'à présent, et asservie au berger de l'Église Romaine ; mais il faut qu'elle soit abattue avec les bergers, et que sa honte se montre à la face de tout le monde, après avoir été cachée aux Rois et aux princes par science humaine. »
Le reste de leurs écrits contient mille extravagances dont ils faisaient auteur le Saint-Esprit. On trouve presque partout : Voici ce que dit l'Esprit Saint, voici ce que le Saint-Esprit « ordonne de vous dire. » Le même historien, d'Aigrefeuille, nous fait connaître l'issue de cette étrange affaire d'hérésie.

 

« Enfin, leur procès se trouva pleinement instruit vers la fin du mois d'avril, par les soins et la diligence du sieur Jérôme Loys, subdélégué de M. de Bernage, intendant, qui avait eu, depuis le commencement de cette affaire, un arrêt d'attribution pour les juges avec les officiers du Présidial de Montpellier. Le grand nombre de coupables sauva la vie à plusieurs : Pierre Gros et Marguerite Verchand furent mis hors de cause et de procès. Victoire Bourlette, Françoise Delort, Suzanne DeJort, Louise et Philippe Comte, renvoyés à un plus amplement acquis ; trois femmes, savoir Anne-Robert, dite la Verchand, Jeanne Mazaurigue, et Suzanne Loubière, furent condamnées à être rasées et emprisonnées pour le reste de leur vie dans une prison ; cinq hommes, savoir Jacques Bourrely, dit Paul, sacrificateur, âgé seulement de seize ans, Pierre Figarul, André Comte et François Baumes, furent envoyés « aux galères ; Jean Vesson, comme ministre, Jacques Bonicel, dit Galantini, le premier des sacrificateurs, et Antoine Comte, « dit Moïse, son collègue, furent condamnés, comme atteints et « convaincus d'avoir tenu des assemblées illicites et contrevenu aux ordres de Sa Majesté sur la Religion, à faire amende honorable devant .la porte de la citadelle, et ensuite à être pendus sur l'esplanade, avec Marie Blainc, dite Marie-Marguerite, convaincue d'avoir fanatisé, et d'être la principale motrice de ces assemblées. Leur sentence, qui est datée du vingt-deuxième d'avril, fut exécutée le même .jour, et peu de temps après, On rasa la maison où ils avaient tenu leurs assemblées, selon des articles de la sentence qui porte qu'elle ne pourra plus être réédifiée.
Benjamin Fabre, écrivain bien-pensant, soi-disant chrétien, aurait pu s'étonner que des hommes et des femmes qui ne péchèrent que par un excès de mystique chrétienne, fussent mis à mort ou enterrés vivants dans des cachots ! Il aurait pu s'étonner du fait que les grandes courtisanes titrées qui, quelques années auparavant, se faisaient célébrer, nues, des messes sacrilèges sur l'abdomen, avec grand renfort d'égorgement de nouveau-nés ou d'enfants volés, n'aient eu pour châtiment que la disgrâce royale ! Non, il ne s'indigne nullement. Il nous dit simplement : « Nous avons retrouvé ces notes curieuses dans les papiers de l'Eques a Capite Galeato. » ...Comme on comprend alors la mentalité qui conduisait les incendiaires de Béziers et les massacreurs de Carcassonne !...

Les Enfants de Sion, dits Multipliants

Le marquis de Chefdebien nous dit ensuite :
« Ce ne sera pas sans surprise que nous reconnaîtrons dans cette Secte la source et le modèle de plusieurs usages, décorations, expressions et principes, qu'on retrouvera dans certains Grades de quelques Régimes Maçonniques. Les Multipliants n'étaient eux-mêmes que les imitateurs, les successeurs ou les disciples, de cette chaîne de novateurs, toujours brisée et toujours renaissante, et qui, sans cesse, a fatigué l'Eglise Romaine, sous le nom de Gnostiques, de Basilidiens, de Manichéens, d'Ariens, de Cathares, de Vaudois, etc.. Revenons aux Multipliants. Madame la Comtesse de Bénévent, qui en ses premières années, a vu les chefs des Multipliants nous les dépeints au jour où ils furent arrêtés, comme de jeunes hommes de bonne mine, bien frisés, revêtus d'aubes blanches, coiffés de bonnets rouges. Elle a ajouté qu'une chaire, dont ces Sectaires faisaient usage, a été donnée à l'église Sainte-Catherine, de Montpellier. Chacun de nous pourra reconnaître, dans l'histoire de ces infortunés, l'origine de certaines couleurs, de certaines expressions, et des instructions allégoriques, dont quelques francs-maçons semblent avoir hérité. »
Les Enfants de Sion, dits Multipliants, datent de 1722-1723. Quelques années plus tard, note Benjamin Fabre, Montpellier se couvrit de Loges maçonniques fréquentées par les officiers, les magistrats, les professeurs et les étudiants de sa célèbre Université.
Cette ville devint même le siège du Directoire de la IIIe Province du Rite de la Stricte-Observance Templière, celle de Septimanie, dont le marquis de Chefdebien fut le représentant unique, au Convent Général de Wilhelmsbad ! Voici donc la survivance indiscutable des Cathares, ou tout au moins d'une secte approchante, retrouvée en plein pays albigeois, au XVIIIe siècle.
Or, Martinez de Pasqually a concentré toute sa vie ses efforts en cette même région. Nous le voyons tour à tour affilié, fondateur, modificateur, de loges maçonniques à Montpellier (Chapitre des « Juges Écossais »), à Toulouse, Marseille, Avignon, Foix, (Temple des Elus Cohen et loge « Josué »), Bordeaux. C'est à Montpellier que Martinez produit pour la première fois sa Charte maçonnique, délivrée le 20 Mai 1738 à son « père », par le Grand-Maître de la Loge de Stuart.

A propos de l'AGLA

Mais on n'a pas assez souligné que ledit père aurait eu alors soixante-huit ans, puisque, nous l'avons vu, il était né en 1671. D'autre part, Martinez est né à Grenoble, en 1727, concluent la plupart des auteurs. Son père aurait donc dû se trouver à Londres l'année suivante.
Ceci n'est pas improbable, mais néanmoins renforce notre hypothèse que le père spirituel de Martinez de Pasqually n'est pas Messire de la Tour de la Case, né à Alicante (Espagne), en 1671...
Un autre fait curieux vient encore étayer notre assertion. Martinez de Pasqually, en ses signatures ésotériques, use de ce qu'il appelle « nos caractères ordinaires ».
Parmi ces paradigmes énigmatiques, figure ce qu'on nomme le quatre de chiffré ». Et ce signe mystérieux figure fréquemment parmi les inscriptions retrouvées par O. Rahn dans les grottes du pays d'Aude, en pleine région légendaire de l'épopée albigeoise, dans les grottes d'Ornolac, de Lombrives notamment, inscriptions attribuées par tous les examinateurs aux Cathares qui se réfugièrent dans lesdites cavernes.
Lorsque les Cathares, survivance gnostique en plein Moyen-âge, furent apparemment disparus, le même « quatre de chiffre » fut alors adopté par une autre grande société de pensée, nous avons nommé l’Agla.
L’Agla fut une société ésotérique, groupant, à l'époque de la Renaissance, les apprentis, compagnons et maîtres des Corporations du Livre : libraires, graveurs, imprimeurs, papetiers et relieurs, ainsi que les cartiers, qui fabriquèrent les premières cartes à jouer et les premiers tarots.
Le « glyphe » collectif de cette vaste association était le « quatre ». Il figurait, accompagné de fioritures ou d'adjonctions distinctives, dans la « marque » particulière de chacun des maîtres de cette vaste confrérie.
Léon Gruel, en son ouvrage, a recueilli des centaines de ces signatures compagnonniques. Fréquemment, il surmonte un tracé secondaire, indiquant assez souvent une seconde association intérieure, à laquelle appartenait le signataire.
C'est ainsi que l'hexagramme, ou Sceau de Salomon, le sceau planétaire de Saturne, le monogramme de Marie, désignent une association s'occupant d'alchimie et d'hermétisme, alors que le cœur, tel que le figurent les cartes à jouer, désigne un autre rameau, dans lequel la Mystique, et plus particulièrement celle de la Cabale, était étudiée et pratiquée.
Et Martinez de Pasqually est un Cabaliste ! C'est à ce dernier groupe qu'appartint le Roi François Ier. C'est pour participer à ses travaux que ce souverain quittait une fois par mois incognito son palais du Louvre, seul, vêtu simplement en bourgeois parisien, pour se rendre rue de l'Arbre-Sec, chez les frères Estienne, jurés de la corporation des imprimeurs et libraires, également affiliés à l’Agla.
Dans le groupe des maîtres-papetiers, s'étaient perpétuées des traditions ésotériques dérivées primitivement des doctrines cathares et albigeoises. Par celui des maîtres-libraires ou imprimeurs, des enseignements issus du Zohar se répandirent, dès que l'imprimerie, l'invention nouvelle, eut profondément bouleversé le monde des enlumineurs. En effet, ces derniers avaient pour tâche principale de copier et de décorer des Livres d'Heures, des Évangéliaires et des Bibles. Ce qui leur était confié était-il toujours bien orthodoxe ?...
Dans le ghetto des principales grandes villes, d'autres enlumineurs, juifs ceux-là, copiaient patiemment, sur les interminables rouleaux de peau les textes sacrés constituant la « Thora ». Des contacts s'établirent entre copistes juifs et enlumineurs chrétiens, contacts qui eurent à l'origine le souci et la curiosité professionnelle, louchant le secret de fabrication des encres, noires ou de couleur, celui de leur dépôt durable sur les fragiles supports ou les parchemins rugueux et durs, la préparation des divers « bols d'Arménie » destinés à supporter l'or et l'argent des enluminures, etc..
Des rencontres communes entre parcheminiers et imprimeurs, achevèrent d'unir l'antique métier de l'enluminure et l'invention nouvelle qu'était l'imprimerie. La presse à bras, facile à dissimuler, aisée à manier clandestinement, était pour les doctrines hétérodoxes un auxiliaire précieux de diffusion. Quantité d'ouvrages qui n'eussent pu décemment voir le jour dans un état catholique, ne pouvant obtenir le « privilège » royal de parution, étaient censés avoir été imprimés dans des états acquis à la Réforme, ou tellement lointains pour l'époque, que nul ne pouvait ou s'avisait d'y aller vérifier quoi que ce soit !
C'est ainsi que des villes comme Amsterdam, Edimbourg, Genève, eurent le parrainage d'ouvrages qui furent clandestinement imprimés en réalité à Paris, à Lyon ou à Bruxelles.
On comprend, par cet aperçu, que tout ce qui était clandestin, hérétique, interdit, devait passer par les mains des imprimeurs, papetiers, graveurs et relieurs, si on le voulait diffuser ! Ces derniers se trouvèrent donc à même de connaître bien des enseignements ésotériques, interdits au vulgaire, et, en vertu de l'attrait du fruit défendu, de s'y rallier...
Ainsi naquit l’Agla, groupe ésotérique s'il en fut, qui recueillit à la Renaissance, l'héritage spirituel des Cathares et des Gnostiques médiévaux. Et voilà comment le « quatre ». Symbole cathare, devint celui de cette confrérie mystique.


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http://www.rhedae-magazine.com/Les-Maitres-secrets-de-Martinez-de-Pasqually_a249.html

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Le Rite Écossais Rectifié est-il traditionnel ?

23 Novembre 2012 , Rédigé par Patrick Geay Publié dans #Rites et rituels

Le statut du RER fut autrefois l’objet d’une longue controverse qui opposa, on le sait, J. Tourniac à D. Roman. Nous souhaiterions ici, non pas répéter ce qui a déjà été dit, mais approfondir l’examen des sources problématiques de ce Rite émanant principalement, sur le plan théorique, du « système » de Martinez de Pasqually.

Notre intention n’est pas, précisons le, de mettre en cause la régularitéinitiatique du RER, ni bien sûr ce qu’il a de commun avec les autres Rites maçonniques, pour ce qu’ils ont conservé de l’authentique tradition, mais de montrer en quoi les conceptions de Martinez, que nous estimons étrangères à celle-ci, ont engendré une sorte d’illusion quant à la valeur spirituelle réelle du RER.

Nous ne nous attarderons pas sur les remarques critiques de D. Roman concernant les innovations de Willermoz qu’il convient simplement de rappeler brièvement.

Il y avait tout d’abord le problème fameux du rejet de la filiation templière qui, lors du Convent de Wilhelmsbad, fit l’objet de commentaires et d’attitudes timorées pour le moins légères. Venait ensuite l’évocation de l’influence désastreuse du somnambulisme sur Willermoz qui suivra notamment le conseil de l’Agent (Mlle Rochette) de supprimer la référence à Tubalcaïn. Ce conseil reposait curieusement sur le fait que Tubalcaïn avait été « l’inventeur, le Père de l’art de travailler les métaux », ce qui aurait dû impliquer, en toute logique, l’exclusion du bronzier Hiram (I Roi, 7 : 13 et II Chroniques 2 :12) dont les rituels conservent pourtant le souvenir au RER...

Nous reviendrons plus loin sur d’autres difficultés relevant en particulier des Instructions secrètes pour lesquelles A. Faivre ne dissimulait pas son admiration, donnant ici un bel exemple de « l’histoire "laïque" » qu’il entend prôner, selon R. Dachez (RT, n°103/104, p.155)...

Le point sur lequel nous jugeons utile de nous arrêter à présent concerne les effets pervers des conceptions de Martinez de Pasqually sur la constitution du RER.

Plusieurs auteurs ont bien vu que ce dernier adoptait dans son Traité de la réintégration une vision très négative de la matière plus tard assimilée dans le RER « à un lieu de ténèbre ».

Bien que nous n’ayons pas à faire ici à un encratisme radical relevant du gnosticisme, nous retrouvons dans les spéculations, du reste très confuses, de Martinez et dont la provenance reste très incertaine, un ensemble de conceptions qui explique pourquoi R. Guénon pensait que l’initiation qu’avait reçue l’auteur du Traité était « limitée ».

Nous croyons même devoir ajouter que du point de vue métaphysique certaines idées de Martinez ne sont pas rigoureusement orthodoxes. Le fait de croire les êtres « libres et indépendants » (Traité, p.113) par exemple relève d’une forme de dualisme pouvant confiner au mécanisme. Plus loin, le Traité (p.117) dit clairement en ce sens que « le Créateur ne prend aucune part aux causes secondes spirituelles ». Qui plus est, (Traité, p .135), Martinez semble même borner la Toute Puissance divine puisqu’il n’est pas possible au Créateur « d’arrêter les causes secondes » !

Cette liberté totale d’Adam a d’ailleurs de curieuses conséquences, car afin de manifester « sa puissance orgueilleuse » Adam « créa une forme ténébreuse » qui dans le texte s’avère être « une femme » (Traité, p.141) ! Le nom de celle-ci « Ouva » (Traité, p.175) semble être une déformation d’Ève en hébreu (hawah). Toutefois cette conception n’apparaît nulle part dans la Cabale hébraïque.

Les expressions défavorables à l’égard de la matière apparaissent à de nombreux endroits (Traité, p.185, 189 , 191, 349, 473), « le corps de matière n’ayant aucune part à ce qui s’opère entre l’âme et l’esprit divin » (Traité, p.431), on apprend même que « sans cette prévarication première [ celle des esprits pervers] il n’y aurait point eu une création matérielle temporelle, soit terrestre soit céleste » (Traité, p.505). On mesure ici l’incompatibilité qui existe de fait entre une telle vision du monde sensible et une initiation de métier pour laquelle la transformation de la matière, suivant les lois de l’harmonie, est précisément le moyen d’accès à la vie spirituelle. Toujours est-il que cette vision explique l’hostilité bien connue des fondateur du RER pour l’alchimie que l’Instruction secrète des Profes a d’ailleurs tendance à confondre avec une grossière chimie.

Les conséquences de cette tendance anti-corporelle sont considérables sur le plan initiatique, car elle neutralise, du moins pour les spéculatifs, le processus de transmutation du corps en esprit et de l’esprit en corps qui s’avère être une constante universelle des différentes voies initiatiques.

Un autre problème majeur du Traité réside dans son exclusivisme chrétien faisant de l’histoire sainte, dans une perspective plus théologique qu’ésotérique, une progression lente de la révélation culminant dans le Christ : « tous les cultes passés n’étaient que des figures de ce qu’il a fait » (p.381).

La reprise de Martinez par Willermoz est sur ce point flagrante. Nous citons ici un long passage de l’Instruction secrète des Profes :

« A cette époque il existait sur la terre, comme il existe encore aujourd’hui, plusieurs espèces d’initiations des Gentils ou des Egyptiens, qui n’est qu’un criminel et monstrueux abus de la Science : et enfin l’initiation du Temple, établie par Moïse et perfectionnée par Salomon. C’est la même qui est parvenue jusqu’à nous sous le nom de Franc-maçonnerie. Elle diffère essentiellement de l’initiation chrétienne en ce qu’elle ne peut représenter que figurativement l’histoire de l’homme général et de l’univers ainsi que les rapports qui les unissent, tandis que cette dernière, beaucoup plus parfaite, présente le développement effectif des allégories et l’accomplissement réel des Mystères de la Religion primitive et universelle. »

Les implications de ce texte sont redoutables. D’une part il semble ignorer, malgré une allusion finale à la Religion primitive, la véritable doctrine de l’unité des formes traditionnelles ; ensuite, il confond religion chrétienne et « initiation chrétienne » ; enfin il paraît mettre celle-ci (c’est-à-dire la religion) en deçà de la Maçonnerie, ce qui expliquerait bien des dérives allant dans le sens d’une « exotérisation », mais aussi dans le sens d’une volonté de concevoir un " grade " chevaleresque (celui de CBCS) qui se place au-delà de la Maçonnerie, en quasi rupture avec celle-ci, afin de se consacrer « à la défense de notre sainte religion chrétienne » comme le dit le Convent de Wilhelmsbad (RT, n°103/104, p.167) ! A ne pas en douter il y a là un véritable renversement de l’ordre normal des choses, pour ne pas dire plus...

Le jugement sévère de Guénon sur Willermoz paraît donc tout à fait justifié et l’admiration de Tourniac pour le RER, à l’inverse, complètement disproportionnée.

Bien d’autres anomalies auraient pu être relevées comme l’interversion des mots d’Apprenti et de Compagnon ; le sens négatif que prend le nombre cinq dans le RER etc... Autant d’éléments qui devraient permettre de réviser totalement l’idée d’une conciliation entre « l’essence du Rite Rectifié et l’universalité des principes métaphysiques exposés par Guénon ».

Précisément, comme nous l’avons vu avec le problème du statut de la "matière" chez Martinez ce concordisme est impossible. Bien que les sources du Traité de la réintégration soient encore mal connues il est probable que l’influence d’Origène avancée par J. de Maistre soit réelle, sans être la seule. Son anti-iconisme (Ch. Schönborn, L’icône du Christ, Cerf, 1986, p.77-85) coïncide d’ailleurs assez bien avec les positions martineziennes. Il était d’ailleurs recommandé de lire, entre autres, les œuvres d’Origène dans l’Ordre des Elus Coëns...

Se pose enfin la question de l’origine véritable des pratiques instaurées par Martinez dans son groupe.

Toujours est-il que pour les différentes raisons invoquées dans ce court article, l’orthodoxie traditionnelle du RER doit très sérieusement être mis en doute, et c’est pourquoi nous craignons fortement, contrairement à ce que dit G. Sandri, que ce Rite et ses adhérents ne soient nullement qualifiés pour « corriger et redresser les abus et les relâchements qui se sont glissés dans l’Ordre des Francs-Maçons ».

Pour conclure, on peut donc légitimement s’interroger sur la fidélité du RER à l’Ecossisme jacobite primitif, dont il est issu via la Stricte Observance, et qui revendiquait notamment une « lointaine filiation avec les anciens Templiers »...

  

Source : http://www.regle-abraham.com/francais/regabtext.htm

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