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planches

Art et initiation

30 Juin 2012 , Rédigé par G. P. Publié dans #Planches

Source : http://www.stella-maris-gldf.com


Est‑ce un hasard si le Musée maçonnique, l'une de nos Associations satellites, a organisé durant cette année, trois conférences données par d'éminentes personnalités du monde que nous appelons profane, trois conférences consacrées à la Création artistique, alors que sans concertation aucune, je vous l'assure, je proposais dans le même temps de terminer notre cycle annuel de conférences par un parallèle entre l'art et l'initiation ?

Tout semble se passer, dans l'inconscient collectif, dont nous aurons à parler tout au long de ce travail, tout semble se passer comme si des nuages d'idées se formaient au‑dessus de nos têtes, et à l'instar de la pluie, précipitaient, à un moment donné.

Ainsi vais‑je tenter de montrer tout ce qui peut unir l'artiste, la création et l'oeuvre, avec les valeurs et les concepts qui nous animent, nous Francs‑maçons de la Grande Loge de France, pratiquants du Rite Ecossais Ancien et Accepté, et ainsi voués à un Ordre Traditionnel, Symbolique et Universel.

Les éléments créateurs irrationnels qui se manifestent dans l'art voueront toujours à l'échec toutes les tentatives rationalisantes. Nous verrons que le philosophe lui‑même en a convenu. Hegel nous disait que l'art, développement du concept de beauté, ne saurait être enfermé dans une définition. Le moment créateur qui plonge ses racines dans l'immensité diffuse de l'inconscient restera sans doute fermé, à jamais, aux assauts de la connaissance humaine. Quelle audace alors de vouloir en parler, et d'essayer de montrer que cette secrète affinité, qui unit l'art et initiation, n'est autre qu'un but commun, vieux rêve de l'alchimiste qui sommeille en nous tous, l'union de deux contraires, le matériel et le spirituel. N'est‑ce pas là d'ailleurs, l'un des propos majeurs de notre Ordre ?

S'il revient aux francs‑maçons, dans leur quête de la vérité, de s'unir à tous les hommes de bonne volonté, libres et de bonnes moeurs, afin de partager leur idéal et travailler à la construction de la cité, c'est peutêtre bien aux artistes que nous devrions nous adresser en premier. Dans une triple invocation, dès l'ouverture de nos travaux, notre rituel, après avoir appelé la Sagesse et la Force, invite la Beauté à venir les orner, et je dirais déjà, l'invite à venir les synthétiser, affirmant ainsi, haut et clair, que l'art ressort du domaine du spirituel. N'est‑ce pas ce que voulait dire Stendhal d'ailleurs, quand il affirmait que l'art était comme une promesse de bonheur.

Qu'est‑ce donc que l'art ?

Si nous allons au fond des choses, c'est une oeuvre de l'homme, qui déclenche en nous une émotion, une émotion telle qu'elle nous transporte au‑delà de nous‑même. Au‑delà, et en même temps, au plus profond, laissant ainsi déjà entendre qu'il s'agit d'une seule et même chose. Uart, au niveau où nous voulons l'entendre, va bien au‑delà de l'esthétisme, où le beau n'est que le seul but ultime. Dans cette conception, cette vision de l'art pour l'art, nous sommes devant le serpent qui se mordrait la queue, devant le symbole de l'Ourobouros, selon le mot de Nietzsche.

Il s'agit ici de bien autre chose. Lart, c'est cette émotion qui surgit des profondeurs de notre être, et qui mobilise des contenus ignorés de notre propre conscience. Dans le Temps du Mépris, André Malraux avance une définition de l'art qui est bien dans mon propos. On peut aimer, dit‑il, que le sens du mot art soit de tenter de donner conscience aux hommes, de la grandeur qu'ils ignorent en eux. Est‑ce donc la seule beauté, encore qu'elle‑même indéfinissable, cette seule beauté, sorte d'intégrisme esthétique, dont nous parlions à l'instant, qui serait capable d'une telle mobilisation ? Cette beauté là peut être banale, et passé le regard, disparaître sans laisser de trace. Il y a quelque chose de plus fort que la beauté, comme une sorte de valeur ajoutée, c'est la charge symbolique qui est seule capable de réveiller en nous cette émotion, cette participation, cette vie intense et souveraine qui fait notre ravissement qui fait notre adhésion, et l'objet de notre engagement. Ce quelque chose, et ce je ne sais quoi, font que nous nous sentons concernés, interpellés par l'oeuvre, qui nous est d'emblée familière, objet d'amour, d'admiration, d'identification profonde, voire même de jalousie.

En effet, l'épreuve du miroir, l'un de nos rites de passage, est souvent difficile à vivre. Alain le savait bien qui nous disait que tous les arts sont comme des miroirs où l'homme connaît et reconnaît quelque chose de lui‑même qu'il ignorait. Et nous pouvons déjà nous douter que cela n'est pas forcément toujours satisfaisant pour nous‑mêmes. Le miroir, disait Jean Cocteau, ferait bien de réfléchir à deux fois, avant que de nous renvoyer notre image.

La spiritualité, comme Logos, est apparue en premier. Au commencement était le Verbe, nous dit Jean, dont le prologue est ouvert sous nos yeux durant nos travaux. L'homme des premiers ages ouvrit les yeux, et vit une pierre. Il y vit le Mystère de Dieu, le réceptacle du divin. La matière fut dès lors pour lui inséparable de l'Esprit qui l'habitait. Cette première pierre qu'il vit fut une oeuvre sacrée, la première ceuvre d'art, la pierre brute. Ainsi fut allumé le feu intérieur, par la réunion du verbe et de la pierre. Plus tard, bien plus tard, l'homme apprit à se servir de ses mains et s'essaya à copier la nature, devenant ainsi un collaborateur, ou un concurrent de Dieu, voire quelquefois, peut‑être, son cauchemar.

Tout ce qu'il ressentit là, en ce premier soir, il ne put l'oublier. Le Sacré, le Numen, crainte sublime, aspiration confuse et sans limites, énergie d'un auire monde, qui le pousse à se dépasser sans cesse, pour tenter, mais en vain, d'apaiser ce feu intérieur. Il créa alors les arts, les rites, les cultes, les mythes, sans que jamais son besoin de Sacré fut assouvi.

Mesdames, Messieurs, mes Soeurs, mes Frères, notre présence ici, dans ce temple de la Grande Loge de France, en cet après‑midi n'en est‑elle pas une preuve, s'il était besoin ?

Au Moyen‑Age, l'artiste c'était l'artisan, c'était le compagnon, le maçon, l'initié. Art et sacré étaient encore indissolublement liés. Parler de musique sacrée eût été un pléonasme. Les premières villes furent des nécropoles, attestant ainsi de la nature sacrée de l'architecture et de la construction. Avant que de bâtir sa maison, l'homme a d'abord songé à construire sa tombe et son temple.

On sait que depuis les temps les plus reculés, l'art se manifeste tantôt sur le mode figuratif, tantôt sur le mode abstrait.
Figuratif d'une part, mais en rappelant que le fruit du travail artistique n'a jamais concerné la seule reproduction des apparences. Il est même, au contraire, comme une sorte de décentrement, par rapport à cela. L' homme se mesure à Dieu, mais n'est pas Dieu.

Abstrait d'autre part. Ainsi dans les très anciens dessins thodésiens de l'âge de pierre, nous relevons, à côté d'images fidèles d'animaux, un dessin abstrait. Une croix à huit branches enfermée dans un cercle, qui se retrouve pour ainsi dire dans toutes les cultures. Nous la retrouvons dans les églises chrétiennes comme dans les monastères tibétains. Ce dessin, que l'on appelle la roue solaire, émane d'époques et de civilisations ou n'existait pas encore, et pour bien longtemps, de roue. Il n'emprunte que peu à l'expérience extérieure. Pour une plus grande part, il est symbole, celui d'une expérience faite de l'intérieur.

Dans son ouvrage «L'Idée Maçonnique», notre Passé Grand Maître, Henri Tort‑Nouguès se plaît à souligner que Baudelaire, si fin critique de la pensée artistique, sépare bien lui aussi les deux genres ; le réaliste, ou le positiviste, qui veut représenter les choses comme elles sont, qui veut penser l'univers sans l'homme ; et celui qu'il nomme luimême l'imaginatif, celui qui veut illuminer les choses avec l'esprit et en projeter les reflets sur l'autre. Nous verrons plus loin, d'ailleurs, que cela peut ne pas être un choix ou une démarche volontaire. Déterminisme ou Liberté, un couple infernal, dont les proportions réciproques en l'Homme ne cessent de nous interpeller.

Pour se pencher sur ce type d'expérience, d'expérience de l'Intérieur, d'expérience du Symbole, il est difficile de se priver des outils de la connaissance humaine. Rendons grâce, bien au‑delà de son aspect thérapeutique non négligeable, rendons grâce à la psychanalyse, qui nous a permis de mieux nous comprendre, et de comprendre surtout ce que nous avons en commun, chacun d'entre nous. Cette méthode, que je qualifierais volontiers de scientifique, puisque reproductible à souhait, conforte la pensée ésotérique, qui pressent, et connaît, depuis l'aube des temps, l'existence d'un fond commun patrimonial, de l'Idée et du But.

Je m'appuierai essentiellement sur la pensée de Carl Gustav Jung, si proche de nous. C'est à lui que l'on doit la claire expression de notre noyau central, le Soi, commun à chacun d'entre nous, qui est, de ce fait, espérance, espérance d'égalité et de fraternité. Comme une sorte de réservoir des pulsions et des expériences intérieures de l'espèce, qu'il nomme archétype. Ces archétypes sont comme des ensembles symboliques, profondément inscrits au fond de nous‑mêmes. Comme des structures psychiques, innées ou héritées, selon nos convictions métaphysiques, comme une sorte de conscience collective, ou plutôt d'inconscient collectif, puisque, sans don, travail ou accident, ces structures ne nous sont pas révélées. Et cela, parce qu'elles sont recouvertes de l'épaisse couche protectrice du Moi.

Ces archétypes s'expriment à travers le symbole, chargé d'une grande puissance energétique. Le symbole, c'est beaucoup plus qu'un simple signe. Il représente et voile à la fois. Il fait et défait en même temps, et ce faisant, il joue sur les structures mentales. Il est chargé à la fois d'affectivité et de dynamisme. Bien sûr, il alerte et mobilise l'intellect, mais celui‑ci ne fait que graviter autour de l'image symbolique qui le met en mouvement. Une roue, sur une casquette, c'est peut‑être l'employé des Chemins de Fer. Elle est un signe. Dans un autre contexte, elle est Soleil, elle représente les cycles cosmiques, les demeures zodiacales, le mythe de l'éternel retour. C'est tout autre chose, elle a pris valeur de symbole.

Il n'existe nulle culture primitive qui n'ait possédé un corps souvent étonnamment développé, de doctrines initiatiques secrètes. Elles représentent autant de préceptes relatifs, d'une part aux choses obscures qui se situent par‑delà la vie humaine et ses souvenirs, et d'autre part à la sagesse qui devrait présider aux actions des hommes. Les clans totémiques n'avaient pas d'autre but que de protéger ce savoir, enseigné dans les initiations. L'antiquité fit de même, qui dans ses mystères, ou sa mythologie, tant orale qu'imagée, et donc artistique, offre une somme d'échelons plus anciens et profondément enfouis en nous tous, de pareilles expériences intérieures.

Mesdames, Messieurs, je crois, moi, que c'est cela la Tradition, avec un grand T, telle que l'ésotériste l'entend. Et non pas un catalogue d'usages que le monde profane veut nous présenter quelquefois. C'est la Tradition dite Primordiale, celle qui est le résumé de la pensée humaine, et même peut‑être avant encore, si l'on admet, avec Teilhard de Chardin, qu'il puisse exister une pré‑vie. Objets inanimés, avezvous donc une âme, interrogation de poète, certes, mais aussi un souci de penseur. A s'imaginer qu'il serait possible de fouiller assez profond en nous‑mêmes, ne rencontrerions‑nous pas le principe créateur ? Existe‑il une mémoire des particules élémentaires, que nous pourrions retrouver ? La Tradition Primordiale, c'est une chose insaisissable, c'est une chose vivante, car en perpétuelle re‑création. C'est un réservoir d'idées et d'aspirations où chacun des hommes dépose sa pierre, à chaque instant, et à son insu. Le temps que d'en parler, et voilà que déjà nous ne sommes plus à jour. Il existe le temps d'avant et le temps d'après. Le philosophe Paul Ricoeur aime à appeler le passé «espace d'expérience», et le futur «horizon d'attente». En plein accord avec cette expression, concevons cependant la peine que nous avons de ce fait à saisir l'instant t. N'est‑ce pas là toute la difficulté, dans le fond, de vivre avec son temps ? La méditation sur le temps se doit d'être l'un de nos axes primordiaux.

Projetons maintenant ces pensées sur le monde de l'art. Qu'importe dans ce moule, ces querelles sur l'imitation de la nature, ou sur sa transposition ? Qu'importe là que l'on fustige, ou réhabilite, de Platon à Aristote. Tout d'abord, ces joutes de philosophe ne sauraient concerner que les arts plastiques, que la langue française continue, hélas, à désigner comme les seuls dignes d'être appelés beaux ! Je ne peux que m'en étonner, musicien que je suis. Et puis aussi, j'ai un vieux compte à régler, au nom de Mozart, au nom de tous mes Frères et amis musiciens, avec ce damné Aristote, qui a osé écrire, dans la Politique : «La pratique de l'art musical nous paraît indigne d'un homme qui n'aurait pas pour excuse l'ivresse ou le désir de badiner». Je regrette même de devoir le citer.

Comprenons donc bien que dans l'art, tout est symbole, et que là aussi, artistes et initiés se retrouvent. Derrière le figuratif il y a toujours l'abstrait, sous sa forme symbolique. Je m'aiderai de René Huyghe pour tenter de l'évoquer. Toute oeuvre d'art, si réaliste qu'elle puisse parditre au premier regard, exige une double lecture, la seconde étant le déchiffrage de son organisation interne, l'étude de son anatomie et l'établissement de son squelette. Chez le peintre, ne dit‑on pas que son oeuvre est construite, prenant ainsi l'image du bâtisseur, si chère parmi nous. Construite, à savoir que les lignes principales du tableau, ou de l'oeuvre, au plan plus général, dessinent devant nous, bien au‑delà du sujet même, des lignes structurelles, telles droites, angles cercles et proportions, dorées ou non, qui sont pour l'oeil en alerte, autant de symboles émetteurs. Ces structures abstraites, qui sous‑tendent les apparences les plus figuratives, furent pratiquées très tôt, dès la naissance de l'art. Nous l'avons évoque, si le réalisme trouve son origine dans les grottes de Lascaux, le schéma géométrique et symbolique se trouve pratiqué dans le même temps. Albert Dürer, l'une des figures de l'art graphique et pictural allemand, a aussi, par écrit, laissé ses idées théoriques dans un traité intitulé «De la Règle et du Compas», deux de nos outils symboliques, ceux du géomètre. Nul n'entre chez nous celui qui ne l'est, sachant prendre mesure de toute chose.

Sur le sujet de l'architecture, qui nous concerne peut‑être encore plus, nous les successeurs d'Hiram, pensons a l'album de Villard de Honnecourt, architecte du 13ème siècle, si souvent reproduit dans l'iconographie et montré comme un exemple du rapport étroit qui existe entre art et sacré. Il témoigne, cet album, que le sculpteur de son temps préparait ses ceuvres, qui apparaîtraient réalistes à l'exécution, en les ramenant au schéma, à des triangles, des carrés, des étoiles, à cinq ou six branches, ou à des croix diversement assemblées. Toute cette floraison du réel qui nous enchante, nous apparaît à l'analyse comme expliquée ,par une sub‑structure abstraite et symbolique. Le plan d'une cathédrale au sol, n'est‑ce pas le corps de l'homme couché, ouvert les bras en croix, le visage sur le sol, s'il subit la voie descendante, ou les yeux tournés vers le ciel, s'il aspire par ses efforts propres à retrouver le principe de son existence. En matière d'architecture, comment ne pas se souvenir, entre autres, de Nicolas Ledoux, si cher à Jean Verdun, qui outre tous ces mêmes principes, avait déjà l'idée, traçant les plans des Salines d'Arc‑et‑Senans, d'orner par la beauté symbolique le monde du travail, tentant par là, lui aussi, de réunir le matériel et le spirituel ?

Sur la poésie, je dirai avec Platon, qu'elle est la plus haute expression de l'homme, comme, et je le cite, l'originel langage des Dieux. Dans les «Chemins qui ne mènent nulle part», Heidegger nous disait lui aussi que l'essence de l'art, c'est le poème, car, l'essence même du poème, c'est la vérité. Dès l'origine de notre civilisation, la poésie et la musique furent intimement liées. De l'aède homérique aux bergers d'Arcadie, en passant par les cercles de Mytilène, le monde grec donna à la musique son individualité propre. Sur ses éléments symboliques, quoique s'agissant d'un de mes arts de prédilection, je serai plus bref, car leur analyse nécessiterait des éléments et termes techniques qui n'ont pas leur place ici. Mais peut être est ce le lieu d'évoquer Pythagore, les cordes vibrantes et les rapports des nombres, qui régissent toujours, à notre époque, les intervalles musicaux. Roger Cotte y a trouvé, avec bonheur, matière à un ouvrage conséquent, sous le titre de Musique et Symbolisme. Peut être la musique, par son absolue abstraction, par son évidente gratuité, par son immatérialité, par son intemporalité, peut être la musique est elle paradigme des arts, le modèle des modèles. Ce disant, c'est à Schopenhauer que je pense, lui qui voulait faire d'elle la mère de tous les arts, et bien sûr, l'origine des muses. Et puis, dites donc, n'est ce pas de la musique et de son langage que vient le mot d'harmonie, rêve de l'alchimiste des âmes ?

Au total, disons, et redisons, avec René Huygue, il n'existe pas d'art moderne, et il n'existe pas d'art ancien. Tradition et modernité, c'était, cette année, le titre, et l'interrogation du cycle de conférences organisé par notre Musée maçonnique, et cité en début de ce propos. Je n'apporte pas là de réponse, mais je crois qu'il y a des lois éternelles, réincarnées, de même qu'une génération d'une même famille perpétue et diversifie les types héréditaires, englobant et synthétisant leur totalité. On parle alors d'un même sang. L'art, lui aussi, fait couler un sang unique derrière tous ces visages divers, qu'il colore et qu'il aime. Tout cela, en nous, initiés, évoque les notions d'irréel, car supra‑humain, et d'intemporel, car éternel pour reprendre deux termes si chers à André Malraux.

Ainsi donc, et de ce fait, toute époque de l'Histoire pourrait être comparée à l'âme humaine. Comme cette dernière, elle a une situation consciente particulière, bornée et spécifique. C'est pourquoi elle a besoin d'une compensation. Cette compensation, l'inconscient collectif peut la lui procurer, par le truchement d'un artiste ou d'un prophète qui exprime l'inexprimé d'une époque.

L'art ainsi entendu est donc un art collectif, sans cependant qu'aucun lien extérieur ne semble unir les oeuvres entre elles. Seuls des courants se dessinent. Le but de cet art collectif, dont le message est plus ou moins perçu ‑ et, rappelons à ce propos l'adage si plein de vérité, et a tant de niveaux «Comprenne qui pourra», le but de cet art collectif, c'est de dégager pour certains privilégiés l'absolu du relatif, d'exprimer par le symbole tout ce qu'il y a d'objectif dans le subjectif.

Persuadonsnous bien de ce fait que l'art ne peut être que collectif. Un art qui serait uniquement et essentiellement personnel se devrait d'être considéré et traité comme une névrose.

Ainsi, dans le domaine de l'art le sacre a précédé le profane ; dans le domaine des connaissances, le traditionnel, l'ésotérique, le sacré, ont toujours précédé là aussi le profane. A l'alchimie, l'Art Royal, a succédé la chimie. A l'astrologie a succédé l'astronomie. Tout se passe comme si, dans le monde intérieur, dans la psyché inconsciente, existaient des modèles appelés à s'actualiser dans le monde du conscient, donc dans le monde existentiel, dans le monde du sensible. Le compositeur Bela Bartok, fouilleur invétéré du folklore, disait : «J'ai l'intuition que toutes les musiques trouvent leurs sources dans un vaste océan musical commun, une sorte de matrice aujourd'hui disparue». Combien il a raison, recoupant à la fois la pensée analytique et la pensée traditionnelle, mais combien il a tort de croire cette matrice disparue, lui qui, sans le savoir donc, y a tellement puisé ! Le vieux mythe d'Icare inscrit dans la mythologie, et ancré depuis des millénaires dans la psyché a bien fini par se réaliser concrètement, ici et maintenant.

Bien avant la naissance de la psychanalyse, l'homme a eu connaissance d'un monde intérieur, inconnu par les moyens habituels de connaissance, mais perceptible à certains moments privilégiés, tels les songes, par exemple. C'est en ce sens que Merlau‑Ponty et René Huygue recoupaient leurs pensées, quand ils disaient que l'art est une espèce de voyance. Un exemple : sur le plan de la technique picturale révolutionnaire, l'impressionniste ne peint que, et uniquement que la lumière réfléchie. Il accomplit là une incroyable révolution préfiguratrice. Il fait disparaître la matière, il lui substitue l'énergie, sous la forme lumineuse. Il avance, par ses moyens propres de langage, que je dirais presque initiatique, une conception nouvelle du monde, dans un élan visionnaire, plus tard recoupé par la science.

Interrogé sur les moyens d'explorer ce qu'il appelle «l’ordre impliqué de l'Univers», le grand scientifique contemporain David Bohm répond qu'il en connaît au moins deux, le premier est mathématique, et le second l'émotion musicale. A l'instant précis où la musique vous émeut, dit il, vous pouvez percevoir comment le passé, le présent et l'avenir de la mélodie et du discours se télescopent en un seul point, un point qui est votre conscience. Et c'est bien, me semble t il, la même chose qu'exprime Einstein, quand il déclare que la véritable émotion est mystique et qu'elle est le germe de tout art vrai, ou de toute vraie science.

Nous touchons là, avec ces réflexions, à ce qui est l'essence même de la voie maçonnique : l'harmonisation des contraires, objet d'une des devises qui nous animent : «Rassembler ce qui est épars». Nous qui vivons notre foi maçonnique sur le pavé mosaïque, vaste damier cosmique, dans lequel nous avons tantôt un pied dans le noir, et tantôt un pied dans le blanc. Toute découverte, ou en l'occurence, toute redécouverte, ou mise à jour, ne vient‑elle pas de cette intuition des profondeurs. L'artiste puise dans la perception fondamentale et essentielle, au sens étymologique d'essence, au sens du verbe latin essere, être de toute éternité, et exprime l'idée consciente et sensoriellement perceptible qui en découle.

Ainsi, et de ce fait, les visionnaires ne sont‑ils pas toujours reçus de leur temps. Brusquement, une époque découvre, ou redécouvre un artiste, ou un courant artistique : le XXème siècle, l'art nègre ; ou Mendelson, J.‑S. Bach, par exemples. Cela se produit lorsque le développement de notre conscient nous a fait gravir une marche de plus, point de vue d'où l'artiste que nous connaissions peut être autrefois, nous dit aujourd'hui la même chose, et cependant quelque chose de nouveau pour nous.

Ce quelque chose de nouveau se trouvait pourtant dans son ceuvre sous forme de symbole caché, qu'il ne nous est permis de lire que grâce au renouvellement de l'Esprit du moment, et de notre degré d'identification personnel au devenir de l'homme. Il fallait d'autres yeux et d'autres oreilles, des yeux et des oreilles nouvelles, ceux d'autrefois ne pouvant distinguer que ce qu'ils avaient l'habitude de voir.

«Vous avez des yeux et vous ne voyez pas. Vous avez des oreilles et vous n'entendez pas». Cette phrase célèbre ne vient elle pas à l'appui de cette idée ? Paul Valéry, dans son «Introduction à la méthode de Léonard de Vinci», nous fait remarquer qu'une oeuvre d'art devrait toujours nous apprendre que nous n'avions pas vu ce que nous voyons. L'initiation maçonnique, comme beaucoup d'autres parmi la diversité des cultures de notre espèce, se fonde sur une symbolique de mort et de résurrection, sur le dépouillement volontaire et actif du vieil homme. C'est elle qui nous permet de nous débarrasser de la gangue ancienne, et de renaitre, tel le phénix, en un homme nouveau, lui permettant d'accéder à ce qui en lui est esprit et liberté, connaissance et amour. Un homme nouveau, avec un coeur neuf, des yeux et des oreilles nouvelles.

Pour parodier une phrase connue, je dirais volontiers qu'être artiste c'est faire retentir le verbe primitif, derrière les mots, derrière les vibrations sonores ou les ceuvres. La voie maçonnique, c'est de s'efforcer d'en retrouver le son, elle qui nous demande de descendre, par le travail sur nous mêmes, au plus profond possible de notre psyché. Elle qui prone, comme programme de travail, le si fameux «Connais‑toi même» et impose le silence pour y mieux parvenir.

Un Artiste avec un A majuscule, un authentique Artiste, c'est un fou. Un fou au sens où l'entendait déjà Platon, qui décrivait quatre délires majeurs, à savoir celui des mystiques, celui des initiés, celui des amants et celui des artistes.

Mais qu'ont ils donc en commun, ces quatre types d'êtres ?

Cadeau pour l'un et salaire pour l'autre, don du ciel pour l'un et fruit du travail sur lui‑même pour l'autre, artistes et initiés ont en commun un affaiblissement du conscient, leur permettant d'accéder à des profondeurs interdites aux autres. Que les amants et les mystiques, hors de notre champ d'analyse, veuillent bien m'excuser, ainsi que Platon, notre maiÎtre à tous, de ne pas analyser leurs situations, somme toute analogue, mais par des voies si différentes. Nous savons, nous, combien les chemins qui mènent au principe créateur peuvent être multiples.

L'artiste est un médium, un interprète, un traducteur, un outil de l'espèce. Que son génie, qui fait notre joie, veuille bien nous pardonner, c'est en quelque sorte un irresponsable. Son oeuvre, son message, entendu comme tel, n'est que l'expression, n'est que la sécrétion même, dirais‑je d'une activité que nous possédons tous. Tout comme francs‑maçons, nous sommes intimement persuadés que tout homme est porteur d'une parcelle de lumière. Encore faut‑il faire l'effort d'aller la chercher.

De même que l'on ne peut expliquer le supérieur par l'inférieur, le biologique par le minéral, ni la conscience par le biologique, on ne peut expliquer l'oeuvre d'art par l'homme. L'oeuvre d'art, nous laisse entendre Hegel, tout en recoupant ainsi nos pensées, à la fois traditionnelle et analytique, l'oeuvre d'art n'est pas le fruit de l'homme. C'est tout au contraire l'homme qui en est le produit. Tout se passe comme si cette ceuvre était un être qui utiliserait simplement, comme un sol nourricier, l'homme et ses dispositions naturelles et personnelles. Comme un parasite, comme le gui sur le chêne, ou la truffe se nourrissant des racines d'autrui. Oscar Wilde lui‑même ne disait‑il pas : «La vie imite l'art, bien plus que l'art n'imite la vie».

Une oeuvre d'art existe et préexiste de toute éternité. Elle existe, d'une existence indépendante, éclatante et autonome, parce que son essence a précédé son existence. En aucun cas, elle n'appartient à l'artiste, qui simplement, comme une mère, l'a portée en lui même et l'a nourrie et accouchée, assouvissant ainsi quelque chose de plus fort que lui, comme un instinct créateur et transmetteur, aussi fort, et même peut être plus, que celui de la reproduction de l'espèce. L'artiste se doit de ne pas être une mère abusive, s'il a compris, lui, qu'il n'était que le transmetteur du patrimoine commun de l'humanité tout entière, toutes cultures confondues.

Mais cet accouchement, vécu réellement comme tel, ne se fait pas sans douleur. La péridurale, dans cette situation de l'âme, n'a pas encore été découverte en cette fin de siècle. En effet, la vie de l'artiste est par essence marquée au sceau d'un conflit intime. Conflit entre l'homme banal, au sens où l'entend le philosophe Paul Diel, avec ses légitimes exigences de l'ego, et d'autre part, la pulsion créatrice intransigeante, qui foule aux pieds, à l'occasion, toutes ses aspirations personnelles.

Comme une sorte de Dr Jekill et Mr Hyde, ou plutôt, parlant où je suis ici, un crucifié du pavé mosaïque, déjà évoqué comme une valeur du monde symbolique. Autre parallèle, l'initié, pratiquant de l'Art Royal, suit aussi une voie douloureuse, voire périlleuse, dans la descente en lui même, dans cette phase que les alchimistes appellent l'oeuvre au noir.

Il n'existe en effet que rarement un être créateur, au haut sens du terme ainsi défini, qui ne doive payer très cher l'étincelle divine de ses capacités médiumniques. Pensons au destin tragique de nombre d'entre eux. L'artiste s'efface devant son oeuvre, qui est sa seule vocation. Celle Ci monopolise pour son seul profit toute la masse de spiritualité ' dont il est porteur, et de ce fait l'en dépouille. L'artiste s'appauvrit d'autant qu'il enrichit son ceuvre. Combien de biographies en sont la preuve irréfutable. Comment le pélican, qui nourrit sa descendance de sa propre chair, l'oeuvre consomme à satiété l'inconscient de l'artiste, puis éclate au grand jour, d'une vie rayonnante, autonome et universelle.

Et nous alors, Mesdames, Messieurs, mes Soeurs, mes Frères, nous non artistes, nous non créateurs, comment vivons nous la rencontre avec 1'oeuvre‑témoin, que se cache t il derrière cet état que l'on appelle l'émotion artistique ?

Cette rencontre, cette expérience, elle est ressentie par le sujet comme un contact comme une union avec plus grand que soi, que l'on appelle ce dernier esprit universel, absolu, Dieu, Grand Architecte de l'Univers, ou tout autre chose. C'est un instant privilégié d'accession à des niveaux de réalité toujours plus élevés, une identification de plus en plus profonde avec un phénomène, un phénomène qui serait assez grand pour être Dieu, et à la fois assez intime pour être moi.

L' adaptation à ce type de rencontre, à cette communion des profondeurs, est fort pénible pour notre conscient. Aussi lorsqu'elle se produit, nous ne devons pas nous étonner d'éprouver brusquement comme un sentiment de libération tout spécial, comme transporté dans une autre dimension supra humaine. Sous la boutade et la plaisanterie, se cache souvent une réalité profonde. J'ai fréquemment dit que la Messe en si mineur de J.‑S. Bach était une des preuves de l'existence de Dieu.

 Dans de tels moments, nous ne sommes plus des êtres particuliers. Nous sommes l'espèce, et c'est le verbe primitif, la voie de l'humanité tout entière qui retentit en nous mêmes, adaptés que nous sommes, et pour un court instant, à la voix universelle. Alain veut dire la même chose, me semble t il, quand dans les «Aventures du Coeur», il écrit : «J'aime à supposer que l'oeuvre d'art est celle qui fait le salut de l'Arne, au moins un court instant».

L’Artiste, lui, c'est un inadapté chronique. Cette relative inadaptation est son véritable avantage. Elle lui permet de rester éloigné des grandes voies, elle lui permet de suivre la sienne, et de découvrir ce qui manque aux autres, sans qu'ils le sachent. Ainsi, et de ce fait, l'art peut représenter, dans la vie des nations et des époques, comme un processus d'auto régulation spirituelle.

Mais alors, interrogeons nous. Où donc se situe l'initié dans tous ces courants de pensée ?

Nous pouvons concevoir la relation artistique sous la forme d'une équation :

ART = SPIRITUALITE projetée sur la MATIERE.

Tout comme nous pouvons poser une autre équation:

INITIATION = SPIRITUALITE extraite de la MATIERE.

Ce n'est pas seulement le goût très marqué que j'ai pour le paradoxe qui me pousse à formuler ce renversement. C'est aussi que le paradoxe est souvent la seule formule dialectique capable d'unir les contraires.

L‘initié, le franc‑maçon, c'est un homme de tous les jours, lui. Point ne lui a été donnée la chance ou la douleur, comme elle a été donnée à l'artiste, de percevoir spontanément le monde intérieur, le monde des profondeurs. Quêtant cependant un supplément d'âme, sentant obscurément l'existence d'une autre chose, et de ce fait initiable, il a dû voyager en profondeur à la recherche de son noyau central, effondrant une à une les barrières du monde conscient des apparences.

C'est en cela qu'artiste et initié ont en commun l'affaiblissement du conscient, donné pour l'un, ou acquis pour l'autre. Ils ont en commun la perméabilité, la relative faiblesse de cette armure qu'est le moi, de ce blindage social. De cette carapace, qui a cependant le mérite de rendre possible une vie grégaire, celle qu'a choisi l'humanité, mais qui, par contre, masque à nous mêmes tout ce qui fait de l'autre un frère. Une image : tout comme notre planète terre pourrait exploser, sous la poussée volcanique du feu intérieur, chez quelques d'entre nous, privilégiés, privilège inné ou acquis, cette croûte peut se fissurer pour nous montrer vertigineusement notre commune identité. Freud nous le disait bien : «Le Moi peut ne pas être maître dans sa propre maison». Et la Tradition de dire : «Creuse assez profondément en toi même, tu trouveras ton feu intérieur, tu trouveras ton frère.

Certains ici, et d'autres non, savent que l'une de nos épreuves initiatiques n'a pas d'autre signification, plongés que nous sommes, à ce moment là, dans les profondeurs de la Terre, que de nous inciter au meurtre rituel, au meurtre de l'ego, au meurtre du conscient. C'est une démarche, dans le propos de ce jour, qui nous mène du non voir au voir. Et ainsi de triompher de ce combat, comme Georges, mon Saint Patron, dont c'est aujourd'hui la Fête en ce 23 avril, comme Georges triompha du Dragon, et Jacob de l'Ange. Cette déchirante épreuve, si elle est réussie, nous ramène au niveau de l'artiste, qui, lui, en aura été dispensé. Platon, nous l'avons vu, lui aussi visionnaire de l'âme humaine, ne nous range t il pas, nous autres initiés, parmi les délirants majeurs, expression à laquelle je n'oublie pas, bien sûr, de mettre des majuscules.

Nous voilà peut être capables, plus que d'autres, et je dis bien peut être, l'initié étant par définition un homme de doute, nous voilà peutêtre capables de lire le message de l'art, et même de le lire à l'artiste, nous qui avons, à la sueur de notre front, compris enfin ‑ et mieux vaut tard que jamais ‑ que le seul moyen d'expression qui nous reste, quand tout a été dit, et que pourtant l'essentiel est indicible, que ce seul moyen c'est le symbole.

Quoique expérience individuelle intérieure et donc personnelle, puisque non dogmatique, la voie maçonnique est à l'évidence aussi une voie sociale, une voie collective, par son préalable de la rencontre avec l'autre. Le franc‑maçon vit en loge et la loge est son maître à réfléchir, selon le mot de l'un des nôtres. Encore une de ces antinomies que nous avons à résoudre. Nous puisons notre force spirituelle, nous, bien sûr, et avant tout, en nous mêmes. Mais aussi dans les autres, je dirais même de notre affrontement avec l'flotte, jusqu'à le reconnaître enfin comme frère, puisque porteur du même noyau que Moi. C'est bien donc de notre collectivité qu'émerge la force individuante de I’esprit.

Un artiste se libère de la spiritualité dans son oeuvre. Il l'offre au monde. C'est en quelque sorte un extraverti de la spiritualité. Il suit une voie descendante, une voie qui va du Haut: le dedans, l'intime ; vers le bas : le dehors, l'extérieur. L’initié, lui, se libère de la matérialité dans sa spiritualité. Il suit une voie ascendante. Il part du bas, du dehors, du monde matériel, des outils, des hommes qui l'entourent, et va en haut, au dedans, à la recherche de sens et de signification. Si l'Esprit a pu se faire chair, la chair, elle, sait par le travail devenir esprit.

Artiste et initié, voie ascendante et voie descendante, Jean le Baptiste et Jean l'Evangéliste, des couples inséparables. Un artiste oeuvre au dehors, l'initié oeuvre au dedans. Comme les deux Saint‑Jean, l'un descend et l'autre monte, ou comme le Janus du monde antique, avec ses deux visages, l'un tourné vers le passé, l'autre vers le Devenir, l'un étant mémoire et projet dont l'autre n'est qu'émergence et actualisation.

Art et religion, nous disait encore Alain, et je dirais, moi, art et initiation, ou plus largement art et spiritualité, art et religion ne sont pas deux choses, mais l'envers et l'endroit d'une même étoffe. Et c'est bien pour cela que celui que l'on nomme un MaiÎtre est aussi un artiste, tout comme on a coutume d'appeler MaiÎtre un véritable artiste. L'écrivain Henry Miller l'avait parfaitement compris lorsqu'il écrivait : «Un véritable artiste renvoie le lecteur à lui même, l'aide à découvrir en lui les richesses inépuisables qui lui appartiennent. Nul ne peut être sauvé, ou guéri, que par ses propres efforts. Le seul remède, c'est la foi. Quiconque utilise d'une manière créatrice l'esprit qui est en lui, est un artiste. Faire de sa vie une oeuvre d'art, en voilà bien le but».

Nous francs‑maçons spiritualistes, imprégnés de la foi maçonnique, sommes des hommes de l'utopie, selon le mot de Michel Barat. Mais d'une utopie qui se veut créatrice. Artistes, puisque pratiquant l'Art Royal, celui qui consiste à être sa propre matière, tout comme le chanteur est à la fois l'interprête et l'instrument, nous rêvons de faire de nous mêmes et de l'humanité tout entière, une véritable oeuvre d'art, sorte de point Oméga de Teilhard de Chardin. Parviendrons nous à ériger cette cathédrale rêvée de l'humanité, inachevée, et peut être inachevable ? Nous espérons, sans ménager nos efforts. Mais réussirons nous ? Les Temps à venir nous le diront.

En cette fin de siècle, toute de haine, d'angoisse et de barbarie, à l'approche de l'ère du Verseau, ère du renouveau, ère de l'esprit, l'heure est venue de dépasser notre monde pour retrouver par l'art et l'ésotérisme les sources vives de l'intuition, c'est à dire l'intelligence du coeur.

La franc‑maçonnerie sait bien que la vraie beauté, c'est l'Esprit et sa transmission. Parodiant Malraux, j'invoque l'architecte pour qu'il fasse que ce XXIème siècle soit, et qu'il soit artistique. Mais de grâce, mes Soeurs, mes Frères, aidons le de nos efforts !

Mesdames, Messieurs, je vous remercie de l'intérêt que vous portez à la pensée de la Grande Loge de France.

Conférence donnée dans le cadre du cercle Condorcet-Brossolette, le 23 avril 1994.

Publié dans Points de vue initiatiques, cahiers de la Grande Loge de France, n° 94, 3è trimestre 1994.

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Initiation et rituel

30 Juin 2012 Publié dans #Planches

Lecture du – Livre 1er – Poïmandrés – Hermès Trismégiste

Une conscience qui nous lie opérativement au divin

Initiare : commencer

S’initier c’est commencer, entreprendre, être dans un présent… une présence, une conscience qui nous lie opérativement au divin.

À la croisée des chemins au centre où tout est un, là où s’effectue en conscience la rencontre de l’axe vertical et du plan horizontal.

S’initier c’est toujours commencer et non pas continuer

… comme avant

… pour après

S’initier

… un éternel présent !

Un processus alchimique et intime

C’est d’un processus alchimique dont il s’agit là : un processus intime et subtil. Pour qu’il y ait passage à des états successifs il faut qu’il y ait effectivement changement, initiation, présence, conscience ; que le processus soit entrepris, que cela commence véritablement.

Et pour cela, le rôle du processus initiatique fait que les phénomènes apparents et figurés par le rituel se doublent en des plans plus subtils.

« Monsieur, encore une fois je vous le redis, toute cérémonie maçonnique se double en des plans plus subtils, d’une réalisation occulte »

Nostalgie et sommeil

La nostalgie s’applique au passé comme au futur : un passé qui ne sera plus

un passé qui n’a pas été ce qu’il aurait pu être,

un futur qui déjà

de façon prévisible

ne sera pas tel ou tel

… qui aura donc déjà rejoint le passé

… celui qui aurait pu être.

Autant d’états et de processus mentaux qui manifestent la condition humaine dans son état de descente et d’enfermement dans la pensée matière, duelle : on peut dire dans son état de sommeil !

Mais Dieu que nous aimons cet état !

(…) la nature sourit d’amour, car elle avait vu la beauté de l’homme dans l’eau et son ombre sur la terre. Et lui, apercevant dans l’eau le reflet de sa propre forme s’éprit d’amour pour elle et voulut la posséder. L’énergie accompagna le désir, et la forme privée de raison fut conçue. La nature saisit son amant et l’enveloppa tout entier, et ils s’unirent d’un mutuel amour. Et voilà pourquoi de tous les êtres qui vivent sur la terre, l’homme est double, mortel par le corps, immortel par sa propre essence. Immortel et souverain de toutes choses, il est soumis à la destinée qui régit ce qui est mortel ; supérieur à l’harmonie du monde, il est captif dans ses liens ; mâle et femelle comme son père et supérieur au sommeil, il est dominé par le sommeil »(H, les 3R)

Sagesse, force et beauté

C’est par la conscience que nous sommes reliés au divin

Conscience et inconscience n’ont de sens que sur le plan opératif.

N’ont de sens que dans le présent

la présence

le spontané

le jaillissement.

N’ont de sens que parce qu’elles signent la participation ou l’endormissement de l’être en rapport avec sa réintégration… en rapport avec sa remontée… son ascente vers le divin.

La conscience n’a de sens que lorsqu’elle surpasse en Sagesse, Force et Beauté le charme de l’expérience que nous menons sur terre.

Mouvement initiatique, état vibratoire

Il ne s’agit pas d’une conscience de type purement mentale, événementielle ou purement spéculative

La manifestation de la prise de conscience sur les plans de la personnalité se double en des plans plus subtils et opère alors les transformations proprement initiatiques.

Pour entretenir ou provoquer ce mouvement initiatique, il importe d’entretenir un état vibratoire, une oscillation propice

… le symbole, l’allégorie, permettent de provoquer la sollicitation des différents plans de l’être ; de ses aspects matière à ceux de l’esprit : intelligence, raison, croyance, imagination

Le symbole n’est rien s’il ne vibre pas s’il n’initie pas un mouvement intérieur qui va entretenir le mouvement initiatique dans la conscience au sein de laquelle va se succéder indéfiniment l’alternance du fixe devenu volatil… devenant fixe à son tour.

Et pendant notre sommeil

La création se débrouille très bien sans notre conscience et semble nous inscrire de toutes les façons de facto dans toutes ses manifestations.

La nature fonctionne très bien selon les lois de l’harmonie qui lui sont propres, avec ou non nos considérations ou nos débats sur le conscient, l’inconscient…supra conscient…

Sur le plan de la manifestation, « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »

Les lois de l’harmonie règlent le monde.

Nos consommations, nos productions et nos pollutions s’intègrent, se désintègrent, empruntent et restituent…

La pollution retarde notre conscience, l’annihile ; c’est notre libre arbitre qu’elle handicape, notre initiation qu’elle freine, puisqu’elle nous fixe dans la négation et l’aveuglement.

« Ici sont les arcanes de la Gnose

…que ceux qui ont des yeux

… et des oreilles.. »

De la manifestation à l’essence

Le rituel, s’il est plus ou moins inspiré est de toute façon transcrit par l’homme dans sa condition terrestre et donc fort emprunt du mental qui dispose principalement d’une approche duelle de la création et d’un environnement qu’il a « personnalisé ».

Il ne faut cependant pas dénier à l’être humain, même dit « profane » la mémoire sporadique d’une connaissance des choses qui ressortent du divin)

Le rituel s’efforce de nous promener de la manifestation à l’essence, d’entrer à nouveau en intimité avec celui dont il est dit

« Toi que la nature n’a point créé ! »

Bon ! Vous aviez bien compris que ma conception de l’initiation, qui a démarré sur les chapeaux de roues avec la première révélation d’Hermés Trismégiste se nourrissait d’un rituel déiste !

Importance du rituel Quel rituel pour quelle initiation ?

La maçonnerie tient sans doute pour partie son « universel » dans le fait qu’elle offre une profusion de rites et qu’elle se rassemble, à quelques exceptions près, sous la bannière commune du GADLU.

Je ne m’attarderai pas sur les fondamentaux des divers rites qui feront l’objet cette année d’un morceau d’architecture bien spécifique par l’un de nos frères ; simplement il apparaît clair qu’un rite induit un rituel qui lui même supportera une quête initiatique spécifique.

Et c’est selon chacun : on choisit son rituel ou bien on le découvre une fois qu’on le pratique, et selon le degré de conscience dans le choix et son adéquation avec la quête initiatique, l’efficacité en sera plus ou moins grande.

Le rite de Misraïm

Le rite de Misraïm fonctionne sur le mode du créateur universel dont émane toutes puissances et toutes manifestations, il procède également dans son essence, ses applications et modalités, de la tri-unité ; si l’on se rapporte aux conceptions des monothéismes, il se rattache directement à l’hermetisme tel qu’en son expression dans « les trois révélations d’Hermès » et peut préfigurer le Christianisme.

… Lorsque l’encens est versé

…Architecte de tous les Mondes, toi qui as dit : « J’ai créé toutes les Formes avec ma Parole, alors qu’il n’y avait encore ni le ciel ni la terre »

… Avant la chaîne d’union

…Puissance éternelle et souveraine que l’on invoque sous cent noms divers, Architecte Suprême, Ordonnateur de tous les Mondes, en ce Temple et vers Toi seul montent nos cœurs et leur fidélité.

… Dans le testament philosophique

… Considérant que la Philosophie amène à concevoir, et l’observation à admettre, l’existence probable d’une Intelligence à l’œuvre dans tout l’Univers, Intelligence dont la Lumière élémentaire est probablement la première manifestation tangible, et l’agent créateur et organisateur de la Matière Universelle

Le principe évoqué est celui de l’éternité

Il n’est pas fixé puisque c’est lui qui fixe et qui anime par le présent, lieu de la conscience, parfum d’éternité… esprit des êtres et des choses animant la matière engoncée dans le passé et le futur, notions fuyantes, insaisissables.

L’axe Zénith Nadir est l’éternel présent

Il met en tension passé et futur – plan horizontal de la manifestation -et leur permet alors d’exister en conscience dans le cercle d’ourobouros, à l’endroit précis où il se mord la queue : exister par le réveil, la mémoire douloureuse qui ressurgit.

S’initier, c’est apprendre à mourir

Apprendre à mourir

Se souvenir de la remontée

Apprendre à vivre en conscience se souvenant que la vie englobe le passage terrestre que le corps est un emprunt à Dame nature (la natura naturanda) qu’il lui sera restitué

L’intellect divin entre dans l’esprit

L’esprit entre dans l’âme

L’âme entre dans le corps

Le feu prend une enveloppe d’air qui s’insuffle dans l’eau, qui pénètre la terre

…ainsi le feu pénètre la terre sans la brûler

… Mourir

après l’avoir intégré il faudra désintégrer le corps qui n’étant plus alors animé livre ses constituants à la nature.

L’ascente vers le divin

Et tout se doublant en des plans plus subtils, les divers voyages de l’impétrant figurent et donnent l’enseignement de la mort du corps et des passions qui s’attachent à l’âme.

…Après le souffle du MC sur le visage de l’impétrant

Monsieur, ce voyage continue la série des purifications naturelles que subit l’Ame humaine en ascente vers le divin . Dépouillant successivement les enveloppes subtiles qui enrobent cette étincelle divine que nous dénommons l’âme…

… Poïmandrés à l’Intelligence

Tu m’as instruit de tout comme je le désirais, ô Intelligence ; mais éclaire-moi encore sur la manière dont se fait l’ascension.

D’abord, dit Poïmandrès, la dissolution du corps matériel en livre les éléments aux métamorphoses ; la forme visible disparaît, le caractère, perdant sa force, est livré au démon, les sens retournent à leurs sources respectives et se confondent dans les énergies (du monde). Les passions et les désirs rentrent dans la nature irrationnelle ; ce qui reste s’élève ainsi à travers l’harmonie (…)

Ainsi se justifieront alors peut-être, pour certains, toutes ces bizarreries, ces allégories et cette symbolique qui lorsqu’elles ne sont pas approchées, supposées, subodorées et sincèrement explorées, deviennent l’objet de la négligence et de la dérision. … et le rituel, perdu de sens, élagué, dépouillé, court alors tous les risques de ne plus remplir sa fonction initiatique

S’initier, c’est s’engager C’est choisir

La question posée à maintes reprises

« … Monsieur, consentez-vous à mourir à votre vie passée ?

« … Monsieur, avant de continuer à vivre cette cérémonie, je vous demande de réfléchir. Consentez-vous ?

« … ne regrettez-vous rien de ce qui va vous être imposé ?

« Acceptez-vous de faire le troisième voyage ?

« Dans votre âme comme dans votre chair, une dernière fois, Monsieur, acceptez-vous ?

S’initier C’est se fondre et encore renoncer

Boisson d’oubli

Lentement, mais sûrement, l’égrégore qui anime et conduit notre antique Société vous pénétrera, substituera sa volonté à la vôtre et, au prochain anniversaire de votre réception, il ne restera plus rien de l’homme que vous êtes actuellement

Purification par l’eau

Vous ne serez plus (…) que « pareil au cadavre que la main du laveur des morts tourne et retourne à son gré »

Tandis que sur les parvis

L’initiation se poursuit sur les parvis, dans le fracas des outils et des ego !

On y martèle la pierre, l’ego, pour lui enlever ses aspérités, ses faiblesses, pour le rendre fort une fois maîtrisé que la pierre taillée participe à l’édifice.

Sur les parvis on ne détruit pas, on forme et on forge (avec le feu extérieur qui n’est pas le feu allégorique du temple)

Enfin, mes frères (et mes sœurs) sur ce domaine de l’initiation qui nous prend et l’esprit, et le cœur, les sentiments, les émotions, et encore qui nous bouleverse de vertige, mais parfois nous tire de rage à la dérision

… Un peu de beauté, de force et de sagesse. L’invitation au voyage : …

Le 1er Royaume est l’existence avant l’existence

Le 2ème Royaume, royaume de ce monde

Le 3ème Royaume est l’intervalle que nous traversons après la petite et la grande mort.

Le 4ème Royaume est la résurrection sur la terre qui s’éveille et le retour à la condition originelle.

Le 5ème Royaume est le jardin et le feu.

Sache que depuis que Dieu a créé les êtres humains en les faisant surgir du Néant, ils n’ont cessé d’être des voyageurs. Ils n’ont aucun endroit où se reposer de leur voyage si ce n’est dans le jardin et le feu, et chaque jardin et chaque feu est à la mesure de la personne.

J’ai dit, VM

Source :  http://www.esoblogs.net/4160/initiation-et-rituel-anonyme/

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Combat initiatique et guerre profane

30 Juin 2012 , Rédigé par A.U. Publié dans #Planches

Source : http://www.stella-maris-gldf.com

Lorsque le Grand Maître de la Grande Loge de France m'a invité à préparer une conférence pour le Cercle Condorcet-Brossolette qui autorise notre réunion dans ce Temple, les préoccupations vedettes de l’actualité étaient encore celles qu'avait générées la guerre du Golfe. Je pense que plus d'un Franc-maçon s'est demandé dans cette période comment il était possible d'assumer à la fois notre humanisme déclaré et notre loyauté de citoyens, éventuellement mobilisables, dans la spirale d'événements guerriers ouverte par la participation de la France au conflit.

Il me faut rappeler ici l'article II de nos « anciennes obligations » qui furent édictées en 1722 et constituent selon leurs auteurs la « Loi fondamentale de la Franc-maçonnerie universelle ». Cet article proclame qu'un Maçon est un paisible sujet à l'égard des Pouvoirs civils, en quelque lieu qu'il réside ou travaille, et (qu'il) ne doit jamais être mêlé aux complots et conspirations contre la paix et le bien-être de la Nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs; car la Maçonnerie a toujours pâti de la guerre, de l'effusion de sang et du désordre; aussi les anciens Rois et Princes ont toujours été fort disposés à encourager les Frères en raison de leur caractère pacifique et de leur loyauté par lesquels ils répondaient en fait aux chicanes de leurs adversaires et défendaient l'honneur de la Fraternité qui fut toujours florissante dans les périodes de paix.

Je m'arrête un instant pour commenter la guerre à laquelle il est fait allusion dans ce texte. Elle est celle que les sujets peuvent être amenés à entreprendre contre un pouvoir qui les opprime; la paix à laquelle la Maçonnerie se déclare attachée est une paix civile à l'intérieur des frontières de la nation. Qu'advient-il alors d'un sujet désobéissant lorsqu'il appartient à notre ordre ?

Je poursuis ma lecture de l'article II : Ainsi, si un frère devenait rebelle envers l'Etat, il ne devrait pas être soutenu dans sa rébellion, quelle que soit la pitié que puisse inspirer son infortune; et ( ou plutôt « mais » , si nous entendons bien l'articulation de ce discours ) si ce Frère n'est convaincu d'aucun autre crime, bien que la loyale confrérie ait le devoir et l'obligation de désavouer sa rébellion, pour ne provoquer aucune inquiétude ni suspicion politique de la part du gouvernement au pouvoir, il ne peut pas être chassé de la Loge et ses relations avec elle demeurent indissolubles.
On le voit : tout en arguant d'une « indéfectible fidélité » et d'un « total dévouement à la patrie », pour reprendre d'autres termes, ceux-là contenus dans l'article III de la déclaration de principes de la Grande Loge de France, publiée en décembre 1955, la Franc-maçonnerie n'hésite pas à protéger tel membre dissident à l'égard de la société politique, pourvu qu'il ne soit pas considéré comme « criminel » du point de vue de la morale commune - partagé par les Frères en général -, et pour autant que ses idées restent compatibles avec les idéaux collectifs de la Maçonnerie. Autrement dit, dans les limites de compatibilité indiquée, la Loge devra rester pour ce « rebelle » l'asile de sa liberté de conscience, sous la condition expresse que son action extérieure ne compromette pas la neutralité de l'Ordre à l'égard des pouvoirs constitués.  Si donc les Francs-maçons doivent respecter les lois et l'autorité légitime du pays dans lequel ils vivent et se réunissent librement (phrase extraite du chapitre 1er de notre Constitution, qui exclut complètement, en cas de guerre étrangère, de prôner le pacifisme à l'intérieur des Loges), ils n'en sont pas moins amenés à « conformer leur existence aux impératifs de leur conscience », et c'est pourquoi nous interpelle le problème de la guerre entre les nations, apparemment contradictoire avec l'idée de fraternité universelle vers laquelle nous œuvrons - faut-il dire « abstraitement » ?- au moins à l'intérieur des temples, mais aussi parfois, et parfois plus concrètement, à l'extérieur.
Je ne crois pas commettre d'indiscrétion en affirmant que les Francs-maçons ont fait entendre sur les parvis des temples les opinions les plus variées au sujet de notre guerre contre le dictateur irakien. Notre Grand Maître, soucieux de ménager dans leurs latitudes la diversité des positions fraternelles, s'est alors contenté de nous rappeler le patriotisme inhérent à la déclaration de principes que j'évoquais à l'instant. Dans le développement qui va suivre je me propose moins de dissiper l'impression de double langage que peut produire l'antithèse, en nos constitutions, de l'attachement à la patrie et de l'universalisme, que d'analyser la polarité qui en résulte et rendre visibles les enjeux présents sous cette ambiguïté.
Cherchant à définir - puisque c'est le programme que je me suis fixé - ce que peut bien être un « combat initiatique », il me faudra d'abord envisager la projection sur notre ordre de modèles empruntés à l'ancienne chevalerie ou inspirés par elle. Nous examinerons ensuite si la guerre, qualifiée a priori de « profane », peut paraître ésotériquement fondée, ésotériquement nécessaire, éventuellement sacrale. Nous verrons enfin, et pour conclure, à quelle oeuvre de paix travaille la Franc-maçonnerie de la Grande Loge de France et tenterons d'évaluer ce qui dans son projet, dans son pari, devrait sembler réellement « raisonnable », au-delà de ce qui paraît encore « utopie ».
Lorsque j'entrai pour la première fois dans la Respectable Loge « Stella Maris » de Marseille, mes yeux, sitôt que me fut ôté le bandeau qui les aveuglait, s'intéressèrent à la présence d'épées qui ne sont pas seulement les accessoires d'un théâtre cérémoniel, mais aussi des instruments symboliques de grande importance, sur la signification desquels je reviendrai bientôt. Quant à mes oreilles, elles étaient frappées, et charmées, par tout un vocabulaire ayant trait à l'Honneur et au Devoir, aux sens chevaleresques que revêtent ces mots. J'apprendrais par la suite que certaines spéculations, notamment celle du chevalier de Ramsay, ce disciple de Fénelon qui donna son élan à la maçonnerie d'origine écossaise en France, relient notre ordre à l'héritage des Templiers. Peu importe que ce soit à tort ou à raison, puisque les preuves réellement historiques manquent. Qu'il suffise, pour attester ce courant de pensée, d'invoquer l'existence actuelle, parmi les Hauts Grades du Rite Ecossais Ancien Accepté d'un degré désigné par l'appellation de « Commandeur du Temple », d'un autre glosé par l'expression « Patriarche des croisades », d'un troisième auquel est appliquée la périphrase « Chevalier de l'Aigle Blanc et Noir » (je tire ces références d'un ouvrage de Jean-Pierre Bayard, accessible dans le commerce).
L'épée, pointée sur la poitrine de l'impétrant au jour de son initiation, l'amène tout de suite à se représenter la gravité vitale de son engagement. Et lorsqu'au terme des épreuves initiatiques, il est enfin reçu apprenti, c'est par un véritable adoubement, auquel le soumet le Vénérable Maître de la Loge, avec le plat de son épée flamboyante dont on osera peut-être comparer la forme à la flamme du glaive fulgurant avec lequel les chérubins interdisent le chemin de l'arbre de vie, à l'entrée du jardin d'Eden après le bannissement d'Adam et Eve.
Je pourrais multiplier les allusions : sans cesse l'initiation au métier de la Maçonnerie est doublée par des pratiques dont l'origine chevaleresque paraît indubitable. Ce qui s'incorpore alors en nous, soudainement ou avec lenteur, c'est l'idée qu'un étrange héroïsme peut être vécu au quotidien, qui ne réclame pas d'effusions de sang mais exige de monter sans arrêt la garde de notre propre rigueur : la loyauté, le respect des serments, la reconnaissance de valeurs au sujet desquelles nous n'acceptons pas de transiger, doivent avoir pour effet de mettre d'équerre nos relations avec autrui. Nous ne pouvons plus avoir qu'une parole, la bonne, celle par laquelle s'exprime notre profonde et intime conviction, quoique ce puisse être ( et que ce doive être!) avec le tact, la douceur, l'ouverture d'un humanisme tolérant. On imagine chez le chevalier médiéval typé dans notre imaginaire une probe main dans un gantelet de fer : le Franc-maçon idéal inverse ces données et tend à ses frères humains, selon l'expression consacrée, « une main de fer dans un gant de velours ». Il sait que la force procède de l'amour ou le précède. Point n'est besoin d'être brutal si l'on est véritablement fort, bien qu'il ne suffise pas toujours d'être respectueux pour être respecté. Une lumière est apparue dans notre vie : à l'horizon monte le soleil de valeurs redevenues subitement intelligibles. Une ferveur désormais nous habite. Nous recommençons à croire à la possible conquête d'une grandeur humaine.
Comprend-on en quel sens nous parlons de « combat initiatique » ?
L'initiation nous découvre l'Autre comme cette partie de nous même que nous n'avions pas encore explorée. La guerre, à laquelle je continue pour l'instant de réserver l'épithète de « profane », est liée, si l'on suit le raisonnement de Gabriel Marcel dans L'Homme contre l'humain, au « mensonge à autrui » et au « mensonge à soi-même ». Ce n'est que par le mensonge organisé qu'on peut faire admettre la guerre à ceux qui sont contraints de la faire ou de la subir, écrit le philosophe personnaliste. Pour transformer un individu, un groupe social ou un peuple en « Tête de Turc », c'est-à-dire pour le forcer à jouer le rôle du « bouc émissaire » qui, selon les analyses de René Girard, permettait jadis à une cité malade de sa propre violence de retrouver temporairement sa cohésion en expulsant ou en sacrifiant des hommes considérés comme « différents » ou « étrangers », il faut que gagne l'esprit d'abstraction dans les relations humaines; l'Autre sera d'abord réduit à n'être que fasciste, antifasciste, communiste, capitaliste, musulman, catholique, protestant, noir, jaune, blanc, rouge, suivant les lieux et les époques. Notons que l'égalité, entendue comme « égalitarisme », sans le correctif de la fraternité, peut constituer aussi un redoutable facteur d'abstraction. C'est contre ce processus d'appauvrissante résorption de la qualité dans la quantité que l'initiation maçonnique dresse l'évidence de l'Etre. L'Etre est comme disait péremptoirement Parménide, et nous ne pouvons plus considérer qu'en luttant contre les autres - ce qui s'avère parfois indispensable- nous ne luttions en même temps contre nous même.
J'évoquerai à ce propos la suggestive, la roborative image de Jacob se bagarrant avec l'Ange. Le combat initiatique doit aboutir à une reconnaissance mutuelle, à un déplacement des adversaires vers le lieu d'échange de leurs réciproques vérités.
Je songe encore au duel où s'affrontent, dans le film Excalibur inspiré à John Bormann par les romans de la Table Ronde, le chevalier Lancelot et le roi Arthur sur un pont dont la garde lui est commise. Arthur, en fâcheuse posture après un long balancement des chances, parvient à étourdir Lancelot en suscitant une magique intervention: il sait, au fond de lui, que le chevalier blanc évanoui dans l'herbe est son vrai maître, tandis que Lancelot, revenu à lui, croit avoir trouvé le sien dans ce cavalier noir qui lui fait grâce. Le combat contre l'Autre est un moment nécessaire à l'affirmation de chacun, comme l'a bien souligné Hegel dans sa parabole du Maître et de l'Esclave; mais à l'inverse de ce que donnerait une victoire absolue, au final de ce qui serait l'analogue d'une guerre totale, dans le duel cinématographique que je viens de citer, aucun des adversaires n'est défait, aucun réduit en esclavage, et peut alors débuter le compagnonnage de leur commune quête du Graal.  Cette guerre idéale ne met aux prises que des héros, ils y acquièrent en même temps l'estime de soi et de l'autre. Comprenons ainsi le symbole de l'épée : elle est l'outil de l'individuation spirituelle. Et c'est au fond ce que signifie la parole du Christ lorsqu'il proclame : Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. Car je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère. On aura pour ennemis les gens de sa famille, lisons-nous dans l'Evangile selon St Matthieu (III,10). Le 16e logion de l'Evangile de Thomas, moins connu, est cependant plus explicite : Les hommes ne savent pas que je suis venu semer la division sur la terre: un feu, une épée, une guerre. Il y en aura cinq dans une maison: trois seront contre deux et deux contre trois, le père contre le fils, le fils contre le père, ils se dresseront solitaires et simplifiés. J'appuie sur ces deux derniers mots : « solitaires », « simplifiés », que l'éditeur du texte (Jean-Yves Leloup, chez Albin Michel) commente ainsi : Cette solitude ne sépare pas de l'autre; au contraire elle permet de le rencontrer lui aussi dans sa profondeur, dans son essentielle solitude. Mais il faut en outre être simple. Tout le travail du feu et du glaive est de nous déplier, jusque dans nos plis les plus secrets, afin de retrouver notre simplicité originelle, notre identité véritable, l'or pur, notre pur « je suis » dégagé de la gangue de ses représentations illusoires, et être ainsi « l'homme noble », « le fils de Dieu » dont parle maître Eckart. Délivré de son moi ancien (qui était en moi le « vieil homme ») ajouterai-je en termes quelque peu jungiens, le « Soi » , désenclavé de l'égoïsme naturel qui le masquait, commence à briller dans la transparence de la personne.
Quelle épreuve de vérité, en effet, dans un combat non douteux, non joué d'avance, dans la purification par la peur ! L'Islam distingue deux guerres saintes, deux djihad : la première, la petite est dirigée contre les infidèles, tandis que la grande guerre sainte est celle que le soumis à Dieu (traduction de musulman) mène contre lui-même pour dominer ses passions. De même le combat que l'initiation maçonnique nous fait longuement vivre nous dépouille de nos boucliers et nos armures d'illusions. Nous apprenons à nous estimer à notre juste prix, comme disait Pascal en exposant son interlocuteur, l'Homme, au vertige des deux infinis. Les compensations, les misérables petits secrets ne sont plus de mise, le réel cesse d'être truqué et le miroir d'être enchanteur. Je peux m'effrayer de ce que j'y découvre, je n'aurai de ressource qu'en mon humble et souvent inattendu courage. Pourtant ne faudra-t-il pas finalement convenir que ce combat pour la paix, l'amour, et la joie authentique, scellés par la réconciliation fraternelle avec autrui autant qu'avec soi-même, n'a de signification que métaphorique ? Un ami psychiatre, avec qui je m'entretenais de cette question, pense qu'être initié c'est justement ne plus avoir besoin de recourir à un « bouc émissaire », c'est en avoir surmonté la crise sacrificielle que René Girard a décrite, c'est avoir mis fin au combat.
Ainsi apprenons-nous, comme pour illustrer cette perspective, en lisant Julius Evola ou Victor-Emile Michelet, que les Templiers, chevaliers historiques et non plus légendaires comme ceux des romans arthuriens, dont la croix rouge ornant leurs blancs manteaux s'est transférée à l'organisme pacifique de secours aux victimes de toutes les guerres, que les Templiers, dis-je, non seulement sont vêtus comme leurs homologues de la secte des « Assacis » (que, pour déjouer une rumeur persistante, on ne continuera pas à confondre avec de vulgaires « assassins » consommateurs de haschish), mais encore fraternisent avec ces chevaliers musulmans, qui sont aussi les gardiens d'une « Terre sainte », et se font en plusieurs circonstances auprès d'eux les restaurateurs d'un ordre social et politique compromis.
Si donc nous étions, Francs-maçons, de modernes « Templiers » (comme ne manque pas de le souligner le rite dit « Ecossais Rectifié » pratiqué dans quelques Ateliers de la Grande Loge de France), il faut bien reconnaître toutefois que si nous avons acquis à leur instar le droit de parler de fraternité, vécue et connue par le dedans, la plupart d'entre nous n'avons pas obtenu, du moins sur le terrain initiatique, nos qualifications pour l'expérience guerrière.guerre reste à nos yeux un mystère que nous allons continuer à interroger.
Est-elle « divine », comme l'a prétendu le Franc-maçon Joseph de Maistre dans le septième entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourg ? Faut-il qu'elle entre dans le plan de la Création, qu'elle constitue une « loi du monde », que les ténèbres irrationnelles dont elle témoigne confirment l'existence d'un principe du mal qui ne découlerait pas seulement de l'ignorance ou de la privation temporaire du Bien, comme le croient les Socrate, les Platon, les Spinoza, les Leibniz, les auteurs de « théodicée », les justificateurs de Dieu et du « réel »?
D'aucuns considèrent les manifestations du phénomène belliqueux comme les moments d'une dialectique propre à la Raison gouvernant l'histoire. Héraclite l'avait déjà suggéré, à travers le style oraculaire qui le caractérise : « La guerre est le père de toutes choses et le roi de toutes choses », a-t-il dit, pour signifier que l'édifice de la culture humaine, notamment l'ordre social, se tire du hasard de ses conséquences. Kant reprendra l'idée avec une grande vigueur démonstrative, avant qu'on n'en retrouve le motif dans les « ruses de la raison » hégélienne : puisque rien dans la nature n'est « gratuit », et qu'il convient de rechercher le « dessein » de celle-ci sous « le cours absurde des choses humaines », admettons qu'elle sache mieux que nous ce qui est bon pour notre espèce; nous voudrions « la concorde » et « vivre commodément », c'est-à-dire paresseusement et « à notre aise », mais la nature « veut la discorde » pour nous obliger à sortir de notre inertie et nous jeter dans l'une ou l'autre des deux formes de l'« Eris » grecque, les deux luttes dont parlait Hésiode dans Les Travaux et les Jours : soit la guerre, où s'ensanglantent les frères ennemis, soit le travail grâce auquel la concurrence vitale, positivisée, tourne à l'émulation. Si je puis me livrer à une courte digression, on aperçoit bien à travers l'antique propos de ce poète du VIIème siècle avant Jésus-Christ, le juste fondement de l'expression « guerre économique »; le travail, qui fait la richesse des familles et conditionne la grandeur des nations, multinationalisé par l'industrie, les transports, le commerce, relève effectivement d'une stratégie poursuivie avec un autre outillage, pour reprendre la fameuse formule de Clausewitz définissant la guerre comme de « la politique continuée avec d'autres moyens ».
« Peut-être la guerre est-elle contraire à la destination de l'humanité: elle a été inséparable du destin historique des hommes », écrit Raymond Aron.
Allons donc jusqu'à reconnaître qu'elle est favorable à toutes sortes de progrès techniques, qu'elle permet, probablement mieux que le train-train de chaque jour, de discriminer le véritable héroïsme et les innombrables lâchetés sous les fiertés de façade, qu'en ébranlant les peuples dans leur tranquille intimité elle assure leur cohésion interne et montre, dans le négatif de l'horreur, tous les extrêmes de la liberté humaine.
Acceptons encore l'idée kantienne qu'« un Etat cosmopolitique universel arrivera un jour à s'établir », capable enfin, selon le penseur des Lumières, « d'administrer le droit de façon universelle »: c'est par la guerre, en attendant, que se décide le partage des nouveaux Empires, fédérateurs des petits Etats ! Mais n'est-ce pas aussi, en cette fin du XXème siècle comme à la fin du XVIIIème, où s'affirmait l'œuvre de Kant, qu'en nourrissant cette abstraite espérance philosophique du gouvernement mondial, nous nous rendons coupables de tenir pour trop négligeable le risque, partout manifeste à l'heure actuelle, d'un rejet de l'idée supranationale, hégémoniquement représentée par un peuple ?  Les peuples dominateurs enorgueillis de leur puissance réveillent toujours par leurs actions coercitives les nationalismes refoulés et seulement assoupis : à toute « action » tendant à l'asservissement d'un groupe humain considéré comme inférieur par un provisoire maître correspond, à terme, une réaction équivalente dont les formes premières de « terrorisme » s'élèvent peu à peu vers celles, progressivement légitimées aux yeux de l'opinion, de « guerre de libération » ou d'« indépendance ».  Le Moyen-Age des romans de chevalerie, comme d'ailleurs celui de la chevalerie « historique »,qui a connu la multiplication des petits états, semble avoir été a contrario préoccupé par l' idée européenne, liée à la possibilité d'un gouvernement impérial unique. Dante, en sa Divine Comédie, écrivait Julius Evola dans Le Mystère du Graal , « se déchaîne violemment contre l'Eglise, dans la mesure où elle ne se borne pas à la vie contemplative, mais devient avide de biens et de pouvoirs terrestres, méconnaissant le droit suprême de l'Empire dans le domaine de la vie active ». 
Plaidant pour que soit rendu à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire pour que soient restituée l'intégralité du pouvoir temporel à l'héritier du « Saint-Empire romain germanique », Dante est un « gibelin » et comme tel opposé aux « guelfes » désireux d'accroître partout en Italie les prérogatives de la papauté. Qui sait, se demande Evola, si le « mystère » autour duquel se raconte la geste des preux de la Table Ronde, n'exprime pas également l'idée gibeline que l'Empire doit être restauré, à l'image du Roi pêcheur et blessé attendant auprès du Graal d'être secouru ? Le roi légendaire est le gardien de la divine coupe dans ce « Château aventureux », dont l'accès, défendu à ceux qui n'avaient pas la qualité initiatique, est offert, après maintes épreuves, à un Perceval, qui ne comprend pas ce qu'il voit ( le récipient, et la lance ensanglantée) et ne pose donc pas la question salvatrice. Il appartiendra à Galaad, armé d'un cœur inégalablement pur, de prononcer la parole du salut et d'éprouver la force régénératrice du vase sacré : Galaad est le fils de Lancelot mais aussi, en ligne maternelle, le descendant lointain de ce Joseph d'Arimathie qui recueillit lui-même au pied de la croix le sang coulant du flanc percé du Fils de l'Homme.
Quel est pour nous, qui prétendons parfois identifier métaphoriquement notre recherche à la quête du Graal, quel est pour nous l'enseignement de la parabole arthurienne?
Ne nous signifie-t-elle pas que nous n'avons pas toujours pu, que nous ne pouvons ni ne pourrons constamment nous dérober, au nom de l'idéal humanitaire, aux durs travaux de l'entreprise guerrière? Qu'au lieu de la condamner, comme chose intrinsèquement mauvaise, nous devrions accepter la tâche ingrate et sublime qu'elle propose à telle heure où la nation doit assumer les fruits amers de sa puissance (précisons d'ailleurs que nous avons des « Frères » dans l'armée, et que les loges militaires - c'est un point d'histoire fort intéressant - ont été très actives lorsque les troupes royales étaient en campagne, sous l'Ancien régime, et plus tard sous Napoléon) : aussi ne serions-nous pas les obligatoires participants d'une guerre « juste », s'il s'avère que la guerre réponde parfois à une nécessité d'ordre spirituel, impérative ?  Dans les sociétés traditionnelles divisées en castes de serfs, de bourgeois, d'aristocrates guerriers et de « sages » détenteurs de l'autorité spirituelle, dont le modèle « fonctionne » aussi bien dans la hiérarchie de la République platonicienne que dans les « ordres » sociaux de l'Occident médiéval, la justice exigeait la dépendance et la participation des types inférieurs de vie à ceux qui sont supérieurs, comme le suggère l'analogie avec les niveaux de l'âme ou entre les parties du corps humain chez Platon ou chez Aristote. Ainsi les éléments les plus « physiques » de la société (des serfs aux bourgeois) développent les activités laborieuses, sous la vigilance des gardiens impulsifs et passionnés (police et armée), mais dans le cadre déterminé par un gouvernement de sages religieusement inspirés.
La seule guerre parfaitement juste selon cette typologie sociale est donc celle qui maintient ou accroît les droits du principe spirituel tutélaire des autres modes de l'existence, celui en somme dont le Graal constituerait, pour l'imaginaire chevaleresque, le plus haut symbole .
Mais notre époque est bien éloignée de cet idéal de société, si tant est que cette tri ou quadri partition des classes ait pu paraître, lorsqu'elle était vécue, « idéale ». Nous ne nous imaginons pas, nous ne nous voyons plus, en Occident, justifier une intervention armée par des raisons sommes toutes théocratiques : ce serait accréditer le bien fondé des « guerres saintes » passées, présentes, à venir?
Remarquons pourtant que le droit international, tel qu'il a été sollicité pendant la crise du Golfe, s'apparente quelque peu à un motif spirituel. C'est bien un « principe » et la cause d'une certaine conception de la liberté politique que les coalisés ont voulu défendre. Mais il n'est pas sûr qu'en dépit du sentiment de notre « bon droit » le mécanisme victimaire du « bouc émissaire » n'ait pas fonctionné aussi dans cette guerre-là (comme dans les autres).
Si le Graal moderne n'est plus centré sur Dieu mais sur l'Homme (en majuscule) et que la religion jadis verticale, jadis transcendante, ait cédé la place aux religions que l'on nomme « idéologies », « nationalismes » et, (celles-ci se substituant peut-être à celles-là) la guerre reste donc fondamentalement « religieuse » au sens girardien que j'ai déjà invoqué : la haine la plus farouche éclate entre les proches, entre les frères : voyez la Serbie et la Croatie. L'Irak était, dit-on, le plus occidentalisé des pays du Moyen-Orient, celui dont l'armement rivalisait avec les arsenaux des grandes puissances: toujours par quelque trait les ennemis sont semblables, jamais complètement étrangers l'un à l'autre.
L'autre, cette part de moi-même que je n'ai pas encore explorée, ai-je dit en commençant à parler de l'initiation.  On voit alors dans quel sens un Franc-maçon peut envisager de faire la guerre : d'abord pour être fidèle à son serment de loyauté envers sa patrie, à ses devoirs de citoyen qui exigeront peut-être l'engagement de sa vie; mais pour apporter aussi un rayon d'humanité dans l'odieux déchaînement de la violence, en ne succombant pas à la transe collective sacrificielle. Il nous revient en mémoire le beau film de Jean Renoir où le commandant allemand, campé par Eric Von Stroheim, fraternise avec le prisonnier français qu'interprète Pierre Fresnay : la guerre y est vraiment dénoncée comme « la grande illusion » à laquelle se prête le peuple en troupeau, tandis que des aristocrates ou leurs descendants continuent à honorer les règles périmées du combat pour l'honneur.
 Que l'on se souvienne encore de la tendre et tragique investigation de la rivalité franco-allemande chez Jean Giraudoux, sous les dehors figurés du prélude à la Guerre de Troie, dans la conversation où Hector et Ulysse, qui s'estiment, se demandent pourquoi ils vont quand même se battre : oui, il y a sans doute un destin des peuples (un Hegel, philosophe de l'histoire, en à brillamment soutenu l'idée) et l'individu ne saurait s'en abstraire, mais il lui appartient de ne pas être dupe des apparences, de s'arracher au trivial manichéisme qui lui désigne la « noirceur » diabolique de son ennemi et de garder « concret » le souvenir de son visage également humain.
Ainsi fait Hector, racontant à Andromaque : « Puis l'adversaire arrive, écumant, terrible. On a pitié de lui, on voit en lui, derrière sa bave et ses yeux blancs, toute l'impuissance et tout le dévouement du pauvre fonctionnaire humain qu'il est, du pauvre mari et gendre, du pauvre cousin germain, du pauvre amateur de raki et d'olives qu'il est. On a de l'amour pour lui. On aime sa verrue sur sa joue, sa taie dans son oeil. On l'aime. Mais il insiste. Alors on le tue. »
Malheureusement, si l'on peut dire, le visage convulsé de l'adversaire n'est plus aussi proche qu'il a pu l'être dans les temps héroïques de l'Iliade, de la Chanson de Roland, voire de l'épopée napoléonienne. Dans les conditions où s'exécute la guerre moderne, technologique, télécommandée, chimique, bactériologique, nucléaire, je serais tenté de souscrire à ces phrases de Simone Weil dans une « Réponse à une question d'Alain » datant de 1936 :
« La libre résolution de mettre sa vie en jeu est l'âme même de l'honneur; l'honneur n'est pas en cause là, les uns décident sans risques, et les autres meurent pour exécuter. Et si la guerre ne peut constituer pour personne une sauvegarde de l'honneur, il faut en conclure aussi qu'aucune paix n'est honteuse, quelles qu'en soient les clauses. » Nous ne pouvons suivre Simone Weil sur la voie de son pacifisme (lequel s'avère quasi doctrinal en quelques-uns de ses autres écrits) : le Franc-maçon est, par essence, pacifique certes ; mais non « pacifiste »! Bien sûr qu'il adopterait volontiers, dans le « meilleur des mondes » l'idéal de la non-violence, et d'une certaine façon il le pratique déjà, étant un adepte du dialogue avec les antagonistes de sa propre pensée (pourvu que ces antagonistes respectent, comme lui-même en a l'habitude dans l'autre sens, le principe de sa libre existence de maçon et de citoyen !)
Cependant il ne saurait ignorer que sur l'Arbre de vie de la Kabbale, qui inspire secrètement tant d'aspects de notre rituel, la séphira ou le « nombre » qui représente la « miséricorde » est en rapport de symétrie avec celui de la « discipline guerrière » , de la « sévérité ». Telle est la loi du monde où nous vivons : les forces d'expansion et de retenue y sont couplées ; la prudence y tempère l'enthousiasme, la rigueur y équilibre la générosité.
Ainsi aucune guerre ne nous paraîtra bonne si l’on ne nous convainc pas qu’elle était le seul réel chemin pour arriver à la Paix.

 

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La fête du germe de blé

28 Juin 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #Planches

 « Au gui l'an neuf ! ». C'était par cette expression ou plus exactement par celle « d'aguilaneuf » que l'on se saluait déjà au Moyen Age, le premier jour de la nouvelle année. Aujourd'hui une tradition en est restée : celle de s'embrasser sous une boule de qui lorsque tintent les douze coups de minuit, le 31 décembre. Bien sûr on a toujours rapproché cette locution et cette coutume du sacrifice druidique qui suivait chaque année en l'honneur du pre­mier jour de l'an la cueillette cérémonielle du gui faite à la serpe d'or. Pourtant la réalité comme toujours paraît beaucoup plus complexe. Tout d'abord on peut rapprocher « aguilaneuf » d'un vieux terme « aguignettes » qui en certaines provinces signifie les étren­nes. Or les « étrenneurs » parcourent encore de nos jours la lande bretonne en chantant une vieille chanson dont le refrain est « Eghi­nad'né », ce qui veut dire « Donnez-nous » mais que les celtisants considèrent comme un véritable mot sacré en rapport avec « l'Eghi an ed », la fête du germe de blé. Et par-là on revient aux druides et à notre vieille âme celtique. Les paysans celtes en effet avaient constaté que le blé ne commençait à germer qu'au cours de la nuit mystérieuse à partir de laquelle le jour va recommencer à croître, la nuit du Solstice, la nuit de la Saint Jean, la nuit de Noël. Pour célébrer cette nuit ou ce jour, les druides avaient décidé d'accomplir l'offrande du grain aux dieux de la terre. Puis la coutume, tout naturellement, s'établit d'offrir dans les pays celtes, au moment du solstice d'hiver, des vivres aux plus nécessiteux.Vint le christianisme qui baptisa la coutume païenne, se l'ap­propria et transforma la fête du germe de blé « eghi an ed » en « eghinad'né ». Ce nom fut à l'origine de la guignolée canadienne qui donna finalement l'interjection « au gui l'an neuf ». Mais la tradition de vénérer le germe de blé — qu'on a sou­vent assimilé pour sa forme au foetus de l'homme — resta et se répandit même sur toute la terre. En Espagne on appelle le cadeau de l'an nouveau « l'aguinaldo » et les Galiciens qui sont d'anciens celtes fêtent « l'aguilando », ce qui signifie en espagnol ancien la chrysalide à peine dégagée de son cocon. Toujours l'idée de renouveau, de renaissance. Mais à côté du germe de blé dont le symbolisme est évident, le gui ne figure-t-il pas la plante de la médecine et peut-être de l'immortalité ?... Le gui que l'on ne trouve plus aujourd'hui sur les chênes — est-ce une malédiction des dieux anciens ? — était associé à l'arbre sacré des druides. Arbre de la prophétie (déjà en Grèce on citait les chênes de Dodone en Epire) et dont le bois imputrescible servait à fabriquer les pentacles (nos étoiles à cinq branches) et les croix celtiques, haut symbole du savoir initiatique

Noël, Jour de l'An, fête des Rois, constituent, dans cette pers­pective, une bien curieuse triade. Noël en effet a remplacé les anciennes fêtes du solstice d'hiver, célébrées chez les Perses et les Romains. Etablie à Rome dès 336 et à Jérusalem depuis 440 la fête de Noël fut rendue obligatoire au VI' siècle par un édit de l'empereur Justin. Jadis célébrée par des danses et des feux de plein air, comme lors de la Saint Jean d'été, elle reste aujourd'hui une fête intime, de famille, de retour sur soi, celle où germe pré­cisément la petit graine de l'espérance. L'arbre n'est plus brûlé : on se contente d'y accrocher des lumières multicolores ; mais il reste un symbole essentiel par son feuillage toujours vert, à l'image légendaire de celui des anciens chênes sacrés. Longtemps encore d'autre part les grandes fêtes de décembre ont perpétué le souvenir des saturnales romaines. La fête des fous moyenâgeuse, par sa licence, sa parodie ou mieux l'inversion totale à laquelle elle donnait lieu, ne peut que rappeler cette fête de Saturne durant laquelle les esclaves avaient droit de comman­der aux maîtres et où nul désir n'était refréné. On trouverait d'ail­leurs hier et aujourd'hui, des coutumes identiques aux quatre coins du monde, du Cambodge à I'Egypte ancienne, du Tibet à certains territoires de tribus africaines.

La fête des fous ou fête de l'âne — car un âne chamarré d'or­nements sacerdotaux était promené avec autant de pompe que de burlesque dans les rues de la ville — donnait prétexte à toutes sortes de réjouissances et de parodies (voire de psychodrames) jusques au sein des couvents où l'on appelait ce jour de grand débridement « la fête des innocents », fête qui se célébrait préci­sément le 28 décembre au lendemain de la Saint Jean l'Evangé­liste au lendemain du jour où la lumière recommence à grandir.

Or Saint Jean, symbole du germe et de l'espérance, Saint Jean étroitement associé au solstice d'hiver, Saint Jean annonciateur de la Jérusalem céleste « descendue en terre », a donné par son nom latin, celui de Janus, le dieu aux deux faces, révéré en Franc- Maçonnerie à l'égal de son successeur chrétien, le patronyme du premier mois de l'année, le mois de janvier. Janus, en effet, comme nos deux Saint Jean ouvrait les portes du cycle annuel, celle des dieux (janua coeli) au solstice d'hiver et celle des hommes (janua inferni) au solstice d'été. Janus, roi et pontife, principe masculin et principe féminin, détient les deux pouvoirs : le temporel, sym­bolisé par son sceptre et le spirituel ainsi que l'indique la clef qu'il arbore. Enfin vient la fête des Rois, le 6 janvier, celle qui est sans doute le vestige le plus réel des antiques saturnales. Ces rois que nous fêtons sont en effet les rois temporaires, autrement dit les esclaves pour un instant privilégiés et auxquels on a donné pour un jour toute licence. Mais la grande fête populaire d'antan est devenue simple fête de famille. Ainsi partageons-nous le gâteau pour que le hasard désigne le possesseur de la fève. Celui-ci à son tour choisira sa reine mais non plus, comme le voulait jadis la coutume, son bouffon...

Ainsi pouvons-nous voir dans cette triade de fêtes qui accom­pagnent la naissance de l'An nouveau tout un ensemble de sym­boles qui signifient tous vie, promesse, résurrection et substitu­tion, ne fût-ce que pour un jour, que pour une heure seulement. Car chacun a droit, au moins un jour, une heure, à se mettre à la place dont il rêve, à se croire libre, tout-puissant, presque un Dieu. Et très sages en vérité étaient nos ancêtres qui avaient compris... et organisé ce besoin incoercible de l'homme.

Mais un autre besoin plus profond encore, plus irrépressible, car inhérent au cycle éternel de la création — est celui de la nou­velle naissance que nous connaissons tous, nous autres Francs- Maçons à un autre degré. Chaque fois en effet que vient l'aube d'une nouvelle année c'est comme si nous entrions dans une mai­son nouvelle. Tout est possible, tout recommence. Le germe de blé va gran­dir et donnera la moisson au bon compagnon. Et sur l'arbre sacré, le gui miraculeux nous invite au bonheur

Source : www.ledifice.net

 

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27ème degré REAA : Je vous délie de la servitude des hommes

25 Juin 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Planches

Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront
Dès le 4ème degré du REAA, avec le Trois Fois Puissant Maître, la Puissance préside les travaux et l’on sait le rôle majeur des Présidents de Loges dans le sens à donner à chacun des degrés du Rite. Après les 8ème degré Trois Fois Puissant, 11ème Trois Fois Puissant, 13ème et 14ème Trois Fois Puissant Grand Maître, 24ème Très Puissant, 25ème Très Puissant Grand Maître, la Puissance culmine au 27ème avec le Tout-Puissant. Elle s’élève et s’affirme le long de la colonne BOAZ, la Force, depuis le premier degré du Rite, jusqu’au 27ème où son rôle se transforme dans la conscience des Grands Commandeurs du Temple potentiels quand le Tout-Puissant leur dit « Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront ». C’est dans la lecture des œuvres d’Aristote qu’il faut aller chercher les premières définitions du terme de « force » comme mouvement et la transition du sens physique originaire du concept à sa portée métaphysique. Tous les êtres naturels, dit Aristote, ont en eux-mêmes immédiatement et par essence un principe de mouvement et de fixité. C’est avec la définition générale du mouvement qu’interviennent l’énergie et la potentialité, ou plus littéralement, l’entéléchie, entelekhia, et la puissance, dunamis. La physique d’Aristote est ainsi d’emblée de part en part métaphysique. C’est le passage de la puissance à l’acte, l’énergie de la puissance qui se déploie tout le temps de l’accomplissement qui constitue le mouvement. Aristote utilise les deux termes d’energeia (ou ergon, le « travail » et son produit, une faculté et sa mise en œuvre) et d’entelekheia, la « fin », terme et but pour désigner cette emprise progressive de la fin, de la réalisation de soi, qui mène au repos. La dunamis est une notion souveraine et complexe. Elle signifie d’abord dès Homère la potestas, la force physique ou morale, le pouvoir des hommes ou des dieux, la puissance politique dans sa réalité efficace. On la retrouve en Maçonnerie aux degrés symboliques dans l’implication des Maçons dans la vie de la cité, et plus globalement dans la volonté de continuer au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple. Mais dunamis signifie aussi la potentia, c’est-à-dire un « pas encore », une pure virtualité et la « virtus », une faculté. C’est tout le travail des degrés de Perfection, qui par la mise en lumière des vertus lors du perfectionnement, met en perspective l’Œuvre et l’œuvrier dans leur dimension métaphysique.
Cette mise en perspective induit la transformation du regard de l’Artiste sur son Œuvre et ses ressentis liés aux phases successives du travail intérieur, à commencer par l’ « Œuvre au noir ». Le Faust de Goethe, figure du déchirement et de l’inquiétude, illustre cette phase douloureuse du travail où l’un des enjeux est de mener des intérieurs métaphoriques tout en grisaille à la clarté de lieux illuminés par l’appel ou la présence de la transcendance. Faust est un être doué d’une puissance exceptionnelle qui le porte vers des sphères situées au-delà de l’humain, aux confins du divin. Le drame intérieur de Faust, sujet défaillant parce que clivé, peut se comprendre comme la dichotomie entre sa force, sa volonté de pouvoir et de savoir et l’aveu amer de son absence de plénitude intérieure. Dans cette tragédie, Méphisto se présente comme une force contradictoire qui constamment souhaite le Mal et constamment contribue au Bien. La force qu’il incarne est positive en ce sens qu’elle est dynamique, qu’elle provoque en Faust un changement, qu’elle le met en mouvement et est susceptible de l’arracher à l’inertie, à l’absence de mouvement condamnée par le Seigneur, autre personnage majeur de la pièce. Ce que le Seigneur considère comme le Mal véritable est l’inertie et il voit dans Méphisto un stimulant, une force externe alternative à l’attirance des hommes pour le repos satisfait et l’absence de recherche et de travail. Pour le Seigneur, la lutte et la quête, pouvant éventuellement s’accompagner de défaite, valent mieux que la stagnation et l’inertie. En ce sens Méphisto n’est pas sans rappeler Lucifer (le Porteur de lumière, l’étoile du matin, du latin Lux « lumière » et Fero « porter »). Ce qu’il propose à Faust est la mise en mouvement des forces qui l’agitent, intérieures comme extérieures, pour induire en temps et en heure la fin de toute scission, le dépassement du dualisme dans l’union d’une pensée désirante et d’un désir pensé. Ainsi, la notion de force est ce qui permet de penser le dépassement du dualisme, parce qu’elle est potentialité de l’être réalisée dans l’action et qu’elle fournit un modèle d’explication possible aux mouvements contradictoires de l’âme humaine.
En s’élevant dans la colonne BOAZ, le Maçon se réalise intérieurement en passant de la puissance à l’acte. Du point de vue de la raison, dit Aristote dans sa Métaphysique, l’acte est antérieur à la puissance, car l’idée première de puissance s’attache à ce qui est en état de passer à l’acte. En effet, « on n’appelle Constructeur que celui qui est en état de pouvoir construire, on n’appelle voyant que celui qui peut voir, visible que ce qui peut être vu, et ainsi de même pour tout le reste… De même, on ne possède la faculté de construire que pour construire effectivement. C’est en réalisant les choses qui ne sont qu’en puissance, qu’on arrive à les comprendre ; et cela tient à ce que la pensée est un acte de réalisation. Donc, en résumé, la puissance vient de l’acte ; et c’est pour cela qu’on connaît les choses en les faisant. » L’âme en particulier est l’achèvement du corps, sa perfection, son acte, et, pour parler la langue aristotélique, son entéléchie. Elle vient se joindre à la matière organisée et lui apporte la vie. De la simple puissance, elle la fait passer à la réalité entière et complète. L’âme constituée de ses deux principes Soufre et Mercure ( , ) réunis et en mouvement, s’élève dans l’athanor des alchimistes où le résidu est prêt à fournir le Sel mercuriel ( ). « Le Sel des Philosophes (est) ce Roi couronné de gloire, qui prend naissance dans le feu afin, dit Hermès, que les choses occultes deviennent manifestes. » (Fulcanelli, Les Demeures Philosophales). Ce feu qui domine le noir de l’Œuvre est un feu qui brûle sans détruire, un « feu aqueux » symbolisé par le sceau de Salomon . C’est le rouge et le noir des décors de ce 27ème degré : colonnes noires du Temple où sont fixés des bras portant des flambeaux, tapis rouge bordé de noir de la Table Ronde, tablier rouge bordé de noir des Souverains Commandeurs… S’il n’est pas fait mention d’un Roi à ce degré, le Président portant le titre de Tout-Puissant, la Loge se nomme Cour et ses membres siègent en signe d’égalité autour d’une Table Ronde, donnant ainsi un corps à l’universalité du désir qu’ont les individus de s’appartenir à eux-mêmes. L’appartenance à la Cour qui est la condition de réalisation de ce désir même, correspond à la restitution dans la société de l’ordre naturel par quoi s’exprime la subordination de l’intelligence au sentiment et au cœur, la résurgence du cœur où l’on voit le sentiment subsumer la raison, l’un gardant avec l’autre une étroite correspondance.
Ainsi vingt-sept étoiles éclairent la raison et le monde temporel des Souverains Commandeurs autour de la Table Ronde où siège comme un Roi le Tout-Puissant. Et dans le monde spirituel Dieu par l’intermédiaire de vingt-sept autres étoiles accrochées au plafond du Temple illumine la Cour et leur cœur. La Cour éclairée par en bas et illuminée par en haut devient le lieu du Dieu-Roi où les opposés se rejoignent. A cette étape de l’Œuvre le Soufre ( ) est dépuré du Mercure ( ) avant d’être remis dans un corps neuf : c’est le processus de réincrudation qui consiste dans la descente de l’Âme dans le corps par accrétion progressive du Soufre ( ) au Sel ( ).
La réincrudation correspond au rajeunissement du Roi et à la transition vers l’acquisition d’une nouvelle couronne, « infiniment plus noble que la première » (Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales). Accomplie par les alchimistes en vue de rendre vivants les métaux morts, elle participe à la rédemption ou régénération de l’homme moral et au processus par lequel cette vie, adultérée ici-bas par la chute adamique, peut recouvrer sa pureté, sa splendeur, sa plénitude et ses prérogatives primordiales. Cette alchimie métallique est science de vie et science des « Vivants », qui seuls peuvent la pratiquer intégralement sans mensonge et sans dommage. « L’alchimie ne peut être pratiquée sans danger que par ceux qui sont protégés par la Puissance divine et que Dieu autorise à se servir de la pierre philosophale. Les autres en deviennent fous ou malheureux. » (Jacob Böhme). Seuls les Souverains Commandeurs débarrassés de la malédiction de la mort par le Mercure divin sont en état d’entendre le Tout-Puissant leur dire « Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront. »
Les Commandeurs dont la raison d’être est l’exercice du commandement, se préoccupent non seulement de ce qui doit être, de ce qui relève du Devoir, de la Raison et des formes impératives du langage, mais aussi de ce qui est, dans une ontologie de l’Etre et de la Foi, relevant du performatif. La performativité est le fait pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) de constituer lui-même ce qu’il dénote, c’est-à-dire que produire (prononcer, écrire) ce signe réalise l’action qu’il décrit. Par exemple, le simple fait de dire « je promets » constitue une promesse. Les serments prononcés lors de l’accession aux degrés du Rite en sont l’illustration. De même « Je vous déclare mari et femme » est une phrase performative lorsqu’elle est dite par le maire ou le curé, comme ici « Je vous délie… » dite par le Tout-Puissant.
L’impératif est la forme fondamentale du langage, tout comme le commandement est une forme archaïque du "moi", affirmant et désirant, souvent irrationnel. Les études sur la prière de Marcel Mauss sont assez significatives quant à la compréhension du commandement. En effet, la prière est un acte de commandement au sacré, elle témoigne d’une force magique. Voilà en quoi le performatif se distingue de l’impératif. Dans le premier, la simple profération est considérée comme un acte. Dans le second, il s’agit moins d’un acte que d’un cri. Et surtout l’un et l’autre se renforcent mutuellement, comme le soulignaient les grammairiens de la Grèce antique pour lesquels l’impératif permet à la pensée et à l’âme de s’articuler au langage, de proférer et de professer.
Selon Aristote l’arcade du pouvoir n’est pas strictement la force mais le commandement, à condition d’ajouter que le commandement a pour seul contenu la force qui le maintient, le conserve. Le commandement règle la force qui maintient le commandement et c’est une essence, un sommet de l’Œuvre alchimique commencée dès le premier degré du Rite sous les auspices du Grand Architecte de l’Univers, les racines grecques du mot « architecte » : arkhe et tekton, signifiant « commandement » et « construction ». Et c’est bien en puissance que s’élèvent les colonnes BOAZ et JAKIN d’une hauteur de vingt-sept coudées en incluant les chaînes de grenades et les chapiteaux floraux. Vingt-sept, soit trois puissance trois, le nombre trois du triangle d’or, bijou du grade au centre duquel est gravé le Nom Ineffable ; Vingt-sept, le nombre de coups de la batterie (frappés deux fois douze puis trois fois) du plat de l’épée pour exprimer la retenue nécessaire au déploiement juste de la puissance. La maîtrise du processus alchimique nécessite en effet qu’on mette en oeuvre une pratique de l’accompagnement / espacement supposant la double aptitude à “prendre feu” et à secréter l’antidote d’une telle combustion. Le Souverain Commandeur est ainsi le réceptacle actif d’une “opération” qui, inversant continûment les relations de cause et d’effet, de contenant et de contenu, le libère de l’entropie temporelle. Cette synchronicité n’est opérative que parce que ce double mouvement inversé noue les opposés et ne les fait se rencontrer que s’ils sont devenus capables de se croiser pour mieux s’exalter.

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28ème degré REAA : Le Tableau de Loge du degré

25 Juin 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Planches

Depuis la création du 28ème degré vers 1750, plusieurs Tableaux de Loge se sont succédés, reflétant les idées philosophiques et religieuses des époques et les sens différents donnés aux symboles par leurs initiateurs. Le Tableau de Loge actuel, tout en reprenant les symboles initiaux, les structure pour mettre en valeur l’œuvre des Philosophes, au double sens de philosophes et d’alchimistes, à la fois « amoureux de la Sagesse » et « artistes en fonderies et alliages de métaux » (le mot « alchimie » provenant selon le philologue Hermann Diels du grec ancien chumeia/chêmeia signifiant "art de fondre et d’allier les métaux").
Comme l’a exposé C.G.Yung dans « Psychologie et Alchimie », dans les anciens textes alchimiques latins et les œuvres arabes et grecques encore plus anciennes, l’alchimiste, au cours du processus d’« individuation », cherche le secret de la matière et projette son propre inconscient dans l’essence de celle-ci. Dans ces écrits apparaît la « Sapientia Dei », la Sagesse de Dieu, figure gnostique identifiée à Marie et à l’« anima », l’âme dans la matière, qui joue le rôle de médiatrice dans toute expérience de l’inconscient, représentée par une « silhouette féminine » évoluant sur le Tableau de Loge entre le « Stibium » et le « Spiritus ». Dans le processus d’individuation, l’alchimiste « amoureux de la Sagesse » doit s’unir avec elle pour donner naissance à la Pierre, équivalent du symbole chrétien du Christ. Mais si le symbole du Christ reste soustrait à la réalité terrestre effective de l’individu, la Pierre englobe à la fois l’aspect lumineux et l’aspect obscur de la totalité humaine.
L’alchimiste doit prendre soin de l’anima, cette silhouette féminine sur le Tableau pressant de la main son vêtement qui symbolise « le corps du minerai », la « materia prima », c’est-à-dire certaines obscurités dont l’élimination joue un grand rôle en tant que préliminaires de l’Œuvre. « L’alchimiste travaillant à purifier ce vêtement doit veiller à ne pas le détruire par un feu trop fort, ou par tout autre processus de purification trop violent, au lieu de le nettoyer. Car c’est à partir de lui que sera fondue ou distillée « l’âme » fluide « des métaux », c’est-à-dire l’« eau ». (Marie-Louise Von Franz : Aurora Consurgens). Jung cite une parabole du Mysterium de Henricus Madathanus où « une vielle femme apparaît en rêve à l’opérateur et l’exhorte à ne pas mépriser ses vêtements, de sorte que, sans en connaître le sens, il les conserve avec lui jusqu’à ce qu’il trouve enfin la clé, le « lixivium » (lessive) permettant de les purifier et de les préparer pour conquérir l’épouse, la plus belle des « colombes » du harem de Salomon ». N’est-ce pas celle qui sur le Tableau de Loge symbolise le Spiritus et s’apprête à « fondre » sur l’Anima ?
Ce vêtement se purifie aussi dans l’Océan insondable qui entoure la Terre, représenté par l’Ouroboros dans l’imagination antique et médiévale, symbole d’une distillation circulaire, figurant à l’Orient des Temples en Chapitre. Les eaux sont ainsi sublimées pour s’élever et retomber par cycles en pluie vivifiante ou rosée, et pour que s’infiltre dans la Terre cette « eau germinale » à partir de laquelle est produite une nourriture terrestre et spirituelle semblable au pain et au vin partagés par les ChR+C lors de la Cérémonie de la Cène.
Marie-Louise Von Franz reprend l’analyse jungienne de ce « processus de sublimation souvent comparé à l’ascension d’une « pluie vivifiante » dont le produit « retombe » par la suite. Alors les cieux « distillent, c’est-à-dire gouttent de nouveau vers la terre et proclament sur terre la gloire de Dieu », gloire comprise de celui-là seul qui connaît « la manière dont les cieux sont nés de la terre », en d’autres termes celui qui connaît le processus alchimique de sublimation imitant la cosmogonie, l’œuvre de création divine ». L’eau divine dans son aspect chaotique disparaît alors, pour laisser apparaître « une autre terre, la maison aux trésors de la Sagesse ou la Jérusalem céleste, la cité de Dieu, identifiée à l’homme intérieur immortel, à Adam, ou à l’esprit de quiconque reçoit le don du Saint-Esprit ». Dans cette cité en esprit, l’eau canalisée jaillit désormais en fontaine de vie éternelle, comme l’eau du fleuve qui traverse le globe terrestre du Tableau de Loge et symbolise « l’utilité des passions qui sont nécessaires à l’homme pendant le cours de sa vie comme les eaux sont utiles à la terre pour la faire fructifier ».
Sur cette nouvelle terre, à l’Adam composé des quatre éléments (Terre, Eau, Air, Feu), périssable et pouvant facilement se désintégrer, succède alors le second Adam, procédant d’un cinquième élément né de la circulation des quatre autres. Ces quatre éléments encadrent précisément le globe terrestre au centre du Tableau de Loge. « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ce que l’esprit de l’enseignement dit aux enfants de la science au sujet de l’Adam terrestre et de l’Adam céleste, ce à quoi les philosophes font allusion par ces mots : Quand tu auras obtenu l’eau à partir de la terre, l’air à partir de l’eau, le feu à partir de l’air, la terre à partir du feu, alors tu possèderas l’art dans sa plénitude et dans sa perfection. » (Aurora Consurgens attribué à Saint Thomas d’Aquin)
C’est le second Adam qui préside le Conseil, la Loge des Chevaliers du Soleil, et représente le premier Roi du monde. Constitué des éléments sublimés et unifiés, il unit en lui leurs qualités faites de couples d’opposés chaud et froid, sec et humide, actif et passif, activant « le feu aqueux », « l’eau sèche ». Il est aussi mâle et femelle, androgyne, et se manifeste tantôt comme roi céleste ou Christ ressuscité, et tantôt comme Sapientia Dei, c’est-à-dire en termes alchimiques comme Terre ou âme du monde. L’unification des quatre éléments dans la « quinte-essence », substance immortelle du second Adam, s’accomplit dans l’« au-delà », en un moment qui équivaut pour l’homme ordinaire à l’instant de la mort. Le premier Adam mortel se tient encore sur le seuil, mais le pas suivant, qui équivaut au passage dans l’Eden, est déjà accompli par le second Adam, l’Eden représentant le Conseil.
La Sagesse de Dieu n’est alors plus seulement une idée pour le Second Adam, mais une réalité psychique qui manifeste son existence dans un sens beaucoup plus profond, selon lequel la Sagesse est une « nature très véritable », la Vérité des Philosophes représentée dans ce Conseil par son Orateur, le Frère Vérité. Le langage symbolique permet de décrire cet élément numineux dans son actualité individuelle. De même que les quatre éléments se condensent jusqu’à la forme de Terre (présente au centre du Tableau de Loge), de même que la révélation reçoit une forme réelle dans la connaissance naturelle, la Vérité est ici comprise comme une substance divine cachée dans la matière même, « la nature liquéfiée avec ses métaux ». « La Sagesse est d’une part la Vérité divine qui inspire les alchimistes et, c’est d’autre part une donnée physique de la nature qui a besoin d’être élaborée et parfaite par l’œuvre de l’artiste. Elle est dotée de tous les attributs de la divinité : elle est à la fois l’élément le plus haut et le plus bas, celui qui illumine, celui qui guide vers Dieu, tout en étant un élément caché dans la matière (dans l’inconscient) qui ne peut être libéré que par extraction (c’est-à-dire par la réalisation de la conscience). » (Von Franz, AC)
La Terre du Tableau de Loge reçoit les forces célestes planétaires descendues désormais en son centre sous la forme des métaux. Selon une conception médiévale largement répandue, les métaux sont en effet issus d’influences des planètes sur la terre. Mais « la véritable sagesse nous enseigne à ne point juger des choses (et les métaux) selon leur prix, l’agrément qu’on en reçoit, la beauté de leur aspect. Elle nous conduit à estimer dans l’homme le mérite personnel, non le dehors ou la condition, et dans les corps la qualité spirituelle qu’ils tiennent cachée en eux. Aux yeux du sage, le fer, ce paria de l’industrie humaine, est incomparablement plus noble que l’or, et l’or plus méprisable que le plomb. » (Fulcanelli, Les Demeures Philosophales) Ainsi la première des sept planètes entourant le soleil du Tableau de Loge est Saturne, auquel est rattaché le plomb, puis viennent six autres planètes et leurs métaux : Jupiter et l’étain, Mars et le fer, Vénus et le cuivre, la Lune et l’argent, Mercure et le vif-argent, et la Terre qui les concentre tous.
Pour glorifier la dimension solaire de l’Œuvre au sommet du Tableau de Loge, la Terre est substituée au Soleil des régimes planétaires alchimiques traditionnels (Mercure, Saturne, Jupiter, Lune, Mars, Vénus, et Soleil), tout en respectant leur septénaire et le principe fondamental de l’Art : « Dans les métaux, par les métaux, avec les métaux, les métaux peuvent être perfectionnés », le métal ne doit être dissous « qu’à l’aide d’un solvant métallique, qui lui sera approprié et très voisin par la nature. Les semblables seuls agissent sur leurs semblables. » (Fulcanelli, DM) Saturne est considéré comme le meilleur agent dissolvant, l’Adam métallique, et l’Antimoine des sages comme son fils naturel et la racine des métaux.
La Terre et l’Antimoine, dont le même symbole hermétique est un cercle surmonté d’une croix, figurent au centre du Tableau de Loge sous la forme d’un globe terrestre « surplombé » par une croix autour de laquelle s’enroulent deux serpents. Juste au-dessus de la croix, la Terre apparaît également dans le groupe des sept planètes. Elle figure ainsi sous ses deux aspects fixe et mobile, d’une part la maison de la Sagesse, « fixation » de la quinte essence précédente, et d’autre part la « prima materia », mère des autres éléments symbolisés par les sept métaux. Dans sa structure le Tableau de Loge fixe ainsi les éléments de l’Œuvre tout en exprimant dans un double mouvement circulaire et vertical leur transformation.
L’Antimoine est un élément chimique semi-métallique souvent allié au plomb, présent dans de nombreux minéraux, sous forme d’oxydes ou de sulfures. D’aspect blanc argenté et cassant, il présente des propriétés intermédiaires entre celles des métaux et des non-métaux. C’est Pline l’Ancien qui aurait désigné le sulfure d’antimoine du nom latin de « stibium », en opérant une distinction entre la forme mâle, la stibine, et la forme femelle, décrite comme supérieure, plus lourde, et moins friable, l’antimoine métallique trouvé à l’état naturel. Appelé « mesdemet » dans l’Egypte antique, l’Antimoine était utilisé par les deux sexes et par toutes les classes sociales comme un fard à paupières pour protéger des rayons ardents et aveuglants du soleil, cet artifice leur faisait paraître les yeux plus larges.
Une étymologie du terme « Antimoine » propose le terme grec « antimonos », littéralement "contre un", se référant au fait que l’antimoine ne se trouve à l’état naturel qu’en tant qu’alliage, en particulier ici aux sept métaux entourant le soleil du Tableau de Loge. La préposition « anti » signifiant également « en face de » induit ici le sens de « en face de l’un », « en face du soleil », le Soleil représentant « l’Unité de l’Etre Suprême, l’unique et seule matière du Grand Œuvre de philosophie » (rituel du 28ème degré). Les Égyptiens illustraient ce regard par l’« oudja », l’œil solaire, l’un des emblèmes maçonniques figurant dès le premier degré au centre d’un triangle à l’Orient des Temples, jusqu’au bijou du Chevalier du Soleil où il figure dans un « triangle radieux en or ». C’est aussi l’œil de l’Aigle, car lui seul peut « fixer » sans crainte le soleil et « déclencher » (c’est-à-dire lever la clenche, le petit « levier substitué à la clé ») sous l’effet du feu la volatilisation progressive de cette « materia prima », cet Antimoine, dit le rituel, « principal élément de toute chose d’où l’on tire l’Alkaes, l’Œuvre des philosophes ».
Le Tableau de Loge renvoie alors aux sept marches à l’entrée du Temple, aux colonnes Jakin et Boaz, aux trois chandeliers, à la lettre I inscrite au fronton du Temple (à la place de l’œil), et à la figure humaine porteuse de l’Agneau. Le soleil et la lune de la partie supérieure du Tableau semblent ainsi transposés par défaut dans la symbolique des premiers degrés fondateurs de la Maçonnerie, et dans celle du Chapitre avec l’Agneau de l’Apocalypse : « La ville n’a pas besoin que brillent le soleil ni la lune, car la gloire de Dieu l’illumine et l’agneau est sa lampe. » (21,23-24) « Dans l’Apocalypse, les lumières terrestres du soleil et de la lune sont donc en quelque sorte remplacées par une lumière surnaturelle, qui est l’Agneau de Dieu. (« LUX EX TENEBRIS » du Tableau de Loge : « la lumière sortant des ténèbres ») Selon Saint Thomas d’Aquin, le ciel supérieur est ferme et transparent ; il possède une lumière diffuse, qui ne rayonne pas, mais qui est de nature subtile et qui a la clarté de la gloire, elle-même différente de la clarté qui règne dans la nature. » (Von Franz : AC)
Mais tandis que « dans la Bible la lumière « remplace » le soleil et la lune, elle est ici, conformément à la conception alchimique classique, « engendrée » par le soleil et la lune. Le Soleil est alors un symbole de la force démiurgique de Dieu et de la Vérité par lesquelles il créa l’univers. Il est le « noûs » cosmique qui transmet au cosmos le bien et la force de Dieu. Psychologiquement, le Soleil symbolise le fondement archétypique de la conscience humaine et de tout élargissement de conscience. » (id)
Les deux serpents, qui regardent dans des directions opposées et représentent les deux « racines » métalliques, entrelacent alors le montant vertical de la croix, la verge d’or de Mercure, l’esprit fixe où ils s’attachent pour être sublimés.

Source : www.patrick-carre-poesie.net

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Les Fondamentaux du RER (2)

18 Juin 2012 , Rédigé par CB Publié dans #Planches

 

2- RER : Quel ésotérisme chrétien ?

Il y a 1 mois, je concluais mon 1er moëllon d’architecture sur «les fondamentaux du RER » par cette citation du recès du Convent de WILHEMBAD en 1782 : " La vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement de la cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de tout dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit "...Bien évidemment, cette rédaction était de la main de Willermoz , deus ex machina qui, comme nous l’avons vu, étant ultérieurement chargé de la rédaction définitive des textes fondateurs par ses mandants que son dévouement à la cause dispensaient de déperdition d’énergie, profita en plus de son exceptionnelle longévité pour interpréter à sa guise son mandat après le décès desdits mandataires. Il n’en demeure pas moins que cette notion de «Christianisme primitif » dans un Rite dont la particularité exotérique est de se proclamer chrétien dès la réception –seul parmi tous les autres rites tout aussi chrétiens mais qui exigent une initiation- , ce «Christianisme primitif » fondateur demande clarification, notamment par rapport à la gnose chrétienne. Je vous propose donc ce soir d’approfondir cette notion de Christianisme primitif –ou «originel » selon la formule de Jean Tourniac- qui faisait aussi dire au F\ S\, 33e au R.E.A.A et C.B.C.S au RER. qui, en 1910, était de ceux qui réveillèrent en France le Rectifié endormi depuis 30 ans : «Personnellement, j'avoue que le libre-penseur et le libre croyant que j'ai toujours été n'a manifesté en entrant au Rite Rectifié, aucune hésitation ni aucun scrupule lorsqu’on lui a demandé de déclarer qu’il professait l'Esprit du Christianisme, surtout lorsque le Grand Prieuré a ajouté, qu’il s'agissait ici de l’Esprit du Christianisme Primitif résumé dans la maxime : «Aime ton prochain comme toi-même », et que l'Ordre se réclamait de cette morale, qualifiée chrétienne, mais commune à plusieurs religions du passé, à certaines écoles philosophiques grecques ou latines, et qui se résume dans «l'amour du prochain » ...
Ceci évacue quelques confusions basiques du genre religion/confession. A ceux qui douteraient encore, je propose :

Courrier de JBW à la Triple Union datée de pluviôse, ventôse, an XIII (1805)

"mais les loges doivent être des écoles de morale Chrétienne et non pas de catholicisme." Phrase soulignée dans le manuscrit. Cette citation est précédée de :

" ... que si depuis quelques siècles l'église romaine a eu intérêt de s'approprier exclusivement la dénomination d'Eglise, il n'était pas en son pouvoir d’affaiblir la valeur des paroles de J. C. qui a dit dans l’Evangile : Celui qui croit en moi et qui m'aime de tout son coeur, ne peut pas périr [souligné] ; qu’ainsi Dieu étant au-dessus des jugements humains, c'était à Dieu seul que les sages devaient abandonner le jugement de leurs FF qui trouveraient en son temps auprès de lui le prix de leurs vertus, de leurs erreurs »

Autre courrier de JBW à la Triple Union, 22 prairial an 12 (1804)

[l'Orateur (–c’est moi ;-)] “leur développera la morale maçonnique, qui étant fondée sur la morale chrétienne est utile à tous, mais les temples maçonniques étant ouverts à toutes les confessions chrétiennes, il se gardera de traiter d'aucun des points sur lesquels les opinions sont divisées entre elles, ...”

Last, but not least, quelques extraits de L’INSTRUCTION PARTICULIERE ET SECRETE A MON FILS POUR LUI ETRE COMMUNIQUEE LORSQU'IL AURA ATTEINT L'AGE DE PARFAITE VIRILITE, SI ALORS IL SE MONTRE DIGNE DE LA RECEVOIR, (c’est un titre !) de la main même de notre «père fondateur » JBW en 1818 –il n’avait alors que 88 ans ( !), mais n'étant plus menacé par les pouvoirs cléricaux d'avant la révolution, il s'offre enfin le luxe de s'exprimer en toute clarté ! On adhère ou pas mais au moins savons nous le fond (ou presque) de la pensée willermozienne :

«il s'agit de préparer votre esprit par des explications très peu connues aujourd'hui quoiqu'elles le fussent beaucoup dans les premiers siècles du christianisme, à apprécier dans sa juste valeur la doctrine religieuse et chrétienne (…). C'est là où se trouve l'origine des anciennes initiations secrètes, plus ou moins dégradées (…) suivant le génie des peuples qui les adoptèrent, dont on retrouve des vestiges dans toutes les parties du monde, qui ont même servi de base à la mythologie, qui furent dénaturées partout (…). Il se trouvera sans doute des hommes parmi ceux qui sont aujourd'hui spécialement et presque exclusivement préposés à l'enseignement (…) qui s'étonneront de nous voir placer sur la même ligne (…) l'étude des traditions religieuses écrites et celle des traditions non écrites, secrètement conservées et transmises dans tous les temps avec les plus grandes précautions et parvenues jusqu'à nous »

Sous la plume d’un homme que nous qualifierions aujourd’hui, de «grenouille de bénitier », difficile de comprendre des pensées qui à son époque lui auraient valu l’excommunication ! …Mais pas plus difficile que de comprendre pourquoi le même qui avait placé la charité chrétienne au sommet de son édifice doctrinal ne pouvait se permettre de consacrer tout son temps à ses spéculations que parce que ses canuts étaient enchaînés à leur métier à tisser…Considéré dans son essence chrétienne, le Rite nous situe au début de la tradition à laquelle il se rattache (le Christianisme et la Maçonnerie), en même temps qu'aux fins ultimes du déroulement cyclique de cette tradition. Or, il y a là, des " possibilités ", au sens guénonien du terme, qui sont encore insoupçonnées lors de la gestation du rite rectifié, sauf peut-être dans la vision quasi prophétique de certains, car il y a une sorte de " prophétisme ", au sens noble du terme, de la Maçonnerie rectifiée résultant de la conjonction des courants biblico-chrétiens et maçonnico-templiers ; un prophétisme découlant de l'ésotérisme du Rite.
Qui dit "ésotérisme" dit nécessairement perspective centrale, indépendante du contexte historique. Ce n'est donc plus le Rite Écossais Rectifié, figé dans une interprétation du XVIIIe siècle, qui nous interpelle, mais ce que ce Rite détient essentiellement et potentiellement par rapport aux conceptions initiatiques de la Maçonnerie et dans le cadre spécifique de l'ésotérisme chrétien. À cet égard, le Christ y est bien évidemment, et même de façon omniprésente, "le Christ". Mais, à ce niveau le plus éminent de tous, c'est la trinité du pouvoir prophétique, sacerdotal et royal du Verbe Éternel qui domine toute perception spirituelle liée à l'aspect strictement ecclésial. À ce degré de connaissance, le Messie-Rédempteur se révèle dans sa réalité première de "Centre de tous les Centres" selon le terme des litanies, ou de "Lieu des Possibles", deux expressions exprimant la même notion métaphysique. Or, comme le dit Jean Tourniac, qui ne voit qu'illuminé par ce soleil de pure intelligence divine, le Christianisme propre au Rite Rectifié, acquiert un rôle eschatologique –ultime- accordé à la vision prophétique ? Et qu'il évite de se muer en secte religieuse concurrente des églises dans le domaine qui est le leur et où s'exerce leur magistère incontesté. Je crois d'ailleurs avec Tourniac que les promoteurs du Rite ont envisagé ce danger de "cléricalisation" du Rite et que certains ont même entrevu cette dimension d'un prophétisme extra-temporel. Il y a chez Joseph de Maistre par exemple, un sens du prophétisme qui n'avait pas échappé à l'analyse de R. Guénon, qu’il se réfère au Christianisme né avant tous les siècles et dès lors hors de toute église, et à la "vraie Religion qui a bien plus de 18 siècles et qui naquit le jour que naquirent les jours", ou qu'il recommande de se tenir "prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons à une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs" et d'ajouter "des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés". Le comte dépassait donc amplement les étroitesses exégétiques. Quant à Willermoz, sa lettre du 3 février 1873 montre qu’il ne sous-estimait pas les périls "sectarisants" du Rite. On en connaît le motif : Willermoz répond aux objections de Salzmann et B. de Turckheim qui souhaitaient la disparition de l'Ordre Intérieur de style trop immédiatement catholique à leurs yeux, mais désiraient conserver la "Profession" : L'argumentation willermozienne repose sur la nécessité de maintenir, au contraire, des paliers dans l'ascension rectifiée : il écrit : "que ferez-vous de ceux qui ont été mal choisis sinon des ennemis de l'Ordre et de ses principes qui, tout louables qu'ils sont par leur connexion avec la religion n'en deviendront que plus suspects au clergé et au gouvernement ? Comme il arrive aujourd'hui (…) où l'on reproche aux Grands Profès d'être les fauteurs d'une nouvelle secte de religion... et du moment qu'on mêle la religion à la maçonnerie, dans l'Ordre symbolique, on opérera sa ruine... Pour faire fructifier notre régime, nous mettons à découvert ses principes et son but particulier, nos discours oratoires deviennent des sermons, bientôt nos loges deviendront des églises ou des assemblées de piété religieuse... ce danger, mes amis, qui peut paraître chimérique est bien plus prochain qu'on pense…". Sans doute ce que Willermoz entend défendre dans cette lettre qu’Antoine Faivre qualifie justement de "capitale pour la compréhension du willermozisme", c'est la séparation entre l'ordre symbolique (comprenant le grade de Maître Écossais) et la grande Profession, en étageant, par progression, les affirmations chrétiennes du Rite qui ne culmineront qu'au sommet et au terme d'une montée doctrinale sélective. Nous n'en retiendrons que cette notion du danger de dérive sectaire lié à l'exclusivisme, voire à l’élitisme, périls sous-jacents à la spécificité religieuse du Rite, qu’un fondamentalisme intégriste pourrait oublier en confondant le respect des Rituels et de leur esprit avec l'adoration d'une Écriture Sainte et la vénération du pur littéralisme. Cette «exotérisation» du Rite est à l’opposé de sa réalité intrinsèquement ésotérique dont Guénon, entre autres, nous a fait connaître la nature cognitive -au sens de la gnose chrétienne, elle-même à l’opposé du gnosticisme hétérodoxe. D’ailleurs, toute la cosmogonie de Martinez de Pasqually peut-être assimilée à une gnose que Clément d’Alexandrie n’aurait pas renié, lui qui illustre avec Origène ce «Christianisme primitif» cher à JBW. Clément d’Alexandrie se propose en effet de nous enseigner «la gnose véritable», celle qui vient du Christ par la tradition apostolique, et que l’étude de l’Ecriture et la vie sacramentelle actualisent en nous. De même, le grand Origène nous parle de cette «gnose de Dieu» que peu d’hommes possèdent et par laquelle Moïse a pénétré dans la Ténèbre divine. Et il faut bien dire que lorsque JBW parle à son fils de traditions non écrites, secrètement conservées et transmises dans tous les temps, il fait directement référence aux textes apocryphes qui, chez les gnostiques chrétiens, constituaient un enseignement secret, conservé et transmis par la tradition orale. …Mais la gnose en tant que sujet de réflexion nous emmènerait trop loin, trop tard ! La notion même d'ésotérisme chrétien mériterait un morceau d'architecture particulier…Alors, VM, je me contenterai ce soir d’évoquer une interprétation du Rite qui échappe aux limites temporelles et mentales du milieu historique qui fut le sien en ce siècle, d'ailleurs fort peu traditionnel, de la Révolution française. Cette interprétation affirme tout aussi bien le Nom et la doctrine du Rédempteur, la foi en lui qui découle des rituels de Maître Écossais et de l'Ordre Intérieur, mais se trouve accordée aux données propres à l'ésotérisme et à l'Unité transcendante des diverses religions. D'aucuns qualifieraient cette interprétation d’"abrahamique" en ce qu'elle s'étend aux sémites de chair comme aux sémites en esprit appelés à cette grâce par Celui que révère le Rite Rectifié et qui tire son sacerdoce du Roi-Prêtre Melkitsedeq, ce mystérieux personnage qui n’apparaît qu’une fois dans la bible (Genèse 14 : 8) et dont Guénon fait le père de la "tradition primordiale".
Cette herméneutique du Rite et de sa substance rituelle, cette "sémiologie initiatique" sont à découvrir ultérieurement dans les deux paliers du Rite : l'Écossais de St-André et la Chevalerie de l'Ordre Intérieur. Vous me pardonnerez ce soir de ne pas insister, mais à regret, tant la frontière purement «administrative » entre les 4 grades constitutifs du RER empêche d’en saisir l’évidente logique. Disons simplement que l'herméneutique de notre Rite nous ouvre à la compréhension de " l'ésotérisme judéo-chrétien " qui le fonde. Exemple auquel nous devrions être sensibles : Paul (Romains 11, 24) s'adresse aux chrétiens de son temps en ces termes : " Si toi tu as été coupé de l'olivier sauvage et enté contrairement à ta nature sur l'olivier franc, à plus forte raison seront-ils entés - il s'agit des Juifs - selon leur propre nature, sur leur propre olivier". Certes l'Apôtre a en vue un événement qui touche au prophétisme, mais qui pourrait bien s'appliquer à une période où notre Rite aurait une place de choix, lors de la gloire de l'olive et qu'évoquent peut-être ces paroles de l'Ange à Zorobabel en Zaccharie 4, 11-14 : " Qui sont ces deux oliviers à la droite et à la gauche du chandelier ?...Il me dit : Ce sont les deux fils de l'onction qui se trouvent près du Seigneur de toute la Terre. " On sait que, dans la vision de Zaccharie, le Candélabre soutient sept lampes comme la Menorah, et que ce sont les sept yeux de l'Éternel qui parcourent toute la terre, alors que les deux fils de l'onction ou les deux oliviers sont Zorobabel et Jésus le Grand Prêtre.
Tourniac disait : «Comment ne pas entrevoir alors dans notre Rite une propédeutique à la grande rencontre, à la grande symbiose des deux peuples : juif et chrétien ?» Quant à l'intériorité doctrinale du Rite en entier, elle découle d'une propédeutique (=enseignement pour apprendre à apprendre) spirituelle, confortée par l'articulation des grades et elle tient dans cette identité, déjà signalée, des Temples de l'Homme, de l'Univers et de Salomon, des Temples terrestres et céleste, avec le "modèle christique" offert par le "divin Réparateur", terme typiquement martinéziste. Antoine Faivre notera justement dans son analyse de l'ésotérisme chrétien: "Au fond Willermoz a obtenu que les cadres de la Stricte Observance Templière servissent à l'enseignement des Coens" et c'est bien pour cela, comme qu'à l'époque de Willermoz la classe secrète de la Profession -qui n'avait point encore disparu- contenait "l'essentiel de la pensée martinéziste". Rappelons-nous encore que l’identité du Rite est faite de différents apports qui –cas unique et paradoxal- lui donnent sa cohérence. Le rite retient en effet :  

- de la Maçonnerie spéculative récemment apparue en Grande-Bretagne, les rituels, mots, signes et l'ésotérisme des constructeurs, l'initiation et les trois grades bien connus,
- de la " Stricte Observance Templière " et d'un Templarisme qui remonte peut-être au chapitre dit de Clermont quant à ses sources lointaines (mais qui prend corps à Unwürde en 1754 et aux Convents d'Altenberg en 1764, Kohlo en 1772, Brunswick en 1775 et Lyon en 1778), une ossature normative pour l'ensemble des grades et la référence chevaleresque et templière –sur laquelle nous reviendrons.
- de Martinez, une sève secrète, à résonance judéo-chrétienne et fond salomonien, présente dans l'enchaînement des maximes et des tableaux et qui, à l'époque de Willermoz, jaillit visiblement au niveau de la " Profession ", celle de Chevalier Profès et Grand Profès,
- de J. de Maistre, l'intégrité chrétienne et quasi confessionnelle, avec un pressentiment de l'Évangile éternel et de ce que nous pourrions appeler aujourd'hui la "Tradition Primordiale" dans la perspective de René Guénon,
- de St-Martin, une religiosité chrétienne très priante, voire mystique,
- du XVIIIe siècle français, certains concepts religieux de ce temps, infirmés de nos jours : ainsi la définition des " pharisiens ", la loi d'amour réservée au Nouveau Testament, l'abolition de l'Ancienne Loi, la notion de fraternité limitée aux seuls chrétiens en maçonnerie, l'immortalité de l'âme, qui n'appartient pas au Credo, originel mais est une conséquence de la Résurrection de la Chair - entendue au sens hébraïque du mot - et de la Vie éternelle ou Vie du "monde qui vient".

Ajoutons que l'"immortalité de l'âme" - à ne pas confondre avec l'âme supérieure ou âme d'immortalité -, est une notion platonicienne. Enfin on retiendra, outre les concepts religieux du "Siècle des lumières" (?), le goût de l'enflure verbale parfois élégante et celui du discours patriotique et redondant...Quant à la doctrine, il est patent qu'elle s'alimente à une source biblique et qu'elle suit l'économie et même la chronologie Testamentaire jusque dans la suite sérielle des Temples. Tout tient au fond dans la correspondance symbolique entre le Temple de l'Homme et celui de l'Univers, avec une matrice : le Temple de Salomon, puis une projection spirituelle qui va de la Milice de Terre Sainte à la Jérusalem céleste, enfin et d'abord, un modèle divin et éternel dans le Christ. Autre remarque, cette doctrine est admirablement ventilée et étagée dans les strates graduelles du Rite sans contradiction chronologique, sans anachronisme ou syncrétisme. Donc il s'agit véritablement d'un "Ordre" (et non d'un fourre-tout), d'une "cohérence" qui tranche dans un paysage maçonnique plutôt foisonnant. Sans doute, ce désir d'unicité organique et de spécificité religieuse fait-il peu de place à l'universalité de l'initiation maçonnique et à l'universalité traditionnelle d'un Art qui est d'autant moins catégoriel que l'ésotérisme est forcément Un ! Mais ceci, au fond, ne concerne plus la structure et les caractéristiques du Rite mais beaucoup plus les critères d'entendement et les motivations du siècle, en bref l'ouverture des esprits. On peut en effet penser avec Tourniac que le Christ est le Verbe divin incarné, qu'il est dans le Père et le Père en lui et que l'Esprit Saint est ce lien de l'un à l'autre... sans pour autant croire que l'Éternel n'est... que chrétien ! …Et, comme le dit notre excellent F.·. "Eques a silentio", l'Esprit souffle où il veut !

J'ai dit, V\ M\

Source : www.ledifice.net

 

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Les Fondamentaux du RER (1)

18 Juin 2012 , Rédigé par CB Publié dans #Planches

1 - l'ésotérisme chrétien du RER

Chacun d'entre nous a bien entendu gardé mémoire;-) de mon cycle de conférences;- concernant l'histoire du RER. Vous m'avez fait l'honneur de me demander, cette année, d'approfondir l'éducation de nos FF AA – et eux seuls;- en leur rappelant -car ils ont tous passé leur été à apprendre par cœur le rituel ;-)- ce que j'appelle les fondamentaux du RER; Car à quoi sert-il de connaître l'histoire si l'on ne sait pas de quoi ? De plus, le fonds de notre rite est d'autant plus important à pénétrer qu'il est la plupart du temps méconnu, quand il est connu mal compris, quand il est compris, mal interprété, parfois contesté, voire dévoyé;- parfois par ceux-là mêmes qui le pratiquent !A noter que nous avons la prétention d'être le seul Rite à connaître ces conflits plus ou moins feutrés.Je n'aurai pas celle de détenir une quelconque vérité sur le sujet, ne serait-ce que parce que convaincu que l'humilité est –ou devrait- en être l'une des vertus essentielles. Aussi ce qui suit doit être entendu comme étant perception purement personnelle, même si elle s'appuie sur de très saines lectures (j'y reviendrai)… Puisque vous m'avez autorisé un rythme ternaire, je répartirai à votre bon vouloir une savante gradation du politiquement correct à l'essentiel.Ce soir, je me contenterai donc d'aborder le politiquement correct, qui ne prête à aucune contestation, même si je cours le risque de démythifier voire démystifier quelques idées reçues : l'ésotérisme chrétien propre au RER, tout entier contenu dans sa doctrine.En effet, la principale spécificité de notre Rite et peut-être plus encore de notre Régime, avec sa classe chevaleresque ("l'aubier de l'arbre dont la FM est l'écorce" dixit ?), est de s'appuyer sur une doctrine -même si le mot fâche certains maçons, alors qu'étymologiquement, il n'a que le sens "d'enseignement". Or, toute la Maçonnerie est faite d'enseignements. Et singulièrement la Maçonnerie rectifiée, où cet enseignement est en quelque sorte le fil conducteur qui guide ses membres tout au long de leur parcours initiatique.'est que l'enseignement dispensé là est d'une nature particulière.Le Régime présente en effet la particularité remarquable, et probablement unique, de posséder en propre une doctrine de l'initiation, explicitement formulée et méthodiquement enseignée, grade par grade. Ainsi, en même temps qu'il fait avancer ses membres dans la voie de l'initiation, il leur dispense un enseignement théorique en forme de discours pédagogique sur le sujet de même de cette initiation.Cet enseignement – issu de la cosmogonie de Martinez de Pasqually - peut se résumer en 4 points:

1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, et dans "l'état primitif glorieux" qui était alors le sien, il jouissait de l'immortalité et de la béatitude parfaite, parce qu'il était en "communication" directe et constante avec le Créateur, "en unité" avec lui, disent nos textes. C'est ce qu'exprime l'adjectif "glorieux", qui est à prendre dans le sens plénier qu'il a dans l'Ecriture, où la "gloire" manifeste la présence immédiate et lumineuse de Dieu.
Pour mémoire, pour tout Maçon "régulier", travailler à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers, c'est travailler en présence de Dieu Créateur.
L'homme premier, revêtu de la lumière divine, c'est-à-dire participant aux "vertus et puissances qui sont dans l'essence divine" – et y participant sans être lui-même d'essence divine - avait pour destinée d'être le roi de cet univers créé par Dieu.

2°) Cet homme, par une décision de sa libre volonté, s'est détourné et séparé de son Créateur, et a donc chuté. En conséquence, il a perdu la ressemblance divine. Cependant l'image divine en lui subsiste inaltérée, parce que l'empreinte de Dieu est inaltérable. Cette image est déformée, devenue difforme, et c'est ce que symbolise le passage de l'Orient à l'Occident, de la lumière aux ténèbres, de l'unité à la multiplicité : Adam chassé de ce lieu de lumière et de paix complète qu'était le Paradis terrestre - sachant que le Paradis terrestre n'est en réalité pas un lieu, mais un état d'être. Cet homme coupé de son origine, Dieu, de son "vrai Orient", Willermoz, à la suite de Martinez, l'appelle l'homme "en privation". Et cette privation est absolue. Elle entraîne un double châtiment, châtiment exigé par la justice divine, mais auquel l'homme s'est condamné lui-même. Le premier est que l'homme n'est plus "en unité" avec Dieu, en communication immédiate et constante avec lui. C'est ce que nos textes désignent par la "mort intellectuelle" - étant entendu que, dans la langue du temps, "intellectuel" veut dire "spirituel", incorporel : nous dirions maintenant que l'homme déchu est en état de "mort spirituelle".
Mais il a encouru encore un deuxième châtiment. La mutation ontologique radicale que la chute de l'homme a provoquée en lui se manifeste aussi par le fait que le corps glorieux dont il était initialement revêtu, corps de lumière, "corps spirituel" (Corbin), se changea en un "corps de matière sujet à la corruption et à la mort". De sorte que, condamné à la mort spirituelle, il l'est de surcroît à la mort corporelle.
Dans cet état, il se trouve désormais pourvu d'une double nature : sa nature spirituelle, par laquelle il demeure image de Dieu, et qu'il a conservée ; et la nature "animale corporelle" que lui a value sa chute, et qui l'assimile aux "animaux terrestres". Et il est en proie à d'affreux tourments. Comme être spirituel, aspirant par toute sa nature à l'unité avec Dieu, il souffre indiciblement de sa rupture avec lui. Comme être animal, il est devenu l'esclave des sensations et besoins physiques et le jouet des forces et des éléments matériels. Enfin, comme être double, à la fois spirituel et animal, il est déchiré et écartelé par l'antagonisme entre les aspirations et tendances contraires de ses deux natures. Tragique est donc notre condition, mes FF.

3°) Cependant, nous avons la chance, au Régime Rectifié, que cette privation absolue qui eût dû, selon la justice divine, être définitive, ne le sera en réalité pas, à cause de l'entrée en jeu de la miséricorde ou clémence divine, laquelle se déploie aussitôt que l'homme se repent. Or, se repentir, c'est faire retour sur soi-même, c'est se retourner. C'est se détourner des ténèbres et faire de nouveau face à "l'Orient où se trouve la lumière". C'est se mettre en état de remonter à sa source, à son origine. Alors, le travail de l'initiation devient possible. Car l'initiation est un des moyens ménagés par la miséricorde divine - et cela dès après la chute - pour permettre à l'homme de recouvrer son état d'origine en rétablissant en lui la ressemblance à l'image divine, en restaurant en lui la conformité du type au prototype, de l'homme à Dieu. Comme l'écrit J.B.W. :
" Si l'homme s'était conservé dans la pureté de sa première origine, l'initiation n'aurait jamais eu lieu pour lui, et la vérité s'offrirait encore sans voile à ses regards, puisqu'il était né pour la contempler, et pour lui rendre un continuel hommage."
C'est pourquoi, est-il dit ailleurs, le "vrai, le seul but des initiations" est de "préparer" les initiés à "(découvrir) la seule route qui peut conduire l'homme dans son état primitif et le rétablir dans les droits qu'il a perdus". Texte à rapprocher de celui où Louis-Claude de Saint-Martin (disciple, comme Willermoz, de Martinez) expose que l'objet de l'initiation "est d'annuler la distance qui se trouve entre la lumière et l'homme, ou de le rapprocher de son principe en le rétablissant dans le même état où il était au commencement".

Voilà donc en quoi consiste cette liaison nécessaire entre chute de l'homme et initiation, réelle spécificité du RER. L'initiation est une conséquence de la chute : conséquence non pas fatale mais providentielle ; non pas obligée, mais voulue par la miséricorde divine pour contrecarrer cette chute et en annuler les effets. C'est un secours de la Providence à l'homme qui ne lui a jamais fait défaut tout au long de son histoire, et c'est pourquoi les formes successives que prit l'initiation au cours des temps - et la Maçonnerie en est une - furent en correspondance avec les vicissitudes temporelles de l'homme, sans cesse ballotté entre rechute et repentir.
D'où la nécessité d'un enseignement connexe à l'initiation. Il est destiné à faire prendre conscience à l'homme d'une part de son état présent, et d'autre part de l'état qui était le sien à l'origine, et qui peut redevenir le sien au terme. Le but est évident : produire en l'homme - en l'initié - un changement d'état de conscience, de façon à rendre possible le changement d'état d'être que doit réaliser le travail initiatique. Les deux - état de conscience et état d'être - sont liés. C'est le sens de cette formule de Joseph de Maistre dans son Mémoire au duc de Brunswick : " Le grand but de la Maçonnerie sera la science de l'homme ". D'étape en étape, de grade en grade, comme à l'intérieur de chaque grade, et cela dès celui d'apprenti, on constate ainsi que l'action rituelle se déroule à la fois simultanément et en continuité sur trois plans en correspondance constante : le passé, le présent, l'avenir ; l'origine et la destination premières de l'homme, son état actuel, ses fins dernières ; l'homme primitif glorieux, l'homme présent déchu, l'homme futur restauré dans sa gloire. C'est pourquoi le rituel s'appuie sur le thème de la construction du Temple, de sa destruction et de sa reconstruction, qui est la transposition en mode opératif du thème de la ressemblance à l'image, successivement perdue puis retrouvée - car, en dernière analyse, le Temple n'est autre chose que l'homme.
De même, étape après étape, selon une progression pédagogique parfaitement bien agencée, les instructions donnent un enseignement à chaque fois un peu plus poussé et, simultanément, rappellent en l'approfondissant l'enseignement dispensé antérieurement.
De plus tout est indiqué dès le départ. Ainsi, à celui qui n'est pas encore un apprenti, mais un candidat que l'on soumet aux épreuves préalables à sa réception, on délivre la "première maxime de l'Ordre", maxime qu'il aura à méditer sa vie durant :
"L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s'il la défigure lui-même ?" D'autre part, la Règle maçonnique donnée à étudier à tous les apprentis les avertit
"Si les leçons que l'Ordre t'adresse pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur se gravent profondément dans ton âme (...) tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette ressemblance divine qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du christianisme et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal."

4°) Le quatrième et dernier enseignement de la doctrine est aussi le plus essentiel. Ce rétablissement, cette réintégration dans son "état primitif" et dans "les droits qu'il a perdus", l'homme peut-il l'opérer par lui seul ? Absolument pas. Ce serait, de sa part, se rendre coupable d'une entreprise orgueilleuse similaire à celle qui provoqua sa chute originelle. Cette réintégration, c'est-à-dire ce retour à l'intégrité première, exige la médiation d'un être qui, à l'instar de l'homme, soit doté d'une double nature, d'une part spirituelle, et d'autre part corporelle. Toutefois, à la différence de l'homme actuel, dont les deux natures sont l'une et l'autre "corrompues" par la chute, elles sont, chez cet être, toutes deux dans l'état de pureté, d'innocence et de perfection glorieuse où elles étaient initialement chez l'homme.
Tout le monde comprend de qui il s'agit et qui est ce que nos textes appellent le "divin Médiateur". Ils sont, sur son identité, parfaitement explicites, mais je n'irai pas plus loin dans leur évocation, laissant à chacun le bonheur de les découvrir au cours de son chemin initiatique.
Voilà donc enfin en quoi "l'Ordre est chrétien", et en quoi consiste son ésotérisme !…mais si cette "mise en équation" de la cosmogonie martinézienne par J.B. WILLERMOZ constitue l'ossature du système Rectifié rien n'interdit d'aller plus loin dans la réflexion herméneutique. Ainsi, déjà un simple rappel: La Maçonnerie a été originellement et est restée durablement chrétienne. Toutes les traces écrites depuis le manuscrit Regius, daté de la toute fin du XIVe siècle (env. 1390) le prouvent. Au 18ème siècle, le christianisme est le fondement même de toute la Maçonnerie. Il n'est alors pas une exception mais la normalité. Lorsque le Pasteur Anderson rédige ses fameuses "Constitutions" en 1723, ce qu'il a en vue, c'est ce christianisme primitif et universel dont saint Augustin avait -le premier avec autant de netteté- eu et formulé l'intuition, et qui se retrouvera chez les fondateurs du Régime Rectifié : Ainsi Joseph de Maistre dans son Mémoire au duc de Brunswick : "La vraie religion a bien plus de dix-huit siècles. Elle naquit le jour que naquirent les jours." La Franc-Maçonnerie est d'ailleurs demeurée chrétienne dans les Grandes Loges de Suède, du Danemark, de Norvège, partiellement de Finlande, ainsi que d'Allemagne. Chrétienne, la Franc-Maçonnerie l'est aussi encore au sommet de la plupart des Systèmes anglo-saxons, parmi lesquels les grades chevaleresques des Knights Templars, des Chevaliers de Malte , des Ordres de La Croix rouge de Constantin , du Saint-Sépulcre et de Saint-Jean l'Evangéliste, de l'Ordre Royal d'Ecosse ; de même le Rite Ecossais Ancien et Accepté dans son 33ème degré en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et au moins une G.L. États-Unienne , où sont chrétiens également les trois grades de chevalerie qui couronnent le Rite d'York. Tout comme les références chevaleresques, le Christianisme ne semble donc aucunement poser problème pour nos FF anglo-saxons qui vantent l'universalisme et l'esprit d'ouverture –tout comme nous ! Le Christianisme constituerait plutôt le substrat d'une tradition culturelle occidentale que seul en France le RER assume encore intégralement, y compris dans son ésotérisme chrétien qui recoupe bien d'autres hermétismes, dans une démarche aux antipodes de toute forme d'intégrisme…Par ailleurs, chacun connaît l'apport personnel de JBW dans la rédaction des Rituels, mais on connaît moins les "retouches" discrètes qu'il apporta à ceux issus de Wilhemsbad -en dehors de tout mandat : ajout de la religion chrétienne dans la première question d'Ordre, ajout de la mention du nom de baptême –et de celui du père !- dans les questions aux impétrants, clause de "fidélité à la Sainte Religion Chrétienne" de l'obligation, tout semble aller dans le même sens…Est-ce le "philosophe inconnu" qui lui inspira cette ultime révision pendant son séjour concomitant à Lyon ? Des notes de Willermoz le suggèrent . En tout cas la dernière version des rituels "bleus" en 1802 témoigne d'une imprégnation Coën jamais atteinte jusque là. Elle ne fut jamais soumise à l'approbation des supérieurs allemands de l'Ordre. Ce sont pourtant ces rituels qui auraient surpris bien des délégués au Convent, que nous utilisons de nos jours, d'autres Régimes Rectifiés francophones étant revenus à la V.O.…Le 4ème grade achevé en 1809 par Willermoz -alors octogénaire et bien solitaire- constitue une introduction très complète à la doctrine de Martinez et un prélude aux enseignements de la (Grande) Profession, que n'avaient jamais, et pour cause, prévus les députés au Convent… Ces textes étaient l'occasion d'expliciter enfin la filiation spirituelle de l'ensemble de l'œuvre et permettaient à Willermoz d'affirmer "L'Ordre est chrétien, il doit l'être et ne peut admettre dans son sein que des chrétiens ou des hommes libres disposés à le devenir de bonne foi".

Willermoz était certes un chrétien dévot et un catholique "militant", ce que n'étaient ni Martinez ni Saint-Martin, chrétiens eux aussi mais bien peu "orthodoxes". Les rituels qu'il rédigea s'en ressentirent malgré le soin qu'il mît à les rendre acceptables aux luthériens de Strasbourg et d'ailleurs. Vu le personnage, on ne peut s'étonner d'affirmations écrites sous l'Empire telles : "Les Juifs, les mahométans et tous ceux qui ne professent pas la religion chrétienne ne sont pas admissibles dans nos loges" (Instruction finale du quatrième grade) ou encore "L'institution maçonnique, tous les faits le démontrent, est religieuse et chrétienne" (lettre de 1814-1815). Il était simplement un homme, un homme de son temps, où les Juifs n'étaient que tolérés. Loin de le lui reprocher, je note plutôt qu'il fallut attendre 1809 pour que soit explicitée une exclusion jusque là tacite. Outre son grand âge, j'y verrais aussi la réaction à une situation nouvelle qui rendait plausible ce qui était autrefois impensable : la candidature d'un Juif à l'initiation maçonnique (grâce à notre F. l'Abbé Grégoire, qui en 1791 avait permis au Juifs d'être des citoyens comme les autres). Or nos rituels symboliques, si on veut bien les lire naïvement sont d'abord des rituels maçonniques entièrement basés sur la construction du temple de Salomon et sa réédification, sans contenu intrinsèquement chrétien. Ce que j'ai pudiquement qualifié de "retouches" sont des ajouts de surface qui ne changent rien ni au fond des rituels ni à leur "efficacité initiatique", ni même à l'économie générale du système, comme le démontre la vie de nos FF Rectifiés "réguliers" d'autres pays francophones qui s'en passent fort bien. L'exposition de l'évangile de Saint Jean est une constante de la maçonnerie continentale depuis son introduction en France et ailleurs. Quant aux prières elles ne présentent aucun caractère confessionnel et peuvent être dites par tous les Maçons. Qu'en conclure sinon que les grades bleus rectifiés sont exclusivement "vétérotestamentaires" comme leurs homologues des autres Rites. Ce qui bien sûr n'interdit à personne d'en faire une lecture chrétienne…Willermoz lui-même l'admet dans une lettre à Bernard de Türckheim, frère cadet de Jean (8 juin 1784): "Vous ne pouvez nier que les trois premiers grades ne peuvent présenter que des emblèmes et des symboles...tous fondés sur le temple de Jérusalem ou l'Ancien Testament qui lui-même est fondé sur la Loi écrite ou religion révélée qui a succédé à la Loi ou religion naturelle, lesquelles sont désignées dans nos loges par les deux colonnes du vestibule"
L'Instruction finale de 1809 ne dit rien d'autre :
" Tout ce que vous avez vu jusqu'à présent dans nos loges a eu pour base unique l'Ancien Testament et pour type général le temple célèbre de Salomon à Jérusalem qui fut et sera toujours un emblème universel Mais si les grades bleus sont "vétérotestamentaires" et maçonniques, ce cycle est clos par le quatrième grade qui annonce ou plutôt ouvre le cycle chevaleresque chrétien. Les deux Ordres, maçonnique et équestre, articulés par un grade de transition, sont distincts comme le sont le Craft britannique ou l'Ordre des Knights Templar, articulés par le degré intermédiaire du Royal Arch. Dans les faits, le Rite Rectifié s'aligne sur la maçonnerie anglo-saxonne qui offre une série de degrés non-confessionnels et d'autres, chrétiens, ouverts à tous ceux qui en acceptent la spécificité. Rien n'empêcherait donc –en théorie- qu'un maçon reçoive les 4 premiers grades du Rite rectifié et s'abstienne de poursuivre si sa conscience lui fait hésiter à accepter le Christianisme de l'Ordre Intérieur, d'autant qu'aucune autorité "suprême" ne permet de nos jours de définir, voire d'authentifier ce Christianisme, qui peut donc osciller du laxisme à l'intégrisme. Willermoz écrivait en 1814: "La première des trois questions d'Ordre présentée à la méditation du candidat dans la chambre de préparation est ainsi formulée : quelle est votre croyance sur l'existence d'un Dieu créateur et Principe unique de toutes choses, sur la Providence et sur l'immortalité de l'âme humaine, et que pensez-vous de la religion chrétienne ? A cette question le candidat répond librement tout ce qu'il veut et on ne le conteste nullement. On lui présente les mêmes questions aux deuxième, troisième et quatrième grades et on ne le conteste point sur ses réponses.Le candidat répond donc librement à la question "sans qu'on le conteste", il peut exprimer une conviction qui ne soit pas celle de son interlocuteur et néanmoins être reçu jusqu'au quatrième grade inclus. Qu'espérer de mieux ? Vous me permettrez, VM, de conclure – provisoirement - par ma vision encore une fois humblement personnelle, mais que je partage avec de beaucoup plus illustres;- exégètes du "Système RER" :
Résumons nous :

- le RER est un système maçonnique chrétien. Il n'est pas le premier, il n'est pas le seul.

- il se réclame d'un christianisme ésotérique, donc par définition hors de toute Église –donc de toute confession-, voire de tout dogme, donc ouvert et parfaitement compatible avec la tolérance maçonnique ( " il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père "…).

- mais sa démarche initiatique lui permet aussi –et peut-être surtout- d'être un archétype de la Maçonnerie, au point que sans RER, il n'y aurait historiquement peut-être pas de GLNF !

J'y reviendrai, si vous le permettez, tant il me semble important, non pas de proclamer une quelconque vérité, mais dans le cadre d'un "cycle" intitulé "les fondamentaux du Rite Ecossais rectifié" d'approfondir simplement ce pour quoi nous sommes –hic et nunc . Pour moi, se dire chrétien, c’est d'abord affirmer sa référence à l’Evangile et à la personne du Christ. Jésus-Christ était un juif, mis à mort par les Romains, respectueux de l’enseignement des prophètes qui l’ont précédé, et qui s’est présenté en disant simplement : "mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur." (Matthieu 11, 29) Le suivre, c’est respecter son message et ses appels à la tolérance, à l’accueil de l’autre et au pardon. Le Dieu des juifs, des chrétiens et des musulmans, tous descendants d’Abraham, est un Dieu de bonté et de miséricorde. Le rejet, la haine et le fanatisme religieux Lui sont totalement étrangers. C’est Le trahir et Le blasphémer que de L’invoquer à l’appui des intolérances et des exclusions...Cet "esprit du Christianisme" aussi évoqué par Camille Savoire ( 33éme REAA ) lorsqu'il réveilla le RER en France en 1910, c’est bien l'esprit du Convent de WILHEMBAD qui, avant les "retouches" de notre père fondateur, affirmait le 16 Juillet I782, :
" La vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement de la cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de tout dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit "...

J'ai dit, VM

Source : www.ledifice.net

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L'Epée au fourreau

16 Juin 2012 , Rédigé par B. Em. Ch. Jean La Roque Publié dans #Planches

Vénérable Maître,

Il y a quelque temps, on m’avait demandé de choisir par moi-même un sujet de travail. Aimant beaucoup la symbolique et l’objet en lui-même, j’avais choisi: l’Epée. Mais un Frère Maître de la loge ayant rajouté à mon choix:

« Au Fourreau »! J’avoue bien franchement que je n’ai pas trouvé une seule littérature sur ce sujet précis qu’est : L’EPEE AU FOURREAU

J’éviterai donc de parler du symbolisme de l’épée, qui par contre est très souvent disserté dans nos textes, pour ne vous parler que de l’épée au fourreau vue d’un coté personnel et spirituel. Quelques mots sur le fourreau tout d’abord.

 C’est avant tout un instrument de protection. Protection du Chevalier, Protection de son cheval, Mais surtout, protection de la lame, car il sert à éviter le contact avec les choses de l’extérieur, Les choses sur lesquelles elle n’a pas à agir.

Cet écran évitera à la lame de s’émousser, ou de s’épointer.

Cette lame ne devrait jamais agir contre la nature végétale ou animale; ni même contre la nature humaine. A moins que cette nature humaine n’agisse à l’encontre des lois du Créateur. 

L’épée étant le prolongement de nous-mêmes, c’est le bras Armé du chevalier. Ce bras armé ne devrait servir qu’à défendre la veuve, l’orphelin, et l’église du Christ.

On comprend dès à présent la nécessité d’avoir un fourreau.

Un fourreau ajusté à la forme de la lame qu’elle épousera dans une symbiose parfaite pour créer: L’HARMONIE.

L’épée du Chevalier va donc devenir notamment le symbole d’une partie matérialisée de son âme intérieure, de sa spiritualité, et le fourreau l’endroit sombre de son recueillement.

Le chevalier, son épée et son fourreau ne feront plus qu’un.

Lorsque cette harmonie sera créée, l’épée représentera pour le Chevalier le symbole ultime décrit dans l’Apocalypse de Jean dans la lettre aux sept Eglises, il décrit sa vision du Christ: (Paragraphe 1 Versés 14 à 16); je cite:

«  Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche, comme de la neige, et ses yeux comme une flamme de feu, et ses pieds semblables à du bronze qu’on aurait purifié au four, et sa voix comme la voix des grandes eaux. Et il y avait dans sa main droite sept étoiles, et de sa bouche sortait une épée acérée à double tranchant, et son visage était comme le soleil quand il brille dans sa puissance ».

L’épée c’est le Verbe, la Parole de Dieu qui vous traverse jusqu’au plus profond de vous mêmes.

Le Christ lui-même a vécu des moments ou il se donnait au monde de manière visible; mais il a aussi souvent souhaité être seul dans la solitude, face à son Père et à l’Esprit.

Nous en avons un premier exemple en lisant Matthieu, Chapitre 4, qui raconte les quarante jours que le Christ passe dans le désert en se retirant du monde, dans la solitude et la discrétion, pour se préparer à l’action future dont il est venu nous délivrer : le mal.

A la veille de sa Passion, le Christ s’est retiré de nombreuses fois tout au long des Evangiles.

On s’aperçoit que Jésus fuit la foule lorsque celle-ci commence à l’aduler.

Tous ces exemples montrent que nous devons être à cette image, c’est à dire avoir des temps de recueillement et de méditation dans la solitude.

Un dernier exemple au dessus de tout, cité par Jésus lui-même, et que l’on peut lire dans l’Evangile de Matthieu, (Chapitre 6, Versé 6.)

« Et lorsque vous priez, vous ne serez pas comme les hypocrites, qui aiment prier debout dans les synagogues et aux coins des places, afin de se faire voir des hommes.  En vérité je vous le dis: Ils ont touché leur salaire.  Pour toi, lorsque tu pries; entre dans ta resserre, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans ce qui est secret, et ton Père, qui voit dans ce qui est secret te le rendra. »

C’est la prière dans la solitude, c’est l’âme qui se retrouve seule en tête à tête avec son créateur, c’est le fils qui se retrouve face au Père.

Le fourreau, c’est aussi la cellule du moine dans laquelle celui-ci se retire pour pouvoir accumuler les vertus essentielles: Simplicité, Humilité, Charité, Obéissance.

Ensuite ce moine pourra faire profiter sa communauté de ce qu’il a acquis en cellule et dans le silence.

Le fourreau c’est encore la caverne de l’ermite qui a fait le choix de passer sa vie seul, dans un endroit sombre, car sans lumière du soleil, face à Dieu, pour mieux tenter d’acquérir et de devenir le réceptacle de la vraie Lumière irradiée du Christ.

Ce silence, cette « ombre » retrouvée dans le fourreau, ne serait-elle pas la source d’où la parole émerge?  Alors, on pourrait parler non seulement de rencontre, mais de fusion entre silence et parole, qui s’unifient pour participer à un même amour.

Il est donc nécessaire pour chacun de nous, d’avoir des temps de retraite et de repos spirituels pour se retrouver face à soi-même, face au divin, pour se recentrer dans la Création.

L’épée au fourreau c’est l’expression visible d’une capacité à ...

Mais capacité à quoi ?...

Au premier degré c’est calmer ses impulsions et ses instincts de vengeance, le dualisme.

L’exemple que Jean cite lors de l’arrestation de Jésus, nous fait comprendre que le Christ veut que les écritures s’accomplissent, sans haine, ni violence, par ces paroles. « Pierre, remets le glaive au fourreau ».

Qu’elle soit rentrée ou sortie du fourreau, l’épée laisse toujours dépasser sa poignée, la croix, toujours prête à servir Dieu, l’Eglise, et la Foi.

C’est aussi l’expression visible d’un niveau reconnu dans le chemin spirituel :

Il y a ceux qui portent l’épée

Il y a ceux qui ne la portent pas,

Il y a aussi ceux qui l’ont portée, et qui ne la portent plus, ayant dépassé ce stade.

Vénérable Maître, je ne pourrai conclure ce modeste travail qu’à travers l’expression: « Fais moi voir ton épée, et je te dirai qui tu es ».

Et je ne peux m’empêcher de me poser les questions suivantes: Suis-je digne de l’avoir reçue? Suis-je digne de la porter? Est-elle propre, sans tache et sans souillure? N’est elle pas épointée ou émoussée?

N’ai-je pas plus tendance à faire voir mon épée hors du fourreau, que dans le fourreau?...

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La Franc-Maçonnerie Américaine hier - aujourd'hui... et demain ?

14 Juin 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Planches

INTRODUCTION

Pas de malentendu, j'ai voulu éviter ce qui pourrait passer pour de l'antiaméricanisme ou son contraire. J'ai essayé de tendre vers une démarche d'étude maçonnique qui doit, me semble-t-il être faite de retenue, de prudence et d'humilité, afin de trouver, mais je ne sais pas si j'y ai réussi, des clés de compréhension d'une maçonnerie étasunienne complexe puisque vivante (et que par commodité, j'appellerai désormais F.M. américaine). Pour cela, je me suis posé quelques questions qui m'ont été inspirées par un ami qui a mis en exergue : 'Il ne sert à rien de connaître l'Histoire si ce n'est pour mieux comprendre le présent '.

Je vais donc aborder en premier :

Les liens entre la F\M\ et l'indépendance des E.U. et donner ensuite quelques éléments sur ce qui s'est et se passe aujourd'hui dans cette F\M\ américaine. Et enfin, évoquer quelle peut être son évolution, y compris dans ses rapports avec la F.M. adogmatique.

J'y ai répondu, j'espère sans erreurs graves, mais très incomplètement car je ne suis pas un spécialiste de la F.M. américaine ni des Etats-Unis tout court. En plus, je ne suis pas angliciste, ce qui peut être considéré comme rédhibitoire.

Alors tout d'abord, mes sources. Premier étonnement, je n'ai pratiquement rien trouvé à la bibliothèque de du Grand Orient de la rue Cadet. Mais est-ce un signe, sont sortis récemment un numéro de la Chaîne d'Union consacré à la 'F.M. américaine entre déclin et révolution 'ainsi que 'La F\M\ en Amérique du Nord 'de Alain de Keghel (un 'canari 'm'a-t-on dit !). Enfin, j'ai pu entrer en contact avec les Présidents des Loges américaines du Grand Orient de France. Grâce à l'intermédiaire de celui de Washington, j'ai pu correspondre avec le Monsieur Michaël Niddam qui a été membre pendant 10 ans d'une Loge américaine 'régulière ', et en a même été le Président. Il est le secrétaire aux Affaires Extérieures de la 'George Washington Union ', une obédience adogmatique mixte américaine. Monsieur Alain de Keghel en est le Garant d'Amitié auprès du GODF et du GO du Congo - Brazzaville. Il est également membre fondateur et actif de la Loge 'Liberty n° 3 'à l'Orient de Washington et enfin Monsieur Michaël Niddam à qui je voudrais dédier cette conférence car je l'ai souvent sollicité et j'ai largement utilisé les informations qu'il m'a fournies.

1 - Donc, commençons par les liens entre la F\M\ et l'indépendance des E.U.

Et là, il faut faire un peu d'histoire, à grands traits bien entendu, mais en essayant d'éviter de céder à certaines simplifications, car l'histoire doit être à la recherche de la vérité comme chacun d'entre nous.

Commençons par une 'lapalissade '. La Maçonnerie américaine est une utopie qui provient de l'Europe en premier et d'est en second, une maçonnerie anglaise qui devient américaine avec l'Indépendance. Indépendance née dans les 13 colonies anglaises d'Amérique qui disposaient déjà d'une large autonomie avec chacune leurs assemblées représentatives ; Mais à ces colonies manquaient les libertés du commerce et de l'industrie. Et c'est en partie pour une histoire de droits de douane, et plus précisément sur le thé, que va naître la guerre d'Indépendance.

Les Maçons y sont présents des deux côtés, du côté des Insurgés mais également du côté des troupes anglaises et des loyaliste américains. Ils sont même présents du côté des traîtres. Au départ, les Insurgés ne représentent qu'environ 1/3 de la population et seules 7 colonies sont en insurrection. Les 13 Colonies comportaient 7 Grandes Loges et quatre de leurs Grands Maîtres étaient des adversaires de l'Indépendance.

L'un des 1er maçon américain, initié en 1731, le savant Benjamin Franklin, devient très vite G.M. Provincial de Pennsylvanie et exprime dès 1734 le souhait des FM\ de Pennsylvanie de se voir accorder une réelle autonomie. Il présentera en 1754 le 1er projet de Confédération superbement ignoré par Londres. Il sera plus tard l'envoyé des colons pour négocier, sans succès, un compromis avec Georges III.

Le 16 décembre 1773, 17 matelots déguisés en Indiens sortaient de la Loge de Saint-André, commandés par le Paul Revere, le fils d'un huguenot exilé, pour envahir 3 bateaux ancrés à Boston, et y jeter le thé à la mer. C'est le départ de cette guerre d'indépendance. Jefferson va être chargé de rédiger la Déclaration d'Indépendance qui sera soumise à un comité de députés dont le Frère Benjamin Franklin qui, dès 1774, créera pour les Noirs une école qui durera un siècle.

Thomas Jefferson était issu d'une famille de propriétaire d'esclaves et il en possédait lui-même. Cependant, dans son projet de Déclaration d'Indépendance, un paragraphe condamnait George III qui avait propagé l'esclavage dans les colonies. 'violant les droits les plus sacrés de la vie et de la liberté en la personne d'un peuple lointain (...), le capturant pour le jeter en esclavage dans un autre hémisphère (...).

Ce paragraphe ne figurera pas dans la version finale 'par égard pour la Caroline du Sud et la Géorgie ', dira Jefferson et parce que 'nos frères du Nord, eux aussi, je crois, se sentirent quelque peu touchés par cette réprobation ; car, bien que leurs populations possédassent elles-mêmes bien peu d'esclaves, elles en comptaient d'importants transporteurs '. Jefferson savait bien que les colons voulaient se rendre indépendants de l'Angleterre, tout en conservant l'économie liée à l'esclavage !

Pourtant cette Déclaration d'Indépendance affirmera en 1776 'que tous les hommes naissent égaux, que leur Créateur les a dotés de certains Droits inaliénables, parmi lesquels la Vie, la Liberté et la Recherche du Bonheur '. 50 de ses 55 (ou 56) signataires étaient F\M\ d'après l'historien Jacques de Launay, mais en 2001, le Frère Jean-Marc Van Hill ne donne que 11 signataires, ce qui semble plus vraisemblable.

Prince Hall, un descendant d'affranchi, initié en même temps que 14 autres Noirs par une Loge militaire britannique, de constitution irlandaise, vient de fonder la première Loge noire. Il convaincra le Frère Georges Washington (que les délégués des 13 colonies s'étaient donné comme chef) de recruter des noirs et s'engagera lui-même. Mais il faudra attendre Lincoln pour que le Ier major noir (qui était maçon) soit nommé, car jusqu'en 1863 les Noirs se verront refuser le droit de s'enrôler dans l'armée américaine.

Mais revenons à la Guerre d'Indépendance. Le Frère Lafayette, initié à Paris à l'âge de 18 ans, entra dans une Loge militaire présidée par Washington. En effet, le général favorise la création de Loges militaires car les insurgés manquent de discipline et la maçonnerie semble un bon moyen à Washington pour la leur inculquer. Revenu aux Etats-Unis en 1825, Lafayette dira en Loge, devant ses Frères américains : 'Après que je fus entré dans la maçonnerie américaine, le Général Washington sembla avoir reçu une illumination. Depuis ce moment, je n'eus plus jamais l'occasion de douter de son entière confiance. Et peu après je reçus un commandement en chef fort important '; En effet, ce commandement lui fit prendre une part active à la victoire de Yorktown en octobre 1781 qui fut fêtée en France, entre autres, par l'illumination de Paris et suivie un an après, de la signature, toujours à Paris, des préliminaires de paix entre Américains et Anglais.

Profitons en pour rappeler que des troupes alliées, essentiellement françaises, fortes de 10 000 hommes environ, 2112 français sont morts pour l'Indépendance des E.U. Parmi eux, des Maçons français car pendant ces 8 années de guerre des F.M. de toutes nationalités, européenne et américaine, se sont battus.

Histoire de la F.M. et histoire de l'indépendance américaine sont donc intimement liées. Rien d'étonnant à ce que cette maçonnerie soit patriote, avec le culte du drapeau (drapeau, entre parenthèses, choisi par une commission de membres dont le Frère Franklin) et avec un serment d'allégeance à la Nation. Et George Bush Jr, comme tous les présidents américains, a prêté serment sur la 'Bible maçonnique 'sur laquelle George Washington avait prêté serment à New York comme Ier Président des E.U. en 1789.

C'est encore George Washington qui, seul cas dans l'histoire, à la fois Président de sa Loge et Président des E.U., a posé la 1ère pierre du Capitole revêtu du tablier maçonnique brodé par Mme Lafayette à son intention... C'était en 1793, époque à laquelle les F\M\ français étaient en sommeil ou exilés, quand ils n'étaient pas guillotinés comme l'amiral d'Estaing qui commandait la flotte française durant la guerre d'indépendance. Des reliques maçonniques de Washington et de Lafayette sont visibles au 'George Washington National Masonic Memorial ', l'un des plus grands bâtiments maçonniques au monde. Lafayette qui est honoré au même titre que les autres 'pères fondateurs 'de la République des E.U., non seulement par les maçons américains mais par tous les américains.

Pour la petite histoire, on est étonné d'apprendre que 44 villes portent aujourd'hui son nom ainsi que 37 comtés et pas mal de montagnes, ce qui doit tout de même être une belle source d'erreurs ! Depuis 1834, année de la mort de Lafayette chaque 4 juillet, jour de la Fête Nationale qui rappelle la Déclaration d'Indépendance, le représentant du président des E.U. vient procéder à la relève du drapeau américain flottant sur la tombe parisienne de Lafayette qui repose auprès de son épouse.

La F\M\, y compris la F\M\ du Grand Orient de France, a donc accompagné la naissance des E.U. Et à Philadelphie se trouve le monument qui rend hommage aux signataires de la Constitution américaine : leurs noms et leurs portraits sont présentés au public avec leur appartenance maçonnique, ce qui représente 13 des 39 signataires de la Constitution des nouveaux Etats-Unis d'Amérique, promulguée en 1787.

2 - Au départ, ces maçons appartiennent à une Maçonnerie respectueuse des
Constitutions d'Anderson (éditées dès 1734 en Amérique par le Frère Benjamin Franklin, dans lesquelles le pasteur Anderson décrit une religion universelle qui consisterait à 'être des hommes de bien et loyaux, ou des hommes d'honneurs et de probité '.

Ce sont dans les années 1820 que tout va basculer, quand la F\M\ a américaine s'est trouvée en grand danger. Des pasteurs protestants redoutent de la voir concurrencer le christianisme, et un 'Parti chrétien '(c'est son appellation officielle), appelé aussi, 'Parti antimaçonnique 'émerge, parti qui a même failli réussir à faire élire son candidat, gouverneur de l'Etat de New York avec l'appui d'un ancien et d'un futur Président des Etats-Unis.

C'est dans ce climat qu'éclate l'affaire Morgan, un imprimeur, qui, comme Léo Taxil plus tard en France, révèle des 'secrets maçonniques '. Malheureusement Morgan disparaît, les maçons sont accusés de l'avoir assassiné. Les anti-maçons crient au complot anti-chrétien : on accuse les maçons de rites sataniques, de sacrifice rituels de vierges et d'enfants. Même le Président maçon Andrew Jackson est pris pour cible.

Tous les documents des Grandes Loges doivent être remis à des officiers publics et jusqu'en 1850, les F.M. sont exclus des fonctions publiques. Mais faute de preuves après une très longue enquête, la F\M\ américaine s'en sort avec peu de répercussions, même si elle n'en sort pas blanchie de la mort de Morgan.

Pour se prémunir contre d'éventuelles nouvelles mises en cause, le caractère religieux et déiste de la F\M\ est accentué (le mouvement inverse de ce qui va se passer peu après au Grand Orient). Cela n'empêche pas les tensions encore aujourd'hui, avec des Eglises et des communautés religieuses qui craignent toujours une concurrence déloyale. C'est ainsi, par exemple, qu'en 1980-1990, une faction radicale des Baptises du Sud a voulu interdire à ses membres d'appartenir à la Maçonnerie et a organisé contre elle un barrage antimaçonnique de programmes de télévision, d'émissions de radio et d'articles de presse.

Pourtant, depuis Gérard Ford, Président de 1974 à 1977, il n'y a plus de président maçon (Al Gore, candidat malheureux contre G. Bush Jr, le serait !). La Maçonnerie reste cependant influente à la Chambre des Représentants et au Sénat, même si beaucoup moins de maçons occupent les plus hautes responsabilités politiques. Mais cette Maçonnerie qui compte autant de G.L. indépendantes qu'il y a d'Etats, reste indépendante à l'égard des pouvoirs politiques et religieux.

La séparation des Eglises et de l'Etat eut lieu aux E.U. dès la Constitution de 1791. Et toutes les lois fédérales et celles des Etats de l'Union formant cette république en tiennent compte. La faculté de libre adhésion à une religion et également de libre changement de religion est une conception toujours très fortement soutenue .

Mais par contre, la société repose sur le concept de 'community 'et encore pour le citoyen américain d'aujourd'hui, il est presque inconcevable de ne pas s'identifier à une communauté et essentiellement une communauté religieuse, même si Georges W. Bush, président d'un pays dont la devise est : 'Nous croyons en Dieu 'a déclaré : 'Un président américain doit servir les personnes et toutes les confessions, et ceux qui n'en ont pas '.

La F.M. américaine, elle, exige que tous ses membres appartiennent à une religion reconnue car elle estime 'que les serments prêtés lors des initiations et augmentations de salaire n'auraient aucune validité sans la croyance à un 'être supérieur '(F. Michaël).

Cette société américaine fondée sur les communautés avec, en plus, un lourd passé esclavagiste puis ségrégationniste a vu la naissance d'une Maçonnerie noire dès la guerre d'indépendance, maçonnerie de Prince Hall du nom de son fondateur qui a créé l'African Lodge à Boston, vers 1775.

Elle a obtenu ses patentes de la G\L\ d'Angleterre (Moderne), après l'Indépendance américaine. Aujourd'hui, seules 34 Grandes Loges blanches reconnaissant la F\M\ de Prince Hall (mais elles n'étaient que 21 en 1997). Ce sont essentiellement les Grandes Loges blanches du Sud qui considèrent encore les Grandes Loges de Prince Hall comme irrégulières ; même si, cela peut paraître curieux, la Grande Loges de New York est dans ce cas. Mais je cite encore une fois le F. Michaël : 'Il y a des embryons de rapports qui ont commencé à s'établir voilà plus de 10 années, cependant, ils sont très superficiels et se limitent à des manifestations communes pour des cérémonies officielles et faites pour le public, mais cela ne va pas plus loi '.

Cela n'est-il pas une façon élégante de dire que des maçons américains restent aujourd'hui Racistes ! J'ajouterais cependant qu'il semble également que les Grandes Loges de Prince Hall ont peur d'être absorbées (ce serait le cas de New York), de perdre une identité chèrement acquise ; Précisons que la Maçonnerie de Prince Hall initie exclusivement des hommes de couleur, excluant les Indiens et les 'Latinos ', mais l'initiation des Frères de couleur dans les Loges blanches demeure également l'exception.

Ces deux Maçonneries ont la même organisation : une Grande Loge unique par Etat avec des Tenues 'presque entièrement administratives ', ce qui est une manière radicale de répondre à l'interdiction des Constitutions d'Anderson d'introduire en Loges des motifs de division comme la théologie et la politique.

C'est une Maçonnerie essentiellement rituélique, de tradition orale. Les 'catéchismes 'sont appris par coeur : leur récitation permet de passer en quelques semaines ou en quelques mois, cela dépend de la mémoire du Frère au grade de Maître.

Si en Tenue les apports personnels des Frères sont donc minimes, les Grandes Loges ont cependant des Comités d'Etudes et de Recherches. Mais les études des érudits maçons sont basé 'sur l'interprétation américaine de ce que la F.M. devrait être et très peu ont étudié la F.M. libérale '(F. Michaël).

Si nous, en France, nous parlons de maçonnerie spéculative, la maçonnerie américaine est, elle, une maçonnerie pragmatique : elle réalise ; Et ses réalisations sont immenses, même si c'est à l'échelle des 2 à 2.5 millions de maçons, dont environ 800 000 Noirs .

Pour cette partie consacrée à la solidarité et la F\M\ américaine, je vais essentiellement utiliser la conférence que m'a adressée Michaël Niddam de Washington.

Michaël Niddam indique qu'il reste encore de forts sentiments antimaçonniques aux E.U. Pourtant ses oeuvres de solidarité représentent plus de 750 millions de dollars par an (dont 70 % vont à la collectivité publique) ; sans tenir compte des très importants services de bénévolat effectués dans les établissement et oeuvres maçonniques américains... dont beaucoup de retraités, sans oublier les épouses, filles, soeurs de maîtres maçons appartenant à des organismes paramaçonniques.

Les oeuvres de solidarité maçonniques se partagent entre les 'degrés collatéraux ', les G\L\ et les LL\ bleues.

Les side-degrees ou 'degrés collatéraux 'et non 'les hauts grades '.

En effet, les maçons américains ne parlent pas de 'hauts grades '. Pour eux les grades au delà de 'maître maçon'ne sont que des parcours 'auxiliaires 'renforçant la sociabilité maçonnique et surtout permettant une plus grande activité caritative.

D'ailleurs, en l'espace d'un week-end, dans le cadre d'une cérémonie collective, peuvent être conférés les grades 4ème au 32ème. Il faut seulement être 'maître maçon 'd'une Loge 'régulière '. Par contre, l'accès au 33ème est plus difficile : environ 25 à 30 000 maçons américains seraient 33ème.

C'est le REAA qui est le plus important système de 'structure dérivée '(selon l'expression américaine), et il est seulement cela. Les Loges bleues ne pratiquant pas (à quelques exceptions près) le REAA ; mais presque exclusivement le Rite d'York américain, héritier du Rite d'York ancien, celui de la maçonnerie anglaise. Plus précisément, chaque Grande Loge a un 'rituel standard uniforme 'des 3 premiers grades, ce qui est aussi une manière de montrer son autonomie.

Depuis l'an 2000, il n'est plus nécessaire d'avoir obtenu le 32ème degré pour rejoindre les organisations caritatives. Ce sont tout de même parmi les 32ème les plus aisés du REAA (ou encore des Chevaliers du Temple du Rite d'York) que sont 'distingués 'ceux qui vont former ce que la Maçonnerie américaine dénomment les 'Charités '. (Attention, cela n'a pas le sens contemporain de 'faire la charité ', mais est plus proche du sens originel du mot grec 'agapè ', 'Amour 'd'où viennent les mots 'agapes '). Là, sont les fonds les plus importants car ce sont des organisations nationales, donc à l'échelle de tous les Etats-Unis, telles les Shriners et les Tall Cedars.

Pour le public américain, l'Ordre des Shriners est le plus connu car il organise es défilés et des parades d'hommes en voiture miniature porteurs de chéchias bigarrées d'inspiration égyptienne. Ce côté dérisoire et festif des Shriners cache une formidable organisation humanitaire dont le budget en 1999 était de 300 millions de dollars.

Cet Ordre est passé entre 1998 et 1999 de 127 à 136 cliniques, centres et programmes qui se chargent des grands brûlés et d'hôpitaux spécialisés pour enfants (ouverts gratuitement à tous). Des oeuvres de solidarité font également partie des Hauts Grades. Par exemple, les cliniques pour sourds-muets, sont subventionnées par le REAA. A Washington, la cliniques se trouve derrière le Temple du Rite Ecossais.

Un Comité gère des fonds pour intervenir aux USA et en dehors (surtout en Amérique) lors de catastrophes naturelles ou pas (Attentats - Tempêtes, etc...) Cet Ordre a un programme de bourses universitaires ouvert à tous et dans le district de Washington un système de prêts universitaires à taux très faible, réservé aux enfants de F\M\ du 4ème degré et au dessus.

Toutes les autres organisations ont leurs propres causes : maladie d'Alzeimer, cancer... Par exemple, l'ordre para maçonnique féminin 'L'Ordre de l'Etoile d'Orient 'qui compterait de 2 à 3 millions de membres et dont le fonctionnement rappelle celui des Loges d'adoption sous l'Ancien Régime en France possède et/ou gère un grand nombre de maisons de retraite, ouvertes à tous.

A noter également que le REAA a un système de Tronc de la Veuve, semblable au nôtre, qui peut être utilisé pour des non-maçons mais dans l'anonymat.

Tous organisent des dîners, des soirées dansantes, etc... pour collecter des fonds, non pour 'recruter ': les maçons américains se cooptant . Mais les Grandes Loges toutes les organisations maçonniques, paramaçonniques publient leurs constitutions et leurs règlements. La F\M\ américaine ne tient pas, bien entendu, son existence cachée, mais elle ne tient pas non plus cachée celle de ses membres.

Les Grandes Loges
Les contributions venant des Grandes Loges sont moindres mais néanmoins importantes. Chaque année maçonnique, les Grandes Loges essayent de pallier à une situation bien spécifique sans compter les bourses universitaires et leur participation aux oeuvres de solidarité des 'Hauts Grades ', pour utiliser notre terminologie. Chaque Grande Loges fixe aux différentes Loges les objectifs qu'elles doivent atteindre.

Par exemple : il existe un Accord entre la Grande Loges de Washington, c'est-à-dire du District de Columbia et la Croix-Rouge pour une participation active à la Banque du Sang. Il a été également organisé un service d'accompagnement dans les hôpitaux pour ceux qui ne peuvent se rendre seuls aux offices religieux. Les FF\ juifs par exemple feront ce service à Noël afin de permettre aux autres Frères de passer cette fête en famille.

Toutes les Grandes Loges possèdent également des maisons de retraite destinées aux maçons.

Les Loges bleues. (Loges de bases).

Chaque Loges bleue a en plus son propre programme de solidarité. Le Frère Michaël prend comme exemple sa Loge mère, la Respectable Loge Benjamin Franklin de Washington qui comptait lors de son vénéralat (1992-1993) 1100 membres. Heureusement que l'assiduité n'est pas exigée !

Pour la fête de Thanksgiving, des Frères achètent, préparent et apportent une centaine de 'paniers de victuailles 'auprès des familles désignées par des organismes sociaux. La Loge a également son Comité des Visites aux Frères malades, et si nécessaire les Frères font des courses, s'occupent de démarches. Un autre Comité s'occupe des funérailles maçonniques et des prières rituelles qui suivent les obsèques.

Enfin la Loge possède une Société d'Assistance, alimentée par les Frères, qui verse un chèque aux familles lors du passage à l'Orient Eternel (décès) d'un Frère de la Loge car les obsèques coûtent cher, et les entreprises de pompes funèbres exigent d'être réglées tout de suite, précise le Frère Michaël.

J'ajouterai que les Loges de Prince Hall ont eu et ont leur spécificité dans ce domaine de solidarité. D'abord plusieurs Frères de Prince Hall, dont le fondateur lui-même, ont été impliqués dans la lutte pour l'abolition de l'esclavage. Et plusieurs Loges de Prince Hall favorisèrent la fuite des esclaves du Sud vers le Nord.

Et puis s'éduquer et éduquer les autres a été et est toujours une des préoccupations essentielles des Loges de Prince Hall. 'Lorsque la vérité aura repris ses droits grâce à l'éducation, la ligne de partage entre les Blancs et les Noirs sera reléguée dans un passé sombre et honteux 'écrivait un F.M. de Prince Hall, nommé Du Bois.

Autre spécificité de ces Loges noires, la revalorisation du travail au sein d'une communauté pour laquelle ce dernier était synonyme d'oppression. Or, avec l'abolition de l'esclavage, le rejet du travail signifie l'exclusion sociale. Les F\M\ qui glorifient le travail et accordent autant de prestige au travail manuel qu'intellectuel vont jouer un rôle important au travers de l'éducation (et de la création, par exemple, d'écoles professionnelles), de leur action en faveur de l'emploi, à effacer dans l'esprit de cette communauté le caractère humiliant que conservait le travail.

Essayons d'évoquer quelle peut être l'évolution de cette FM\ américaine dite 'régulière 'qui, malgré l'importance de son oeuvre de solidarité, présente des signes de crise. Ses effectifs encore nombreux ont fondu d'une bonne moitié, et surtout vieillissent, sans compter un fort absentéisme aussi bien pour la F\M\ blanche que pour la F\M\ de Prince Hall.

Les raisons en sont certainement diverses. Peut-être :

- la 'Nouvelle Economie 'qui exacerbe l'individualisme, la compétitivité, qui permet de gagner rapidement de l'argent.... En un mot une société qui ne mise pas sur la philanthropie, la fraternité et la probité qui sont à la base de la F\M\ américaine.

- mais aussi le refus de toute réflexion philosophique ou sociétale en Loge.
- et enfin, le fait que Blancs et Noirs ne maçonnent pas ensemble, que les femmes ne sont pas initiées, cachant cette autre base de toute maçonnerie : la tolérance.

Et puis, même si cette F\M\ se veut non seulement transparente, mais pas jusqu'à rendre publics les 'allumages de feux ', comme j'ai pu le lire ( !) et n'hésite pas à faire de la publicité sur ses oeuvres de solidarité, cela n'empêche pas qu'elle soit considérée par beaucoup d'Américains comme un Etat réservé à une classe économique et intellectuelle supérieure, donc un danger potentiel pour la démocratie et la liberté.

Portant cette F\M\ américaine se veut gardienne des idées et des hommes de 1776, vouant un véritable culte à Washington, Lafayette, (mais aussi Jefferson), comme d'ailleurs la grande majorité des Américains. Et pendant la guerre de 39-45, ses positions et actions ont été en faveurs des démocraties !

Peut-être n'arrive-t-elle pas à évoluer suffisamment à cause de l'existence d'une 'vieille garde ', et du poids d'une G\L\ Unie d'Angleterre 'dépositaire de la Vérité ', selon les termes de d'Alain de Keghel. Un Frère de la Loge m'a écrit que la F\M\ américaine 'est en crise parce que nombre de Loges se retrouvent en dehors du courant du New Deal, de la New Society, de Martin Luther King, etc... et qu'elle a du mal à faire la part des choses entre les religions établies et le travail à la gloire de l'humanité '.

Mais si un Maçon se doit d'être optimiste ; c'est le cas des maçons américains qui disent que le nombre n'est pas un critère de qualité, que les travaux maçonniques s'améliorent et commencent à s'ouvrir vers l'extérieur. Internet semble ici jouer un rôle important. Le principe de la reconnaissance d'une seule Grande Loge par pays est remise en cause puisque des Grandes Loges auraient décidé de signer des traités de reconnaissance mutuelle, à la fois sur leur territoire et à l'extérieur, en dépit des consignes anglaises.

Qu'en est-il plus spécifiquement des rapports avec le G.O.D.F de France ? Par le biais historique, des contacts informels se nouent entre maçonnerie américaine et G.O. puisque c'est à ce titre que notre Grand Maître actuel a voyagé aux U.S.A. Mais c'est peut-être par fraternité. (et l'Internet joue encore là un rôle) que le rapprochement entre nos obédiences peut s'accélérer sans oublier bien entendu les liens fraternels noués aux U.S.A avec des Frères américains 'réguliers 'par les Frères et des Soeurs français - belges - américains francophones ou non qui appartiennent à des Loges du G.O.D.F, de la Grande Loge Féminine de Belgique, de la Fédération américaine du DH, de la 'George Washington Union 'et j'en oublie certainement, des Loges adogmatique noires entre autres.

Il est vrai, que, malgré nos liens historiques, la tâche est rude pour les Frères du GO que beaucoup de F\M\ américains considèrent comme des athées militants synonymes pour eux de crypto-communistes.

Les Frères américains dits 'réguliers 'n'ont-ils pas eu, en plus, tendance à mythifier les 'Constitutions d'Anderson '? Ils semblent avoir fixé le passé une fois pour toute, c'est-à-dire qu'ils ont bloqué l'histoire qui doit être une tentative, un effort, une ambition même de compréhension.

Mais cela est-il seulement le cas de la Maçonnerie américaine. N'avons-nous pas, nous aussi, du moins certains d'entre nous, mythifier la laïcité ? Notre Bernard nous disait il n'y a pas si longtemps que la laïcité n'est pas une exception culturelle française. En effet, la Constitution des Etats-Unis, dès 1791, opérait la séparation des Eglises et de l'Etat, dans le 1er amendement (Pour la petite histoire, ces Amendements ou Droits Constitutionnels, le 'Bill of Rights 'est une synthèse de la Déclaration d'Indépendance, réalisée par un ami de Jefferson, le F\ Madison, futur président des E.U. et créateur du Parti Républicain).

La Déclaration d'Indépendance de 1776 affirmait : 'les hommes sont créés égaux '... et pourtant, en 1968, Martin Luther King nous dit qu'il a fait le rêve qu'un jour cette nation s'élèvera et sera fidèle à cette conviction. Le pasteur Martin Luther King était 'un maçon sans tablier 'puisqu'il avait foi en la perfectibilité des hommes... et également des systèmes.

Peut-être que dans chaque temple américain, comme dans chaque temple du G.O. devrait figurer cette phrase que j'ai relevée dans un livre de Boris Cyrulnik : 'Moins on a de connaissances, plus on a de convictions '.

Donc, essayons de comprendre, ce qui ne veut pas dire, approuvons et suivons, mais : dialoguons au lieu de condamner brutalement, si nous voulons que la F\M\ universelle évolue avec son temps. Et j'espère que nos Frères américains vont étudier la F\M\ adogmatique. Et d'ailleurs, y-a-t-il des maçonneries qui sont plus ou moins 'maçonniques 'que d'autres ?

Puisque la F\M\ est faite pour réunir ce qui est épars, avant de regarder ce qui nous sépare, essayons de voir ce qui nous rapproche. Et, au moins 5 éléments nous rapprochent :

1 - L'histoire
Sans la France, et sans le F\ La Fayette, les Anglais n'auraient jamais été battus : c'est la thèse des historiens américains.
2 - La tradition maçonnique
3 - Le symbolisme
4 - Les rites
Si le REAA doit son rayonnement universel au Frère américain Albert Pike, ce sont des Frères français qui l'ont introduit aux E.U. dont DE Grasse - Tilly, le fils d'un héros de l'Indépendance Américaine.
5 - Valeurs
Que nous donnent 'Les Constitutions d'Anderson ', même si pour certains maçons, il faut qu'ils acceptent qu'elles soient ancrées dans leur temps, et si pour d'autres, il faut qu'ils comprennent que le maçon appartient à un lieu géographique et que pèse sur lui le poids de son vécu historique, mais aussi notre devise 'Liberté - Egalité - Fraternité ', fondement de la naissance de la République des Etats-Unis, et qu'illustre la statue de la liberté ; oeuvre de Frère Batholdi qui a été financée par des collectes publiques en France, lancées et soutenues par la F\M\.
Espérons que très bientôt, tous les maçons et les maçonnes des deux côtés de l'Océan Frères et Soeurs qui se veulent tolérants, essaieront de se rencontrer au nom de leur devise commune.

LIBERTE - EGALITE - FRATERNITE

source : www.ledifice.net

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